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Je vais encourir bien des
reproches. Mais qu'y puis-je ? Est-ce ma faute si j'eus douze ans quelques mois
avant la déclaration de la guerre ? Sans doute, les troubles qui me vinrent de
cette période extraordinaire furent d'une sorte qu'on n'éprouve jamais à cet
âge ; mais comme il n'existe rien d'assez fort pour nous vieillir malgré les
apparences, c'est en enfant que je devais me conduire dans une aventure où déjà
un homme eût éprouvé de l'embarras. Je ne suis pas le seul. Et mes camarades
garderont de cette époque un souvenir qui n'est pas celui de leurs aînés. Que
ceux déjà qui m'en veulent se représentent ce que fut la guerre pour tant de
très jeunes garçons : quatre ans de grandes vacances.
Nous habitions à F..., au
bord de la Marne.
Mes parents condamnaient
plutôt la camaraderie mixte. La sensualité, qui naît avec nous et se manifeste
encore aveugle, y gagna au lieu de s'y perdre.
Je n'ai jamais été un
rêveur. Ce qui me semble rêve aux autres, plus crédules, me paraissait à moi
aussi réel que le fromage au chat, malgré la cloche de verre. Pourtant la cloche
existe.
La cloche se cassant, le
chat en profite, même si ce sont ses maîtres qui la cassent et s'y coupent les
mains.
Jusqu'à douze ans, je ne
me vois aucune amourette, sauf pour une petite fille, nommée Carmen, à qui je
fis tenir, par un gamin plus jeune que moi, une lettre dans laquelle je lui
exprimais mon amour. Je m'autorisai de cet amour pour solliciter un rendez-vous.
Ma lettre lui avait été remise le matin avant qu'elle se rendît en classe.
J'avais distingué la seule fillette qui me ressemblât, parce qu'elle était
propre, et allait à l'école accompagnée d'une petite, comme moi de mon petit
frère. Afin que ces deux témoins se tussent, j'imaginai de les marier, en
quelque sorte. À ma lettre, j'en joignis donc une de la part de mon frère, qui
ne savait pas écrire, pour Mlle Fauvette. J'expliquai à mon frère mon entremise,
et notre chance de tomber juste sur deux sœurs de nos âges et douées de noms de
baptêmes aussi exceptionnels. J'eus la tristesse de voir que je ne m'étais pas
mépris sur le bon genre de Carmen, lorsque, après avoir déjeuné avec mes parents
qui me gâtaient et ne me grondaient jamais, je rentrai en classe.
À peine mes camarades à
leurs pupitres – moi en haut de la classe, accroupi pour prendre dans un
placard, en ma qualité de premier, les volumes de la lecture à haute voix –, le
directeur entra. Les élèves se levèrent. Il tenait une lettre à la main. Mes
jambes fléchirent, les volumes tombèrent, et je les ramassai, tandis que le
directeur s'entretenait avec le maître. Déjà, les élèves des premiers bancs se
tournaient vers moi, écarlate, au fond de la classe, car ils entendaient
chuchoter mon nom. Enfin, le directeur m'appela, et pour me punir finement, tout
en n'éveillant, croyait-il, aucune mauvaise idée chez les élèves, me félicita
d'avoir écrit une lettre de douze lignes sans aucune faute. Il me demanda si je
l'avais bien écrite seul, puis il me pria de le suivre dans son bureau. Nous n'y
allâmes point. Il me morigéna dans la cour, sous l'averse. Ce qui troubla fort
mes notions de morale, fut qu'il considérait comme aussi grave d'avoir compromis
la jeune fille (dont les parents lui avaient communiqué ma déclaration), que
d'avoir dérobé une feuille de papier à lettres. Il me menaça d'envoyer cette
feuille chez moi. Je le suppliai de n'en rien faire. Il céda, mais me dit qu'il
conservait la lettre, et qu'à la première récidive il ne pourrait plus cacher ma
mauvaise conduite.
Ce mélange d'effronterie
et de timidité déroutait les miens et les trompait, comme, à l'école, ma
facilité, véritable paresse, me faisait prendre pour un bon élève.
Je rentrai en classe. Le
professeur, ironique, m'appela Don Juan. J'en fus extrêmement flatté, surtout de
ce qu'il me citât le nom d'une œuvre que je connaissais et que ne connaissaient
pas mes camarades. Son « Bonjour, Don Juan » et mon sourire entendu
transformèrent la classe à mon égard. Peut-être avait-elle déjà su que j'avais
chargé un enfant des petites classes de porter une lettre à une « fille », comme
disent les écoliers dans leur dur langage. Cet enfant s'appelait Messager ; je
ne l'avais pas élu d'après son nom, mais, quand même, ce nom m'avait inspiré
confiance.
À une heure, j'avais
supplié le directeur de ne rien dire à mon père ; à quatre, je brûlais de lui
raconter tout. Rien ne m'y obligeait. Je mettrais cet aveu sur le compte de la
franchise. Sachant que mon père ne se fâcherait pas, j'étais, somme toute, ravi
qu'il connût ma prouesse.
J'avouai donc, ajoutant
avec orgueil que le directeur m'avait promis une discrétion absolue (comme à une
grande personne). Mon père voulait savoir si je n'avais pas forgé de toutes
pièces ce roman d'amour. Il vint chez le directeur. Au cours de cette visite, il
parla incidemment de ce qu'il croyait être une farce. – Quoi ? dit alors le
directeur surpris et très ennuyé ; il vous a raconté cela ? Il m'avait supplié
de me taire, disant que vous le tueriez.
Ce mensonge du directeur
l'excusait ; il contribua encore à mon ivresse d'homme. J'y gagnai séance
tenante l'estime de mes camarades et des clignements d'yeux du maître. Le
directeur cachait sa rancune. Le malheureux ignorait ce que je savais déjà : mon
père, choqué par sa conduite, avait décidé de me laisser finir mon année
scolaire, et de me reprendre. Nous étions alors au commencement de juin. Ma mère
ne voulant pas que cela influât sur mes prix, mes couronnes, se réservait de
dire la chose, après la distribution. Ce jour venu, grâce à une injustice du
directeur qui craignait confusément les suites de son mensonge, seul de la
classe, je reçus la couronne d'or que méritait aussi le prix d'excellence.
Mauvais calcul : l'école y perdit ses deux meilleurs élèves, car le père du prix
d'excellence retira son fils.
Des élèves comme nous
servaient d'appeaux pour en attirer d'autres.
Ma mère me jugeait trop
jeune pour aller à Henri-IV. Dans son esprit, cela voulait dire : pour prendre
le train. Je restai deux ans à la maison et travaillai seul.
Je me promettais des
joies sans bornes, car, réussissant à faire en quatre heures le travail que ne
fournissaient pas en deux jours mes anciens condisciples, j'étais libre plus de
la moitié du jour. Je me promenais seul au bord de la Marne qui était tellement
notre rivière que mes sœurs disaient, en parlant de la Seine, « une Marne ».
