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LUNDI
Cette nouvelle créature
aux longs cheveux est bien encombrante. Elle traîne partout et me suit toujours.
Je déteste cela, je ne suis pas habitué à la société. Je voudrais qu’elle reste
avec les autres animaux. Il fait gris aujourd’hui, le vent est à l’est ; je
crois que « nous » aurons de la pluie. Je dis : « Nous », où ai-je appris ce
mot ? Je m’en souviens maintenant, je le tiens de cette nouvelle créature.
MARDI
J’ai parcouru mon
domaine. La nouvelle créature l’appelle le Jardin des Délices : Pourquoi ? Je
n’en sais rien. Elle dit qu’il ressemble au jardin des Délices. Ce n’est pas une
raison pour l’appeler ainsi ; c’est une idée fixe, une toquade de sa part.
Jamais je ne peux donner de nom à quoi que ce soit ; la nouvelle créature en
distribue à tout ce qu’elle voit avant que j’aie pu protester. Et toujours, elle
invoque le même prétexte : « Cela ressemble à… » C’est une fatigue pour moi de
me perdre dans ces détails, ça me fait mal.
MERCREDI
Je me suis construit un
abri contre la pluie ; mais impossible de le conserver pour mon usage exclusif.
La nouvelle créature s’y est faufilée ; quand j’ai voulu l’en chasser, une
fontaine a jailli de chacun des deux trous, pratiqués dans sa tête, qui lui
servent à regarder. Elle a essuyé cette eau du revers de sa patte en faisant
entendre un gémissement plaintif, pareil à celui des autres animaux en détresse.
Je voudrais bien qu’elle se taise, mais elle bavarde toujours ; la compagnie de
cette pauvre créature n’est pas un agrément pour moi ; c’est plutôt une
obsession.
Je n’ai jamais entendu la
voix humaine, mais tout son nouveau et étranger qui vient troubler le silence
majestueux de ces solitudes éthérées blesse mes oreilles et me semble
discordant. Cette voix nouvelle résonne si près de moi ! tantôt à côté de moi,
tantôt à mon oreille, d’abord à gauche, puis à droite ! Je suis habitué à des
sons plus ou moins atténués, aux voix lointaines qui viennent charmer
l’immensité silencieuse qui m’entoure, voix de la nature, je pense au
mugissement des vents dans les forêts, au gazouillement paisible des sources
timides, aux bruits discrets qui naissent au calme de la nuit ; tout cela me
vient, je pense, de ces points lumineux qui brillent et étincellent au
firmament.
Mon existence est moins
heureuse que par le passé !
SAMEDI
La nouvelle créature
mange trop de fruits. Nous allons nous trouver à court probablement. Je dis
« nous » encore ; c’est son mot, c’est le mien aussi, maintenant, à force de le
lui entendre dire. Beaucoup de brouillard ce matin ; moi, je reste chez moi par
ce brouillard ; la nouvelle créature ne s’en inquiète guère. Elle sort par tous
les temps et patauge dans la boue. Et elle parle ! On était si bien et si
tranquille avant sa venue.
DIMANCHE
Finie la journée ! Ce
jour devient de plus en plus fastidieux. Il a été choisi et classé comme un jour
de repos depuis novembre dernier. Avant, j’avais déjà six jours de repos par
semaine ; c’est encore une des choses incompréhensibles ! Il y a, à mon avis,
trop de règlements, trop de programmes, trop d’ordre, mais pas assez de
laisser-aller et de « je m’en fichisme » (pour mémoire : je ferais mieux de
garder cette réflexion pour moi). Ce matin, j’ai trouvé la nouvelle créature
essayant de faire tomber des pommes de l’arbre défendu ; mais elle ne peut pas
les atteindre, elle s’y prend de travers et je crois que les fruits ne courent
pas grand risque.
