PREMIÈRE PARTIE
I-I
La première scène se passe à la campagne dans la
province de Virginie, en l’année 1880.
Un élégant jeune homme de vingt-six ans, de
fortune médiocre, vient d’épouser une jeune fille très riche. Mariage d’amour
à première vue, précipitamment conclu, mais auquel le père de la jeune
personne, un veuf, s’est opposé de toutes ses forces.
Le marié appartient à une famille ancienne mais
peu estimée, qui avait été contrainte à émigrer de Sedgemoor, pour le plus
grand bien du roi Jacques. C’était, du moins, l’opinion générale ; les uns le
disaient avec une pointe de malice, les autres en étaient intimement
persuadés.
La jeune femme a dix-neuf ans et est
remarquablement belle. Grande, bien tournée, sentimentale, extrêmement fière
de son origine et très éprise de son jeune mari, elle a bravé pour l’épouser
la colère de son père, supporté de durs reproches, repoussé avec une
inébranlable fermeté ses avertissements et ses prédictions ; elle a même
quitté la maison paternelle sans sa bénédiction, pour mieux affirmer aux yeux
du monde la sincérité de ses sentiments pour ce jeune homme.
Une cruelle déception l’attendait le lendemain
de son mariage. Son mari, peu sensible aux caresses que lui prodiguait sa
jeune épouse, lui tint ce langage étrange :
« Asseyez-vous, j’ai à vous parler. Je vous
aimais avant de demander votre main à votre père, son refus ne m’a nullement
blessé ; j’en ai fait, d’ailleurs, peu de cas. Mais il n’en est pas de même de
ce qu’il vous a dit sur mon compte. Ne cherchez pas à me cacher ses propos à
mon égard ; je les connais par le menu, et les tiens de source authentique.
« Il vous a dit, entre autres choses aimables,
que mon caractère est peint sur mon visage ; que j’étais un individu faux,
dissimulé, fourbe, lâche, en un mot une parfaite brute sans le moindre cœur,
un vrai « type de Sedgemoor », a-t-il même ajouté.
« Tout autre que moi aurait été le trouver et
l’aurait tué chez lui comme un chien. Je voulais le faire, j’en avais bien
envie, mais il m’est venu une idée que j’estime meilleure. Je veux l’humilier,
le couvrir de honte, le tuer à petites doses : c’est là mon plan. Pour le
réaliser, je vous martyriserai, vous, son idole ! C’est pour cela que je vous
ai épousée, et puis… Patience ! vous verrez bientôt si je m’y entends. »
Pendant trois mois à partir de ce jour, la jeune
femme subit toutes les humiliations, les vilenies, les affronts que l’esprit
diabolique de son mari put imaginer ; il ne la maltraitait pas physiquement ;
au milieu de cette épreuve, sa grande fierté lui vint en aide et l’empêcha de
trahir le secret de son chagrin. De temps à autre son mari lui demandait :
« Mais pourquoi donc n’allez-vous pas trouver votre père et lui raconter ce
que vous endurez ?… »
Puis il inventait de nouvelles méchancetés, plus
cruelles que les précédentes et renouvelait sa même question. Elle répondait
invariablement : « Jamais mon père n’apprendra rien de ma bouche. » Elle en
profitait pour le railler sur son origine, et lui rappeler qu’elle était, de
par la loi, l’esclave d’un fils d’esclaves, qu’elle obéirait, mais qu’il
n’obtiendrait d’elle rien de plus. Il pouvait la tuer s’il voulait, mais non
la dompter ; son sang et l’éducation qui avait formé son caractère
l’empêcheraient de faiblir.
Au bout de trois mois, il lui dit d’un air
courroucé et sombre : « J’ai essayé de tout, sauf d’un moyen pour vous
dompter » ; puis il attendit la réponse.
— Essayez de ce dernier, répliqua-t-elle en le
toisant d’un regard plein de dédain.
Cette nuit-là, il se leva vers minuit,
s’habilla, et lui commanda :
« Levez-vous et apprêtez-vous à sortir. »
Comme toujours, elle obéit sans un mot.
Il la conduisit à un mille environ de la maison,
et se mit à la battre non loin de la grande route. Cette fois elle cria et
chercha à se défendre. Il la bâillonna, lui cravacha la figure, et excita
contre elle ses chiens, qui lui déchirèrent ses vêtements ; elle se trouva
nue. Il rappela ses chiens et lui dit :
« Les gens qui passeront dans trois ou quatre
heures vous trouveront dans cet état et répandront la nouvelle de votre
aventure. M’entendez-vous ? Adieu. Vous ne me reverrez plus. » Il partit.
Pleurant sous le poids de sa honte, elle pensa
en elle-même :
« J’aurai bientôt un enfant de mon misérable
mari, Dieu veuille que ce soit un fils. »
Les fermiers, témoins de son horrible situation,
lui portèrent secours, et s’empressèrent naturellement de répandre la
nouvelle. Indignés d’une telle sauvagerie, ils soulevèrent le pays et jurèrent
de venger la pauvre jeune femme ; mais le coupable était envolé. La jeune
femme se réfugia chez son père ; celui-ci, anéanti par son chagrin, ne voulut
plus voir âme qui vive ; frappé dans sa plus vive affection, le cœur brisé, il
déclina de jour en jour, et sa fille elle-même accueillit comme une délivrance
la mort qui vint mettre fin à sa douleur.
Elle vendit alors le domaine et quitta le pays.
I-II
En 1886, une jeune femme vivait retirée et seule
dans une petite maison d’un village de New England : sa seule compagnie était
un enfant d’environ cinq ans. Elle n’avait pas de domestiques, fuyait les
relations et semblait sans amis. Le boucher, le boulanger et les autres
fournisseurs disaient avec raison aux villageois qu’ils ne savaient rien
d’elle ; on ne connaissait, en effet, que son nom « Stillmann » et celui de
son fils qu’elle appelait Archy. Chacun ignorait d’où elle venait, mais à son
arrivée on avait déclaré que son accent était celui d’une Sudiste. L’enfant
n’avait ni compagnons d’études ni camarades de jeux ; sa mère était son seul
professeur. Ses leçons étaient claires, bien comprises : ce résultat la
satisfaisait pleinement ; elle en était même très fière. Un jour, Archy lui
demanda :
— Maman, suis-je différent des autres enfants ?
— Mais non, mon petit, pourquoi ?
— Une petite fille qui passait par ici m’a
demandé si le facteur était venu, et je lui ai répondu que oui ; elle m’a
demandé alors depuis combien de temps je l’avais vu passer ; je lui ai dit que
je ne l’avais pas vu du tout. Elle en a été étonnée, et m’a demandé comment je
pouvais le savoir puisque je n’avais pas vu le facteur ; je lui ai répondu que
j’avais flairé ses pas sur la route. Elle m’a traité de fou et s’est moquée de
moi. Pourquoi donc ?
La jeune femme pâlit et pensa : « Voilà bien la
preuve certaine de ce que je supposais : mon fils a la puissance olfactive
d’un limier. »
Elle saisit brusquement l’enfant et le serra
passionnément dans ses bras, disant à haute voix : « Dieu me montre le
chemin. » Ses yeux brillaient d’un éclat extraordinaire, sa poitrine était
haletante, sa respiration entrecoupée. « Le mystère est éclairci maintenant,
pensa-t-elle ; combien de fois me suis-je demandé avec stupéfaction comment
mon fils pouvait faire des choses impossibles dans l’obscurité. Je comprends
tout maintenant. »
Elle l’installa dans sa petite chaise et lui
dit :
— Attends-moi un instant, mon chéri, et nous
causerons ensemble.
Elle monta dans sa chambre et prit sur sa table
de toilette différents objets qu’elle cacha ; elle mit une lime à ongles par
terre sous son lit, des ciseaux sous son bureau, un petit coupe-papier
d’ivoire sous son armoire à glace. Puis elle retourna vers l’enfant et lui
dit :
— Tiens ! j’ai laissé en haut différents objets
que j’aurais dû descendre ; monte donc les chercher et tu me les apporteras,
ajouta-t-elle, après les lui avoir énumérés.
Archy se hâta et revint quelques instants après
portant les objets demandés.
— As-tu éprouvé une difficulté quelconque, mon
enfant, à trouver ces objets ?
— Aucune, maman, je me suis simplement dirigé
dans la chambre en suivant votre trace.
Pendant son absence, elle avait pris sur une
étagère plusieurs livres qu’elle avait ouverts ; puis elle effleura de la main
plusieurs pages dont elle se rappela les numéros, les referma et les remit en
place.
— Je viens de faire une chose en ton absence,
Archy, lui dit-elle. Crois-tu que tu pourrais la deviner ?
L’enfant alla droit à l’étagère, prit les
livres, et les ouvrit aux pages touchées par sa mère.
La jeune femme assit son fils sur ses genoux et
lui dit :
— Maintenant, je puis répondre à ta question de
tout à l’heure, mon chéri ; je viens de découvrir en effet que sous certains
rapports tu n’es pas comme tout le monde. Tu peux voir dans l’obscurité,
flairer ce que d’autres ne sentent pas ; tu as toutes les qualités d’un
limier. C’est un don précieux, inestimable que tu possèdes, mais gardes-en le
secret, sois muet comme une tombe à ce sujet. S’il était découvert, on te
signalerait comme un enfant bizarre, un petit phénomène, et les autres se
moqueraient de toi ou te donneraient des sobriquets.
Dans ce monde, vois-tu, il faut être comme le
commun des mortels, si l’on ne veut provoquer ni moqueries, ni envie, ni
jalousie. La particularité que tu as reçue en partage est rare et enviable,
j’en suis heureuse et fière, mais pour l’amour de ta mère, tu ne dévoileras
jamais ce secret à personne, n’est-ce pas ?
L’enfant promit, mais sans comprendre. Pendant
tout le cours de la journée, le cerveau de la jeune femme fut en ébullition ;
elle formait les projets les plus fantastiques, forgeait des plans, des
intrigues, tous plus dangereux les uns que les autres et très effrayants par
leurs conséquences. Cette perspective de vengeance donnait à son visage une
expression de joie féroce et de je ne sais quoi de diabolique. La fièvre de
l’inquiétude la gagnait, elle ne pouvait ni rester en place, ni lire, ni
travailler. Le mouvement seul, était un dérivatif pour elle. Elle fondait sur
le don particulier de son fils les plus vives espérances et se répétait sans
cesse en faisant allusion au passé :
— Mon mari a fait mourir mon père de chagrin, et
voilà des années que, nuit et jour, je cherche en vain le moyen de me venger,
de le faire souffrir à son tour. Je l’ai trouvé maintenant. Je l’ai trouvé, ce
moyen.
Lorsque vint la nuit, son agitation ne fit que
croître. Elle continua ses expériences ; une bougie à la main elle se mit à
parcourir sa maison de la cave au grenier, cachant des aiguilles, des
épingles, des bobines de fil, des ciseaux sous les oreillers, sous les tapis,
dans les fentes des murs, dans le coffre à charbon, puis elle envoya le petit
Archy les chercher dans l’obscurité ; il trouva tout, et semblait ravi des
encouragements que lui prodiguait sa mère en le couvrant de caresses.
À partir de ce moment, la vie lui apparut sous
un angle nouveau ; l’avenir lui semblait assuré ; elle n’avait plus qu’à
attendre le jour de la vengeance et jouir de cette perspective. Tout ce qui
avait perdu de l’intérêt à ses yeux se prit à renaître. Elle s’adonna de
nouveau à la musique, aux langues, au dessin, à la peinture, et aux plaisirs
de sa jeunesse si longtemps délaissés. De nouveau elle se sentait heureuse, et
retrouvait un semblant de charme à l’existence. À mesure que son fils
grandissait, elle surveillait ses progrès avec une joie indescriptible et un
bonheur parfait.
Le cœur de cet enfant était plus ouvert à la
douceur qu’à la dureté. C’était même à ses yeux son seul défaut. Mais elle
sentait bien que son amour et son adoration pour elle auraient raison de cette
prédisposition.
Pourvu qu’il sache haïr ! C’était le principal ;
restait à savoir s’il serait aussi tenace et aussi ancré dans son ressentiment
que dans son affection. Ceci était moins sûr.
Les années passaient. Archy était devenu un
jeune homme élégant, bien campé, très fort à tous les exercices du corps ;
poli, bien élevé, de manières agréables il portait un peu plus de seize ans.
Un soir, sa mère lui déclara qu’elle voulait aborder avec lui un sujet
important, ajoutant qu’il était assez grand et raisonnable pour mener à bien
un projet difficile qu’elle avait conçu et mûri pendant de longues années.
Puis elle lui raconta sa lamentable histoire dans tous ses détails. Le jeune
homme semblait terrorisé ; mais, au bout d’un moment, il dit à sa mère :
— Je comprends maintenant ; nous sommes des
Sudistes ; le caractère de son odieux crime ne comporte qu’une seule expiation
possible. Je le chercherai, je le tuerai.
— Le tuer ? Non. La mort est un repos, une
délivrance ; c’est un bienfait du ciel ! il ne le mérite pas. Il ne faut pas
toucher à un cheveu de sa tête !
Le jeune homme réfléchit un instant, puis
reprit :
— Vous êtes tout pour moi, mère ; votre volonté
doit être la mienne ; vos désirs sont impératifs pour moi. Dites-moi ce que je
dois faire, je le ferai.
Les yeux de Mme Stillmann étincelaient de joie.
— Tu partiras à sa recherche, dit-elle. Depuis
onze ans je connais le lieu de sa retraite ; il m’a fallu cinq ans et plus
pour le découvrir, sans compter l’argent que j’ai dû dépenser. Il est dans une
situation aisée et exploite une mine au Colorado. Il habite Denver et
s’appelle Jacob Fuller. Voilà. C’est la première fois que j’en parle depuis
cette nuit inoubliable. Songe donc ! ce nom aurait pu être le tien, si je ne
t’avais épargné cette honte en t’en donnant un plus respectable. Tu
l’arracheras à sa retraite, tu le traqueras, tu le poursuivras, et cela
toujours sans relâche, ni trêve ; tu empoisonneras son existence en lui
causant des terreurs folles, des cauchemars angoissants, si bien qu’il
préférera la mort et aura le courage de se suicider. Tu feras de lui un
nouveau Juif errant ; il faut qu’il ne connaisse plus un instant de repos et
que, même en songe, son esprit soit persécuté par le remords. Sois donc son
ombre, suis-le pas à pas, martyrise-le en te souvenant qu’il a été le bourreau
de ta mère et de mon père.
— Mère, j’obéirai.
— J’ai confiance, mon fils. Tout est prêt, j’ai
tout prévu pour ta mission. Voici une lettre de crédit, dépense largement ;
l’argent ne doit pas être compté. Tu auras besoin de déguisements sans doute
et de beaucoup d’autres choses auxquelles j’ai pensé.
Elle tira du tiroir de sa table plusieurs carrés
de papier portant les mots suivants écrits à la machine :
10.000 DOLLARS DE PRIME
« On croit qu’un certain individu qui séjourne
ici est vivement recherché dans un État de l’Est.
« En 1880, pendant une nuit, il aurait attaché
sa jeune femme à un arbre, près de la grand’route, et l’aurait cravachée avec
une lanière de cuir ; on assure qu’il a fait déchirer ses vêtements par ses
chiens et l’a laissée toute nue au bord de la route. Il s’est ensuite enfui du
pays. Un cousin de la malheureuse jeune femme a recherché le criminel pendant
dix-sept ans (adresse… Poste restante). La prime de dix mille dollars sera
payée comptant à la personne qui, dans un entretien particulier, indiquera au
cousin de la victime la retraite du coupable. »
— Quand tu l’auras découvert et que tu seras sûr
de bien tenir sa piste, tu iras au milieu de la nuit placarder une de ces
affiches sur le bâtiment qu’il occupe ; tu en poseras une autre sur un
établissement important de la localité. Cette histoire deviendra la fable du
pays. Tout d’abord, il faudra par un moyen quelconque, que tu le forces à
vendre une partie de ce qui lui appartient : nous y arriverons peu à peu, nous
l’appauvrirons graduellement, car si nous le ruinions d’un seul coup, il
pourrait, dans un accès de désespoir chercher à se tuer.