J'allais même dans le bateau de mon père, malgré sa défense ; mais je ne ramais
pas, et sans m'avouer que ma peur n'était pas celle de lui désobéir, mais la
peur tout court. Je lisais, couché dans ce bateau. En 1913 et 1914, deux cents
livres y passent. Point ce que l'on nomme de mauvais livres, mais plutôt les
meilleurs, sinon pour l'esprit, du moins pour le mérite. Aussi, bien plus tard,
à l'âge où l'adolescent méprise les livres de la Bibliothèque rose, je pris goût
à leur charme enfantin, alors qu'à cette époque je ne les aurais voulu lire pour
rien au monde.
Le désavantage de ces
récréations alternant avec le travail était de transformer pour moi toute
l'année en fausses vacances. Ainsi, mon travail de chaque jour était-il peu de
chose, mais, comme, travaillant moins de temps que les autres, je travaillais en
plus pendant leurs vacances, ce peu de chose était le bouchon de liège qu'un
chat garde toute sa vie au bout de la queue, alors qu'il préférerait sans doute
un mois de casserole.
Les vraies vacances
approchaient, et je m'en occupais fort peu puisque c'était pour moi le même
régime. Le chat regardait toujours le fromage sous la cloche. Mais vint la
guerre. Elle brisa la cloche. Les maîtres eurent d'autres chats à fouetter et le
chat se réjouit.
À vrai dire, chacun se
réjouissait en France. Les enfants, leurs livres de prix sous le bras, se
pressaient devant les affiches. Les mauvais élèves profitaient du désarroi des
familles.
Nous allions chaque jour,
après dîner, à la gare de J..., à deux kilomètres de chez nous, voir passer les
trains militaires. Nous emportions des campanules et nous les lancions aux
soldats. Des dames en blouse versaient du vin rouge dans les bidons et en
répandaient des litres sur le quai jonché de fleurs. Tout cet ensemble me laisse
un souvenir de feu d'artifice. Et jamais autant de vin gaspillé, de fleurs
mortes. Il fallut pavoiser les fenêtres de notre maison.
Bientôt, nous n'allâmes
plus à J... Mes frères et mes sœurs commençaient d'en vouloir à la guerre, ils
la trouvaient longue. Elle leur supprimait le bord de la mer. Habitués à se
lever tard, il leur fallait acheter les journaux à six heures. Pauvre
distraction ! Mais vers le vingt août, ces jeunes monstres reprennent espoir. Au
lieu de quitter la table où les grandes personnes s'attardent, ils y restent
pour entendre mon père parler de départ. Sans doute n'y aurait-il plus de moyens
de transport. Il faudrait voyager très loin à bicyclette. Mes frères plaisantent
ma petite sœur. Les roues de sa bicyclette ont à peine quarante centimètres de
diamètre : « On te laissera seule sur la route. » Ma sœur sanglote. Mais quel
entrain pour astiquer les machines ! Plus de paresse. Ils proposent de réparer
la mienne. Ils se lèvent dès l'aube pour connaître les nouvelles. Tandis que
chacun s'étonne, je découvre enfin les mobiles de ce patriotisme : un voyage à
bicyclette ! jusqu'à la mer ! et une mer plus loin, plus jolie que d'habitude.
Ils eussent brûlé Paris pour partir plus vite. Ce qui terrifiait l'Europe était
devenu leur unique espoir.
L'égoïsme des enfants
est-il différent du nôtre ? L'été, à la campagne, nous maudissons la pluie qui
tombe, et les cultivateurs la réclament.
Il est rare qu'un
cataclysme se produise sans phénomènes avant-coureurs. L'attentat autrichien,
l'orage du procès Caillaux répandaient une atmosphère irrespirable, propice à
l'extravagance. Aussi mon vrai souvenir de guerre précède la guerre.
Voici comment :
Nous nous moquions, mes
frères et moi, d'un de nos voisins, homme grotesque, nain à barbiche blanche et
à capuchon, conseiller municipal, nommé Maréchaud. Tout le monde l'appelait le
père Maréchaud. Bien que porte à porte, nous nous défendions de le saluer, ce
dont il enrageait si fort, qu'un jour, n'y tenant plus, il nous aborda sur la
route et nous dit : « Eh bien ! on ne salue pas un conseiller municipal ? » Nous
nous sauvâmes. À partir de cette impertinence, les hostilités furent déclarées.
Mais que pouvait contre nous un conseiller municipal ? En revenant de l'école,
et en y allant, mes frères tiraient sa sonnette, avec d'autant plus d'audace que
le chien, qui pouvait avoir mon âge, n'était pas à craindre.
La veille du 14 juillet
1914, en allant à la rencontre de mes frères, quelle ne fut pas ma surprise de
voir un attroupement devant la grille des Maréchaud. Quelques tilleuls élagués
cachaient mal leur villa au fond du jardin. Depuis deux heures de l'après-midi,
leur jeune bonne étant devenue folle se réfugiait sur le toit et refusait de
descendre. Déjà les Maréchaud, épouvantés par le scandale, avaient clos leurs
volets, si bien que le tragique de cette folle sur un toit s'augmentait de ce
que la maison parût abandonnée. Des gens criaient, s'indignaient que ses maîtres
ne fissent rien pour sauver cette malheureuse. Elle titubait sur les tuiles,
sans, d'ailleurs, avoir l'air d'une ivrogne. J'eusse voulu pouvoir rester là
toujours, mais notre bonne, envoyée par ma mère, vint nous rappeler au travail.
Sans cela, je serais privé de fête. Je partis la mort dans l'âme, et priant Dieu
que la bonne fût encore sur le toit, lorsque j'irais chercher mon père à la
gare.
Elle était à son poste,
mais les rares passants revenaient de Paris, se dépêchaient pour rentrer dîner,
et ne pas manquer le bal. Ils ne lui accordaient qu'une minute distraite.
Du reste, jusqu'ici, pour
la bonne, il ne s'agissait encore que de répétition plus ou moins publique. Elle
devait débuter le soir, selon l'usage, les girandoles lumineuses lui formant une
véritable rampe. Il y avait à la fois celle de l'avenue et celles du jardin, car
les Maréchaud, malgré leur absence feinte, n'avaient osé se dispenser
d'illuminer, comme notables. Au fantastique de cette maison du crime, sur le
toit de laquelle se promenait, comme sur un pont de navire pavoisé, une femme
aux cheveux flottants, contribuait beaucoup la voix de cette femme : inhumaine,
gutturale, d'une douceur qui donnait la chair de poule.