LUNDI
La nouvelle créature dit
que son nom est Ève. C’est bien : je n’y vois aucune objection. Elle dit que ce
nom sert à l’appeler, quand j’ai besoin d’elle. Je lui réponds que dans ce cas
c’est du « superflu » . Cette parole semble me rehausser dans son esprit ;
évidemment, c’est un joli mot, un « mot à effet », qui pourra se replacer à
l’occasion. La nouvelle créature dit qu’elle n’est pas une « Chose », mais une
« Personne » . Ceci me paraît douteux ; mais du reste, cela m’est égal. Ce
qu’elle peut être m’importerait peu, si seulement elle voulait me laisser la
paix et rester tranquille.
SAMEDI
Me suis échappé mardi
dernier ; j’ai pu voyager deux jours, me construire un autre abri, dans un lieu
retiré, et l’ai dépistée tant que j’ai pu, mais elle m’a découvert au moyen d’un
animal qu’elle a apprivoisé et qu’elle appelle un loup ; elle faisait entendre
ce bruit lamentable que je connaissais, et versait de l’eau par les mêmes
orifices que l’autre jour. Je fus obligé de retourner avec elle, bien décidé à
émigrer de nouveau à la première occasion.
Elle commence à me
demander des tas de choses stupides ; entre autres, elle veut savoir pourquoi
les animaux qu’elle appelle lions et tigres vivent d’herbe et de fleurs, alors
que leur dentition semble indiquer, dit-elle, qu’ils sont destinés à se manger
entre eux. C’est une ineptie, car s’ils s’entre-dévoraient, ils se tueraient, et
ce serait l’introduction sur terre de ce qui s’appelle « la mort » . Or, j’ai
entendu dire que la mort n’avait pas encore fait son entrée dans le monde.
DIMANCHE
Un dimanche écoulé !
LUNDI
Je crois commencer à
comprendre la raison d’être de la semaine : c’est certainement pour se reposer
de l’ennui du dimanche. C’est une assez bonne idée, dans un pays ou les pensées
géniales sont vraiment rares. (Pour mémoire : mieux vaut garder pour moi cette
remarque).
Elle a encore escaladé
cet arbre. — L’en ai chassée. — Elle répond que personne ne la voyait. — Semble
considérer cette raison comme un motif suffisant pour tenter une aventure
risquée. Ce mot « motif » lui produit un effet superbe, un effet d’envie
surtout. — Encore un mot à replacer.
La nouvelle créature me
raconte qu’elle est faite d’une côte qui a été prise sur mon corps. Ceci me
semble douteux, sinon impossible, car en me tâtant, je vois qu’aucune côte ne me
manque…
La buse est un oiseau qui
la préoccupe beaucoup ; elle prétend que l’herbe ne lui convient pas et elle
craint de ne pouvoir l’élever ; elle croit qu’il faut la nourrir de chair
corrompue. Ma foi, tant pis pour la buse ; il faut qu’elle se contente de ce
qu’on lui donne. Nous ne pouvons changer tous les plans qui existent, pour la
satisfaction de la buse.
LUNDI
Elle est tombée hier dans
le vivier, en se mirant dans l’eau, ce qui est son habitude. Elle a failli
suffoquer et dit que c’est fort désagréable ; cette expérience l’a rendue
compatissante pour les créatures qui vivent dans l’eau et qu’elle appelle
« poissons » . — Car elle continue à donner des noms aux êtres qui n’en ont nul
besoin. Ces êtres ne viennent pas lorsqu’on les appelle, mais elle trouve cela
charmant, tant elle est sotte ; elle a donc pris plusieurs poissons, les a
apportés chez moi et mis dans mon lit pour leur tenir chaud ; je les observe de
temps à autre, et ne m’aperçois nullement qu’ils y paraissent plus heureux que
dans l’eau. À la tombée de la nuit, je les jetterai dehors ; je ne veux pas
dormir avec eux, car ils sont visqueux et je trouverais désagréable, pour
quelqu’un d’aussi peu vêtu que moi, de coucher au milieu de ces animaux.
DIMANCHE
Encore son dimanche !
Ouf !
MARDI
La voilà occupée d’un
serpent, maintenant ! Les autres animaux en sont enchantés, car elle les
ennuyait à force de faire des études sur eux. Moi je suis également satisfait,
le serpent parle et c’est un repos pour moi.