Elle prit dans le tiroir quelques spécimens
d’affiches différentes, toutes écrites à la machine, et en lut une :
« À Jacob Fuller… Vous avez… jours pour régler
vos affaires. Vous ne serez ni tourmenté ni dérangé pendant ce temps qui
expirera à… heures du matin le… 18… À ce moment précis il vous faudra
déménager. Si vous êtes encore ici à l’heure que je vous fixe comme dernière
limite, j’afficherai votre histoire sur tous les murs de cette localité, je
ferai connaître votre crime dans tous ses détails, en précisant les dates et
tous les noms, à commencer par le vôtre. Ne craignez plus aucune vengeance
physique ; dans aucun cas, vous n’aurez à redouter une agression. Vous avez
été infâme pour un vieillard, vous lui avez torturé le cœur. Ce qu’il a
souffert, vous le souffrirez à votre tour. »
— Tu n’ajouteras aucune signature. Il faut qu’il
reçoive ce message à son réveil, de bonne heure, avant qu’il connaisse la
prime promise, sans cela, il pourrait perdre la tête et fuir sans emporter un
sou.
— Je n’oublierai rien.
— Tu n’auras sans doute besoin d’employer ces
affiches qu’au début ; peut-être même une seule suffira. Ensuite, lorsqu’il
sera sur le point de quitter un endroit, arrange-toi pour qu’il reçoive un
extrait du message commençant par ces mots : « Il faut déménager, vous avez…
jours. » Il obéira, c’est certain.
I-III
EXTRAITS DE LETTRES À SA MÈRE
Denver, 3 avril 1897.
Je viens d’habiter le même local que Jacob
Fuller pendant plusieurs jours. Je tiens sa trace maintenant ; je pourrais le
dépister et le suivre à travers dix divisions d’infanterie. Je l’ai souvent
approché et l’ai entendu parler. Il possède un bon terrain et tire un parti
avantageux de sa mine ; mais, malgré cela, il n’est pas très riche. Il a
appris le travail de mineur en suivant la meilleure des méthodes, celle qui
consiste à travailler comme un ouvrier à gages. Il paraît assez gai de
caractère, porte gaillardement ses quarante-quatre ans ; il semble plus jeune
qu’il n’est, et on lui donnerait à peine trente-six ou trente-sept ans. Il ne
s’est jamais remarié et passe ici pour veuf. Il est bien posé, considéré,
s’est rendu populaire et a beaucoup d’amis. Moi-même j’éprouve une certaine
sympathie pour lui ; c’est évidemment la voix du sang qui crie en moi !
Combien aveugles, insensées et arbitraires sont
certaines lois de la nature, la plupart d’entre elles au fond ! Ma tâche est
devenue bien pénible maintenant. Vous le saisissez, n’est-ce pas ? et vous me
pardonnerez ce sentiment ? Ma soif de vengeance du début s’est un peu apaisée,
plus même que je n’ose en convenir devant vous ; mais je vous promets de mener
à bien la mission que vous m’avez confiée. J’éprouverai peut-être moins de
satisfaction, mais mon devoir reste impérieux : je l’accomplirai jusqu’au
bout, soyez-en sûre. Je ressens pourtant un profond sentiment d’indignation
lorsque je constate que l’auteur de ce crime odieux est le seul qui n’en ait
pas souffert. Son action infâme a tourné entièrement à son avantage, et au
bout du compte il est heureux. Lui, criminel, s’est vu épargner toutes les
souffrances ; vous, l’innocente victime, vous les supportez avec une
résignation admirable. Mais rassurez-vous, il récoltera sa part d’amertumes,
je m’en charge.
Silver Gulch, 19 mai…
J’ai placardé l’affiche n° 1 le 3 avril à
minuit ; une heure plus tard, j’ai glissé sous la porte de sa chambre
l’affiche n° 2, lui signifiant de quitter Denver la nuit du 14 avant 11 h. 50.
Quelque vieux roublard de reporter m’a volé une
affiche ; en furetant dans toute la ville, il a découvert ma seconde qu’il a
également subtilisée. Ainsi, il a fait ce qu’on appelle en terme professionnel
« un bon scoop », c’est-à-dire qu’il a su se procurer un document précieux, en
s’arrangeant pour qu’aucun autre journal que le sien n’ait le même « tuyau ».
Ce scoop a permis à son journal, le principal de l’endroit, d’imprimer la
nouvelle en gros caractères en tête de son article de fond du lendemain
matin ; venait ensuite un long dithyrambe sur notre malheur accompagné de
violents commentaires sur le coupable ; en même temps, le journal ouvrait une
souscription de 1.000 dollars pour renforcer la prime déjà promise. Les
feuilles publiques de ce pays s’entendent merveilleusement à soutenir une
noble cause… surtout lorsqu’elles entrevoient une bonne affaire.
J’étais assis à table comme de coutume, à une
place choisie pour me permettre d’observer et de dévisager Jacob Fuller ; je
pouvais en même temps écouter ce qui se disait à sa table. Les quatre-vingts
ou cent personnes de la salle commentaient l’article du journal en souhaitant
la découverte de cette canaille qui infectait la ville de sa présence. Pour
s’en débarrasser, tous les moyens étaient bons ; on avait le choix du
procédé : une balle, une canne plombée, etc.
Lorsque Fuller entra, il avait dans une main
l’affiche (pliée), dans l’autre le journal. Cette vue me stupéfia et me donna
des battements de cœur. Il avait l’air sombre et semblait plus vieux de dix
ans, en même temps que très préoccupé ; son teint était devenu terreux. Et
songez un peu, ma chère maman, à tous les propos qu’il dut entendre ! Ses
propres amis, qui ne le soupçonnaient pas, lui appliquaient les épithètes et
les qualificatifs les plus infâmes, en se servant du vocabulaire très risqué
des dictionnaires dont la vente est permise ici. Et, qui plus est, il dut
prendre part à la discussion et partager les appréciations véhémentes de ses
amis. Cette circonstance le mettait mal à l’aise, et il ne parvint pas à me le
dissimuler ; je remarquai facilement qu’il avait perdu l’appétit et qu’il
grignotait pour se donner contenance. À la fin, un des convives déclara :
— Il est probable que le vengeur de ce forfait
est parmi nous dans cette salle et qu’il partage notre indignation générale
contre cet inqualifiable scélérat. Je l’espère, du moins.
Ah ! ma mère ! Si vous aviez vu la manière dont
Fuller grimaçait et regardait effaré autour de lui. C’était vraiment
pitoyable ! N’y pouvant plus tenir, il se leva et sortit.
Pendant quelques jours, il donna à entendre
qu’il avait acheté une mine à Mexico et voulait liquider sa situation à Denver
pour aller au plus tôt s’occuper de sa nouvelle propriété et la gérer
lui-même.
Il joua bien son rôle, annonça qu’il emporterait
avec lui quarante mille dollars, un quart en argent, le reste en billets ;
mais comme il avait grandement besoin d’argent pour régler sa récente
acquisition, il était décidé à vendre à bas prix pour réaliser en espèces. Il
vendit donc son bien pour trente mille dollars. Puis, devinez ce qu’il fit.
Il exigea le paiement en monnaie d’argent,
prétextant que l’homme avec lequel il venait de faire affaire à Mexico était
un natif de New-England, un maniaque plein de lubies qui préférait l’argent à
l’or ou aux traites. Le motif parut étrange, étant donné qu’une traite sur
New-York pouvait se payer en argent sans la moindre difficulté. On jasa de
cette originalité pendant un jour ou deux, puis ce fut tout, les sujets de
discussion ne durent d’ailleurs jamais plus longtemps dans ce beau pays de
Denver.
Je surveillais mon homme sans interruption ; dès
que le marché fut conclu et qu’il eut l’argent en poche, ce qui arriva le 11,
je m’attachai à ses pas, sans perdre de vue le moindre de ses mouvements.
Cette nuit-là, ou plutôt le 12 (car il était un peu plus de minuit), je le
filai jusqu’à sa chambre qui donnait sur le même corridor que la mienne, puis,
je rentrai chez moi ; j’endossai mon déguisement sordide de laboureur, me
maquillai la figure en conséquence, et m’assis dans ma chambre obscure,
gardant à portée de ma main un sac plein de vêtements de rechange. Je laissai
ma porte entrebâillée, me doutant bien que l’oiseau ne tarderait pas à
s’envoler. Au bout d’une demi-heure, une vieille femme passa ; elle portait un
sac. Un coup d’œil rapide me suffit pour reconnaître Fuller sous ce
déguisement ; je pris mon baluchon et le suivis.
Il quitta l’hôtel par une porte de côté ; et,
tournant au coin de l’établissement, il prit une rue déserte qu’il remonta
pendant quelques instants, sans se préoccuper de l’obscurité et de la pluie.
Il entra dans une cour et monta dans une voiture à deux chevaux qu’il avait
commandée à l’avance ; sans permission, je grimpe derrière, sur le coffre à
bagages, et nous partîmes à grande allure. Après avoir parcouru une dizaine de
milles, la voiture s’arrêta à une petite gare. Fuller en descendit et s’assit
sur un chariot remisé sous la véranda, à une distance calculée de la lumière ;
j’entrai pour surveiller le guichet des billets. Fuller n’en prenant pas, je
l’imitai. Le train arriva : Fuller se fit ouvrir un compartiment ; je montai
dans le même wagon à l’autre extrémité, et suivant tranquillement le couloir,
je m’installai derrière lui. Lorsqu’il paya sa place au conducteur, il fallut
bien indiquer sa gare de destination ; je me glissai alors un peu plus près de
lui pendant que l’employé lui rendait sa monnaie.
Quand vint mon tour de payer, je pris un billet
pour la même station que Fuller, située à environ cent milles vers l’Ouest. À
partir de ce moment-là, et pendant une semaine, j’ai dû mener une existence
impossible. Il poussait toujours plus loin dans la région Ouest. Mais, au bout
de vingt-quatre heures, il avait cessé d’être une femme. Devenu un bon
laboureur comme moi, il portait de grands favoris roux. Son équipement était
parfait, et il pouvait jouer son personnage mieux que tout autre, puisqu’il
avait été réellement un ouvrier à gages. Son meilleur ami ne l’aurait pas
reconnu. À la fin, il s’établit ici, dans un camp perdu sur une petite
montagne de Montana ; il habite une maison primitive et va prospecter tous les
jours ; du matin au soir, il évite toute relation avec ses semblables.
J’ai pris pension à une guinguette de mineurs.
Vous ne pouvez vous figurer le peu de confortable que j’y trouve. Rien n’y
manque : les punaises, la saleté, la nourriture infecte.
Voilà quatre semaines que nous sommes ici, et
pendant tout ce temps, je ne l’ai aperçu qu’une fois ; mais, chaque nuit, je
suis à la trace ses allées et venues de la journée et me mets en embuscade
pour l’observer. Dès qu’il a eu loué une hutte ici, je me suis rendu à
cinquante mille d’ici pour télégraphier à l’hôtel de Denver de garder mes
bagages jusqu’à nouvel ordre. Ici je n’ai besoin que de quelques chemises de
rechange que j’ai eu soin d’apporter avec moi.
Silver Gulch, 12 juin.
Je crois que l’épisode de Denver n’a pas eu son
écho jusqu’ici. Je connais presque tous les habitants du Camp et ils n’y ont
pas encore fait la moindre allusion, du moins, devant moi. Sans aucun doute,
Fuller se trouve très heureux ; il a loué à deux milles d’ici, dans un coin
retiré de la montagne, une concession qui promet un bon rendement et dont il
s’occupe très sérieusement. Mais, malgré cela, il est métamorphosé d’aspect !
Jamais plus il ne sourit, il se concentre en lui-même et vit comme un ours,
lui qui était si sociable et si gai, il y a à peine deux mois ! Je l’ai vu
passer plusieurs fois ces derniers jours, abattu, triste, et l’air déprimé. Il
fait peine à voir. Il s’appelle maintenant David Wilson.
Je m’imagine qu’il restera ici, jusqu’à ce que
nous le délogions de nouveau. Puisque vous le voulez, je continuerai à le
persécuter, mais je ne vois pas en quoi il peut être plus malheureux qu’à
présent. Je retournerai à Denver, m’accorder une saison de repos et
d’agrément ; je m’offrirai une nourriture meilleure, un lit plus confortable
et des vêtements plus propres ; puis je prendrai mes bagages et ferai
déménager le malheureux Wilson.
Denver, 19 juin.
Tout le monde le regrette ici. On espère qu’il
fait fortune à Mexico ; les vœux qu’on forme pour lui sont très sincères, et
viennent du cœur. Je m’en rends parfaitement compte : je m’attarde à plaisir
ici, je l’avoue ; mais si vous étiez à ma place vous auriez pitié de moi. Je
sens bien ce que vous allez penser de moi ; vous avez cent fois raison au
fond. Si j’étais à votre place, et si je portais dans mon cœur une cicatrice
aussi profonde !! !… C’est décidé. Je prendrai demain le train de nuit.
Denver 20 juin.
Dieu me pardonne, mère ! nous sommes sur une
fausse piste ; nous pourchassons un innocent ! Je n’en ai pas dormi de la
nuit ; le jour commence à poindre et j’attends impatiemment le train du
matin !… Mais que les minutes me semblent longues, longues…
Ce Jacob Fuller est un cousin du coupable !
Comment n’avons-nous pas supposé plus tôt que le criminel ne porterait plus
jamais son vrai nom après son méfait ? Le Fuller de Denver a quatre ans de
moins que l’autre ; il est venu ici à vingt et un ans, en 1879, et était veuf
un an avant votre mariage ; les preuves à l’appui de ce que j’avance sont
innombrables. Hier soir, j’ai longuement parlé de lui à des amis qui le
connaissaient depuis le jour de son arrivée. Je n’ai pas bronché, mais mon
opinion est bien arrêtée : dans quelques jours, je le rapatrierai en ayant
soin de l’indemniser de la perte qu’il a subie en vendant sa mine ; en son
honneur je donnerai un banquet, une retraite aux flambeaux et une illumination
dont les frais retomberont sur moi seul ; on me traitera peut-être « d’esbrouffeur »,
mais cela m’est égal. Je suis très jeune, vous le savez bien, et c’est là mon
excuse. Dans quelque temps on ne pourra plus me traiter en enfant.
Silver Gulch, 2 juillet.
Mère ! Il est parti ! Parti sans laisser aucun
indice. Sa trace était refroidie à mon arrivée ; je n’ai pu la retrouver. Je
me lève aujourd’hui pour la première fois depuis cet événement. Mon Dieu !
comme je voudrais avoir quelques années de plus pour mieux supporter les
émotions. Tout le monde croit qu’il est parti pour l’Ouest ; aussi vais-je me
mettre en route ce soir ; je gagnerai en voiture la gare la plus voisine à
deux ou trois heures d’ici ; je ne sais pas bien où je vais, mais je ne puis
plus tenir en place ; l’inaction en ce moment me met à la torture.
Bien entendu, il se cache sous un faux nom et un
nouveau déguisement. Ceci me fait supposer que j’aurai peut-être à parcourir
le monde entier pour le trouver ! C’est du moins ce que je crois. Voyez-vous,
mère ! le Juif errant, en ce moment : c’est moi. Quelle ironie ! Et dire que
nous avions réservé « ce rôle à un autre » !
Toutes ces difficultés seraient aplanies si je
pouvais placarder une nouvelle affiche. Mais je me sens incapable de trouver
dans mon cerveau un procédé qui n’effraye pas le pauvre fugitif. Ma tête est
prête à éclater. J’avais songé à cette affiche :
« Si le Monsieur qui a dernièrement acheté une
mine à Mexico et en a vendu une à Denver veut bien donner son adresse » (mais
à qui la donner ?) « il lui sera expliqué comment il y a eu méprise à son
sujet ; on lui fera des excuses et on réparera le tort qui lui a été causé en
l’indemnisant aussi largement que possible. »
Mais comprenez-vous la difficulté ? Il croira à
un piège ; c’est tout naturel, d’ailleurs ! Je pourrais encore écrire : « Il
est maintenant avéré que la personne recherchée n’est pas celle qu’on a
trouvée ; il existait une similitude de nom ; mais il y a eu échange pour des
raisons spéciales. » Cela pourrait-il aller ? Je crains que les soupçons des
gens de Denver ne soient éveillés. Ils ne manqueront pas de dire en se
rappelant les particularités de son départ : Pourquoi s’est-il enfui s’il
n’était pas coupable ? Si je ne réussis pas à le trouver, il sera perdu dans
l’estime des gens de Denver qui le portent très haut. Vous qui avez plus
d’expérience et d’imagination que moi, venez à mon aide, ma chère mère !