Les pompiers d'une petite
commune étant des « volontaires », ils s'occupent tout le jour d'autre chose que
de pompes. C'est le laitier, le pâtissier, le serrurier, qui, leur travail fini,
viendront éteindre l'incendie, s'il ne s'est pas éteint de lui-même. Dès la
mobilisation, nos pompiers formèrent en outre une sorte de milice mystérieuse
faisant des patrouilles, des manœuvres et des rondes de nuit. Ces braves
arrivèrent enfin et fendirent la foule.
Une femme s'avança.
C'était l'épouse d'un conseiller municipal, adversaire de Maréchaud, et qui,
depuis quelques minutes, s'apitoyait bruyamment sur la folle. Elle fit des
recommandations au capitaine : « Essayez de la prendre par la douceur ; elle en
est tellement privée, la pauvre petite, dans cette maison où on la bat. Surtout,
si c'est la crainte d'être renvoyée, de se trouver sans place, qui la fait agir,
dites-lui que je la prendrai chez moi. Je lui doublerai ses gages. »
Cette charité bruyante
produisit un effet médiocre sur la foule. La dame l'ennuyait. On ne pensait qu'à
la capture. Les pompiers, au nombre de six, escaladèrent la grille, cernèrent la
maison, grimpant de tous les côtés. Mais à peine l'un d'eux apparut-il sur le
toit, que la foule, comme les enfants à Guignol, se mit à vociférer, à prévenir
la victime.
– Taisez-vous donc !
criait la dame, ce qui excitait les « En voilà un ! En voilà un ! » du public. À
ces cris, la folle, s'armant de tuiles, en envoya une sur le casque du pompier
parvenu au faîte. Les cinq autres redescendirent aussitôt.
Tandis que les tirs, les
manèges, les baraques, place de la Mairie, se lamentaient de voir si peu de
clientèle, une nuit où la recette devait être fructueuse, les plus hardis voyous
escaladaient les murs et se pressaient sur la pelouse pour suivre la chasse. La
folle disait des choses que j'ai oubliées, avec cette profonde mélancolie
résignée que donne aux voix la certitude qu'on a raison, que tout le monde se
trompe. Les voyous, qui préféraient ce spectacle à la foire, voulaient cependant
combiner les plaisirs. Aussi, tremblant que la folle fût prise en leur absence,
couraient-ils faire vite un tour de chevaux de bois. D'autres, plus sages,
installés sur les branches des tilleuls, comme pour la revue de Vincennes, se
contentaient d'allumer des feux de Bengale, des pétards.
On imagine l'angoisse du
couple Maréchaud, chez soi, enfermé au milieu de ce bruit et de ces lueurs.
Le conseiller municipal,
époux de la dame charitable, grimpé sur un petit mur de la grille, improvisait
un discours sur la couardise des propriétaires. On l'applaudit.
Croyant que c'était elle
qu'on applaudissait, la folle saluait, un paquet de tuiles sous chaque bras, car
elle en jetait une chaque fois que miroitait un casque. De sa voix inhumaine,
elle remerciait qu'on l'eût enfin comprise. Je pensai à quelque fille, capitaine
corsaire, restant seule sur son bateau qui sombre.
La foule se dispersait,
un peu lasse. J'avais voulu rester avec mon père, tandis que ma mère, pour
assouvir ce besoin de mal au cœur qu'ont les enfants, conduisait les siens au
manège en montagnes russes. Certes, j'éprouvais cet étrange besoin plus vivement
que mes frères. J'aimais que mon cœur batte plus vite et irrégulièrement. Ce
spectacle, d'une poésie profonde, me satisfaisait davantage. « Comme tu es
pâle », avait dit ma mère. Je trouvai le prétexte des feux de Bengale. Ils me
donnaient, dis-je, une couleur verte.
– Je crains tout de même
que cela l'impressionne trop, dit-elle à mon père.
– Oh, répondit-il,
personne n'est plus insensible. Il peut regarder n'importe quoi, sauf un lapin
qu'on écorche.
Mon père disait cela pour
que je restasse. Mais il savait que ce spectacle me bouleversait. Je sentais
qu'il le bouleversait aussi. Je lui demandai de me prendre sur ses épaules pour
mieux voir. En réalité, j'allais m'évanouir, mes jambes ne me portaient plus.
Maintenant, on ne
comptait qu'une vingtaine de personnes. Nous entendîmes les clairons. C'était la
retraite aux flambeaux.
Cent torches éclairaient
soudain la folle, comme, après la lumière douce des rampes, le magnésium éclate
pour photographier une nouvelle étoile. Alors, agitant ses mains en signe
d'adieu, et croyant à la fin du monde, ou simplement qu'on allait la prendre,
elle se jeta du toit, brisa la marquise dans sa chute, avec un fracas
épouvantable, pour venir s'aplatir sur les marches de pierre. Jusqu'ici j'avais
essayé de supporter tout, bien que mes oreilles tintassent et que le cœur me
manquât. Mais quand j'entendis des gens crier : « Elle vit encore », je tombai,
sans connaissance, des épaules de mon père.
Revenu à moi, il
m'entraîna au bord de la Marne. Nous y restâmes très tard, en silence, allongés
dans l'herbe.
Au retour, je crus voir
derrière la grille une silhouette blanche, le fantôme de la bonne ! C'était le
père Maréchaud en bonnet de coton, contemplant les dégâts, sa marquise, ses
tuiles, ses pelouses, ses massifs, ses marches couvertes de sang, son prestige
détruit.
Si j'insiste sur un tel
épisode, c'est qu'il fait comprendre mieux que tout autre l'étrange période de
la guerre, et combien, plus que le pittoresque, me frappait la poésie des
choses.
Nous entendîmes le canon.
On se battait près de Meaux. On racontait que des uhlans avaient été capturés
près de Lagny, à quinze kilomètres de chez nous. Tandis que ma tante parlait
d'une amie, enfuie dès les premiers jours, après avoir enterré dans son jardin
des pendules, des boîtes de sardines, je demandai à mon père le moyen d'emporter
nos vieux livres ; c'est ce qu'il me coûtait le plus de perdre.
Enfin, au moment où nous
nous apprêtions à la fuite, les journaux nous apprirent que c'était inutile.
Mes sœurs, maintenant,
allaient à J... porter des paniers de poires aux blessés. Elles avaient
découvert un dédommagement, médiocre, il est vrai, à tous leurs beaux projets
écroulés. Quand elles arrivaient à J..., les paniers étaient presque vides !
Je devais entrer au lycée
Henri-IV ; mais mon père préféra me garder encore un an à la campagne. Ma seule
distraction de ce morne hiver fut de courir chez notre marchande de journaux,
pour être sûr d'avoir un exemplaire du Mot, journal qui me plaisait et
paraissait le samedi. Ce jour-là, je n'étais jamais levé tard.
