I-I
Il y a quelques jours, au commencement de
février 1900, je reçus la visite d’un de mes amis qui vint me trouver à
Londres où je réside en ce moment. Nous avons tous deux atteint l’âge où, en
fumant une pipe pour tuer le temps, on parle beaucoup moins volontiers du
charme de la vie que de ses propres ennuis. De fil en aiguille, mon ami se mit
à invectiver le Département de la Guerre. Il paraît qu’un de ses amis vient
d’inventer une chaussure qui pourrait être très utile aux soldats dans le Sud
Africain.
C’est un soulier léger, solide et bon marché,
imperméable à l’eau et qui conserve merveilleusement sa forme et sa rigidité.
L’inventeur voudrait attirer sur sa découverte l’attention du Gouvernement,
mais il n’a pas d’accointances et sait d’avance que les grands fonctionnaires
ne feraient aucun cas d’une demande qu’il leur adresserait.
— Ceci montre qu’il n’a été qu’un maladroit,
comme nous tous d’ailleurs, dis-je en l’interrompant. Continuez.
— Mais pourquoi dites-vous cela ? Cet homme a
parfaitement raison.
— Ce qu’il avance est faux, vous dis-je.
Continuez.
— Je vous prouverai qu’il…
— Vous ne pourrez rien prouver du tout. Je suis
un vieux bonhomme de grande expérience. Ne discutez pas avec moi. Ce serait
très déplacé et désobligeant. Continuez.
— Je veux bien, mais vous serez convaincu avant
longtemps. Je ne suis pas un inconnu, et pourtant il m’a été aussi impossible
qu’à mon ami, de faire parvenir cette communication au Directeur Général du
Département des Cuirs et chaussures.
— Ce deuxième point est aussi faux que le
premier. Continuez !
— Mais, sur mon honneur, je vous assure que j’ai
échoué.
— Oh ! certainement, je le savais, vous n’aviez
pas besoin de me le dire.
— Alors ? où voyez-vous un mensonge ?
— C’est dans l’affirmation que vous venez de me
donner de l’impossibilité où vous croyez être d’attirer l’attention du
Directeur Général sur le rapport de votre ami. Cette affirmation constitue un
mensonge ; car moi je prétends que vous auriez pu faire agréer votre demande.
— Je vous dis que je n’ai pas pu. Après trois
mois d’efforts ; je n’y suis pas arrivé.
— Naturellement. Je le savais sans que vous
preniez la peine de me le dire. Vous auriez pu attirer son attention
immédiatement si vous aviez employé le bon moyen, j’en dis autant pour votre
ami.
— Je vous affirme que j’ai pris le bon moyen.
— Je vous dis que non.
— Comment le savez-vous ? Vous ignorez mes
démarches.
— C’est possible, mais je maintiens que vous
n’avez pas pris le bon moyen, et en cela je suis certain de ce que j’avance.
— Comment pouvez-vous en être sûr, quand vous ne
savez pas ce que j’ai fait ?
— Votre insuccès est la preuve certaine de ce
que j’avance. Vous avez pris, je le répète, une fausse direction. Je suis un
homme de grande expérience, et…
— C’est entendu, mais vous me permettrez de vous
expliquer comment j’ai agi pour mettre fin à cette discussion entre nous.
— Oh, je ne m’y oppose pas ; continuez donc,
puisque vous éprouvez le besoin, de me raconter votre histoire. N’oubliez pas
que je suis un vieux bonhomme…
— Voici : J’ai donc écrit au Directeur Général
du Département des Cuirs et chaussures une lettre des plus courtoises, en lui
expliquant…
— Le connaissez-vous personnellement ?
— Non.
— Voilà déjà un point bien clair. Vous avez
débuté par une maladresse. Continuez…
— Dans ma lettre, j’insistais sur l’avenir
assuré que promettait l’invention, vu le bon marché de ces chaussures, et
j’offrais…
— D’aller le voir. Bien entendu, c’est ce que
vous avez fait. Et de deux !
— Il ne m’a répondu que trois jours après.
— Naturellement ! Continuez.
— Il m’a envoyé trois lignes tout juste polies,
en me remerciant de la peine que j’avais prise, et en me proposant…
— Rien du tout.
— C’est cela même. Alors je lui écrivis plus de
détails sur mon invention…
— Et de trois !
— Cette fois je… n’obtins même pas de réponse. À
la fin de la semaine, je revins à la charge et demandai une réponse avec une
légère pointe d’aigreur.