Je n’ai qu’une clef, une clef unique, je connais
son écriture ; s’il inscrit son nouveau nom sur un registre d’hôtel sans
prendre le soin de la contrefaire très bien, je pourrai la reconnaître, mais
il faut pour cela que le hasard me fasse rencontrer le fugitif.
San-Francisco, 28 juin 1898.
Vous savez avec quel soin j’ai fouillé tous les
États du Colorado au Pacifique, et comment j’ai failli toucher au but. Eh
bien ! je viens encore d’éprouver un nouvel échec et cela pas plus tard
qu’hier. J’avais retrouvé dans la rue sa trace encore chaude qui me conduisit
vers un hôtel de second ordre. Je me suis trompé ; j’ai dû suivre le
contre-pied ; les chiens le font bien ! Mais je ne possède malheureusement
qu’une partie des instincts du chien, et souvent je me laisse induire en
erreur par mes facultés d’homme. Il a quitté cet hôtel depuis dix jours,
m’a-t-on dit. Je sais maintenant qu’il ne séjourne plus nulle part depuis les
six ou huit derniers mois, qu’il est pris d’un grand besoin de mouvement et ne
peut plus rester tranquille. Je partage ce sentiment et sais combien il est
pénible ! Il continue à porter le nom qu’il avait inscrit au moment où j’étais
si près de le pincer, il y a neuf mois : « James Walker » ; c’est aussi celui
qu’il avait adopté en fuyant Silver Gulch. Il ne fait pas d’effort
d’imagination et a décidément peu de goût pour les noms de fantaisie. Il m’a
été facile de reconnaître son écriture très légèrement déguisée.
On m’assure qu’il vient de partir en voyage sans
laisser d’adresse et sans dire où il allait ; qu’il a pris un air effaré
lorsqu’on le questionnait sur ses projets ; il n’avait, paraît-il, qu’une
valise ordinaire pour tout bagage et il l’a emportée à la main. « C’est un
pauvre petit vieux, a-t-on ajouté, dont le départ ne fera pas grand tort à la
maison. »
Vieux ! Je suppose qu’il l’est devenu
maintenant, mais n’en sais pas plus long, car je ne suis pas resté assez
longtemps. Je me suis précipité sur sa trace ; elle m’a conduit à un quai.
Mère ! La fumée du vapeur qui l’emportait se perdait à l’horizon ! J’aurais pu
gagner une demi-heure en prenant dès le début la bonne direction ; mais il
était même trop tard pour fréter un remorqueur et courir la chance de
rattraper son bateau ! Il est maintenant en route pour Melbourne !
Hope Canyon, Californie.
3 octobre 1900.
Vous êtes en droit de vous plaindre. Une lettre
en un an : c’est trop peu, j’en conviens ; mais comment peut-on écrire
lorsqu’on n’a à enregistrer que des insuccès ? Tout le monde se laisserait
démonter ; pour ma part, je n’ai plus de cœur à rien.
Je vous ai raconté, il y a longtemps, comment je
l’avais manqué, à Melbourne, puis comment je l’avais pourchassé pendant des
mois en Australie. Après cela, je l’ai suivi aux Indes, je crois même l’avoir
aperçu à Bombay ; j’ai refait derrière lui tout son voyage, à Baroda, Rawal,
Pindi, Lucknow, Lahore, Cawnpore, Allahabad, Calcutta, Madras, semaine par
semaine, mois par mois, sous une chaleur torride et dans une poussière ! Je le
traquais de près, et croyais le tenir ; mais il s’est toujours échappé. Puis,
à Ceylan, puis à…
Mais je vous raconterai tout cela en détail. Il
m’a ramené en Californie, puis à Mexico, et de là il retourna en Californie.
Depuis ce moment-là, je l’ai pourchassé dans tous les pays, depuis le 1er
janvier jusqu’au mois dernier. Je suis presque certain qu’il se tient près de
Hope Canyon. J’ai suivi sa trace jusqu’à trente milles d’ici, mais je l’ai
perdue ; pour moi, quelqu’un a dû l’enlever en voiture.
Maintenant je me repose de mes recherches
infructueuses. Je suis éreinté, mère ! découragé et bien souvent près de
perdre mon dernier espoir. Pourtant, les mineurs de ce pays sont de braves
gens ; leurs manières affables que je connais de longue date et leur franchise
d’allures sont bien faites pour me remonter le moral et me faire oublier mes
ennuis. Voilà plus d’un mois que je suis ici. Je partage la cabane d’un jeune
homme d’environ vingt-cinq ans, « Sammy Hillyer », comme moi fils unique d’une
mère qu’il idolâtre et à qui il écrit régulièrement chaque semaine (ce dernier
trait me ressemble moins). Il est timide, et sous le rapport de
l’intelligence… certes… il ne faudrait pas lui demander de mettre le feu à une
rivière ; à part cela, je l’aime beaucoup ; il est bon camarade, assez
distingué, et je bénis le ciel de me l’avoir donné pour ami ; je peux au moins
échanger avec lui mes impressions ; c’est une grande satisfaction, je vous
assure. Si seulement « James Walker » avait cette compensation, lui qui aime
la société et la bonne camaraderie. Cette comparaison me fait penser à lui, à
la dernière entrevue que nous avons eue. Quel chaos que tout cela, lorsque j’y
songe !
À cette époque, je luttais contre ma conscience
pour m’attacher à sa poursuite ! Le cœur de Sammy Hillyer est meilleur que le
mien, meilleur que tous ceux de cette petite république, j’imagine ; car il se
déclare le seul ami de la brebis galeuse du camp, un nommé Flint Buckner. Ce
dernier n’adresse la parole à personne en dehors de Sammy Hillyer.
Sammy prétend qu’il connaît l’histoire de Flint,
que c’est le chagrin seul qui l’a rendu aussi sombre et que pour ce motif on
devrait être pour lui aussi charitable que possible. Un cœur d’or seul peut
s’accommoder du caractère de Flint Buckner, d’après tout ce que j’entends dire
de lui. Le détail suivant vous donnera d’ailleurs une idée plus exacte du bon
cœur de Sammy que tout ce que je pourrais vous raconter. Au cours d’une de nos
causeries, il me dit à peu près ceci :
« Flint est un de mes compatriotes et me confie
tous ses chagrins ; il déverse dans mon cœur le trop plein de ses tristesses
quand il sent que le sien est près d’éclater. Il est impossible de rencontrer
une homme plus malheureux, je t’assure, Archy Stillmann : sa vie n’est qu’un
tissu de misères morales qui le font paraître beaucoup plus vieux que son âge.
Il a perdu depuis bien des années déjà la notion du repos et du calme. Il n’a
jamais connu la chance ; c’est un mythe pour lui et je lui ai souvent entendu
dire qu’il soupirait après l’enfer de l’autre monde pour faire diversion aux
misères de cette vie. »
I-IV
C’était par une matinée claire et fraîche du
commencement d’octobre. Les lilas et les cytises, illuminés par un radieux
soleil d’automne, avaient des reflets particuliers et formaient une voûte
ininterrompue que la nature aimable mettait à la disposition des êtres qui
habitent la région des hautes branches. Les mélèzes et les grenadiers
profilaient leurs formes rouges et jaunes et jetaient une teinte de gaieté sur
cet océan de verdure ; le parfum enivrant des fleurs éphémères embaumait
l’atmosphère en délire ; bien haut dans les airs un grand oiseau solitaire
planait, majestueux et presque immobile ; partout régnaient le calme, la
sérénité et la paix des régions éthérées. Ceci se passe en octobre 1900, à
Hope-Canyon, et nous sommes sur un terrain de mines argentifères dans la
région d’Esméralva. Solitaire et reculé, l’endroit est de découverte récente ;
les nouveaux arrivés le croient riche en métal (il suffira de le prospecter
pendant un an ou deux pour être fixé sur sa valeur). Comme habitants, le camp
se compose d’environ deux cents mineurs, d’une femme blanche avec son enfant,
de quelques blanchisseurs chinois, d’une douzaine d’Indiens plus ou moins
nomades, qui portent des vêtements en peaux de lapin, des chapeaux de liège et
des colliers de bimbeloterie. Il n’y a ici ni moulins, ni église, ni journaux.
Le camp n’existe que depuis deux ans et la nouvelle de sa fondation n’a pas
fait sensation ; on ignore généralement son nom et son emplacement.
Des deux côtés de Hope-Canyon, les montagnes se
dressent à pic, formant une muraille de trois mille pieds, et la longue file
des huttes qui s’échelonnent au fond de cet entonnoir ne reçoit guère qu’une
fois par jour, vers midi, la caresse passagère du soleil. Le village s’étend
sur environ deux milles en longueur et les cabanes sont assez espacées l’une
de l’autre. L’auberge est la seule maison vraiment organisée ; on peut même
dire qu’elle représente la seule maison du camp. Elle occupe une position
centrale et devient, le soir, le rendez-vous de la population. On y boit, on y
joue aux cartes et aux dominos : il existe un billard dont le tapis couturé de
déchirures a été réparé avec du taffetas d’Angleterre. Il y a bien quelques
queues, mais sans procédés ; quelques billes fendues qui, en roulant, font un
bruit de casserole fêlée et ne s’arrêtent que par soubresauts, et même un
morceau de craie ébréchée ; le premier qui arrive à faire six carambolages de
suite peut boire tant qu’il veut, aux frais du bar.
La case de Flint Buckner était au sud, la
dernière du village ; sa concession était à l’autre extrémité, au nord, un peu
au-delà de la dernière hutte dans cette direction. Il était d’un caractère
cassant, peu sociable, et n’avait pas d’amis. Ceux qui essayaient de frayer
avec lui ne tardaient pas à le regretter et lui faussaient compagnie au bout
de peu de temps. On ne savait rien de son passé. Les uns croyaient que Sammy
Hillyer savait quelque chose sur lui : d’autres affirmaient le contraire. Si
on le questionnait à ce sujet, Sammy prétendait toujours ignorer son passé.
Flint avait à ses gages un jeune Anglais de seize ans, très timide et qu’il
traitait durement, aussi bien en public que dans l’intimité. Naturellement, on
s’adressait à ce jeune homme pour avoir des renseignements sur son patron,
mais toujours sans succès. Fetlock Jones (c’est le nom du jeune Anglais)
racontait que Flint l’avait recueilli en prospectant une autre mine, et comme
lui-même n’avait en Amérique ni famille ni amis, il avait trouvé sage
d’accepter les propositions de Buckner ; en retour du labeur pénible qui lui
était imposé, Jones recevait pour tout salaire du lard et des haricots.
C’était tout ce que ce jeune homme voulait raconter sur son maître.
Il y avait déjà un mois que Fetlock était rivé
au service de Flint ; son apparence déjà chétive pouvait inspirer de jour en
jour de sérieuses inquiétudes, car on le voyait dépérir sous l’influence des
mauvais traitements que lui faisait subir son maître. Il est reconnu, en
effet, que les caractères doux souffrent amèrement de la moindre brutalité,
plus amèrement peut-être que les caractères fortement trempés qui s’emportent
en paroles et se laissent même aller aux voies de fait quand leur patience est
à bout et que la coupe déborde. Quelques personnes compatissantes voulaient
venir en aide au malheureux Fetlock et l’engageaient à quitter Buckner ; mais
le jeune homme accueillit cette idée avec un effroi mal dissimulé et répondit
qu’il ne l’oserait jamais.
Pat Riley insistait en disant :
— Quittez donc ce maudit harpagon et venez avec
moi. N’ayez pas peur, je me charge de lui faire entendre raison, s’il
proteste.
Fetlock le remercia les larmes aux yeux, mais se
mit à trembler de tous ses membres en répétant qu’il n’oserait pas, parce que
Flint se vengerait s’il le retrouvait en tête à tête au milieu de la nuit.
« Et puis, voyez-vous, s’écriait-il, la seule pensée de ce qui m’arriverait me
donne la chair de poule, M. Riley. »
D’autres lui conseillaient : « Sauvez-vous, nous
vous aiderons et vous gagnerez la côte une belle nuit. » Mais toutes les
suggestions ne pouvaient le décider ; Fetlock prétendait que Flint le
poursuivrait et le ramènerait pour assouvir sa vengeance.
Cette idée de vengeance, personne ne la
comprenait. L’état misérable du pauvre garçon suivait son cours et les
semaines passaient. Il est probable que les amis de Fetlock se seraient rendu
compte de la situation, s’ils avaient connu l’emploi de ses moments perdus. Il
couchait dans une hutte voisine de celle de Flint et passait ses nuits à
réfléchir et à chercher un moyen infaillible de tuer Flint sans être
découvert. Il ne vivait plus que pour cela ; les heures pendant lesquelles il
machinait son complot étaient les seuls moments de la journée auxquels il
aspirait avec ardeur et qui lui donnaient l’illusion du bonheur.
Il pensa au poison. Non, ce n’était pas
possible ; l’enquête révélerait où il l’avait pris et qui le lui avait vendu.
Il eut l’idée de lui loger une balle dans le dos quand il le trouverait entre
quatre yeux, un soir où Flint rentrerait chez lui vers minuit, après sa
promenade accoutumée.
Mais quelqu’un pourrait l’entendre et le
surprendre. Il songea bien à le poignarder pendant son sommeil. Mais sa main
pourrait trembler, son coup ne serait peut-être pas assez sûr ; Flint alors
s’emparerait de lui. Il imagina des centaines de procédés variés ; aucun ne
lui paraissait infaillible ; car les moyens les plus secrets présentaient
toujours un danger, un risque, une possibilité pour lui d’être trahi. Il ne
s’arrêta donc à aucun.
Mais il était d’une patience sans borne. Rien ne
presse, se disait-il. Il se promettait de ne quitter Flint que lorsqu’il
l’aurait réduit à l’état de cadavre ; mieux valait prendre son temps, il
trouverait bien une occasion d’assouvir sa vengeance. Ce moyen existait et il
le découvrirait, dût-il pour cela subir toutes les hontes et toutes les
misères.
Oui ! il trouverait sûrement un procédé qui ne
laisserait aucune trace de son crime, pas le plus petit indice ; rien ne
pressait : mais quand il l’aurait trouvé, oh ! alors, quelle joie de vivre
pour lui !
En attendant, il était prudent de conserver
religieusement intacte sa réputation de douceur, et il s’efforçait plus que
jamais de ne pas laisser entendre le moindre mot de son ressentiment ou de sa
colère contre son oppresseur.
Deux jours avant la matinée d’octobre à laquelle
nous venons de faire allusion, Flint avait acheté différents objets qu’il
rapportait à sa cabane, aidé par Fetlock : une caisse de bougies, qu’ils
placèrent dans un coin, une boîte de poudre explosible qu’ils logèrent
au-dessus des bougies, un petit baril de poudre qu’ils déposèrent sous la
couchette de Flint et un énorme chapelet de fusées qu’ils accrochèrent à un
clou.
Fetlock en conclut que le travail du pic allait
bientôt faire place à celui de la poudre et que Flint voulait commencer à
faire sauter les blocs. Il avait déjà assisté à ce genre d’explosions, mais
n’en connaissait pas la préparation. Sa supposition était exacte ; le temps de
faire sauter la mine était venu.
Le lendemain matin, ils portèrent au puits les
fusées, les forets, et la boîte à poudre. Le trou avait à peu près huit pieds
de profondeur, et pour arriver au fond comme pour en sortir, il fallait se
servir d’une petite échelle. Ils descendirent donc ; au commandement, Fetlock
tint le foret (sans savoir comment s’en servir) et Flint se mit à cogner. Au
premier coup de marteau, le foret échappa des mains de Fetlock et fut projeté
de côté.
— Maudit fils de nègre, vociféra Flint, en voilà
une manière de tenir un foret ! Ramasse-le et tâche de tenir ton outil ! Je
t’apprendrai ton métier, attends ! Maintenant charge.
Le jeune homme commença à verser la poudre.
— Idiot, grommela Flint, en lui appliquant sur
la mâchoire un grand coup de crosse, qui lui fit perdre l’équilibre.
Lève-toi ! Tu ne vas pas rester par terre, je pense. Allons, mets d’abord la
mèche, maintenant la poudre ; assez ; assez ! Veux-tu remplir tout le trou ?
Espèce de poule mouillée ! Mets de la terre, du gravier et tasse le tout.
Tiens ! grand imbécile, sors de là.