Mais le printemps arriva,
qu'égayèrent mes premières incartades. Sous prétexte de quêtes, ce printemps,
plusieurs fois, je me promenai, endimanché, une jeune personne à ma droite. Je
tenais le tronc ; elle, la corbeille d'insignes. Dès la seconde quête, des
confrères m'apprirent à profiter de ces journées libres où l'on me jetait dans
les bras d'une petite fille. Dès lors, nous nous empressions de recueillir, le
matin, le plus d'argent possible, remettions à midi notre récolte à la dame
patronnesse et allions toute la journée polissonner sur les coteaux de
Chennevières. Pour la première fois, j'eus un ami. J'aimais à quêter avec sa
sœur. Pour la première fois, je m'entendais avec un garçon aussi précoce que
moi, admirant même sa beauté, son effronterie. Notre mépris commun pour ceux de
notre âge nous rapprochait encore. Nous seuls, nous jugions capables de
comprendre les choses ; et, enfin, nous seuls, nous trouvions dignes des femmes.
Nous nous croyions des hommes. Par chance, nous n'allions pas être séparés. René
allait au lycée Henri-IV, et je serais dans sa classe, en troisième. Il ne
devait pas apprendre le grec ; il me fit cet extrême sacrifice de convaincre ses
parents de le lui laisser apprendre. Ainsi nous serions toujours ensemble. Comme
il n'avait pas fait sa première année, c'était s'obliger à des répétitions
particulières. Les parents de René n'y comprirent rien, qui, l'année précédente,
devant ses supplications, avaient consenti à ce qu'il n'étudiât pas le grec. Ils
y virent l'effet de ma bonne influence, et, s'ils supportaient ses autres
camarades, j'étais, du moins, le seul ami qu'ils approuvassent.
Pour la première fois,
nul jour des vacances de cette année ne me fut pesant. Je connus donc que
personne n'échappe à son âge, et que mon dangereux mépris s'était fondu comme
glace dès que quelqu'un avait bien voulu prendre garde à moi, de la façon qui me
convenait. Nos communes avances raccourcirent de moitié la route que l'orgueil
de chacun de nous avait à faire.
Le jour de la rentrée des
classes, René me fut un guide précieux.
Avec lui tout me devenait
plaisir, et moi qui, seul, ne pouvais avancer d'un pas, j'aimais faire à pied,
deux fois par jour, le trajet qui sépare Henri-IV de la gare de la Bastille, où
nous prenions notre train.
Trois ans passèrent
ainsi, sans autre amitié et sans autre espoir que les polissonneries du jeudi –
avec les petites filles que les parents de mon ami nous fournissaient
innocemment, invitant ensemble à goûter les amis de leur fils et les amies de
leur fille –, menues faveurs que nous dérobions, et qu'elles nous dérobaient,
sous prétexte de jeux à gages.
La belle saison venue,
mon père aimait à nous emmener, mes frères et moi, dans de longues promenades.
Un de nos buts favoris était Ormesson, et de suivre le Morbras, rivière large
d'un mètre, traversant des prairies où poussent des fleurs qu'on ne rencontre
nulle part ailleurs, et dont j'ai oublié le nom. Des touffes de cresson ou de
menthe cachent au pied qui se hasarde l'endroit où commence l'eau. La rivière
charrie au printemps des milliers de pétales blancs et roses. Ce sont les
aubépines.
Un dimanche d'avril 1917,
comme cela nous arrivait souvent, nous prîmes le train pour La Varenne, d'où
nous devions nous rendre à pied à Ormesson. Mon père me dit que nous
retrouverions à La Varenne des gens agréables, les Grangier. Je les connaissais
pour avoir vu le nom de leur fille, Marthe, dans le catalogue d'une exposition
de peinture. Un jour, j'avais entendu mes parents parler de la visite d'un M.
Grangier. Il était venu, avec un carton empli des œuvres de sa fille, âgée de
dix-huit ans. Marthe était malade. Son père aurait voulu lui faire une
surprise : que ses aquarelles figurassent dans une exposition de charité dont ma
mère était présidente. Ces aquarelles étaient sans nulle recherche ; on y
sentait la bonne élève de cours de dessin, tirant la langue, léchant les
pinceaux.
Sur le quai de la gare de
La Varenne, les Grangier nous attendaient. M. et Mme Grangier devaient être du
même âge, approchant de la cinquantaine. Mais Mme Grangier paraissait l'aînée de
son mari ; son inélégance, sa taille courte, firent qu'elle me déplut au premier
coup d'oeil.
Au cours de cette
promenade, je devais remarquer qu'elle fronçait souvent les sourcils, ce qui
couvrait son front de rides auxquelles il fallait une minute pour disparaître.
Afin qu'elle eût tous les motifs de me déplaire, sans que je me reprochasse
d'être injuste, je souhaitais qu'elle employât des façons de parler assez
communes. Sur ce point, elle me déçut.
Le père, lui, avait l'air
d'un brave homme, ancien sous-officier, adoré de ses soldats. Mais où était
Marthe ? Je tremblais à la perspective d'une promenade sans autre compagnie que
celle de ses parents. Elle devait venir par le prochain train, « dans un quart
d'heure, expliqua Mme Grangier, n'ayant pu être prête à temps. Son frère
arriverait avec elle ».
Quand le train entra en
gare, Marthe était debout sur le marchepied du wagon. « Attends bien que le
train s'arrête », lui cria sa mère... Cette imprudente me charma.
Sa robe, son chapeau,
très simples, prouvaient son peu d'estime pour l'opinion des inconnus. Elle
donnait la main à un petit garçon qui paraissait avoir onze ans. C'était son
frère, enfant pâle, aux cheveux d'albinos, et dont tous les gestes trahissaient
la maladie.
Sur la route, Marthe et
moi marchions en tête. Mon père marchait derrière, entre les Grangier.
Mes frères, eux,
bâillaient avec ce nouveau petit camarade chétif, à qui l'on défendait de
courir.
Comme je complimentais
Marthe sur ses aquarelles, elle me répondit modestement que c'étaient des
études. Elle n'y attachait aucune importance. Elle me montrerait mieux, des
fleurs « stylisées ». Je jugeai bon, pour la première fois, de ne pas lui dire
que je trouvais ces sortes de fleurs ridicules.
Sous son chapeau, elle ne
pouvait bien me voir. Moi, je l'observais.
– Vous ressemblez peu à
madame votre mère, lui dis-je. C'était un madrigal.
– On me le dit
quelquefois ; mais, quand vous viendrez à la maison, je vous montrerai des
photographies de maman lorsqu'elle était jeune, je lui ressemble beaucoup.
Je fus attristé de cette
réponse, et je priai Dieu de ne point voir Marthe quand elle aurait l'âge de sa
mère.
Voulant dissiper le
malaise de cette réponse pénible, et ne comprenant pas que, pénible, elle ne
pouvait l'être que pour moi, puisque heureusement Marthe ne voyait point sa mère
avec mes yeux, je lui dis :
– Vous avez tort de vous
coiffer de la sorte, les cheveux lisses vous iraient mieux.