— Et de quatre ! et puis après ?
— Je reçus une réponse me disant que ma lettre
n’était pas arrivée ; on m’en demandait un double. Je recherchai la voie
qu’avait suivie ma lettre et j’acquis la certitude qu’elle était bien
arrivée ; j’en envoyai quand même une copie sans rien dire. Quinze jours se
passèrent sans qu’on accordât la moindre attention à ma demande ; pendant ce
temps, ma patience avait singulièrement diminué et j’écrivis une lettre très
raide. Je proposais un rendez-vous pour le lendemain et j’ajoutai que si je
n’avais pas de réponse, je considérerais ce silence du Directeur comme un
acquiescement à ma demande.
— Et de cinq !
— J’arrivai à midi sonnant ; on m’indiqua une
chaise dans l’antichambre en me priant d’attendre. J’attendis jusqu’à une
heure et demie, puis je partis, humilié et furieux. Je laissai passer une
semaine pour me calmer. J’écrivis ensuite et donnai un nouveau rendez-vous
pour l’après-midi du lendemain.
— Et de six !
— Le Directeur m’écrivit qu’il acceptait.
J’arrivai ponctuellement et restai assis sur ma chaise jusqu’à deux heures et
demie. Écœuré et furieux, je sortis de cette antichambre maudite, jurant qu’on
ne m’y reverrait jamais plus. Quant à l’incurie, l’incapacité et
l’indifférence pour les intérêts de l’armée que venait de témoigner le
Directeur Général du Département des Cuirs et chaussures, elles étaient
décidément au-dessus de tout.
— Permettez ! Je suis un vieil homme de grande
expérience et j’ai vu bien des gens passant pour intelligents qui n’avaient
pas assez de bon sens pour mener à bonne fin une affaire aussi simple que
celle dont vous m’entretenez. Vous n’êtes pas pour moi le premier échantillon
de ce type, car j’en ai connu personnellement des millions et des milliards
qui vous ressemblaient. Vous avez perdu trois mois bien inutilement ;
l’inventeur les a perdus aussi, et les soldats n’en sont pas plus avancés ;
total : neuf mois. Eh bien, maintenant je vais vous lire une anecdote que j’ai
écrite hier soir, et demain dans la journée vous irez enlever votre affaire
chez le Directeur Général.
— Je veux bien, mais le connaissez-vous ?
— Du tout, écoutez seulement mon histoire.
II
Comment le ramoneur gagna l’oreille de l’empereur
II-I
L’été était venu ; les
plus robustes étaient harassés par la chaleur torride ; les plus faibles, à
bout de souffle, mouraient comme des mouches. Depuis des semaines, l’armée
était décimée par la dysenterie, cette plaie du soldat ; et personne n’y
trouvait un remède. Les médecins ne savaient plus où donner de la tête ; le
succès de leur science et de leurs médicaments (d’une efficacité douteuse,
entre nous), était dans le domaine du passé, et risquait fort d’y rester
enfoui à tout jamais.
L’empereur appela en
consultation les sommités médicales les plus en renom, car il était
profondément affecté de cette situation. Il les traita fort sévèrement, et
leur demanda compte de la mort de ses hommes ; connaissaient-ils leur métier,
oui ou non ? étaient-ils des médecins ou simplement de vulgaires assassins ?
Le plus haut en grade de ces assassins, qui était en même temps le doyen des
médecins du pays et le plus considéré aux environs, lui répondit ceci :
« Majesté, nous avons
fait tout notre possible, et nos efforts sont restés infructueux. Ni un
médicament, ni un médecin ne peut guérir cette maladie ; la nature et une
forte constitution seules peuvent triompher de ce mal maudit. Je suis vieux,
j’ai de l’expérience. Ni médecine, ni médicaments ne peuvent en venir à bout,
je le dis et je le répète. Quelquefois ils semblent aider la nature, mais en
général ils ne font qu’aggraver la maladie. »
L’empereur, qui était
un homme incrédule, emporté, invectiva les docteurs des épithètes les plus
malsonnantes et les renvoya brutalement. Vingt-quatre heures après, il était
pris, lui aussi, de ce mal cruel. La nouvelle vola de bouche en bouche, et
remplit le pays de consternation. On ne parlait plus que de cette catastrophe
et le découragement était général ; on commençait à perdre tout espoir.