Il lui arracha l’instrument et se mit à damer la
charge lui-même en jurant et blasphémant comme un forcené. Puis il alluma la
mèche, sortit du puits et courut à cinquante mètres de là, suivi de Fetlock.
Ils attendirent quelques instants : une épaisse fumée se produisit et des
quartiers de roche volèrent en l’air avec un fracas d’explosion ; une pluie de
pierres retomba et tout rentra dans le calme.
— Quel malheur que tu ne te sois pas trouvé
là-dedans, s’écria le patron.
Ils redescendirent dans le puits, le
nettoyèrent, préparèrent un nouveau trou et recommencèrent la même opération :
— Regarde donc ce que tu fais au lieu de tout
gaspiller : Tu ne sais donc pas régler une charge ?
— Non, maître !
— Tu ne sais pas ? Ma foi ! je n’ai jamais rien
vu d’aussi bête que toi.
Il sortit du puits et cria à Fetlock qui restait
en bas :
— Eh bien ! idiot ! Vas-tu rester là toute la
journée ! Coupe la mèche et allume-la !
Le pauvre garçon répondit tout tremblant :
— Maître, je ferai comme il vous plaira.
— Comment ? tu oses me répondre, à moi ? Coupe,
allume, te dis-je !
Le jeune garçon fit ce qui lui était commandé.
— Sacrebleu, hurla Flint ; tu coupes une mèche
aussi courte… je voudrais que tu sautes avec…
Dans sa colère, il retira l’échelle et s’enfuit.
Fetlock resta terrorisé.
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! au secours ! Je
suis perdu, criait-il. Que faire ? que faire ?
Il s’adossa au mur et s’y cramponna comme il
put : le pétillement de la poudre qui s’allumait l’empêchait d’articuler un
son ; sa respiration s’arrêta, il était là sans force et inerte ; encore deux
ou trois secondes, et il volerait en l’air avec les blocs de pierre. Une
inspiration subite lui vint. Il allongea le bras, saisit la mèche et coupa
l’extrémité qui dépassait d’un pouce au-dessus du sol ; il était sauvé ! Il
tomba à moitié évanoui et mort de peur, murmurant avec un sourire sur les
lèvres :
— Il m’a montré ! Je savais bien qu’avec de la
patience, j’y arriverais !
Cinq minutes après, Buckner se glissa
furtivement au puits, l’air gêné et inquiet, et en examina le fond. Il comprit
la situation et vit ce qui était arrivé ; il descendit l’échelle. Fetlock put
remonter malgré son grand affaiblissement et son émotion. Il était livide ; sa
mine effrayante parut impressionner Buckner qui essaya de lui témoigner un
regret et un semblant de sympathie ; mais ces deux sentiments lui étaient trop
inconnus pour qu’il sût les exprimer.
— C’est un accident, lui dit-il. N’en parle à
personne, n’est-ce pas ? J’étais énervé et ne savais plus très bien ce que je
faisais. Tu me parais fatigué, tu as trop travaillé aujourd’hui. Va à ma
cabane et mange tout ce que tu voudras ; ensuite, repose-toi bien.
N’oublie pas que cet accident est dû à mon seul
énervement.
— Vous m’avez bien effrayé, lui dit Fetlock en
s’en allant, mais j’ai au moins appris quelque chose, je ne le regrette pas.
— Pas difficile à contenter, marmotta Buckner en
l’observant du coin de l’œil. Je me demande s’il en parlera ; l’osera-t-il ?
Quelle guigne qu’il n’ait pas été tué !
Fetlock ne pensa pas à se reposer pendant le
congé qui lui avait été accordé ; il l’employa à travailler avec ardeur et à
préparer, fiévreusement, son plan de vengeance. Des broussailles épaisses
couvraient la montagne du côté de la demeure de Flint. Fetlock s’y cacha et
adopta cette retraite pour machiner son complot. Ses derniers préparatifs
devaient se faire dans le bouge qui lui servait de hutte.
— S’il a le moindre soupçon à mon endroit,
pensa-t-il, il a bien tort de croire que je raconterai ce qui s’est passé ;
d’ailleurs, il ne le croira pas longtemps ; bientôt il sera fixé. Demain je ne
me départirai pas de ma douceur et de ma timidité habituelles qu’il croit
inaltérables. Mais après-demain, au milieu de la nuit, sa dernière heure aura
sonné sans que personne au monde puisse soupçonner l’auteur de sa mort et la
manière dont elle sera survenue. Le piquant de la chose est que lui-même m’en
ait suggéré l’idée.
I-V
Le jour suivant s’écoula sans aucun incident.
Minuit va sonner et, dans peu d’instants, une nouvelle journée commencera. La
scène se passe au bar, dans la salle de billard. Des hommes d’aspect commun,
aux vêtements grossiers, coiffés de chapeaux à larges bords, portent leurs
pantalons serrés dans de grosses bottes, ils sont tous en veston et se
tiennent groupés autour d’un poêle de fonte qui, bourré de charbon, leur
distribue une généreuse chaleur ; les billes de billard roulent avec un son
fêlé ; à l’intérieur de la salle, on n’entend pas d’autre bruit ; mais, au
dehors, la tempête mugit. Tous paraissent ennuyés et dans l’attente.
Un mineur, aux épaules carrées, entre deux âges,
avec des favoris grisonnants, l’œil dur et la physionomie maussade, se lève
sans mot dire, il passe son bras dans un rouleau de mèche, ramasse quelques
objets lui appartenant et sort sans prendre congé de ses compagnons. C’est
Flint Buckner. À peine la porte est-elle refermée sur lui que la conversation,
gênée par sa présence, reprend avec entrain.
— Quel homme réglé ! il vaut une pendule, dit
Jack Parker, le forgeron, sans tirer sa montre ; on sait qu’il est minuit
quand il se lève pour sortir.
— Sa régularité est bien la seule qualité qu’il
possède, répliqua le mineur Peter Hawes, je ne lui en connais pas d’autre ;
vous non plus, que je sache ?
— Il fait tache parmi vous, dit Ferguson,
l’associé de Well-Fargo. Si j’étais propriétaire de cet établissement, je le
forcerais bien à se démuseler un jour ou l’autre, qu’il le veuille ou pas !
En même temps il lança un regard significatif au
patron du bar qui fit semblant de ne pas comprendre, car l’homme en question
était une bonne pratique, et rentrait chaque soir chez lui après avoir
consommé un stock de boissons variées servies par le bar.
Dites donc, les amis, demanda le mineur Ham
Sandwich, l’un de vous se souvient-il que Buckner lui ait jamais offert un
cocktail ?
— Qui ? lui ? Flint Buckner ? Ah ! non certes !
Cette réponse ironique sortit avec un ensemble
parfait de la bouche de tous les assistants.
Après un court silence, Pat Riley, le mineur,
reprit :
— Cet oiseau-là est un vrai phénomène. Et son
aide tout autant que lui. Moi, je ne les comprends ni l’un ni l’autre ; je
donne ma langue au chat !
— Vous êtes pourtant un malin, répondit Ham
Sandwich, mais, ma foi, les énigmes que sont ces deux individus restent
impossibles à deviner. Le mystère qui entoure le patron enveloppe également
son acolyte. C’est bien votre avis n’est-ce pas ?
— Pour sûr !
Chacun acquiesça. Un seul d’entre eux gardait le
silence. C’était le nouvel arrivant, Peterson. Il commanda une tournée de
rafraîchissements pour tous et demanda si, en dehors de ces deux types
étranges, il existait au camp un troisième phénomène.
— Nous oublions Archy Stillmann, répondirent-ils
tous.
Celui-là aussi est donc un drôle de pistolet ?
demanda Peterson.
— On ne peut pas vraiment dire que cet Archy
Stillmann soit un phénomène, continua Ferguson, l’employé de Well-Fargo ; il
me fait plutôt l’effet d’un toqué !
Ferguson avait l’air de savoir ce qu’il disait.
Et comme Peterson désirait connaître tout ce qui concernait Stillmann, chacun
se déclara prêt à lui raconter sa petite histoire. Ils commencèrent tous à la
fois, mais Billy Stevens, le patron du bar, rappela tout le monde à l’ordre,
déclarant qu’il valait mieux que chacun parlât à son tour.
Il distribua les rafraîchissements et donna la
parole à Ferguson.
Celui-ci commença :
— Il faut d’abord vous dire qu’Archy n’est qu’un
enfant, c’est tout ce que nous savons de lui ; on peut chercher à le sonder,
mais c’est peine perdue ; on n’en peut rien tirer ; il reste complètement muet
sur ses intentions et ses affaires personnelles ; il ne dit même pas d’où il
est et d’où il vient. Quant à deviner la nature du mystère qu’il cache, c’est
impossible, car il excelle à détourner les conversations qui le gênent. On
peut supposer tout ce que l’on veut ; chacun est libre, mais à quoi cela
mène-t-il ? À rien, que je sache !
Quel est, en fin de compte, son trait de
caractère distinctif ? Possède-t-il une qualité spéciale ? La vue peut-être,
l’ouïe, ou l’instinct ? La magie, qui sait ? Choisissez, jeunes et vieux,
femmes et enfants. Les paris sont ouverts. Eh bien, je vais vous édifier sur
ses aptitudes ; vous pouvez venir ici, disparaître, vous cacher, où vous
voudrez, n’importe où ; près ou loin, il vous trouvera toujours et mettra la
main sur vous.
— Pas possible ?
— Comme j’ai l’honneur de vous le dire. Le temps
ne compte pas pour lui, l’état des éléments le laisse bien indifférent, il n’y
prête aucune attention ; rien ne le dérange !
— Allons donc ! et l’obscurité ? la pluie ? la
neige ?
— Hein ?
— Tout cela lui est bien égal. Il s’en moque.
— Et le brouillard ?
— Le brouillard ! ses yeux le percent comme un
boulet de canon ! Tenez, jeunes gens. Je vais vous raconter quelque chose de
plus fort. Vous me traiterez de blagueur !
— Non, non, nous vous croyons, crièrent-ils tous
en chœur. Continuez, Well-Fargo.
— Eh bien ! messieurs, supposez que vous
laissiez Stillmann ici en train de causer avec vos amis : sortez sans rien
dire, dirigez-vous vers le camp et entrez dans une cabane quelconque de votre
choix ; prenez-y un livre, plusieurs si vous voulez, ouvrez-les aux pages
qu’il vous plaira en vous rappelant leurs numéros ; il ira droit à cette
cabane et ouvrira le ou les livres aux pages touchées par vous ; il vous les
désignera toutes sans se tromper.
— Ce n’est pas un homme, c’est un démon.
— Je suis de votre avis. Et maintenant, je vous
raconterai un de ses exploits les plus merveilleux.
— La nuit dernière, il a…
Il fut interrompu par une grande rumeur au
dehors ; la porte s’ouvrit brusquement et une foule en émoi se précipita dans
le bar entourant la seule femme blanche du camp qui criait et pleurait :
— Ma fille ! ma fille ! partie ! perdue ! Pour
l’amour du ciel, dites-moi où est Archy Stillmann, nous ne savons plus où
chercher.
— Asseyez-vous, Mrs Hogan, lui dit le patron du
bar. Asseyez-vous et calmez-vous, Stillmann est ici depuis trois heures ; il a
engagé une chambre après avoir rôdé toute la journée à la recherche d’une
piste, suivant sa bonne habitude. Il est ensuite monté se coucher. Ham
Sandwich, va donc le réveiller et amène-le ; il est au numéro 14.
Archy fut vite habillé et en bas. Il demanda des
détails à Mrs Hogan.
— Hélas ! mon ami, je n’en ai pas. Si j’en
possédais seulement ! Je l’avais couchée à sept heures et lorsque je suis
rentrée, il y a une heure, plus personne ! Je me suis précipitée chez vous ;
vous n’y étiez pas ; depuis, je vous cherche partout, frappant à toutes les
portes ; je viens ici en désespoir de cause, folle, épouvantée, le cœur brisé.
Dieu merci, je vous ai trouvé enfin ! et vous me découvrirez mon enfant !
Venez vite ! vite !
— Je suis prêt, Madame, je vous suis ; mais
regagnez d’abord votre logement.
Tous les habitants du camp avaient envie de
prendre part à la chasse. Ceux de la partie Sud du village étaient sur pied,
et une centaine d’hommes vigoureux balançaient dans l’obscurité les faibles
lueurs de leurs lanternes vacillantes. Ils se formèrent en groupes de trois ou
quatre, pour s’échelonner plus facilement le long du chemin, et emboîtèrent
rapidement le pas des guides. Bientôt, ils arrivèrent à la maisonnette des
Hogan.
— Passez-moi une lanterne, dit Archy.
Il la posa sur la terre durcie et s’agenouilla
en ayant l’air d’examiner le sol attentivement.
— Voilà sa trace, dit-il en indiquant du doigt
deux ou trois marques sur le sol. La voyez-vous ?
Quelques-uns d’entre les mineurs
s’agenouillèrent et écarquillèrent leurs yeux pour mieux voir. Les uns
s’imaginèrent apercevoir quelque chose, les autres durent avouer, en secouant
la tête de dépit, que la surface très unie ne portait aucune marque
perceptible à leurs yeux.
— Il se peut, dit l’un, que le pied de l’enfant
ait laissé son empreinte, mais je ne la vois pas.
Le jeune Stillmann sortit, tenant toujours la
lampe près de la terre ; il tourna à gauche, et avança de quelques pas en
examinant le sol soigneusement.
— Je tiens la trace, venez maintenant, et que
quelqu’un prenne la lanterne.
Il se mit en route, d’un pas allègre, dans la
direction du Sud, escorté par les curieux, et suivit, en décrivant des
courbes, toutes les sinuosités de la gorge pendant une lieue environ. Ils
arrivèrent à une plaine couverte de sauges, vaste et obscure. Stillmann
commanda : Halte, ajoutant :
— Il ne s’agit pas de partir sur une fausse
piste, orientons-nous de nouveau dans la bonne direction.
Il reprit la lanterne et examina la route sur
une longueur de vingt mètres environ.
— Venez, dit-il, tout va bien.
Il se remit en route, fouillant les buissons de
sauge, pendant un quart de mille et obliquant toujours à droite ; puis il prit
une autre direction, fit un grand circuit, repartit droit devant lui et marcha
résolument vers l’ouest pendant un demi-mille. Il s’arrêta, disant :
— Elle s’est reposée ici, la pauvre petite.
Tenez la lanterne et regardez ; c’est là qu’elle s’est assise.
À cet endroit, le sol était net comme une plaque
d’acier et il fallait une certaine audace pour prétendre reconnaître sur ce
miroir uni la moindre trace révélatrice. La malheureuse mère, reprise de
découragement, tomba à genoux, baisant la terre et sanglotant.
— Mais où est-elle alors ? demanda quelqu’un.
Elle n’est pourtant pas restée ici ; nous la verrions, je pense.
Stillmann continua à tourner en rond sur place,
sa lanterne à la main ; il paraissait absorbé dans ses recherches.
— Eh bien ! dit-il, sur un ton maussade. Je ne
comprends plus.
Il examina encore.
— Il n’y a pas à en douter, elle s’est arrêtée
ici, mais elle n’en est pas repartie. J’en réponds ! Reste à trouver l’énigme.
La pauvre mère se désolait de plus en plus.
— Oh ! mon Dieu ! et vous Vierge Marie ! venez à
mon aide ! Quelque animal l’a emportée ! C’est fini ! je ne la reverrai
jamais, jamais plus !
— Ne perdez pas espoir, madame, lui dit Archy.
Nous la retrouverons, ne vous découragez pas.
— Dieu vous bénisse pour ces bonnes paroles de
consolation, monsieur Archy, et elle prit sa main quelle couvrit de baisers.
Peterson, le dernier arrivé, chuchota avec
ironie à l’oreille de Ferguson :
— En voilà une merveille d’avoir découvert cet
endroit. Vraiment pas la peine de venir si loin, tout de même ; le premier
coin venu nous en aurait appris autant. Nous voilà bien renseignés,
maintenant !
L’insinuation n’était pas du goût de Ferguson,
qui répondit sur un ton emballé :
— Vous allez peut-être chercher à nous faire
croire que l’enfant n’est pas venue ici ? Je vous déclare que cette petite a
passé par ici ; si vous voulez vous attirer de sérieux ennuis, vous n’avez
qu’à…
— Tout va bien ! cria Stillmann. Venez tous ici
et regardez bien. La trace nous crevait les yeux et nous n’y avons rien vu les
uns et les autres.