Je restai terrifié,
n'ayant jamais dit pareille chose à une femme. Je pensais à la façon dont
j'étais coiffé, moi.
– Vous pourrez le
demander à maman (comme si elle avait besoin de se justifier !) ; d'habitude, je
ne me coiffe pas si mal, mais j'étais déjà en retard et je craignais de manquer
le second train. D'ailleurs, je n'avais pas l'intention d'ôter mon chapeau.
« Quelle fille était-ce
donc, pensais-je, pour admettre qu'un gamin la querelle à propos de ses
mèches ? »
J'essayais de deviner ses
goûts en littérature ; je fus heureux qu'elle connût Baudelaire et Verlaine,
charmé de la façon dont elle aimait Baudelaire, qui n'était pourtant pas la
mienne. J'y discernais une révolte. Ses parents avaient fini par admettre ses
goûts. Marthe leur en voulait que ce fût par tendresse. Son fiancé, dans ses
lettres, lui parlait de ce qu'il lisait, et s'il lui conseillait certains
livres, il lui en défendait d'autres. Il lui avait défendu Les Fleurs du mal.
Désagréablement surpris d'apprendre qu'elle était fiancée, je me réjouis de
savoir qu'elle désobéissait à un soldat assez nigaud pour craindre Baudelaire.
Je fus heureux de sentir qu'il devait souvent choquer Marthe. Après la première
surprise désagréable, je me félicitai de son étroitesse, d'autant mieux que
j'eusse craint, s'il avait lui aussi goûté Les Fleurs du mal, que leur futur
appartement ressemblât à celui de La Mort des amants. Je me demandai ensuite ce
que cela pouvait bien me faire.
Son fiancé lui avait
aussi défendu les académies de dessin. Moi qui n'y allais jamais, je lui
proposai de l'y conduire, ajoutant que j'y travaillais souvent. Mais, craignant
ensuite que mon mensonge fût découvert, je la priai de n'en point parler à mon
père. Il ignorait, dis-je, que je manquais des cours de gymnastique pour me
rendre à la Grande-Chaumière. Car je ne voulais pas qu'elle pût se figurer que
je cachais l'académie à mes parents, parce qu'ils me défendaient de voir des
femmes nues. J'étais heureux qu'il se fit un secret entre nous, et moi, timide,
me sentais déjà tyrannique avec elle.
J'étais fier aussi d'être
préféré à la campagne, car nous n'avions pas encore fait allusion au décor de
notre promenade. Quelquefois ses parents l'appelaient : « Regarde, Marthe, à ta
droite, comme les coteaux de Chennevières sont jolis », ou bien, son frère
s'approchait d'elle et lui demandait le nom d'une fleur qu'il venait de
cueillir. Elle leur accordait d'attention distraite juste assez pour qu'ils ne
se fâchassent point.
Nous nous assîmes dans
les prairies d'Ormesson. Dans ma candeur, je regrettais d'avoir été si loin, et
d'avoir tellement précipité les choses. « Après une conversation moins
sentimentale, plus naturelle, pensai-je, je pourrais éblouir Marthe, et
m'attirer la bienveillance de ses parents, en racontant le passé de ce
village. » Je m'en abstins. Je croyais avoir des raisons profondes, et pensais
qu'après tout ce qui s'était passé, une conversation tellement en dehors de nos
inquiétudes communes ne pourrait que rompre le charme. Je croyais qu'il s'était
passé des choses graves. C'était d'ailleurs vrai, simplement, je le sus dans la
suite, parce que Marthe avait faussé notre conversation dans le même sens que
moi. Mais moi qui ne pouvais m'en rendre compte, je me figurais lui avoir
adressé des paroles significatives. Je croyais avoir déclaré mon amour à une
personne insensible. J'oubliais que M. et Mme Grangier eussent pu entendre sans
le moindre inconvénient tout ce que j'avais dit à leur fille ; mais, moi,
aurais-je pu le lui dire en leur présence ?
– Marthe ne m'intimide
pas, me répétais-je. Donc, seuls, ses parents et mon père m'empêchent de me
pencher sur son cou et de l'embrasser.
Profondément en moi, un
autre garçon se félicitait de ces trouble-fête. Celui-ci pensait :
– Quelle chance que je ne
me trouve pas seul avec elle ! Car je n'oserais pas davantage l'embrasser, et
n'aurais aucune excuse.
Ainsi triche le timide.
Nous reprenions le train
à la gare de Sucy. Ayant une bonne demi-heure à l'attendre, nous nous assîmes à
la terrasse d'un café. Je dus subir les compliments de Mme Grangier. Ils
m'humiliaient. Ils rappelaient à sa fille que je n'étais encore qu'un lycéen,
qui passerait son baccalauréat dans un an. Marthe voulut boire de la grenadine ;
j'en commandai aussi. Le matin encore, je me serais cru déshonoré en buvant de
la grenadine. Mon père n'y comprenait rien. Il me laissait toujours servir des
apéritifs. Je tremblai qu'il me plaisantât sur ma sagesse. Il le fit, mais à
mots couverts, de façon que Marthe ne devinât pas que je buvais de la grenadine
pour faire comme elle.
Arrivés à F..., nous
dîmes adieu aux Grangier. Je promis à Marthe de lui porter, le jeudi suivant, la
collection du journal Le Mot et Une saison en enfer.
– Encore un titre qui
plairait à mon fiancé !
Elle riait.
– Voyons, Marthe ! dit,
fronçant les sourcils, sa mère qu'un tel manque de soumission choquait toujours.
Mon père et mes frères
s'étaient ennuyés, qu'importe ! Le bonheur est égoïste.
Le lendemain, au lycée,
je n'éprouvai pas le besoin de raconter à René, à qui je disais tout, ma journée
du dimanche. Mais je n'étais pas d'humeur à supporter qu'il me raillât de
n'avoir pas embrassé Marthe en cachette. Autre chose m'étonnait ; c'est
qu'aujourd'hui je trouvai René moins différent de mes camarades.
Ressentant de l'amour
pour Marthe, j'en ôtais à René, à mes parents, à mes sœurs.
Je me promettais bien cet
effort de volonté de ne pas venir la voir avant le jour de notre rendez-vous.
Pourtant, le mardi soir, ne pouvant attendre, je sus trouver à ma faiblesse de
bonnes excuses qui me permissent de porter après le dîner le livre et les
journaux. Dans cette impatience, Marthe verrait la preuve de mon amour,
disais-je, et si elle refuse de la voir, je saurais bien l'y contraindre.
Pendant un quart d'heure,
je courus comme un fou jusqu'à sa maison. Alors, craignant de la déranger
pendant son repas, j'attendis, en nage, dix minutes, devant la grille. Je
pensais que pendant ce temps mes palpitations de cœur s'arrêteraient. Elles
augmentaient, au contraire. Je manquai tourner bride, mais depuis quelques
minutes, d'une fenêtre voisine, une femme me regardait curieusement, voulant
savoir ce que je faisais, réfugié contre cette porte. Elle me décida. Je sonnai.