L’empereur lui-même était très abattu et soupirait en disant :
« Que la volonté de
Dieu soit faite. Qu’on aille me chercher ces assassins, et que nous en
finissions au plus vite. »
Ils accoururent, lui
tâtèrent le pouls, examinèrent sa langue, et lui firent avaler un jeu complet
de drogues, puis ils s’assirent patiemment à son chevet, et attendirent.
(Ils étaient payés à
l’année et non à la tâche, ne l’oublions pas !)
II-II
Tommy avait seize ans ;
c’était un garçon d’esprit, mais il manquait de relations ; sa position était
trop humble pour cela et son emploi trop modeste. De fait, son métier ne
pouvait pas le mettre en évidence ; car il travaillait sous les ordres de son
père et vidait les puisards avec lui ; la nuit, il l’aidait à conduire sa
voiture. L’ami intime de Tommy était Jimmy, le ramoneur ; un garçon de
quatorze ans, d’apparence grêle ; honnête et travailleur, il avait un cœur
d’or et faisait vivre sa mère infirme, de son travail dangereux et pénible.
L’empereur était malade
depuis déjà un mois, lorsque ces deux jeunes gens se rencontrèrent un soir
vers neuf heures. Tommy était en route pour sa besogne nocturne ; il n’avait
naturellement pas endossé ses habits des jours de fête, et ses sordides
vêtements de travail étaient loin de sentir bon ! Jimmy rentrait d’une journée
ardue ; il était d’une noirceur inimaginable ; il portait ses balais sur son
épaule, son sac à suie à la ceinture ; pas un trait de sa figure n’était
d’ailleurs reconnaissable ; on n’apercevait au milieu de cette noirceur que
ses yeux éveillés et brillants.
Ils s’assirent sur la
margelle pour causer ; bien entendu ils abordèrent l’unique sujet de
conversation : le malheur de la nation, la maladie de l’empereur. Jimmy avait
conçu un projet et il brûlait du désir de l’exposer.
Il confia donc son
secret à son ami :
— Tommy, dit-il, je
puis guérir Sa Majesté ; je connais le moyen.
Tommy demanda
stupéfait :
— Comment, toi ?
— Oui, moi.
— Mais, petit serin,
les meilleurs médecins n’y arrivent pas.
— Cela m’est égal, moi
j’y arriverai. Je puis le guérir en un quart d’heure.
— Allons, tais-toi. Tu
dis des bêtises.
— La vérité. Rien que
la vérité !
Jimmy avait un air si
convaincu que Tommy se ravisa et lui demanda :
— Tu m’as pourtant
l’air sûr de ton affaire, Jimmy. L’es-tu vraiment ?
— Parole d’honneur.
— Indique-moi ton
procédé. Comment prétends-tu guérir l’empereur ?
— En lui faisant manger
une tranche de melon d’eau.
Tommy, ébahi, se mit à
rire à gorge déployée d’une idée aussi absurde. Il essaya pourtant de
maîtriser son fou rire, lorsqu’il vit que Jimmy allait le prendre au tragique.
Il lui tapa amicalement sur les genoux, sans se préoccuper de la suie, et lui
dit :
— Ne t’offusque pas,
mon cher, de mon hilarité. Je n’avais aucune mauvaise intention, Jimmy, je te
l’assure. Mais, vois-tu, elle semblait si drôle, ton idée. Précisément dans ce
camp où sévit la dysenterie, les médecins ont posé une affiche pour prévenir
que ceux qui y introduiraient des melons d’eau seraient fouettés jusqu’au
sang.
— Je le sais bien, les
idiots ! dit Jimmy, sur un ton d’indignation et de colère. Les melons d’eau
abondent aux environs et pas un seul de ces soldats n’aurait dû mourir.
— Voyons, Jimmy, qui
t’a fourré cette lubie en tête ?
— Ce n’est pas une
lubie, c’est un fait reconnu. Connais-tu le vieux Zulu aux cheveux gris ? Eh
bien, voilà longtemps qu’il guérit une masse de nos amis ; ma mère l’a vu à
l’œuvre et moi aussi. Il ne lui faut qu’une ou deux tranches de melon ; il ne
s’inquiète pas si le mal est enraciné ou récent ; il le guérit sûrement.
— C’est très curieux.
Mais si tu dis vrai, Jimmy, l’empereur devrait connaître cette particularité
sans retard.