Tous s’accroupirent avec ensemble à l’endroit
supposé où l’enfant avait dû s’asseoir et se mirent à écarquiller les yeux en
fixant le point désigné par le doigt d’Archy. Après une pause suivie de
profonds soupirs de découragement, Pat Riley et Ham Sandwich répondirent
ensemble :
— Eh bien, Archy ? Nous n’avons rien vu !
— Rien ? vous appelez cela rien ?
Et avec son doigt il fit sur le sol un signe
cabalistique.
— Là, la reconnaissez-vous maintenant la trace
d’Injin Billy ? C’est lui qui a l’enfant.
— Dieu soit loué ! s’écria la mère.
— Reprenez la lanterne. Je tiens de nouveau la
bonne direction. Suivez-moi.
Il partit comme un trait, traversant rapidement
les buissons de sauge, puis disparut derrière un monticule de sable ; les
autres avaient peine à suivre : ils le rejoignirent et le retrouvèrent assis
tranquillement en train de les attendre. À dix pas plus loin on apercevait une
hutte misérable, un pauvre abri informe, fait de vieux chiffons et de
couvertures de chevaux en loques qui laissaient filtrer une lumière à peine
tamisée.
— Prenez le commandement, Mrs Hogan, dit le
jeune homme. Vous avez le droit d’entrer la première.
Tous la suivirent et purent voir le spectacle
qu’offrait l’intérieur de cette hutte : Injin Billy était assis par terre,
l’enfant dormait à côté de lui. Sa mère la prit dans ses bras et l’étouffa de
caresses ; son cœur débordait de reconnaissance pour Archy Stillmann ; elle
pleurait à chaudes larmes. D’une voix étranglée par l’émotion, elle laissa
échapper un flot de ces paroles attendries, de ces accents chauds et ardents
que seul peut trouver un cœur irlandais.
— Je l’ai trouvée vers dix heures, expliqua
Billy. Elle s’était endormie, très fatiguée, la figure humectée de larmes, je
suppose ; je l’ai ramenée ici, et l’ai nourrie, car elle mourait de faim ;
depuis ce moment elle n’a cessé de dormir.
Dans un élan de reconnaissance sans bornes,
l’heureuse femme l’embrassa lui aussi, l’appelant « le Messager du ciel ». En
admettant qu’il soit un messager du ciel, il était certainement un ange
déguisé et grimé, car son accoutrement bizarre n’avait rien de séraphique.
À une heure et demie du matin, le cortège rentra
au village en chantant un refrain triomphal et en brandissant des torches ;
c’était une vraie retraite aux flambeaux. Ils n’oublièrent pas de boire tout
le long de la route et, pour tuer les dernières heures de cette nuit
mouvementée, ils s’entassèrent au bar en attendant le jour.
DEUXIÈME PARTIE
II-I
SHERLOCK HOLMES ENTRE EN SCÈNE
Le jour suivant, une rumeur sensationnelle
circula au village. Un étranger de haute marque, à l’air grave et imposant, à
la tournure très distinguée, venait d’arriver à l’auberge. Il avait inscrit
sur le registre le nom magique de :
SHERLOCK HOLMES
La nouvelle se répandit de hutte en hutte, de
bouche en bouche dans la mine ; chacun planta là ses outils pour courir aux
vrais renseignements. Un mineur qui passait par la partie Sud du village
annonça la nouvelle à Pat Riley, dont la concession touchait à celle de Flint
Buckner. Fetlock Jones parut très affecté de cet événement et murmura même :
— L’oncle Sherlock ! Quelle guigne !
Il arrive juste au moment où… Puis il se mit à
rêvasser, se disant à lui-même :
— Après tout, pourquoi avoir peur de lui ? Tous
ceux qui le connaissent comme moi, savent bien qu’il n’est capable de
découvrir un crime qu’autant qu’il a pu préparer son plan à l’avance, classer
ses arguments et accumuler ses preuves.
Au besoin il se procure (moyennant finances) un
complice de bonne volonté qui exécute le crime point par point comme il l’a
prévu !… Eh bien ! cette fois Sherlock sera très embarrassé ; il manquera de
preuve et n’aura rien pu préparer. Quant à moi, tout est prêt. Je me garderai
bien de différer ma vengeance… non certainement pas ! Flint Buckner quittera
ce bas monde cette nuit et pas plus tard, c’est décidé !
Puis il réfléchit :
— L’oncle Sherlock va vouloir, ce soir, causer
avec moi de notre famille ; comment arriverai-je à m’esquiver de lui ? Il faut
absolument que je sois dans ma cabine vers huit heures, au moins pour quelques
instants.
Ce point était embarrassant et le préoccupait
fort. Mais une minute de réflexion lui donna le moyen de tourner la
difficulté.
— Nous irons nous promener ensemble et je le
laisserai seul sur la route une seconde pendant laquelle il ne verra pas ce
que je ferai : le meilleur moyen d’égarer un policier est de le conserver
auprès de soi quand on prépare un coup. Oui, c’est bien le plus sûr, je
l’emmènerai avec moi.
Pendant ce temps, la route était encombrée, aux
abords de la taverne, par une foule de gens qui espéraient apercevoir le grand
homme. Mais Holmes s’obstinait à rester enfermé dans sa chambre et ne
paraissait pas au plus grand désappointement des curieux. Ferguson, Jake
Parker le forgeron, et Ham Sandwich, seuls, eurent plus de chance. Ces
fanatiques admirateurs de l’habile policier louèrent la pièce de l’auberge qui
servait de débarras pour les bagages et qui donnait au-dessus d’un passage
étroit sur la chambre de Sherlock Holmes ; ils s’y embusquèrent et
pratiquèrent quelques judas dans les persiennes.
Les volets de M. Holmes étaient encore fermés,
mais il les ouvrit bientôt. Ses espions tressaillirent de joie et d’émotion
lorsqu’ils se trouvèrent face à face avec l’homme célèbre qui étonnait le
monde par son génie vraiment surnaturel. Il était assis là devant eux, en
personne, en chair et en os, bien vivant. Il n’était plus un mythe pour eux et
ils pouvaient presque le toucher en allongeant le bras.
— Regarde-moi cette tête, dit Ferguson d’une
voix tremblante d’émotion. Grand Dieu ! Quelle physionomie !
— Oh oui, répondit le forgeron d’un air
convaincu, vois un peu ses yeux et son nez ! Quelle intelligente et éveillée
physionomie il a !
— Et cette pâleur ! reprit Ham Sandwich, qui est
la caractéristique de son puissant cerveau et l’image de sa nette pensée.
— C’est vrai : ce que nous prenons pour la
pensée n’est souvent qu’un dédale d’idées informes.
— Tu as raison, Well-Fargo ; regarde un peu ce
pli accusé au milieu de son front ; c’est le sillon de la pensée, il l’a
creusé à force de descendre au plus profond des choses. Tiens je parie qu’en
ce moment il rumine quelque idée dans son cerveau infatigable.
— Ma foi oui, on le dirait ; mais regarde donc
cet air grave, cette solennité impressionnante ! On dirait que chez lui
l’esprit absorbe le corps ! Tu ne te trompes pas tant, en lui prêtant les
facultés d’un pur esprit ; car il est déjà mort quatre fois, c’est un fait
avéré : il est mort trois fois naturellement et une fois accidentellement.
J’ai entendu dire qu’il exhale une odeur d’humidité glaciale et qu’il sent le
tombeau ; on dit même que…
— Chut, tais-toi et observe-le. Le voilà qui
encadre son front entre le pouce et l’index, je parie qu’en ce moment il est
en train de creuser une idée.
— C’est plus que probable. Et maintenant il lève
les yeux au ciel en caressant sa moustache distraitement. Le voilà debout ; il
classe ses arguments en les comptant sur les doigts de sa main gauche avec
l’index droit, vois-tu ? Il touche d’abord l’index gauche, puis le médium,
ensuite l’annulaire.
— Tais-toi !
— Regarde son air courroucé ! Il ne trouve pas
la clef de son dernier argument, alors il…
— Vois-le sourire maintenant d’un rire félin ;
il compte rapidement sur ses doigts sans la moindre nervosité. Il est sûr de
son affaire ; il tient le bon bout. Cela en a tout l’air ! J’aime autant ne
pas être celui qu’il cherche à dépister.
M. Holmes approcha sa table de la fenêtre,
s’assit en tournant le dos aux deux observateurs et se mit à écrire. Les
jeunes gens quittèrent leur cachette, allumèrent leurs pipes et s’installèrent
confortablement pour causer. Ferguson commença avec conviction :
— Ce n’est pas la peine d’en parler. Cet homme
est un prodige, tout en lui le trahit.
— Tu n’as jamais mieux parlé, Well-Fargo,
répliqua Parquer. Quel dommage qu’il n’ait pas été ici hier soir au milieu de
nous !
— Mon Dieu oui, répliqua Ferguson. Du coup, nous
aurions assisté à une séance scientifique, à une exhibition
d’« intellectualité toute pure », la plus élevée qu’on puisse rêver. Archy est
déjà bien étonnant et nous aurions grand tort de chercher à diminuer son
talent, mais la faculté qu’il possède n’est qu’un don visuel : il a, me
semble-t-il, l’acuité de regard de la chouette. C’est un don naturel, un
instinct inné, où la science n’entre pas en jeu. Quant au caractère surprenant
du don d’Archy, il ne peut être nullement comparé au génie de Sherlock Holmes,
pas plus que… Tiens, laisse-moi te dire ce qu’aurait fait Holmes dans cette
circonstance. Il se serait rendu tout bonnement chez les Hogan et aurait
simplement regardé autour de lui dans la maison. Un seul coup d’œil lui suffit
pour tout voir jusqu’au moindre détail ; en cinq minutes il en saurait plus
long que les Hogan en sept ans. Après sa courte inspection, il se serait assis
avec calme et aurait posé des questions à Mme Hogan… Dis donc, Ham,
imagine-toi que tu es Mme Hogan ; je t’interrogerai, et tu me répondras.
— Entendu, commence.
— Permettez, Madame, s’il vous plaît. Veuillez
prêter une grande attention à ce que je vais vous demander : Quel est le sexe
de l’enfant ?
— Sexe féminin, Votre Honneur.
— Hum ! féminin, très bien ! très bien ! L’âge ?
— Six ans passés.
— Hum ! jeune… faible… deux lieues. La fatigue a
dû se faire sentir. Elle se sera assise, puis endormie. Nous la trouverons au
bout de deux lieues au plus. Combien de dents ?
— Cinq, Votre Honneur, et une sixième en train
de pousser.
— Très bien, très bien, parfait ! — Vous voyez,
jeunes gens, il ne laisse passer aucun détail et s’attache à ceux qui
paraissent les plus petites vétilles. — Des bas, madame, et des souliers ?
— Oui, Votre Honneur, les deux.
— En coton, peut-être ? en maroquin ?
— Coton, Votre Honneur, et cuir.
— Hum ! cuir ? Ceci complique la question.
Cependant, continuons ; nous nous en tirerons. Quelle religion ?
— Catholique, Votre Honneur.
— Très bien, coupez-moi un morceau de la
couverture de son lit, je vous prie. Merci !
Moitié laine, et de fabrication étrangère. Très
bien. Un morceau de vêtement de l’enfant, s’il vous plaît ? Merci, en coton et
déjà pas mal usagé. Un excellent indice, celui-ci. Passez-moi, je vous prie,
une pelletée de poussière ramassée dans la chambre. Merci ! oh ! grand merci !
Admirable, admirable ! Maintenant, nous tenons
le bon bout, je crois. Vous le voyez, jeunes gens, il a en main tous les fils
et se déclare pleinement satisfait. Après cela, que fera cet homme
prodigieux ? Il étalera les lambeaux d’étoffe et cette poussière sur la table,
et il rapprochera ces objets disparates et les examinera en se parlant à voix
basse et en les palpant délicatement :
« Féminin, six ans, cinq dents, plus une sixième
qui pousse ; catholique. Coton, cuir ! Que le diable emporte ce cuir ! » Puis
il range le tout, lève les yeux vers le ciel, passe la main dans ses cheveux,
la repasse nerveusement en répétant : « Au diable, le cuir ! » Il se lève
alors, fronce le sourcil et récapitule ses arguments en comptant sur ses
doigts ; il s’arrête à l’annulaire, une minute seulement, puis sa physionomie
s’illumine d’un sourire de satisfaction. Il se lève alors, résolu et
majestueux, et dit à la foule : « Que deux d’entre vous prennent une lanterne
et s’en aillent chez Injin Billy, pour y chercher l’enfant, les autres n’ont
qu’à rentrer se coucher. Bonne nuit, bonne nuit, jeunes gens ! » Et ce disant,
il aurait salué l’assistance d’un air solennel, et quitté l’auberge.
Voilà sa manière de procéder. Elle est unique
dans son genre, scientifique et intelligente ; un quart d’heure lui suffit et
il n’a pas besoin de fouiller les buissons et les routes pendant des heures
entières au milieu d’une population effarée et tumultueuse.
Messieurs, qu’en dites-vous ? Avez-vous compris
son procédé ?
— C’est prodigieux, en vérité, répondit Ham
Sandwich. Well-Fargo, tu as merveilleusement compris le caractère de cet
homme, ta description vaut celle d’un livre, du livre le mieux fait du monde.
Il me semble le voir et l’entendre. N’est-ce pas votre avis, Messieurs ?
— C’est notre avis. Ce topo descriptif d’Holmes
vaut une photographie et une fameuse !
Ferguson était ravi de son succès ;
l’approbation générale de ses camarades le rendait triomphant. Il restait
assis tranquille et silencieux pour savourer son bonheur.
Il murmura pourtant, d’une voix inquiète :
— C’est à se demander comment Dieu a pu créer un
pareil phénomène.
Au bout d’un moment Ham Sandwich répondit :
— S’il l’a créé, il a dû s’y prendre à plusieurs
fois, j’imagine !
II-II
Vers huit heures du soir, à la fin de ce même
jour, par une nuit brumeuse, deux personnes marchaient à tâtons du côté de la
hutte de Flint Buckner. C’était Sherlock Holmes et son neveu.
— Attendez-moi un instant sur le chemin, mon
oncle, je vous prie, dit Fetlock ; je cours à ma hutte, j’en ai pour deux
minutes à peine.
Il demanda quelque chose à son oncle qui le lui
donna et disparut dans l’obscurité ; mais il fut bientôt de retour, et leur
causerie reprit son cours avec leur promenade. À neuf heures, leur marche
errante les avait ramenés à la taverne. Ils se frayèrent un chemin jusqu’à la
salle de billard, où une foule compacte s’était groupée dans l’espoir
d’apercevoir l’« Homme Illustre ». Des vivats frénétiques l’accueillirent ; M.
Holmes remercia en saluant aimablement et au moment où il sortit, son neveu
s’adressa à l’assemblée, disant :
— Messieurs, mon oncle Sherlock a un travail
pressant à faire qui le retiendra jusqu’à minuit ou une heure du matin, mais
il reviendra dès qu’il pourra, et espère bien que quelques-uns d’entre vous
seront encore ici pour trinquer avec lui.
— Par saint Georges ! Quel généreux seigneur !
— Mes amis ! Trois vivats à Sherlock Holmes, le
plus grand homme qui ait jamais vécu, cria Ferguson. « Hip, hip, hip !! ! »
« Hurrah ! hurrah ! hurrah ! »
— Ces clameurs tonitruantes secouèrent la
maison, tant les jeunes gens mettaient de cœur à leur réception. Arrivé dans
sa chambre, Sherlock dit à son neveu, sans mauvaise humeur :
— Que diable ! Pourquoi m’avez-vous mis cette
invitation sur les bras ?
— Je pense que vous ne voulez pas vous rendre
impopulaire, mon oncle ? Il serait fâcheux de ne pas vous attirer les bonnes
grâces de tout ce camp de mineurs. Ces gars vous admirent ; mais si vous
partiez sans trinquer avec eux, ils prendraient votre abstention pour du
« snobisme ». Et du reste, vous nous avez dit que vous aviez une foule de
choses à nous raconter, de quoi nous tenir éveillés une partie de la nuit.
Le jeune homme avait raison et faisait preuve de
bon sens. Son oncle le reconnut. Il servait en même temps ses propres intérêts
et fit cette réflexion pratique dans son for intérieur :
— Mon oncle et les mineurs vont être fameusement
commodes pour me créer un alibi qui ne pourra être contesté.