J'entrai dans la maison. Je demandai à la domestique si Madame était chez elle.
Presque aussitôt, Mme Grangier parut dans la petite pièce où l'on m'avait
introduit.
Je sursautai, comme si la
domestique eût dû comprendre que j'avais demandé « Madame » par convenance et
que je voulais voir « Mademoiselle ». Rougissant, je priai Mme Grangier de
m'excuser de la déranger à pareille heure, comme s'il eût été une heure du
matin : ne pouvant venir jeudi, j'apportais le livre et les journaux à sa fille.
– Cela tombe à merveille,
me dit Mme Grangier, car Marthe n'aurait pu vous recevoir. Son fiancé a obtenu
une permission, quinze jours plus tôt qu'il ne pensait. Il est arrivé hier, et
Marthe dîne ce soir chez ses futurs beaux-parents.
Je m'en allai donc, et
puisque je n'avais plus de chance de la revoir jamais, croyais-je, m'efforçais
de ne plus penser à Marthe, et, par cela même, ne pensant qu'à elle.
Pourtant, un mois après,
un matin, sautant de mon wagon à la gare de la Bastille, je la vis qui
descendait d'un autre. Elle allait choisir dans des magasins différentes choses,
en vue de son mariage. Je lui demandai de m'accompagner jusqu'à Henri-IV.
– Tiens, dit-elle,
l'année prochaine, quand vous serez en seconde, vous aurez mon beau-père pour
professeur de géographie.
Vexé qu'elle me parlât
études, comme si aucune autre conversation n'eût été de mon âge, je lui répondis
aigrement que ce serait assez drôle.
Elle fronça les sourcils.
Je pensai à sa mère.
Nous arrivions à Henri-IV,
et, ne voulant pas la quitter sur ces paroles que je croyais blessantes, je
décidai d'entrer en classe une heure plus tard, après le cours de dessin. Je fus
heureux qu'en cette circonstance Marthe ne montrât pas de sagesse, ne me fit
aucun reproche, et, plutôt, semblât me remercier d'un tel sacrifice, en réalité
nul. Je lui fus reconnaissant qu'en échange elle ne me proposât point de
l'accompagner dans ses courses, mais qu'elle me donnât son temps comme je lui
donnais le mien.
Nous étions maintenant
dans le jardin du Luxembourg ; neuf heures sonnèrent à l'horloge du Sénat. Je
renonçai au lycée. J'avais dans ma poche, par miracle, plus d'argent que n'en a
d'habitude un collégien en deux ans, ayant la veille vendu mes timbres-poste les
plus rares à la Bourse aux timbres, qui se tient derrière le Guignol des
Champs-Élysées.
Au cours de la
conversation, Marthe m'ayant appris qu'elle déjeunait chez ses beaux-parents, je
décidai de la résoudre à rester avec moi. La demie de neuf heures sonnait.
Marthe sursauta, point encore habituée à ce qu'on abandonnât pour elle tous ses
devoirs de classe. Mais, voyant que je restais sur ma chaise de fer, elle n'eut
pas le courage de me rappeler que j'aurais dû être assis sur les bancs de
Henri-IV.
Nous restions immobiles.
Ainsi doit être le bonheur. Un chien sauta du bassin et se secoua. Marthe se
leva, comme quelqu'un qui, après la sieste, et le visage encore enduit de
sommeil, secoue ses rêves. Elle faisait avec ses bras des mouvements de
gymnastique. J'en augurai mal pour notre entente.
– Ces chaises sont trop
dures, me dit-elle, comme pour s'excuser d'être debout.
Elle portait une robe de
foulard, chiffonnée depuis qu'elle s'était assise. Je ne pus m'empêcher
d'imaginer les dessins que le cannage imprime sur la peau.
– Allons, accompagnez-moi
dans les magasins, puisque vous êtes décidé à ne pas aller en classe, dit
Marthe, faisant pour la première fois allusion à ce que je négligeais pour elle.
Je l'accompagnai dans
plusieurs maisons de lingerie, l'empêchant de commander ce qui lui plaisait et
ne me plaisait pas ; par exemple, évitant le rose, qui m'importune, et qui était
sa couleur favorite.
Après ces premières
victoires, il fallait obtenir de Marthe qu'elle ne déjeunât pas chez ses
beaux-parents. Ne pensant pas qu'elle pouvait leur mentir pour le simple plaisir
de rester en ma compagnie, je cherchai ce qui la déterminerait à me suivre dans
l'école buissonnière. Elle rêvait de connaître un bar américain. Elle n'avait
jamais osé demander à son fiancé de l'y conduire. D'ailleurs, il ignorait les
bars. Je tenais mon prétexte. À son refus, empreint d'une véritable déception,
je pensai qu'elle viendrait. Au bout d'une demi-heure, ayant usé de tout pour la
convaincre, et n'insistant même plus, je l'accompagnai chez ses beaux-parents,
dans l'état d'esprit d'un condamné à mort espérant jusqu'au dernier moment qu'un
coup de main se fera sur la route du supplice. Je voyais s'approcher la rue,
sans que rien ne se produisît. Mais soudain, Marthe, frappant à la vitre, arrêta
le chauffeur du taxi devant un bureau de poste.
Elle me dit :
– Attendez-moi une
seconde. Je vais téléphoner à ma belle-mère que je suis dans un quartier trop
éloigné pour arriver à temps.
Au bout de quelques
minutes, n'en pouvant plus d'impatience, j'avisai une marchande de fleurs et je
choisis une à une des roses rouges, dont je fis faire une botte. Je ne pensais
pas tant au plaisir de Marthe qu'à la nécessité pour elle de mentir encore ce
soir pour expliquer à ses parents d'où venaient les roses. Notre projet, lors de
la première rencontre, d'aller à une académie de dessin ; le mensonge du
téléphone qu'elle répéterait, ce soir, à ses parents, mensonge auquel
s'ajouterait celui des roses, m'étaient des faveurs plus douces qu'un baiser.
Car, ayant souvent embrassé, sans grand plaisir, des lèvres de petites filles,
et oubliant que c'était parce que je ne les aimais pas, je désirais peu les
lèvres de Marthe. Tandis qu'une telle complicité m'était restée, jusqu'à ce
jour, inconnue.
Marthe sortait de la
poste, rayonnante, après le premier mensonge. Je donnai au chauffeur l'adresse
d'un bar de la rue Daunou.
Elle s'extasiait, comme
une pensionnaire, sur la veste blanche du barman, la grâce avec laquelle il
secouait les gobelets d'argent, les noms bizarres ou poétiques des mélanges.