— Tu es enfin de mon
avis ? Ma mère en a bien fait part à plusieurs personnes, espérant que cela
lui serait répété, mais tous ces gens-là ne sont que des travailleurs
ignorants qui ne savent pas comment parvenir à l’empereur.
— Bien entendu, ils ne
savent pas se débrouiller, ces empaillés, répondit Tommy avec un certain
mépris. Moi j’y parviendrais.
— Toi ? Un conducteur
de voitures nocturnes, qui empestes à cent lieues à la ronde ?
Et à son tour, Jimmy se
tordait de rire ; mais Tommy répliqua avec assurance :
— Ris si tu veux, je te
dis que j’y arriverai.
Il paraissait si
convaincu, que Jimmy en fut frappé et lui demanda avec gravité.
— Tu connais donc
l’empereur ?
— Moi le connaître, tu
es fou ? Bien sûr que non.
— Alors comment t’en
tireras-tu ?
— C’est très simple.
Devine. Comment procéderais-tu, Jimmy ?
— Je lui écrirais.
J’avoue que je n’y avais jamais pensé auparavant ; mais je parie bien que
c’est ton système ?
— Pour sûr que non. Et
ta lettre, comment l’enverrais-tu ?
— Par le courrier,
pardi !
Tommy haussa les
épaules et lui dit :
— Allons, tu ne te
doutes donc pas que tous les gaillards de l’Empire en font autant. Voyons ! Tu
ne me feras pas croire que tu n’y avais pas réfléchi.
— Eh bien, non,
répondit Jimmy ébahi.
— C’est vrai, j’oublie,
mon cher, que tu es très jeune et par conséquent inexpérimenté. Un exemple,
Jimmy ; quand un simple général, un poète, un acteur ou quelqu’un qui jouit
d’une certaine notoriété tombe malade, tous les loustics du pays encombrent
les journaux de remèdes infaillibles, de recettes merveilleuses qui le doivent
guérir. Que penses-tu qu’il arrive s’il s’agit d’un empereur ?
— Je suppose qu’il en
reçoit encore plus, dit Jimmy tout penaud.
— Ah ! je te crois !
Écoute-moi, Jimmy ; chaque nuit nous ramassons à peu près la valeur de six
fois la charge de nos voitures, de ces fameuses lettres, qu’on jette dans la
cour de derrière du Palais, environ quatre-vingt mille lettres par nuit.
Crois-tu que quelqu’un s’amuse à les lire ? Pouah ! Pas une âme ! C’est ce qui
arriverait à ta lettre si tu l’écrivais ; tu ne le feras pas, je pense bien ?
— Non, soupira Jimmy,
déconcerté.
— Ça va bien, Jimmy ;
ne t’inquiète pas et pars de ce principe qu’il y a mille manières différentes
d’écorcher un chat. Je lui ferai savoir la chose, je t’en réponds.
— Oh, si seulement, tu
pouvais, Tommy ! Je t’aimerais tant !
— Je le ferai, je te le
répète. Ne te tourmente pas et compte sur moi.
— Oh ! oui. J’y compte
Tommy, tu es si roublard et beaucoup plus malin que les autres. Mais comment
feras-tu, dis-moi ?
Tommy commençait à se
rengorger. Il s’installa confortablement pour causer, et entreprit son
histoire :
— Connais-tu ce pauvre
diable qui joue au boucher en se promenant avec un panier contenant du mou de
veau et des foies avariés ? Eh bien, pour commencer, je lui confierai mon
secret.
Jimmy, de plus en plus
médusé, lui répondit :
— Voyons, Tommy, c’est
méchant de te moquer de moi. Tu sais combien j’y suis sensible et tu es peu
charitable de te payer ma tête comme tu le fais.
Tommy lui tapa
amicalement sur l’épaule et lui dit :
— Ne te tourmente donc
pas, Jimmy, je sais ce que je dis, tu le verras bientôt. Cette espèce de
boucher racontera mon histoire à la marchande de marrons du coin ; je le lui
demanderai d’ailleurs, parce que c’est sa meilleure amie. Celle-ci à son tour
en parlera à sa tante, la riche fruitière du coin, celle qui demeure deux
pâtés de maisons plus haut ; la fruitière le dira à son meilleur ami, le
marchand de gibier, qui le répétera à son parent, le sergent de ville.
Celui-ci le dira à son capitaine, le capitaine au magistrat ; le magistrat à
son beau-frère, le juge du comté ; le juge du comté en parlera au shérif, le
shérif au lord-maire, le lord-maire au président du Conseil, et le président
du Conseil le dira à…
— Par saint Georges !