VENDREDI
Elle dit que le serpent
lui conseille de goûter au fruit de cet arbre ; qu’en le mangeant elle trouvera
une instruction soignée, choisie, et sans bornes. À quoi j’ai répondu qu’il y
aurait un autre résultat, celui d’introduire la mort dans le monde.
C’est une faute :
j’aurais mieux fait de garder ma réflexion ; elle y a trouvé un avantage : celui
de donner de la viande fraîche aux lions et aux tigres attristés, et de sauver
la buse malade. Je l’ai engagée à se défier de l’arbre ; elle ne veut pas. Je
prévois des ennuis, mais j’émigrerai.
MERCREDI
J’ai des plaisirs
variés ! Je me suis sauvé cette nuit à cheval ; j’ai galopé tant que j’ai pu,
espérant sortir du Jardin et me cacher dans un autre pays, avant que les ennuis
ne me tombent dessus ; mais j’ai échoué. Environ une heure après l’aurore, comme
je traversais à cheval une plaine fleurie où des milliers d’animaux paissaient,
sommeillaient ou s’amusaient à cœur joie, tout à coup se déchaîna autour de moi
une tempête effroyable ; la plaine se transforma en un chaos tumultueux où les
animaux se dévoraient entre eux. Je compris le sens de ce bouleversement. Ève
avait mangé ce fruit, et la mort était venue au monde !
Les tigres se ruèrent sur
mon cheval, n’écoutant plus l’ordre que je leur donnais de le lâcher ; ils
m’auraient dévoré si j’étais resté… J’eus la prudence de fuir.
Je découvris cette
retraite en dehors du Jardin, et y demeurai agréablement quelques jours ; mais
elle me trouva encore. Au fond, je dois convenir que je fus assez satisfait de
son arrivée, car il y a fort peu à récolter ici, et elle m’apporta quelques-unes
de ces pommes. Je fus obligé d’en manger ; j’avais si faim ! C’était absolument
contre mes principes, mais j’avoue que les principes n’ont de force ou de raison
d’être que lorsqu’on est nourri… à satiété…
Elle arriva drapée dans
des branches de feuillage ; lorsque je lui demandai l’explication de cette
mascarade et voulus lui arracher ces vêtements étranges, elle sourit et rougit.
Je n’avais jamais vu personne sourire ni rougir auparavant, et cela me parut
aussi déplacé que stupide. Elle me répondit que j’en comprendrais bientôt
moi-même la raison.
Ceci était parfait.
Affamé comme je l’étais, je déposai la pomme entamée (certainement la meilleure
que j’aie jamais goûtée, étant donné surtout la saison avancée) ; je me parai
moi-même de rameaux et de branches, et, lui parlant sévèrement, lui intimai
l’ordre de s’en procurer d’autres, pour ne pas me donner le spectacle de sa
nudité. Elle le fit, puis nous rampâmes jusqu’au champ de bataille des animaux ;
nous y avons ramassé des peaux, et je lui en ai fait coudre quelques-unes pour
les grandes occasions. Ces vêtements sont très gênants, c’est vrai, mais ils ont
du chic, et c’est le point principal pour ces choses-là…
Au fond, Ève est un bon
camarade. Je m’aperçois que ma solitude me pèserait sans elle, maintenant que
j’ai perdu mon bien.
Autre chose : elle
prétend que dorénavant nous sommes condamnés à travailler pour vivre. Alors elle
me sera très utile. Je dirigerai les travaux.
DIX
JOURS PLUS TARD
Elle m’accuse d’être en
partie cause du désastre ! Elle est bonne, celle-là !
L’ANNÉE
SUIVANTE
Nous l’avons appelé Caïn.
Elle l’a pris pendant que je piégeais dans un pays du Nord. Elle l’a attrapé
dans la futaie, à deux milles de notre exploitation, peut-être à quatre milles,
elle ne sait pas exactement. Il nous ressemble par certains côtés et peut
appartenir à notre race ; du moins c’est l’opinion d’Ève, mais je crois qu’elle
se trompe.
