— Monsieur, dis-je, ne
m’en voulez pas si je vous ai amené dans ma maison aussi glaciale et aussi
triste !
Il faut vous dire tout d’abord que j’ai été assez fou pour amener chez moi un
ami, et qui plus est, un malade. Assis en chemin de fer en face de ce
monsieur, j’eus l’idée diaboliquement égoïste de lui faire partager avec moi
le froid de cette nuit brumeuse.
J’allai à lui et lui
tapai sur l’épaule : « Ah ! » s’écria-t-il étonné.
— Venez, lui dis-je,
sur un ton engageant et parfaitement hypocrite, et que ma maison soit la
vôtre. Il n’y a personne en ce moment, nous y passerons d’agréables moments.
Venez donc avec moi.
Aguiché par mon
amabilité, cet homme accepta. Mais lorsque nous eûmes causé quelques instants
dans la bibliothèque, nous sentîmes le froid.
— Allons, dis-je,
faisons un beau feu clair et prenons du thé bien chaud ; cela nous mettra de
bonne humeur. Permettez-moi de vous laisser seul pour tout préparer, et
distrayez-vous en mon absence. Il faut que j’aille jusque chez Palmer pour lui
demander de m’aider. Tout ira très bien.
— Parfait, me répondit
mon hôte.
Palmer est mon bras
droit. Il habite à quelques centaines de mètres de ma maison, une vieille
ferme qui servait de taverne pendant la Révolution. Cette ferme s’est beaucoup
délabrée depuis un siècle ; les murs, les planchers ont perdu la notion de la
ligne droite et l’allée qui mène à la maison a presque complètement disparu ;
aussi le bâtiment paraît-il tout de travers ; quant aux cheminées, elles
semblent fortement endommagées par le vent et la pluie. Pourtant c’est une de
ces vieilles maisons d’apparence solide qui avec tant soit peu de réparations
braveraient les intempéries pendant encore cent ans et même plus. Devant la
ferme s’étend une grande pelouse, et on aperçoit dans la cour un puits ancien
qui a désaltéré des générations de gens et de bêtes. L’eau en est
délicieusement pure et limpide. Lorsque sévirent les chaleurs de l’été
dernier, j’y puisai bien souvent de l’eau, me rencontrant avec les mendiants
qui venaient se désaltérer d’une gorgée d’eau claire avant de continuer leur
route. Certes, vos vins capiteux peuvent faire briller de convoitise les yeux
des convives qui se réunissent autour de tables somptueusement servies ; il
n’en reste pas moins vrai que l’eau pure et cristalline constitue une boisson
exquise pour les pauvres déshérités de l’existence.
En arrivant à la ferme,
je m’aperçus qu’il n’y avait pour tout éclairage qu’une triste bougie à la
porte, et je frappai discrètement. On ouvrit aussitôt.
— Palmer est-il là ?
demandai-je.
— Non, John est
absent ; il ne reviendra qu’après dimanche.
Hélas ! hélas ! il ne
me restait qu’à m’en retourner ; reprenant à tâtons la route que je
distinguais à peine dans le brouillard au milieu des pêchers, je rentrai dans
ma lugubre maison.
Mon hôte malade
paraissait très affecté.
— Allons ! lui dis-je
en lui tapant doucement sur l’épaule, — le secouer plus vigoureusement eût été
très déplacé dans le cas présent, — il faut nous débrouiller nous-mêmes ; je
n’ai trouvé personne à la ferme.
Allons ! reprenons
courage et ayons un peu d’entrain. Remontons-nous le moral, et allumons le
feu ; mon voisin est absent, mais nous saurons bien nous passer de lui.
J’allumai donc ma lampe
astrale, ma lampe à globe, veux-je dire, dont le piètre fonctionnement est une
honte pour l’inventeur. Il faut lever la mèche très haut pour qu’elle donne un
peu de lumière, et au bout d’un moment elle fume si bien que la pièce est
pleine d’une suie épaisse qui vous prend à la gorge. Au diable cette vilaine
invention ! Comme j’aimerais l’envoyer au diable !
Je me rappelai que je
trouverais des fagots sous le hangar ; j’en rapportai donc et les mis dans le
fourneau de la cuisine que j’allumai ; ensuite je pris la bouilloire, j’allai
au puits la remplir, la mis sur le fourneau et j’attendis. Lorsque l’eau fut
bien bouillante, je pris la boîte à thé, et coupai dans un gros pain carré des
tranches que je fis griller. Au bout de trois quarts d’heure qui me parurent
un siècle, je retournai vers mon ami. « Le thé est prêt », lui dis-je. Nous
nous transportâmes silencieusement à la cuisine. Je récitai le benedicite ; la
lampe fumait, le feu flambait difficilement, le thé était froid ; mon ami
tremblait de froid (on me raconta plus tard qu’il avait médit de mon
hospitalité. Ingrat personnage !) Après le thé, la principale chose à faire
était de nous réchauffer pour ne pas nous laisser mourir. Au fond, mon ami se
montra assez vaillant, et lorsqu’il s’agit de bourrer le poêle plusieurs fois,
il me proposa son aide. Il essayait de paraître gai, mais sa physionomie
restait triste. Pour ma part je riais intérieurement comme un homme qui vient
de faire une bonne affaire en achetant un cheval. Et dire que les gens
viennent chez vous pour trouver de l’agrément ! Lorsqu’ils sont sous votre
toit, vous leur devez le confort sous toutes ses formes. Ils s’attendent à
être fêtés, soignés, cajolés et bordés dans leur lit le soir. Le temps qu’ils
passent chez les autres représente pour eux un doux « farniente ». Avec quelle
satisfaction ils s’effondrent dans un fauteuil, et regardent vos tableaux et
vos albums. Comme ils aiment à se promener en baguenaudant, humant avec
délices la brise parfumée ! Que la peste les étouffe ! Comme ils attendent le
dîner avec un appétit aiguisé. Le dîner ! Quelquefois le menu en est bien
difficile à composer, et pendant que les invités sont dans un état de
béatitude céleste, le maître de maison se creuse la tête dans une perplexité
douloureuse ! Oh ! quelle délicieuse vengeance lorsqu’on peut troubler un peu
leur quiétude, et qu’on les voit essayer de dissimuler leur mécontentement le
jour où l’hospitalité qu’ils reçoivent chez vous ne répond pas à leur attente.