L’oncle et le neveu causèrent dans leur chambre
pendant trois heures. Puis, vers minuit, Fetlock descendit seul, se posta dans
l’obscurité à une douzaine de pas de la taverne et attendit. Cinq minutes
après, Flint Buckner sortait en se dandinant de la salle de billard, il
l’effleura presque de l’épaule en passant. « Je le tiens », pensa le jeune
garçon.
Et il se dit à lui-même, en suivant des yeux
l’ombre de la silhouette : « Adieu, mon ami, adieu pour tout de bon, Flint
Buckner ! Tu as traité ma mère de… c’est très bien, mais rappelle-toi que tu
fais aujourd’hui ta dernière promenade ! »
Il rentra, sans se presser, à la taverne, en se
faisant cette réflexion : « Il est un peu plus de minuit, encore une heure à
attendre ; nous la passerons avec les camarades… ce sera fameux pour
l’alibi. »
Il introduisit Sherlock Holmes dans la salle de
billard qui était comble de mineurs, tous impatients de le voir arriver.
Sherlock commanda les boissons, et la fête commença. Tout le monde était
content et de bonne humeur ; la glace fut bientôt rompue. Chansons, anecdotes,
boissons se succédèrent (les minutes elles aussi se passaient).
À une heure moins six la gaieté était à son
comble :
Boum ! un bruit d’explosion suivi d’une
commotion.
Tous se turent instantanément. Un roulement
sourd arrivait en grondant du côté de la colline ; l’écho se répercuta dans
les sinuosités de la gorge et vint mourir près de la taverne. Les hommes se
précipitèrent à la porte, disant :
— Quelque chose vient de sauter.
Au dehors une voix criait dans l’obscurité :
— C’est en bas dans la gorge, j’ai vu la flamme.
La foule se porta de ce côté : tous, y compris
Holmes, Fetlock, Archy Stillmann. Ils firent leur mille en quelques minutes. À
la lumière d’une lanterne, ils reconnurent l’emplacement en terre battue où
s’élevait la hutte de Flint Buckner ; de la cabine elle-même, il ne restait
pas un vestige, pas un chiffon, pas un éclat de bois. Pas trace non plus de
Flint. On le chercha tout autour ; tout à coup quelqu’un cria :
— Le voilà !
C’était vrai. À cinquante mètres plus bas, ils
l’avaient trouvé ou plutôt ils avaient découvert une masse informe et inerte
qui devait le représenter. Fetlock Jones accourut avec les autres et regarda.
L’enquête fut l’affaire d’un quart d’heure. Ham
Sandwich, chef des jurés, rendit le verdict, sous une forme plutôt primitive
qui ne manquait pas d’une certaine grâce littéraire, et sa conclusion établit
que le défunt s’était donné la mort ou bien qu’il fallait l’attribuer à une ou
plusieurs personnes inconnues du jury ; il ne laissait derrière lui ni
famille, ni héritage ; pour tout inventaire une hutte qui avait sauté en
l’air. Que Dieu ait pitié de lui ! C’était le vœu de tous.
Après cette courte oraison funèbre, le jury
s’empressa de rejoindre le gros de la foule où se trouvait l’attraction
générale personnifiée dans Sherlock Holmes. Les mineurs se tenaient en
demi-cercle en observant un silence respectueux ; au centre de ce demi-cercle,
se trouvait l’emplacement de la hutte maintenant détruite. Dans cet espace
vide s’agitait Holmes, l’homme prodigieux, assisté de son neveu qui portait
une lanterne. Il prit avec un ruban d’arpentage les mesures des fondations de
la hutte, releva la distance des ajoncs à la route, la hauteur des buissons
d’ajoncs et prit encore d’autres mesures.
Il ramassa un chiffon d’un côté, un éclat de
bois d’un autre, une pincée de terre par ici, les considéra attentivement et
les mit de côté avec soin. Il détermina la longitude du lieu au moyen d’une
boussole de poche en évaluant à deux secondes les variations magnétiques. Il
prit l’heure du Pacifique à sa montre et lui fit subir la correction de
l’heure locale. Il mesura à grands pas la distance de l’emplacement de la
hutte au cadavre en tenant compte de la différence de la marée. Il nota
l’altitude, la température avec un anéroïde et un thermomètre de poche. Enfin,
il déclara magistralement en saluant de la tête :
— C’est fini, vous pouvez rentrer, messieurs !
Il prit la tête de la colonne pour regagner la
taverne, suivi de la foule qui commentait cet événement et vouait à l’« homme
prodigieux » un vrai culte d’admiration, tout en cherchant à deviner l’origine
et l’auteur de ce drame.
— Savez-vous, camarades, que nous pouvons nous
estimer heureux d’avoir Sherlock au milieu de nous ? dit Ferguson.
— C’est vrai, voilà peut-être le plus grand
événement du siècle ! reprit Ham Sandwich. Il fera le tour du monde,
souvenez-vous de ce que je vous dis.
— Parions ! dit Jake Parker le Forgeron, qu’il
va donner un grand renom au camp. N’est-ce pas votre avis, Well-Fargo ?
— Eh bien, puisque vous voulez mon opinion
là-dessus je puis vous dire ceci :
Hier, j’aurais vendu ma concession sans hésiter
à deux dollars le pied carré ; aujourd’hui, je vous réponds que pas un d’entre
vous ne la vendrait à seize dollars.
— Vous avez raison, Well-Fargo ! Nous ne
pouvions pas rêver un plus grand bonheur pour le camp. Dites donc, l’avez-vous
vu collectionner ces chiffons, cette terre, et le reste ? Quel œil il a ! Il
ne laisse échapper aucun détail ; il veut tout voir, c’est plus fort que lui.
— C’est vrai ! Et ces détails qui paraissent des
niaiseries au commun des mortels, représentent pour lui un livre grand ouvert
imprimé en gros caractères. Soyez bien persuadés que ces petits riens recèlent
de mystérieux secrets ; ils ont beau croire que personne ne pourra les leur
arracher ; quand Sherlock y met la main, il faut qu’ils parlent, qu’ils
rendent gorge.
— Camarades, je ne regrette plus qu’il ait
manqué la partie de chasse à l’enfant ; ce qui vient de se passer ici est
beaucoup plus intéressant et plus complexe ; Sherlock va pouvoir étaler devant
nous son art et sa science dans toute leur splendeur.
Inutile de dire que nous sommes tous contents de
la façon dont l’enquête a tourné.
— Contents ! Par saint Georges ! ce n’est pas
assez dire !
Archy aurait mieux fait de rester avec nous et
de s’instruire en regardant comment Sherlock procède. Mais non, au lieu de
cela, il a perdu son temps à fourrager dans les buissons et il n’a rien vu du
tout.
— Je suis bien de ton avis, mais que veux-tu ;
Archy est jeune. Il aura plus d’expérience un peu plus tard.
— Dites donc, camarades, qui, d’après vous, a
fait le coup ?
La question était embarrassante ; elle provoqua
une série de suppositions plus ou moins plausibles. On désigna plusieurs
individus considérés comme capables de commettre cet acte, mais ils furent
éliminés un à un. Personne, excepté le jeune Hillyer, n’avait vécu dans
l’intimité de Flint Buckner ; personne ne s’était réellement pris de querelle
avec lui ; il avait bien eu des différends avec ceux qui essayaient
d’assouplir son caractère, mais il n’en était jamais venu à des disputes
pouvant amener une effusion de sang. Un nom brûlait toutes les langues depuis
le début de la conversation, mais on ne le prononça qu’en dernier ressort :
c’était celui de Fetlock Jones. Pat Riley le mit en avant.
— Ah ! oui, dirent les camarades. Bien entendu
nous avons tous pensé à lui, car il avait un million de raisons pour tuer
Flint Buckner ; j’ajoute même que c’était un devoir pour lui, mais tout bien
considéré, deux choses nous surprennent : d’abord, il ne devait pas hériter du
terrain ; ensuite, il était éloigné de l’endroit où s’est produite
l’explosion.
— Parfaitement, dit Pat. Il était dans la salle
de billard avec nous au moment de l’explosion. Et il y était même une heure
avant.
— C’est heureux pour lui ; sans cela on l’aurait immédiatement soupçonné.
II-III
Les meubles de la salle à manger de la taverne
avaient été enlevés, à l’exception d’une longue table de sapin et d’une
chaise. On avait repoussé la table dans un coin et posé la chaise par-dessus.
Sherlock Holmes était assis sur cette chaise,
l’air grave, imposant et presque impressionnant. Le public se tenait debout et
remplissait la salle. La fumée du tabac obscurcissait l’air et l’assistance
observait un silence religieux.
Sherlock Holmes leva la main pour concentrer sur
lui l’attention du public et il la garda en l’air un moment ; puis, en termes
brefs, saccadés, il posa une série de questions, soulignant les réponses de « Hums »
significatifs et de hochements de tête ; son interrogatoire fut très minutieux
et porta sur tout ce qui concernait Flint Buckner : son caractère, sa
conduite, ses habitudes et l’opinion que les gens avaient de lui. Il comprit
bien vite que son propre neveu était le seul dans le camp qui eût pu vouer à
Flint Buckner une haine mortelle. M. Holmes accueillit ces témoignages avec un
sourire de pitié et demanda sur un ton indifférent :
— Y a-t-il quelqu’un parmi vous, messieurs, qui
puisse dire où se trouvait votre camarade Fetlock Jones au moment de
l’explosion ?
Tous répondirent en chœur : « Ici même. »
— Depuis combien de temps y était-il ? demanda
M. Holmes.
— Depuis une heure environ.
— Bon ! une heure à peu près ? Quelle distance
sépare cet endroit du théâtre de l’explosion ?
— Une bonne lieue.
— Ceci est un alibi, il est vrai, mais médiocre.
Un immense éclat de rire accueillit cette
réflexion. Tous se mirent à crier : ma parole, voilà qui est raide ! vous
devez regretter maintenant, Sandy, ce que vous venez de dire ?
Le témoin confus baissa la tête en rougissant et
parut consterné du résultat de sa déposition.
— La connexion quelque peu douteuse entre le
nommé Jones et cette affaire (rires) ayant été examinée, reprit Holmes,
appelons maintenant les témoins oculaires de la tragédie et interrogeons-les.
Il exhiba ses fragments révélateurs et les
rangea sur une feuille de carton étalée sur ses genoux. Toute la salle
retenait sa respiration et écoutait.
— Nous possédons la longitude et la latitude
avec la correction des variations magnétiques et nous connaissons ainsi le
lieu exact du drame. Nous avons l’altitude, la température et l’état
hygrométrique du lieu ; ces renseignements sont pour nous des plus précieux,
puisqu’ils nous permettent d’estimer avec précision le degré de l’influence
que ces conditions spéciales ont pu exercer sur l’humeur et la disposition
d’esprit de l’assassin à cette heure de la nuit. (Brouhaha d’admiration,
réflexions chuchotées. Par saint Georges, quelle profondeur d’esprit !)
Holmes saisit entre ses doigts les pièces à
conviction.
— Et maintenant, demandons à ces témoins muets
de nous dire ce qu’ils savent :
Voici un sac de toile vide. Que nous
révèle-t-il ? Que le mobile du crime a été le vol et non la vengeance.
Qu’indique-t-il encore ? Que l’assassin était d’une intelligence médiocre ou,
si vous préférez, d’un esprit léger et peu réfléchi ? Comment le savons-nous ?
Parce qu’une personne vraiment intelligente ne se serait pas amusée à voler
Buckner, un homme qui n’avait jamais beaucoup d’argent sur lui. Mais
l’assassin aurait pu être un étranger ? Laissez encore parler le sac. J’en
retire cet objet : c’est un morceau de quartz argentifère. C’est singulier.
Examinez-le, je vous prie, chacun à tour de rôle.
Maintenant rendez-le-moi, s’il vous plaît.
Il n’existe dans ce district qu’un seul filon
qui produise du quartz exactement de cette espèce et de cette couleur. Ce
filon rayonne sur une longueur d’environ deux milles et il est destiné,
d’après ma conviction, à conférer à cet endroit dans un temps très rapproché
une célébrité qui fera le tour du monde ; les deux cents propriétaires qui se
partagent son exploitation acquerront des richesses qui surpassent tous les
rêves de l’avarice. Désignez-moi ce filon par son nom, je vous prie.
« La Science chrétienne consolidée et Mary-Ann ! »
lui répondit-on sans hésiter.
Une salve frénétique de hurrahs retentit
aussitôt, chaque homme prit le fragment des mains de son voisin et le serra
avec des larmes d’attendrissement dans les yeux ; Well-Fargo et Ferguson
s’écrièrent :
— Le « Flush » est sur le filon et la cote monte
à cent cinquante dollars le pied. Vous m’entendez !
Lorsque le calme fut revenu, Holmes reprit :
— Nous constatons donc que trois faits sont
nettement établis, savoir : que l’assassin était d’un esprit léger, qu’il
n’était pas étranger ; que son mobile était le vol et non la vengeance.
Continuons. Je tiens dans ma main un petit fragment de mèche qui conserve
encore l’odeur récente du feu. Que prouve-t-il ? Si je rapproche ce fragment
de mèche de l’évidence du quartz, j’en conclus que l’assassin est un mineur.
Je dis plus, Messieurs, j’affirme que l’assassinat a été commis en recourant à
l’explosion. Je crois pouvoir avancer que l’engin explosif a été posé sur le
côté de la hutte qui borde la route à peu près au milieu, car je l’ai trouvé à
six pieds de ce point.
Je tiens dans mes doigts une allumette suédoise,
de l’espèce de celles qu’on frotte sur les boîtes de sûreté. Je l’ai trouvée
sur la route, à six cent vingt-deux pieds de la case détruite ; que
prouve-t-elle ? Que la mèche a été allumée à ce même endroit. J’ajoute que
l’assassin était gaucher. Vous allez me demander à quel signe je le vois. Il
me serait impossible de vous l’expliquer, Messieurs, car ces indices sont si
subtils, que seules une longue expérience et une étude approfondie peuvent
rendre capable de les percevoir. Mais, les preuves restent là ; elles sont
encore renforcées par un fait que vous avez dû remarquer souvent dans les
grands récits policiers, c’est que tous les assassins sont gauchers.
— Ma parole, c’est vrai, dit Ham Sandwich en se
frappant bruyamment la cuisse de sa lourde main ; du diable si j’y avais pensé
avant.
— Ni moi non plus, crièrent les autres ; rien ne
peut décidément échapper à cet œil d’aigle.
— Messieurs, malgré la distance qui séparait
l’assassin de sa victime, le premier n’est pas demeuré entièrement sain et
sauf. Ce débris de bois que je vous présente maintenant a atteint l’assassin
en l’égratignant jusqu’au sang. Il porte certainement sur son corps la marque
révélatrice de l’éclat qu’il a reçu. Je l’ai ramassé à l’endroit où il devait
se tenir lorsqu’il alluma la mèche fatale.
Il regarda l’auditoire du haut de son siège
élevé, et son attitude s’assombrit immédiatement : levant lentement la main,
il désigna du doigt un assistant en disant :
— Voici l’assassin !
À cette révélation, l’assistance fut frappée de
stupeur puis vingt voix s’élevèrent criant à la fois :
— Sammy Hillyer ? Ah ! diable, non ! Lui ? C’est
de la pure folie !
— Faites attention, Messieurs, ne vous emportez
pas ! regardez : il porte au front la marque du sang !
Hillyer devint blême de peur. Prêt à éclater en
sanglots, il se tourna vers l’assistance en cherchant sur chaque visage de
l’aide et de la sympathie ; il tendit ses mains suppliantes vers Holmes, et
implora sa pitié disant :
— De grâce, non, de grâce ! ce n’est pas moi, je
vous en donne ma parole d’honneur. Cette blessure que j’ai au front vient de…
— Arrêtez-le, agent de police, cria Holmes. Je
vous en donne l’ordre formel.
L’agent s’avança à contre-cœur, hésita, et
s’arrêta.
Hillyer jeta un nouvel appel.
— Oh ! Archy, ne les laissez pas faire ; ma mère
en mourrait ! Vous savez d’où vient cette blessure. Dites-le-leur et
sauvez-moi. Archy, sauvez-moi !
Stillmann perça la foule et dit :
— Oui, je vous sauverai. N’ayez pas peur.
Puis s’adressant à l’assemblée :
— N’attachez aucune importance à cette
cicatrice, qui n’a rien à voir avec l’affaire qui nous occupe.