La différence de taille
m’amène à conclure que c’est une nouvelle espèce d’animal, peut-être un poisson,
quoique, en le trempant dans l’eau, il soit allé au fond ; elle l’a repêché
avant que l’expérience ait pu donner une solution probante. Malgré tout, je
crois que c’est un poisson ; elle ne s’inquiète pas de ce qu’il est, et ne veut
pas me le prêter pour que je l’examine. Je ne peux pas la comprendre. La venue
de ce demier petit être semble avoir changé entièrement sa nature ; Ève est
timorée maintenant, quant aux expériences à faire. Elle s’en occupe beaucoup
plus que des autres animaux, sans pouvoir expliquer pourquoi. Son esprit est
détraqué : tout le prouve. Parfois elle promène ce poisson dans ses bras toute
la nuit quand il grogne et veut aller à l’eau. À ces moments-là, elle laisse
échapper de l’eau des trous de sa figure par lesquels entre le jour, elle
caresse le poisson sur le dos, et produit avec sa bouche des sons très doux qui
le calment ; elle trouve mille moyens de lui prouver sa sollicitude et sa
tendresse. Je ne l’ai jamais vue ainsi avec d’autres poissons et ses manières me
troublent étrangement. Elle portait ainsi les jeunes tigres autrefois, et jouait
avec eux avant que nous n’ayons perdu notre propriété, mais ce n’était qu’un
jeu ; elle ne s’en est jamais autant préoccupée quand leur nourriture n’était
pas de leur goût.
DIMANCHE
Elle ne travaille pas le
dimanche ; elle se repose, fatiguée de son labeur de la semaine ; elle aime
sentir son poisson se rouler sur elle ; et elle fait du bruit pour l’amuser,
feignant de mordre ce qui lui sert de pattes : cela le fait rire. Je n’ai jamais
vu rire un poisson comme celui-ci. Sa vue m’intrigue. J’en suis arrivé à aimer
le dimanche. C’est vraiment fatigant d’être surveillant toute la semaine… Il
devrait y avoir plus de dimanches. Au début, je les trouvais fastidieux,
maintenant je leur découvre de l’agrément.
MERCREDI
Ce n’est plus un poisson.
Je ne sais pas exactement ce que c’est : il fait un bruit diabolique quand il
n’est pas satisfait ; quand il est content, il dit : « Gou, gou. » Il n’est pas
fait comme nous puisqu’il ne peut pas marcher. Ce n’est pas un oiseau puisqu’il
ne vole pas, ni une grenouille puisqu’il ne saute pas, et il n’a rien du serpent
puisqu’il ne rampe pas. Je suis moralement certain que ce n’est pas un poisson
et pourtant me sens incapable de vérifier s’il peut nager ou non. Il se contente
de se rouler, le plus souvent sur le dos, les pattes en l’air. Je n’ai vu aucun
animal faire comme lui. J’ai d’abord dit que je le prenais pour une énigme ;
elle ne comprend pas le mot, mais elle admire tout de même. À mon avis, c’est
une énigme ou une punaise. S’il meurt, je le mettrai de côté et j’examinerai son
mécanisme. Je n’ai jamais été aussi intrigué de ma vie.
TROIS
MOIS PLUS TARD
Ma perplexité augmente au
lieu de diminuer. Je dors fort peu. Il a cessé de se rouler sur le dos, et
marche maintenant à quatre pattes. Pourtant, il diffère des autres quadrupèdes,
en ce que ses pattes de devant sont particulièrement courtes. Aussi la partie
principale de sa personne se tient-elle droite en l’air ; ce n’est même pas joli
du tout. Sa structure ressemble beaucoup à la nôtre, mais sa façon de marcher
prouve qu’il n’est pas de notre race. La petitesse de ses pattes de devant et la
longueur de celles de derrière dénotent qu’il est de la famille des kangourous ;
mais c’est une variété dans l’espèce, car le vrai kangourou saute et lui ne
saute pas. Néanmoins c’est un spécimen curieux et intéressant qui n’a pas encore
été catalogué. Comme je l’ai découvert, je suis en droit de m’en attribuer le
mérite, en lui donnant mon nom. Aussi l’ai-je appelé : « Kangourou Adamiensis »
… Il devait être tout jeune quand elle l’a trouvé, car il a beaucoup grossi. Il
a quintuplé de grosseur depuis son arrivée ; aussi, quand il est mécontent,
fait-il seize fois plus de bruit qu’autrefois.