« Mauvaise maison, pensent-ils ; on ne me reprendra pas dans une galère
pareille ; j’irai ailleurs à l’avenir, là où je serai mieux traité ! »
Lorsque je vois cela,
je me paye la tête de mes invités et m’amuse follement de leur déconfiture.
C’est tout naturel, et je trouve très logique qu’ils partagent mes ennuis de
maître de maison. Avec notre nature il nous faut des signes visibles et
extérieurs de bonté ; l’accueil du cœur ne nous suffit pas. Si vous offrez à
un ami un bon dîner ou un verre de vin, s’il a chaud et est bien éclairé chez
vous, il reviendra ; sans cela vous ne le reverrez plus ; la nature humaine
est ainsi faite ; moi, du moins, je me juge ainsi. Mais ici j’établis une
distinction. Si votre ami fait des avantages matériels qu’il peut trouver chez
vous plus de cas que des charmes intellectuels, s’il dédaigne votre amitié
parce qu’il ne trouve pas chez vous tout le luxe et le confort qu’il aime,
alors, ne l’honorez pas du nom d’« Ami ! »
— Allons nous coucher,
proposai-je.
— Parfait, répondit mon
invité.
— Pas si vite, mon
cher, répliquai-je ; les lits ne sont pas faits ; il n’y a pas de femme de
chambre dans la maison. Mais qu’est-ce que cela fait ? Cela n’a aucune
importance. Je vais m’absenter un instant pendant que vous entretiendrez le
feu.
Je monte dans la
chambre d’ami ; je n’y trouve rien. Au bout d’une demi-heure, je découvre des
oreillers, des draps et des couvertures. Je redescends et je tape joyeusement
sur l’épaule de mon ami toujours transi de froid, et je lui dis aimablement :
« Venez dans le nid qui vous attend. Vous y dormirez comme un bienheureux et
demain vous vous sentirez mieux. »
Je le déshabille, le
couche, et en le voyant la tête sur l’oreiller, je lui souhaite : « Bonsoir,
bons rêves. »
— Bonsoir, me répond-il
avec un faible sourire.
Après avoir regardé le
temps par la fenêtre, je gagnai mon lit, qui était fait à la diable. Oh !
l’horrible lune, froide et lugubre ! Phœbé, Diane ou Lune, je te supplie par
le nom que tu voudras de ne pas pénétrer dans ma chambre et de ne pas inonder
mes yeux de ton pâle sourire ! Au diable ta figure blafarde qui trouble le
sommeil et les doux rêves !
Le lendemain matin,
j’allai chez mon ami et le traitant comme un prince ou un personnage de
marque, je lui demandai avec force détails des nouvelles de sa nuit. Comme
c’est un homme intègre, incapable d’altérer la vérité, il m’avoua qu’il avait
eu un peu froid. Insupportable personnage ! Je lui avais pourtant donné toutes
les couvertures de la maison !
Nous tombions juste sur
un dimanche ; or, mon ami qui est un fin rimeur a beaucoup chanté les charmes
et la poésie du dimanche à la campagne ; comme le feu n’était pas encore
allumé, je le pris par le bras, et lui proposai une promenade sur le gazon ;
mais le gazon était couvert de rosée, et il rentra transi pour se réchauffer
près du poêle éteint. L’heure du déjeuner approchait, mais je n’avais pas
encore solutionné cette question embarrassante. Tout d’un coup, me frappant le
front comme si une étincelle en eût jailli, je me précipitai hors de la
cuisine, en traversant le jardin au galop, et je frappai à la porte de la
ferme.
L’excellente fermière
était heureusement visible.
— Madame, lui dis-je,
je suis dans un grand embarras. J’ai un ami chez moi, et ne dispose de
personne pour nous faire la cuisine ; je n’ai pas la moindre provision ;
pouvez-vous me rendre le service de nous préparer le déjeuner, le dîner et le
thé pour la journée ?
Très obligeamment elle
y consentit, et au bout d’une demi-heure, je conduisis triomphalement mon
poète dans cette vieille maison ; la nappe blanche était mise, une chaleur
exquise régnait dans la pièce ; du coup, mon ami retrouva toute sa gaieté.
Nous allâmes à
l’église, et au retour, son sang, fouetté par la marche, lui avait rendu sa
bonne humeur ; lorsqu’il s’assit dans le fauteuil à bascule pour attendre le
poulet rôti, il me donna l’illusion du « Bien-être en personne ».
J’étais presque furieux
de lui avoir procuré un tel confort !