— Dieu vous bénisse, Archy, mon cher ami !
— Hurrah pour Archy, camarades ! cria
l’assemblée.
Tous mouraient d’envie de voir innocenter leur
compatriote Sammy ; ce loyal sentiment était d’ailleurs très excusable dans
leur cœur.
Le jeune Stillmann attendit que le calme se fût
rétabli, puis il reprit :
— Je prierai Tom Jeffries de se tenir à cette
porte et l’agent Harris de rester à l’autre en face, ils ne laisseront sortir
personne.
Aussitôt dit, aussitôt fait.
— Le criminel est parmi nous, j’en suis
persuadé. Je vous le prouverai avant longtemps, si, comme je le crois, mes
conjectures sont exactes. Maintenant, laissez-moi vous retracer le drame du
commencement jusqu’à la fin :
Le mobile n’était pas le vol, mais la vengeance,
le meurtrier n’était pas un esprit léger. Il ne se tenait pas éloigné de six
cent vingt-deux pieds. Il n’a pas été atteint par un éclat de bois. Il n’a pas
posé l’explosif contre la case. Il n’a pas apporté un sac avec lui. J’affirme
même qu’il n’est pas gaucher. À part cela, le rapport de notre hôte distingué
sur cette affaire est parfaitement exact.
Un rire de satisfaction courut dans
l’assemblée ; chacun se faisait signe de la tête et semblait dire à son
voisin : « Voilà le fin mot de l’histoire : Archy Stillmann est un brave
garçon, un bon camarade ! Il n’a pas baissé pavillon devant Sherlock Holmes. »
La sérénité de ce dernier ne paraissait nullement troublée. Stillmann
continua :
— Moi aussi, j’ai des témoins oculaires et je
vous dirai tout à l’heure où vous pouvez en trouver d’autres.
Il exhiba un morceau de gros fil de fer. La
foule tendit le cou pour voir.
— Il est recouvert d’une couche de suif fondu.
Et voici une bougie qui est brûlée jusqu’à moitié. L’autre moitié porte des
traces d’incision sur une longueur de trois centimètres. Dans un instant, je
vous dirai où j’ai trouvé ces objets. Pour le moment, je laisserai de côté les
raisonnements, les arguments, les conjectures plus ou moins enchevêtrées, en
un mot toute la mise en scène qui constitue le bagage du « détective », et je
vous dirai, dans des termes très simples et sans détours, comment ce
lamentable événement est arrivé.
Il s’arrêta un moment pour juger de l’effet
produit et pour permettre à l’assistance de concentrer sur lui toute son
attention.
— L’assassin, reprit-il, a eu beaucoup de peine
à arrêter son plan, qui était d’ailleurs bien compris et très ingénieux ; il
dénote une intelligence véritable et pas du tout un esprit faible. C’est un
plan parfaitement combiné pour écarter tout soupçon de son auteur. Il a
commencé par marquer des points de repère sur une bougie de trois en trois
centimètres, il l’a allumée en notant le temps qu’elle mettait à brûler. Il
trouva ainsi qu’il fallait trois heures pour en brûler douze centimètres. Je
l’ai moi-même expérimenté là-haut pendant une demi-heure, il y a un moment de
cela, pendant que M. Holmes procédait à l’enquête sur le caractère et les
habitudes de Flint Buckner. J’ai donc pu relever le temps qu’il faut à une
bougie pour se consumer lorsqu’elle est protégée du vent. Après son
expérience, l’assassin a éteint la bougie, je crois vous l’avoir déjà dit, et
il en a préparé une autre.
Il fixa cette dernière dans un bougeoir de
fer-blanc. Puis, à la division correspondante à la cinquième heure, il perça
un trou avec un fil de fer rougi. Je vous ai déjà montré ce fil de fer
recouvert d’une mince couche de suif ; ce suif provient de la fusion de la
bougie.
Avec peine, grande peine même, il grimpa à
travers les ajoncs qui couvrent le talus escarpé situé derrière la maison de
Flint Buckner ; il traînait derrière lui un baril vide qui avait contenu de la
farine. Il le cacha à cet endroit parfaitement sûr et plaça le bougeoir à
l’intérieur. Puis il mesura environ trente-cinq pieds de mèche, représentant
la distance du baril à la case. Il pratiqua un trou sur le côté du baril, et
voici même la grosse vrille dont il s’est servi pour cela. Il termina sa
préparation macabre, et quand tout fut achevé, un bout de la mèche aboutissait
à la case de Buckner, l’autre extrémité, qui portait une cavité destinée à
recevoir de la poudre, était placée dans le trou de la bougie ; la position de
ce trou était calculée de manière à faire sauter la hutte à une heure du
matin, en admettant que cette bougie ait été allumée vers huit heures hier
soir et qu’un explosif relié à cette extrémité de la mèche ait été déposé dans
la case. Bien que je ne puisse le prouver, je parie que ce dispositif a été
adopté à la lettre.
Camarades, le baril est là dans les ajoncs, le
reste de la bougie a été retrouvé dans le bougeoir de fer-blanc ; la mèche
brûlée, nous l’avons reconnue dans le trou percé à la vrille ; l’autre bout
est à l’extrémité de la côte, à l’emplacement de la case détruite. J’ai
retrouvé tous ces objets, il y a une heure à peine pendant que maître Sherlock
Holmes se livrait à des calculs plus ou moins fantaisistes et collectionnait
des reliques qui n’avaient rien à voir avec l’affaire.
Il s’arrêta. L’auditoire en profita pour
reprendre haleine, et détendre ses nerfs fatigués par une attention soutenue.
— Du diable, dit Ham Sandwich, en éclatant de
rire, voilà pourquoi il s’est promené seul de son côté dans les ajoncs, au
lieu de relever des points et des températures avec le professeur. Voyez-vous,
camarades, Archy n’est pas un imbécile.
— Ah ! non, certes…
Mais Stillmann continua :
— Pendant que nous étions là-bas, il y a une
heure ou deux, le propriétaire de la vrille et de la bougie d’essai les enleva
de l’endroit où il les avait d’abord placées, la première cachette n’étant pas
bonne ; il les déposa à un autre endroit qui lui paraissait meilleur, à deux
cents mètres dans le bois de pins, et les cacha en les recouvrant d’aiguilles.
C’est là que je les ai trouvées. La vrille est juste de la mesure du trou du
baril. Quant à la…
Holmes l’interrompit, disant avec une certaine
ironie :
— Nous venons d’entendre un très joli conte de
fées, messieurs, certes très joli, seulement je voudrais poser une ou deux
questions à ce jeune homme.
L’assistance parut impressionnée.
Ferguson marmotta :
— J’ai peur qu’Archy ne trouve son maître cette
fois.
Les autres ne riaient plus, et paraissaient
anxieux. Holmes prit donc la parole à son tour :
— Pénétrons dans ce conte de fées d’un pas sûr
et méthodique, par progression géométrique, si je puis m’exprimer ainsi ;
enchaînons les détails et montons à l’assaut de cette citadelle d’erreur
(pauvre joujou de clinquant) en soutenant une allure ferme, vive et résolue.
Nous ne rencontrons devant nous que l’élucubration fantasque d’une imagination
à peine éclose. Pour commencer, jeune homme, je désire ne vous poser que trois
questions.
Si j’ai bien compris, d’après vous, cette bougie
aurait été allumée hier soir vers huit heures ?
— Oui, monsieur, vers huit heures !
— Pouvez-vous dire huit heures précises ?
— Ça non ! je ne saurais être aussi affirmatif.
— Hum ! Donc, si une personne avait passé par là
juste à huit heures, elle aurait infailliblement rencontré l’assassin. C’est
votre avis ?
— Oui, je le suppose.
— Merci, c’est tout. Pour le moment cela me
suffit ; oui, c’est tout ce que je vous demande pour le quart d’heure.
— Diantre ! il tape ferme sur Archy, remarqua
Ferguson.
— C’est vrai, dit Ham Sandwich. Cette discussion
ne me promet rien qui vaille.
Stillmann reprit, en regardant Holmes :
— J’étais moi-même par là à huit heures et
demie, ou plutôt vers neuf heures.
— Vraiment ? Ceci est intéressant, très
intéressant. Peut-être avez-vous rencontré vous-même l’assassin ?
— Non, je n’ai rencontré personne.
— Ah ! alors, pardonnez-moi cette remarque, je
ne vois pas bien la valeur de votre renseignement.
— Il n’en a aucune à présent. Je dis, notez-le
bien, pour le moment.
Stillmann continua :
— Je n’ai pas rencontré l’assassin, mais je suis
sur ses traces, j’en réponds ; je le crois même dans cette pièce. Je vous
prierai tous de passer individuellement devant moi, ici, à la lumière pour que
je puisse voir vos pieds.
Un murmure d’agitation parcourut la salle et le
défilé commença.
Sherlock regardait avec la volonté bien arrêtée
de conserver son sérieux. Stillmann se baissa, couvrit son front avec sa main
et examina attentivement chaque paire de pieds qui passaient. Cinquante hommes
défilèrent lentement sans résultat. Soixante, soixante-dix. La cérémonie
commençait à devenir ridicule et Holmes remarqua avec une douce ironie :
— Les assassins se font rares, ce soir.
La salle comprit le piquant et éclata d’un bon
rire franc. Dix ou douze autres candidats passèrent ou plutôt défilèrent en
dansant des entrechats comiques qui excitèrent l’hilarité des spectateurs.
Soudain, Stillmann allongea le bras et cria :
— Voici l’assassin !
— Fetlock Jones ! par le grand Sanhédrin ! hurla
la foule en accompagnant cette explosion d’étonnement de remarques et de cris
confus qui dénotaient bien l’état d’âme de l’auditoire.
Au plus fort du tumulte, Holmes étendit le bras
pour imposer silence. L’autorité de son grand nom et le prestige de sa
personnalité électrisèrent les assistants qui obéirent immédiatement. Et au
milieu du silence complet qui suivit, maître Sherlock prit la parole, disant
avec componction :
— Ceci est trop grave ! Il y va de la vie d’un
innocent, d’un homme dont la conduite défie tout soupçon. Écoutez-moi, je vais
vous en donner la preuve palpable et réduire au silence cette accusation aussi
mensongère que coupable. Mes amis, ce garçon ne m’a pas quitté d’une semelle
pendant toute la soirée d’hier.
Ces paroles firent une profonde impression sur
l’auditoire ; tous tournèrent les yeux vers Stillmann avec des regards
inquisiteurs.
Lui, l’air rayonnant, se contenta de répondre :
— Je savais bien qu’il y avait un autre
assassin !! !
Et ce disant, il s’approcha vivement de la table
et examina les pieds d’Holmes ; puis, le regardant bien dans les yeux, il lui
dit :
— Vous étiez avec lui ! Vous vous teniez à peine
à cinquante pas de lui lorsqu’il alluma la bougie qui mit le feu à la mèche
(sensation). Et, qui plus est, c’est vous-même qui avez fourni les
allumettes !
Cette révélation stupéfia Holmes ; le public put
s’en apercevoir, car lorsqu’il ouvrit la bouche pour parler, ces mots
entrecoupés purent à peine sortir :
— Ceci… ha !… Mais c’est de la folie… C’est…
Stillmann sentit qu’il gagnait du terrain et
prit confiance. Il montra une allumette carbonisée.
— En voici une, je l’ai trouvée dans le baril,
tenez, en voici une autre !
Holmes retrouva immédiatement l’usage de la
parole.
— Oui ! Vous les avez mises là vous-même !
La riposte était bien trouvée, chacun le
reconnut, mais Stillmann reprit :
— Ce sont des allumettes de cire, un article
inconnu dans ce camp. Je suis prêt à me laisser fouiller pour qu’on cherche à
découvrir la boîte sur moi. Êtes-vous prêt, vous aussi ?
L’hôte restait stupéfait. C’était visible aux
yeux de tous. Il remua les doigts ; une ou deux fois, ses lèvres s’entr’ouvrirent,
mais les paroles ne venaient pas. L’assemblée n’en pouvait plus et voulait à
tout prix voir le dénouement de cette situation. Stillmann demanda
simplement :
— Nous attendons votre décision, monsieur
Holmes.
Après un silence de quelques instants, l’hôte
répondit à voix basse :
— Je défends qu’on me fouille.
Il n’y eut aucune démonstration bruyante, mais
dans la salle chacun dit à son voisin :
— Cette fois, la question est tranchée ! Holmes
n’en mène plus large devant Archy.
Que faire, maintenant ? Personne ne semblait le
savoir. La situation devenait embarrassante, car les événements avaient pris
une tournure si inattendue et si subite que les esprits s’étaient laissé
surprendre et battaient la breloque comme une pendule qui a reçu un choc.
Mais, peu à peu, le mécanisme se rétablit et les conversations reprirent leurs
cours ; formant des groupes de deux à trois, les hommes se réunirent et
essayèrent d’émettre leur avis sous forme de propositions. La majorité était
d’avis d’adresser à l’assassin un vote de remerciements pour avoir débarrassé
la communauté de Flint Buckner : cette action méritait bien qu’on le laissât
en liberté. Mais les gens plus réfléchis protestèrent, alléguant que les
cervelles mal équilibrées des États de l’Est crieraient au scandale et
feraient un tapage épouvantable si on acquittait l’assassin.
Cette dernière considération l’emporta donc et
obtint l’approbation générale.
Il fut décidé que Fetlock Jones serait arrêté et
passerait en jugement.
La question semblait donc tranchée et les
discussions n’avaient plus leur raison d’être maintenant. Au fond, les gens en
étaient enchantés, car tous dans leur for intérieur avaient envie de sortir et
de se transporter sur les lieux du drame pour voir si le baril et les autres
objets y étaient réellement. Mais un incident imprévu prolongea la séance et
amena de nouvelles surprises.
Fetlock Jones, qui avait pleuré silencieusement,
passant presque inaperçu au milieu de l’excitation générale et des scènes
émouvantes qui se succédaient depuis un moment, sortit de sa torpeur lorsqu’il
entendit parler de son arrestation et de sa mise en jugement ; son désespoir
éclata et il s’écria :
— Non ! ce n’est pas la peine ! Je n’ai pas
besoin de prison ni de jugement. Mon châtiment est assez dur à l’heure qu’il
est ; n’ajoutez rien à mon malheur, à mes souffrances. Pendez-moi et que ce
soit fini ! Mon crime devait être découvert, c’était fatal ; rien ne peut me
sauver maintenant. Il vous a tout raconté, absolument comme s’il avait été
avec moi, et m’avait vu. Comment le sait-il ? c’est pour moi un prodige, mais
vous trouverez le baril et les autres objets. Le sort en est jeté : je n’ai
plus une chance de salut ! Je l’ai tué ; et vous en auriez fait autant à ma
place, si, comme moi, vous aviez été traité comme un chien ; n’oubliez pas que
j’étais un pauvre garçon faible, sans défense, sans un ami pour me secourir.
— Et il l’a bigrement mérité, s’écria Ham
Sandwich.
Des voix. — Écoutez camarades !
L’agent de police. — De l’ordre, de l’ordre,
Messieurs.
Une voix. — Votre oncle savait-il ce que vous
faisiez ?
— Non, il n’en savait rien.
— Êtes-vous certain qu’il vous ait donné les
allumettes ?
— Oui, mais il ne savait pas l’usage que j’en
voulais faire.
— Lorsque vous étiez occupé à préparer votre
coup, comment avez-vous pu oser l’emmener avec vous, lui, un détective ? C’est
inexplicable !
Le jeune homme hésita, tripota les boutons de sa
veste d’un air embarrassé et répondit timidement :
— Je connais les détectives, car j’en ai dans ma
famille, et je sais que le moyen le plus sûr de leur cacher un mauvais coup,
c’est de les avoir avec soi au moment psychologique.
L’explosion de rires qui accueillit ce naïf aveu
ne fit qu’augmenter l’embarras du pauvre petit accusé.
II-IV
Fetlock Jones a été mis sous les verrous dans
une cabane inoccupée pour attendre son jugement. L’agent Harris lui a donné sa
ration pour deux jours, en lui recommandant de ne pas faire fi de cette
nourriture ; il lui a promis de revenir bientôt pour renouveler ses
provisions.