Inutile de chercher à le
contraindre ; j’ai dû y renoncer. Elle le calme par la persuasion, et lui donne
des choses qu’elle lui refusait au début. Comme je l’ai déjà dit, j’étais absent
quand elle l’a apporté et elle persiste à raconter qu’elle l’a trouvé dans les
bois. C’est bien curieux qu’il soit seul de son espèce, et pourtant, cela est,
car je me suis éreinté ces dernières semaines en essayant d’en trouver un autre
pour l’ajouter à ma collection et servir de camarade au premier. Assurément, il
serait plus calme et nous pourrions l’apprivoiser plus facilement, mais je n’ai
rien trouvé ; aucun vestige de lui, et, ce qui me surpasse, je n’ai vu aucune
trace. Il vit certainement sur terre ; c’est forcé, alors comment se fait-il
qu’il ne laisse aucune empreinte ? J’ai posé une douzaine de pièges, mais sans
succès ; j’ai pris toutes sortes de petits animaux, mais aucun de cette espèce ;
ils se sont tous fait prendre, je pense, par curiosité, pour goûter le lait que
je mets dans mes pièges, mais ils n’en boivent jamais.
TROIS
MOIS APRÈS
Le kangourou continue à
grandir ; c’est très curieux et inquiétant. Je n’ai jamais vu un animal aussi
lent à atteindre sa taille. Maintenant il lui pousse de la fourrure sur la
tête ; ce n’est pas celle du kangourou ; cela ressemble à nos cheveux, en plus
fin et en plus doux, et au lieu d’être noirs, ils sont rouges. Je perdrai
sûrement la tête en voulant approfondir ce curieux phénomène, ce caprice de la
nature. Si seulement je pouvais en prendre un autre ! Je n’y compte plus. Il est
le seul échantillon d’une nouvelle variété ; c’est évident. J’ai pris un
véritable kangourou et l’ai apporté, pensant que notre phénomène serait content
dans sa solitude d’avoir un compagnon ; je croyais lui être agréable en lui
amenant un animal quelconque, se rapprochant de son espèce ; il lui témoignerait
de la sympathie dans sa triste condition, pauvre être perdu ici au milieu
d’étrangers qui ignorent ses habitudes, et ne savent pas le mettre à son aise.
Je m’étais trompé : à la vue de ce kangourou, il fut pris de violents accès de
terreur ; je compris immédiatement qu’il n’en avait jamais vu avant. Mon pauvre
petit animal bruyant me fait pitié, mais je ne sais comment le rendre heureux ;
si seulement je pouvais l’apprivoiser ! Plus j’essaye, moins je réussis ; cela
me fend le cœur d’assister à ses crises de chagrin et de désespoir. Je voudrais
le lâcher, mais elle l’apprendrait. Ce serait cruel et dur de notre part, et
elle ne me le pardonnerait pas. Et puis nous nous sentirions seuls sans lui,
puisque je ne peux pas trouver son semblable.
CINQ
MOIS APRÈS
Ce n’est pas un
kangourou ; non, car il commence à se tenir debout en se cramponnant aux doigts
d’Ève ; il fait quelques pas sur ses pattes de derrière, et s’écroule par terre.
C’est certainement une espèce d’ours ; pourtant il n’a ni queue ni fourrure
jusqu’à présent. Il continue à grandir ; c’est curieux, car les ours atteignent
leur taille bien plus tôt que celui-ci. Les ours sont dangereux (depuis notre
catastrophe), et je ne me soucie pas de voir celui-ci rôder autour de nous sans
muselière. Je lui ai offert de lui donner un kangourou si elle voulait se
débarrasser de son ours, mais elle ne veut pas ; il lui est égal de nous faire
courir les dangers les plus effrayants. Elle n’était pas comme ça avant d’avoir
perdu la tête.