Tommy, c’est un plan merveilleux, comment as-tu pu…
— … Au contre-amiral
qui le répétera au vice-amiral ; le vice-amiral le transmettra à l’amiral des
Bleus, qui le fera passer à l’amiral des Rouges ; celui-ci en parlera à
l’amiral des Blancs ; ce dernier au premier lord de l’amirauté, qui le dira au
président de la Chambre. Le président de la Chambre le dira…
— Continue, Tommy, tu y
es presque.
— … Au piqueur en
chef ; celui-ci le racontera au premier groom ; le premier groom au grand
écuyer ; le grand écuyer au premier lord de service ; le premier lord de
service au grand chambellan ; le grand chambellan à l’intendant du palais ;
l’intendant du palais le confiera au petit page favori qui évente l’empereur ;
le page enfin se mettra à genoux et chuchotera la chose à l’oreille de Sa
Majesté… et le tour sera joué !! !
— Il faut que je me
lève pour t’applaudir deux fois, Tommy, voilà bien la plus belle idée qui ait
jamais été conçue. Comment diable as-tu pu l’avoir ?
— Assieds-toi et
écoute ; je vais te donner de bons principes, tu ne les oublieras pas tant que
tu vivras. Eh ! bien, qui est ton plus cher ami, celui auquel tu ne pourrais,
ni ne voudrais rien refuser ?
— Comment, Tommy ? Mais
c’est toi, tu le sais bien.
— Suppose un instant
que tu veuilles demander un assez grand service au marchand de mou de veau.
Comme tu ne le connais pas, il t’enverrait promener à tous les diables, car il
est de cette espèce de gens ; mais il se trouve qu’après toi, il est mon
meilleur ami, et qu’il se ferait hacher en menus morceaux pour me rendre un
service, n’importe lequel. Après cela, je te demande, quel est le moyen le
plus sûr : d’aller le trouver toi-même et de le prier de parler à la marchande
de marrons de ton remède de melon d’eau, ou bien de me demander de le faire
pour toi ?
— Il vaudrait mieux
t’en charger, bien sûr. Je n’y aurais jamais pensé, Tommy, c’est une idée
magnifique.
— C’est de la haute
philosophie, tu vois ; le mot est somptueux, mais juste. Je me base sur ce
principe que : chacun en ce monde, petit ou grand, a un ami particulier, un
ami de cœur à qui il est heureux de rendre service. (Je ne veux parler
naturellement que de services rendus avec bonne humeur et sans rechigner).
Ainsi peu m’importe ce
que tu entreprends ; tu peux toujours arriver à qui tu veux, même si,
personnage sans importance, tu t’adresses à quelqu’un de très haut placé.
C’est bien simple ; tu n’as qu’à trouver un premier ami porte-parole ; voilà
tout, ton rôle s’arrête là. Cet ami en cherche un autre, qui à son tour en
trouve un troisième et ainsi de suite, d’ami en ami, de maille en maille, on
forme la chaîne ; libre à toi d’en suivre les maillons en montant ou en
descendant à ton choix.
— C’est tout simplement
admirable, Tommy !
— Mais aussi simple et
facile que possible ; c’est l’A B C ; pourtant, as-tu jamais connu quelqu’un
sachant employer ce moyen ? Non, parce que le monde est inepte. On va sans
introduction trouver un étranger, ou bien on lui écrit ; naturellement on
reçoit une douche froide, et ma foi, c’est parfaitement bien fait. Eh ! bien,
l’empereur ne me connaît pas, peu importe ; il mangera son melon d’eau demain.
Tu verras, je te le promets. Voilà le marchand de mou de veau. Adieu, Jimmy,
je vais le surprendre.
Il le surprit en effet,
et lui demanda :
— Dites-moi,
voulez-vous me rendre un service ?
— Si je veux ? en voilà
une question ! Je suis votre homme. Dites ce que vous voulez, et vous me
verrez voler.
— Allez dire à la
marchande de marrons de tout planter là, et de vite porter ce message à son
meilleur ami ; recommandez-lui de prier cet ami de faire la boule de neige. »
Il exposa la nature du
message, et le quitta en disant : « Maintenant, dépêchez-vous. »
Un instant après, les
paroles du ramoneur étaient en voie de parvenir à l’empereur.