Le lendemain matin, nous partîmes quelques-uns
avec notre ami Hillyer, pour l’aider à enterrer son parent défunt et peu
regretté, Flint Buckner ; je remplissais les fonctions de premier assistant et
tenais les cordons du poêle ; Hillyer conduisait le cortège. Au moment où nous
finissions notre triste besogne, un étranger loqueteux, à l’air nonchalant,
passa devant nous ; il portait un vieux sac à main, marchait la tête basse et
boitait. Au même instant, je sentis nettement l’odeur à la recherche de
laquelle j’avais parcouru la moitié du globe. Pour mon espoir défaillant,
c’était un parfum paradisiaque.
En une seconde, je fus près de lui, et posai ma
main doucement sur son épaule. Il s’affala par terre comme si la foudre venait
de le frapper sur son chemin. Quand mes compagnons arrivèrent en courant, il
fit de grands efforts pour se mettre à genoux, leva vers moi ses mains
suppliantes, et de ses lèvres tremblotantes me demanda de ne plus le
persécuter.
— Vous m’avez pourchassé dans tout l’univers,
Sherlock Holmes, et cependant Dieu m’est témoin que je n’ai jamais fait de mal
à personne !
En regardant ses yeux hagards, il était facile
de voir qu’il était fou. Voilà mon œuvre, ma mère ! La nouvelle de votre mort
pourra seule un jour renouveler la tristesse que j’éprouvai à ce moment ; ce
sera ma seconde émotion.
Les jeunes gens relevèrent le vieillard,
l’entourèrent de soins et furent pleins de prévenance pour lui ; ils lui
prodiguèrent les mots les plus touchants et cherchèrent à le consoler en lui
disant de ne plus avoir peur, qu’il était maintenant au milieu d’amis, qu’ils
le soigneraient, le protégeraient et pendraient le premier qui porterait la
main sur lui. Ils sont comme les autres hommes, ces rudes mineurs, quand on
ranime la chaleur de leur cœur ; on pourrait les croire des enfants
insouciants et irréfléchis jusqu’au moment où quelqu’un fait vibrer les fibres
de leur cœur. Ils essayèrent de tous les moyens pour le réconforter, mais tout
échoua jusqu’au moment où l’habile stratégiste qu’est Well-Fargo prit la
parole et dit :
— Si c’est uniquement Sherlock Holmes qui vous
inquiète, inutile de vous mettre martel en tête plus longtemps.
— Pourquoi ? demanda vivement le malheureux fou.
— Parce qu’il est mort !
— Mort ! mort ! Oh ! ne plaisantez pas avec un
pauvre naufragé comme moi ! Est-il mort ? Sur votre honneur, jeunes gens, me
dit-il la vérité ?
— Aussi vrai que vous êtes là ! dit Ham
Sandwich, et ils soutinrent l’affirmation de leur camarade, comme un seul
homme.
— Ils l’ont pendu à San Bernardino la semaine
dernière, ajouta Ferguson, tandis qu’il était à votre recherche. Ils se sont
trompés et l’ont pris pour un autre. Ils le regrettent, mais n’y peuvent plus
rien.
— Ils lui élèvent un monument, continua Ham
Sandwich de l’air de quelqu’un qui a versé sa cotisation et est bien
renseigné.
James Walker poussa un grand soupir, évidemment
un soupir de soulagement ; il ne dit rien, mais ses yeux perdirent leur
expression d’effroi ; son attitude sembla plus calme et ses traits se
détendirent un peu. Nous regagnâmes tous nos cases et les jeunes gens lui
préparèrent le meilleur repas que pouvaient fournir nos provisions ; pendant
qu’ils cuisinaient, nous l’habillâmes des pieds à la tête, Hillyer et moi ;
nos vêtements neufs lui donnaient un air de petit vieux bien tenu et
respectable. « Vieux » est bien le mot, car il le paraissait avec son
affaissement, la blancheur de ses cheveux, et les ravages que les chagrins
avaient faits sur son visage ; et, pourtant, il était dans la force de l’âge.
Pendant qu’il mangeait, nous fumions et causions ; lorsqu’il eut fini, il
retrouva enfin l’usage de la parole et, de son plein gré, nous raconta son
histoire. Je ne prétends pas reproduire ses propres termes, mais je m’en
rapprocherai le plus possible dans mon récit :
HISTOIRE D’UN INNOCENT
« Voici ce qui m’arriva :
« J’étais à Denver, où je vivais depuis de
longues années : quelquefois, je retrouve le nombre de ces années, d’autres
fois, je l’oublie, mais peu m’importe. Seulement, on me signifia d’avoir à
partir, sous peine d’être accusé d’un horrible crime commis il y a bien
longtemps, dans l’Est. Je connaissais ce crime, mais je ne l’avais pas
commis ; le coupable était un de mes cousins, qui portait le même nom que moi.
« Que faire ? Je perdais la tête, ne savais plus
que devenir. On ne me donnait que très peu de temps, vingt-quatre heures, je
crois. J’étais perdu si mon nom venait à être connu. La population m’aurait
lynché sans admettre d’explications. C’est toujours ce qui arrive avec les
lynchages ; lorsqu’on découvre qu’on s’est trompé on se désole, mais il est
trop tard… (vous voyez que la même chose est arrivée pour M. Holmes). Alors,
je résolus de tout vendre, de faire argent de tout, et de fuir jusqu’à ce que
l’orage fût passé ; plus tard, je reviendrais avec la preuve de mon innocence.
Je partis donc de nuit, et me sauvai bien loin, dans la montagne, où je vécus,
déguisé sous un faux nom.
« Je devins de plus en plus inquiet et anxieux ;
dans mon trouble je voyais des esprits, j’entendais des voix et il me devenait
impossible de raisonner sainement sur le moindre sujet ; mes idées
s’obscurcirent tellement que je dus renoncer à penser, tant je souffrais de la
tête. Cet état ne fit qu’empirer. Toujours des voix, toujours des esprits
m’entouraient. Au début, ils ne me poursuivaient que la nuit, bientôt ce fut
aussi le jour. Ils murmuraient à mon oreille autour de mon lit et complotaient
contre moi ; je ne pouvais plus dormir et me sentais brisé de fatigue.
« Une nuit, les voix me dirent à mon oreille :
« Jamais nous n’arriverons à notre but parce que nous ne pouvons ni
l’apercevoir, ni par conséquent le désigner au public. »
« Elles soupirèrent, puis l’une dit : « Il faut
que nous amenions Sherlock Holmes ; il peut être ici dans douze jours. » Elles
approuvèrent, chuchotèrent entre elles et gambadèrent de joie.
« Mon cœur battait à se rompre ; car j’avais lu
bien des récits sur Holmes et je pressentais quelle chasse allait me donner
cet homme avec sa ténacité surhumaine et son activité infatigable.
« Les esprits partirent le chercher ; je me
levai au milieu de la nuit et m’enfuis, n’emportant que le sac à main qui
contenait mon argent : trente mille dollars. Les deux tiers sont encore dans
ce sac. Il fallut quarante jours à ce démon pour retrouver ma trace. Je lui
échappai. Par habitude, il avait d’abord inscrit son vrai nom sur le registre
de l’hôtel, puis il l’avait effacé pour mettre à la place celui de « Dagget
Barclay ». Mais la peur vous rend perspicace. Ayant lu le vrai nom, malgré les
ratures, je filai comme un cerf.
« Depuis trois ans et demi, il me poursuit dans
les États du Pacifique, en Australie et aux Indes, dans tous les pays
imaginables, de Mexico à la Californie, me donnant à peine le temps de me
reposer ; heureusement, le nom des registres m’a toujours guidé, et j’ai pu
sauver ma pauvre personne !
« Je suis mort de fatigue ! Il m’a fait passer
un temps bien cruel, et pourtant, je vous le jure, je n’ai jamais fait de mal
ni à lui, ni à aucun des siens. »
Ainsi se termina le récit de cette lamentable
histoire qui bouleversa tous les jeunes gens ; quant à moi, chacune de ces
paroles me brûla le cœur comme un fer rouge. Nous décidâmes d’adopter le
vieillard, qui deviendrait mon hôte et celui d’Hyllyer. Ma résolution est bien
arrêtée maintenant ; je l’installerai à Denver et le réhabiliterai.
Mes camarades lui donnèrent la vigoureuse
poignée de main de bienvenue des mineurs et se dispersèrent pour répandre la
nouvelle.
À l’aube, le lendemain matin, Well-Fargo,
Ferguson et Ham Sandwich nous appelèrent à voix basse et nous dirent
confidentiellement :
— La nouvelle des mauvais traitements endurés
par cet étranger s’est répandue aux alentours et tous les camps des mineurs se
soulèvent. Ils arrivent en masse de tous côtés, et vont lyncher le professeur.
L’agent Harry a une frousse formidable et a téléphoné au shériff.
— Allons, venez !
Nous partîmes en courant. Les autres avaient le
droit d’interpréter cette aventure à leur façon. Mais dans mon for intérieur,
je souhaitais vivement que le shériff pût arriver à temps, car je n’avais
nulle envie d’assister de sang-froid à la pendaison de Sherlock Holmes.
J’avais entendu beaucoup parler du shériff, mais j’éprouvai quand même le
besoin de demander : « Est-il vraiment capable de contenir la foule ? »
— Contenir la foule ! lui, Jack Fairfak,
contenir la foule ! Mais vous plaisantez ! Vous oubliez que cet énergumène a
dix-neuf scalps à son acquit, oui ! dix-neuf scalps !
En approchant nous entendîmes nettement des
cris, des gémissements, des hurlements qui s’accentuèrent à mesure que nous
avancions ; ces cris devinrent de plus en plus forts, et lorsque nous
atteignîmes la foule massée sur la place devant la taverne, le bruit nous
assourdit complètement.
Plusieurs gaillards de « Dalys Gorge » s’étaient
brutalement saisis de Holmes, qui pourtant affectait un calme imperturbable.
Un sourire de mépris se dessinait sur ses lèvres
et, en admettant que son cœur de Breton ait pu un instant connaître la peur de
la mort, son énergie de fer avait vite repris le dessus et maîtrisait tout
autre sentiment.
— Venez vite voter, vous autres ! cria Shadbelly
Higgins, un compagnon de la bande Daly : vous avez le choix entre pendu ou
fusillé !
— Ni l’un ni l’autre ! hurla un de ses
camarades. Il ressusciterait la semaine prochaine ! le brûler, voilà le seul
moyen de ne plus le voir revenir.
Les mineurs, dans tous les groupes, répondirent
par un tonnerre d’applaudissements et se portèrent en masse vers le
prisonnier ; ils l’entourèrent en criant : « Au bûcher ! Au bûcher ! » Puis
ils le traînèrent au poteau, l’y adossèrent en l’enchaînant et l’entourèrent
jusqu’à la ceinture de bois et de pommes de pin. Au milieu de ces préparatifs,
sa figure ferme ne bronchait pas et le même sourire de dédain restait esquissé
sur ses lèvres fines.
— Une allumette ! Apportez une allumette !
Shadbelly la frotta, abrita la flamme de sa
main, se baissa et alluma les pommes de pin. Un silence profond régnait sur la
foule ; le feu prit et une petite flamme lécha les pommes de pin. Il me sembla
entendre un bruit lointain de pas de chevaux. Ce bruit se rapprocha et devint
de plus en plus distinct, mais la foule absorbée paraissait ne rien entendre.
L’allumette s’éteignit. L’homme en frotta une
autre, se baissa et de nouveau la flamme jaillit. Cette fois elle courut
rapidement au travers des brins de bois. Dans l’assistance, quelques hommes
détournèrent la tête. Le bourreau tenait à la main son allumette carbonisée et
surveillait la marche du feu. Au même instant, un cheval déboucha à plein
galop du tournant des rochers, venant dans notre direction.
Un cri retentit :
— Le shériff !
Fendant la foule, le cavalier se fraya un
passage jusqu’au bûcher ; arrivé là, il arrêta son cheval sur les jarrets et
s’écria :
— Arrière, tas de vauriens !
Tous obéirent à l’exception du chef qui se campa
résolument et saisit son revolver. Le shériff fonça sur lui, criant :
— Vous m’entendez, espèce de forcené. Éteignez
le feu, et enlevez au prisonnier ses chaînes.
Il finit par obéir. Le shériff prit la parole,
rassemblant son cheval dans une attitude martiale ; il ne s’emporta pas et
parla sans véhémence, sur un ton compassé et pondéré, bien fait pour ne leur
inspirer aucune crainte.
— Vous faites du propre, vous autres ! Vous êtes
tout au plus dignes de marcher de pair avec ce gredin de Shadbelly Higgins,
cet infâme… reptile qui attaque les gens par derrière et se croit un héros.
Ce que je méprise par-dessus tout, c’est une
foule qui se livre au lynchage. Je n’y ai jamais rencontré un homme à
caractère. Il faut en éliminer cent avant d’en trouver un qui ait assez de
cœur au ventre pour oser attaquer seul un homme même infirme. La foule n’est
qu’un ramassis de poltrons et quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent le shériff
lui-même est le roi des lâches.
Il s’arrêta, évidemment pour savourer ces
dernières paroles et juger de l’effet produit, puis il reprit :
— Le shériff qui abandonne un prisonnier à la
fureur aveugle de la foule est le dernier des lâches. Les statistiques
constatent qu’il y a eu cent quatre-vingt-deux shériffs, l’année dernière, qui
ont touché des appointements injustement gagnés. Au train où marchent les
choses, on verra bientôt figurer une nouvelle maladie dans les livres de
médecine sous le nom de « mal des shériffs ».
Les gens demanderont : « Le shériff est encore
malade ? »
Oui ! il souffre toujours de la même maladie
incurable.
On ne dira plus : « Un tel est allé chercher le
shériff du comité de Rapalso ! » mais : un tel est allé chercher le
« froussard » de Rapalso ! Mon Dieu ! qu’il faut donc être lâche pour avoir
peur d’une foule en train de lyncher un homme !
Il regarda le prisonnier du coin de l’œil et lui
demanda :
— Étranger, qui êtes-vous et qu’avez-vous fait ?
— Je m’appelle Sherlock Holmes ; je n’ai rien à
me reprocher.
Ce nom produisit sur le shériff une impression
prodigieuse. Il se remit à haranguer la foule, disant que c’était une honte
pour le pays d’infliger un outrage aussi ignominieux à un homme dont les
exploits étaient connus du monde entier pour leur caractère merveilleux, et
dont les aventures avaient conquis les bonnes grâces de tous les lecteurs par
le charme et le piquant de leur exposition littéraire. Il présenta à Holmes
les excuses de toute la nation, le salua très courtoisement et ordonna à
l’agent Harris de le ramener chez lui, lui signifiant qu’il le rendrait
personnellement responsable si Holmes était de nouveau maltraité. Se tournant
ensuite vers la foule, il s’écria :
— Regagnez vos tannières, tas de racailles !
Ils obéirent ; puis s’adressant à Shadbelly :
— Vous, suivez-moi, je veux moi-même régler
votre compte. Non, gardez ce joujou qui vous sert d’arme ; le jour où j’aurai
peur de vous sentir derrière moi avec votre revolver, il sera temps pour moi
d’aller rejoindre les cent quatre-vingt-deux poltrons de l’année dernière. —
Et, ce disant, il partit au pas de sa monture suivi de Shadbelly.
En rentrant chez nous vers l’heure du déjeuner,
nous apprîmes que Fetlock Jones était en fuite ; il s’était évadé de la prison
et battait la campagne. Personne n’en fut fâché au fond. Que son oncle le
poursuive, s’il veut ; c’est son affaire ; le camp tout entier s’en lave les
mains.
II-V
LE JOURNAL REPREND
Dix jours plus tard.
« James Walker » va bien physiquement, et son
cerveau est en voie de guérison. Je pars avec lui pour Denver demain matin.
La nuit suivante.
Quelques mots envoyés à la hâte d’une petite
gare. En me quittant, ce matin, Hillyer m’a chuchoté à l’oreille :
— Ne parlez de ceci à Walker que quand vous
serez bien certain de ne pas lui faire de mal en arrêtant les progrès de son
rétablissement. Le crime ancien auquel il a fait allusion devant nous a bien
été commis, comme il le dit, par son cousin.
Nous avons enterré le vrai coupable l’autre
soir, l’homme le plus malheureux du siècle, Flint Buckner. Son véritable nom
était « Jacob Fuller ».
Ainsi, ma chère mère, ma mission est terminée.
Je viens d’accomplir mon mandat. Sans m’en douter, j’ai conduit à sa dernière
demeure votre mari, mon père. Qu’il repose en paix !
FIN