Elle respirait de temps en temps les roses rouges dont elle se promettait de
faire une aquarelle, qu'elle me donnerait en souvenir de cette journée. Je lui
demandai de me montrer une photographie de son fiancé. Je le trouvai beau.
Sentant déjà quelle importance elle attachait à mes opinions, je poussai
l'hypocrisie jusqu'à lui dire qu'il était très beau, mais d'un air peu
convaincu, pour lui donner à penser que je le lui disais par politesse. Ce qui,
selon moi, devait jeter le trouble dans l'âme de Marthe, et, de plus, m'attirer
sa reconnaissance.
Mais, l'après-midi, il
fallut songer au motif de son voyage. Son fiancé, dont elle savait les goûts,
s'en était remis complètement à elle du soin de choisir leur mobilier. Mais sa
mère voulait à toute force la suivre. Marthe, enfin, en lui promettant de ne pas
faire de folies, avait obtenu de venir seule. Elle devait, ce jour-là, choisir
quelques meubles pour leur chambre à coucher. Bien que je me fusse promis de ne
montrer d'extrême plaisir ou déplaisir à aucune des paroles de Marthe, il me
fallut faire un effort pour continuer de marcher sur le boulevard d'un pas
tranquille qui maintenant ne s'accordait plus avec le rythme de mon cœur.
Cette obligation
d'accompagner Marthe m'apparut comme une malchance. Il fallait donc l'aider à
choisir une chambre pour elle et un autre ! Puis, j'entrevis le moyen de choisir
une chambre pour Marthe et pour moi.
J'oubliais si vite son
fiancé, qu'au bout d'un quart d'heure de marche, on m'aurait surpris en me
rappelant que, dans cette chambre, un autre dormirait auprès d'elle.
Son fiancé goûtait le
style Louis XV.
Le mauvais goût de Marthe
était autre ; elle aurait plutôt versé dans le japonais. Il me fallut donc les
combattre tous deux. C'était à qui jouerait le plus vite. Au moindre mot de
Marthe, devinant ce qui la tentait, il me fallait lui désigner le contraire, qui
ne me plaisait pas toujours, afin de me donner l'apparence de céder à ses
caprices, quand j'abandonnerais un meuble pour un autre, qui dérangeait moins
son oeil.
Elle murmurait : « Lui
qui voulait une chambre rose. » N'osant même plus m'avouer ses propres goûts,
elle les attribuait à son fiancé. Je devinai que dans quelques jours nous les
raillerions ensemble.
Pourtant je ne comprenais
pas bien cette faiblesse. « Si elle ne m'aime pas, pensai-je, quelle raison
a-t-elle de me céder, de sacrifier ses préférences, et celles de ce jeune homme,
aux miennes ? » Je n'en trouvai aucune. La plus modeste eût été encore de me
dire que Marthe m'aimait. Pourtant j'étais sûr du contraire.
Marthe m'avait dit : « Au
moins laissons-lui l'étoffe rose. » – « Laissons-lui ! » Rien que pour ce mot,
je me sentais près de lâcher prise. Mais « lui laisser l'étoffe rose »
équivalait à tout abandonner. Je représentai à Marthe combien ces murs roses
gâcheraient les meubles simples que « nous avions choisis », et, reculant encore
devant le scandale, lui conseillai de faire peindre les murs de sa chambre à la
chaux !
C'était le coup de grâce.
Toute la journée, Marthe avait été tellement harcelée qu'elle le reçut sans
révolte. Elle se contenta de me dire : « En effet, vous avez raison. »
À la fin de cette journée
éreintante, je me félicitai du pas que j'avais fait. J'étais parvenu à
transformer, meuble à meuble, ce mariage d'amour, ou plutôt d'amourette, en un
mariage de raison, et lequel ! puisque la raison n'y tenait aucune place, chacun
ne trouvant chez l'autre que les avantages qu'offre un mariage d'amour.
En me quittant, ce
soir-là, au lieu d'éviter désormais mes conseils, elle m'avait prié de l'aider
les jours suivants dans le choix de ses autres meubles. Je le lui promis, mais à
condition qu'elle me jurât de ne jamais le dire à son fiancé, puisque la seule
raison qui pût à la longue lui faire admettre ces meubles, s'il avait de l'amour
pour Marthe, c'était de penser que tout sortait d'elle, de son bon plaisir, qui
deviendrait le leur.
Quand je rentrai à la
maison, je crus lire dans le regard de mon père qu'il avait déjà appris mon
escapade. Naturellement il ne savait rien ; comment eût-il pu le savoir ?
« Bah ! Jacques
s'habituera bien à cette chambre », avait dit Marthe. En me couchant, je me
répétai que, si elle songeait à son mariage avant de dormir, elle devait, ce
soir, l'envisager de tout autre sorte qu'elle ne l'avait fait les jours
précédents. Pour moi, quelle que fût l'issue de cette idylle, j'étais, d'avance,
bien vengé de son Jacques : je pensais à la nuit de noces dans cette chambre
austère, dans « ma » chambre !
Le lendemain matin, je
guettai dans la rue le facteur qui devait apporter une lettre d'absence. Il me
la remit, je l'empochai, jetant les autres dans la boîte de notre grille.
Procédé trop simple pour ne pas en user toujours.
Manquer la classe voulait
dire, selon moi, que j'étais amoureux de Marthe. Je me trompais. Marthe ne
m'était que le prétexte de cette école buissonnière. Et la preuve, c'est
qu'après avoir goûté en compagnie de Marthe aux charmes de la liberté, je voulus
y goûter seul, puis faire des adeptes. La liberté me devint vite une drogue.
L'année scolaire touchait
à sa fin, et je voyais avec terreur que ma paresse allait rester impunie, alors
que je souhaitais le renvoi du collège, un drame, enfin, qui clôturât cette
période.
À force de vivre dans les
mêmes idées, de ne voir qu'une chose, si on la veut avec ardeur, on ne remarque
plus le crime de ses désirs. Certes, je ne cherchais pas à faire de la peine à
mon père ; pourtant, je souhaitais la chose qui pourrait lui en faire le plus.
Les classes m'avaient toujours été un supplice ; Marthe et la liberté avaient
achevé de me les rendre intolérables. Je me rendais bien compte que, si j'aimais
moins René, c'était simplement parce qu'il me rappelait quelque chose du
collège. Je souffrais, et cette crainte me rendait même physiquement malade, à
l'idée de me retrouver, l'année suivante, dans la niaiserie de mes condisciples.
Pour le malheur de René,
je lui avais trop bien fait partager mon vice. Aussi, lorsque, moins habile que
moi, il m'annonça qu'il était renvoyé de Henri-IV, je crus l'être moi-même. Il
fallait l'apprendre à mon père, car il me saurait gré de le lui dire moi-même,
avant la lettre du censeur, lettre trop grave à subtiliser.