II-III
Le lendemain, vers
minuit, les médecins étaient assis dans la chambre impériale et chuchotaient
entre eux, très inquiets, car la maladie de l’empereur semblait grave. Ils ne
pouvaient se dissimuler que chaque fois qu’ils lui administraient une nouvelle
drogue, il s’en trouvait plus mal. Cette constatation les attristait, en leur
enlevant tout espoir. Le pauvre empereur émacié somnolait, les yeux fermés.
Son page favori chassait les mouches autour de son chevet et pleurait
doucement. Tout à coup le jeune homme entendit le léger froufrou d’une
portière qu’on écarte ; il se retourna et aperçut le lord grand-maître du
palais qui passait la tête par la portière entrebâillée et lui faisait signe
de venir à lui. Vite le page accourut sur la pointe des pieds vers son cher
ami le grand-maître ; ce dernier lui dit avec nervosité :
— Toi seul, mon enfant,
peux le persuader. Oh ! n’y manque pas. Prends ceci, fais-le lui manger et il
est sauvé.
— Sur ma tête, je le
jure il le mangera.
C’étaient deux grosses
tranches de melon d’eau, fraîches, succulentes d’aspect.
II-IV
Le lendemain matin, la
nouvelle se répandit partout que l’empereur était hors d’affaire et
complètement remis. En revanche, il avait fait pendre les médecins. La joie
éclata dans tout le pays, et on se prépara à illuminer magnifiquement.
Après le déjeuner, Sa
Majesté méditait dans un bon fauteuil : l’empereur voulait témoigner sa
reconnaissance infinie, et cherchait quelle récompense il pourrait accorder
pour exprimer sa gratitude à son bienfaiteur.
Lorsque son plan fut
bien arrêté, il appela son page et lui demanda s’il avait inventé ce remède.
Le jeune homme dit que non, que le grand maître du palais le lui avait
indiqué.
L’empereur le congédia
et se remit à réfléchir :
Le grand-maître avait
le titre de comte : il allait le créer duc, et lui donnerait de vastes
propriétés qu’il confisquerait à un membre de l’opposition. Il le fit donc
appeler et lui demanda s’il était l’inventeur du remède. Mais le grand-maître,
qui était un honnête homme, répondit qu’il le tenait du grand chambellan.
L’empereur le renvoya et réfléchit de nouveau : le chambellan était vicomte ;
il le ferait comte, et lui donnerait de gros revenus. Mais le chambellan
répondit qu’il tenait le remède du premier lord de service.
Il fallait encore
réfléchir. Ceci indisposa un peu Sa Majesté qui songea à une récompense moins
magnanime. Mais le premier lord de service tenait le remède d’un autre
gentilhomme ! L’empereur s’assit de nouveau et chercha dans sa tête une
récompense plus modeste et mieux proportionnée à la situation de l’inventeur
du remède.
Enfin de guerre lasse,
pour rompre la monotonie de ce travail imaginatif et hâter la besogne, il fit
venir le grand chef de la police, et lui donna l’ordre d’instruire cette
affaire et d’en remonter le fil, pour lui permettre de remercier dignement son
bienfaiteur.
Dans la soirée, à neuf
heures, le grand chef de la police apporta la clef de l’énigme. Il avait suivi
le fil de l’histoire, et s’était ainsi arrêté à un jeune gars, du nom de
Jimmy, ramoneur de profession. L’empereur s’écria avec une profonde émotion.
— C’est ce brave garçon
qui m’a sauvé la vie ! il ne le regrettera pas.
Et… il lui envoya une
de ses paires de bottes, celles qui lui servaient de bottes numéro deux !
Elles étaient trop
grandes pour Jimmy, mais chaussaient parfaitement le vieux Zulu. À part cela,
tout était bien !!!
III
Conclusion de l’homme au message
— Maintenant, saisissez-vous mon idée ?
— Je suis obligé de reconnaître que vous êtes
dans le vrai. Je suivrai vos conseils et j’ai bon espoir de conclure mon
affaire demain. Je connais intimement le meilleur ami du directeur général. Il
me donnera une lettre d’introduction avec un mot explicatif sur l’intérêt que
peut présenter mon affaire pour le gouvernement. Je le porterai moi-même sans
avoir pris de rendez-vous préalable et le ferai remettre au directeur avec ma
carte. Je suis sûr que je n’aurai pas à attendre une demi-minute.
Tout se passa à la lettre, comme il le
prévoyait, et le gouvernement adopta les chaussures.