QUINZE
JOURS APRÈS
J’ai examiné sa bouche.
Il n’y a pas encore de danger, il n’a qu’une dent. Il n’a pas de queue non plus.
Il fait plus de bruit que jamais et principalement la nuit. Ce bruit m’est
odieux ; j’ai dû m’en aller ; mais je reviendrai, le matin, voir au moment du
déjeuner s’il ne lui pousse pas d’autres dents. S’il en vient une série, je
l’expulserai, bon gré, mal gré, qu’il ait une queue ou non, car un ours n’a pas
besoin de queue pour devenir dangereux.
QUATRE
MOIS APRÈS
Je me suis absenté un
mois pour chasser et pêcher. Pendant ce temps, l’ours a appris à trottiner tout
seul sur ses pattes de derrière ; il dit « poppa et momma » . C’est certainement
une espèce très curieuse. La ressemblance des sons qu’il émet avec des mots peut
être purement accidentelle et n’avoir aucune signification spéciale, mais, même
dans ce cas, le fait est très curieux, car aucun autre ours ne se comporte comme
celui-ci. Cette imitation du langage humain, jointe à l’absence totale de
fourrure et de queue, indique qu’il appartient à une nouvelle espèce d’ours. La
suite de l’étude sera extrêmement intéressante. En attendant, je vais
entreprendre une expédition lointaine et faire des recherches approfondies. Il
doit certainement en exister un autre, et mon ours sera moins dangereux
lorsqu’il aura un compagnon de la même race. Je pars immédiatement, mais je le
musellerai auparavant.
TROIS
MOIS PLUS TARD
Ma chasse a été
éreintante, mais infructueuse. Pendant ce temps, sans sortir de la propriété,
elle a pris un second ours ! A-t-elle assez de chance ! J’aurais pu chasser cent
ans dans ces bois, sans faire une trouvaille pareille.
TROIS
MOIS APRÈS
J’ai comparé le nouvel
être avec l’ancien ; il est certain qu’ils appartiennent tous deux à la même
race. Elle appelle ce nouveau venu Abel.
Je voulais en empailler
un pour ma collection, mais pour une raison que j’ignore, elle s’y oppose
énergiquement. J’ai donc renoncé à mon idée ; mais j’ai tort de céder, j’en suis
sûr. Ce serait une perte irréparable pour la science de les laisser s’échapper.
Le plus vieux est moins sauvage qu’au début ; il rit et parle comme un
perroquet ; c’est sans doute la fréquentation de ces oiseaux qui lui vaut ce
talent, car il a le don de l’imitation poussé à un très haut degré. Je serais
bien étonné s’il se transformait un beau jour en perroquet, et cependant rien ne
me surprendrait, car il a passé par beaucoup de métamorphoses depuis le jour où
il était poisson.
Le plus jeune est aussi
laid qu’était le premier, il a le même teint jaunâtre et rougeaud, la même tête
pelée sans la moindre fourrure.
DIX ANS
PLUS TARD
Ce sont de grands
garçons ; nous l’avons découvert il y a déjà longtemps. C’est leur arrivée au
monde sous cette forme exiguë et mal définie qui nous avait induits en erreur ;
nous n’y étions pas habitués. Il y a des filles maintenant. Abel est un brave
garçon, mais Caïn aurait mieux fait de rester ours.
Après tant d’années, je
m’aperçois que je m’étais trompé sur le compte d’Ève. Décidément il vaut mieux
vivre avec elle en dehors du Jardin que sans elle à l’intérieur des portes. Au
commencement, je la trouvais trop bavarde ; maintenant, je serais désolé de ne
pas entendre sa voix !
Bénie soit la catastrophe
qui m’a uni à elle en me révélant la bonté de son cœur et le charme de son
caractère !
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