Nous étions un mercredi.
Le lendemain, jour de congé, j'attendis que mon père fût à Paris pour prévenir
ma mère. La perspective de quatre jours de trouble dans son ménage l'alarma plus
que la nouvelle. Puis, je partis au bord de la Marne, où Marthe m'avait dit
qu'elle me rejoindrait peut-être. Elle n'y était pas. Ce fut une chance. Mon,
amour puisant dans cette rencontre une mauvaise énergie, j'aurais pu, ensuite,
lutter contre mon père ; tandis que l'orage éclatant après une journée de vide,
de tristesse, je rentrai le front bas, comme il convenait. Je revins chez nous
un peu après l'heure où je savais que mon père avait coutume d'y être. Il
« savait » donc. Je me promenai dans le jardin, attendant que mon père me fît
venir. Mes sœurs jouaient en silence. Elles devinaient quelque chose. Un de mes
frères, assez excité par l'orage, me dit de me rendre dans la chambre où mon
père s'était étendu.
Des éclats de voix, des
menaces, m'eussent permis la révolte. Ce fut pire. Mon père se taisait ;
ensuite, sans aucune colère, avec une voix même plus douce que de coutume, il me
dit :
– Eh bien que comptes-tu
faire maintenant ?
Les larmes qui ne
pouvaient s'enfuir par mes yeux, comme un essaim d'abeilles, bourdonnaient dans
ma tête. À une volonté, j'eusse pu opposer la mienne, même impuissante. Mais
devant une telle douceur, je ne pensais qu'à me soumettre.
– Ce que tu m'ordonneras
de faire.
– Non, ne mens pas
encore. Je t'ai toujours laissé agir comme tu voulais ; continue. Sans doute
auras-tu à cœur de m'en faire repentir.
Dans l'extrême jeunesse,
l'on est trop enclin, comme les femmes, à croire que les larmes dédommagent de
tout. Mon père ne me demandait même pas de larmes. Devant sa générosité, j'avais
honte du présent et de l'avenir. Car je sentais que quoi que je lui dise, je
mentirais. « Au moins que ce mensonge le réconforte, pensai-je, en attendant de
lui être une source de nouvelles peines. » Ou plutôt non, je cherche encore à me
mentir à moi-même. Ce que je voulais, c'était faire un travail, guère plus
fatigant qu'une promenade, et qui laissât comme elle, à mon esprit, la liberté
de ne pas se détacher de Marthe une minute. Je feignis de vouloir peindre et de
n'avoir jamais osé le dire. Encore une fois, mon père ne dit pas non, à
condition que je continuasse d'apprendre chez nous ce que j'aurais dû apprendre
au collège, mais avec la liberté de peindre.
Quand des liens ne sont
pas encore solides, pour perdre quelqu'un de vue, il suffit de manquer une fois
un rendez-vous. À force de penser à Marthe, j'y pensai de moins en moins. Mon
esprit agissait, comme nos yeux agissent avec le papier des murs de notre
chambre. À force de le voir, ils ne le voient plus.
Chose incroyable !
J'avais même pris goût au travail. Je n'avais pas menti comme je le craignais.
Lorsque quelque chose,
venu de l'extérieur, m'obligeait à penser moins paresseusement à Marthe, j'y
pensais sans amour, avec la mélancolie que l'on éprouve pour ce qui aurait pu
être. « Bah ! me disais-je, c'eût été trop beau. On ne peut à la fois choisir le
lit et coucher dedans. »
Une chose étonnait mon
père. La lettre du censeur n'arrivait pas. Il me fit à ce sujet sa première
scène, croyant que j'avais soustrait la lettre, que j'avais feint ensuite de lui
annoncer gratuitement la nouvelle, que j'avais ainsi obtenu son indulgence. En
réalité, cette lettre n'existait pas. Je me croyais renvoyé du collège, mais je
me trompais. Aussi, mon père ne comprit-il rien lorsque, au début des vacances,
nous reçûmes une lettre du proviseur.
Il demandait si j'étais
malade et s'il fallait m'inscrire pour l'année suivante.
La joie de donner enfin
satisfaction à mon père comblait un peu le vide sentimental dans lequel je me
trouvais car, si je croyais ne plus aimer Marthe, je la considérais du moins
comme le seul amour qui eût été digne de moi. C'est dire que je l'aimais encore.
J'étais dans ces
dispositions de cœur quand, à la fin de novembre, un mois après avoir reçu une
lettre de faire-part de son mariage, je trouvai, en rentrant chez nous, une
invitation de Marthe qui commençait par ces lignes : « Je ne comprends rien à
votre silence. Pourquoi ne venez-vous pas me voir ? Sans doute avez-vous oublié
que vous avez choisi mes meubles ?... »
Marthe habitait J... ; sa
rue descendait jusqu'à la Marne. Chaque trottoir réunissait au plus une douzaine
de villas. Je m'étonnai que la sienne fût si grande. En réalité, Marthe habitait
seulement le haut, les propriétaires et un vieux ménage se partageant le bas.
Quand j'arrivai pour
goûter, il faisait déjà nuit. Seule une fenêtre, à défaut d'une présence
humaine, révélait celle du feu. À voir cette fenêtre illuminée par des flammes
inégales, comme des vagues, je crus à un commencement d'incendie. La porte de
fer du jardin était entrouverte. Je m'étonnai d'une semblable négligence. Je
cherchai la sonnette : je ne la trouvai point. Enfin, gravissant les trois
marches du perron, je me décidai à frapper contre les vitres du rez-de-chaussée
de droite, derrière lesquelles j'entendais des voix. Une vieille femme ouvrit la
porte : je lui demandai où demeurait Mme Lacombe (tel était le nouveau nom de
Marthe) : « C'est au-dessus. » Je montai l'escalier dans le noir, trébuchant, me
cognant, et mourant de crainte qu'il fût arrivé quelque malheur. Je frappai.
C'est Marthe qui vint m'ouvrir. Je faillis lui sauter au cou, comme les gens qui
se connaissent à peine, après avoir échappé au naufrage. Elle n'y eût rien
compris. Sans doute me trouva-t-elle l'air égaré, car, avant toute chose, je lui
demandai pourquoi « il y avait le feu ».
– C'est qu'en vous
attendant, j'avais fait dans la cheminée du salon un feu de bois d'olivier, à la
lueur duquel je lisais.
En entrant dans la petite
chambre qui lui servait de salon, peu encombrée de meubles, et que les tentures,
les gros tapis doux comme un poil de bête, rétrécissaient jusqu'à lui donner
l'aspect d'une boîte, je fus à la fois heureux et malheureux comme un dramaturge
qui, voyant sa pièce, y découvre trop tard des fautes.
Marthe s'était de nouveau
étendue le long de la cheminée, tisonnant la braise, et prenant garde à ne pas
mêler quelque parcelle noire aux cendres.
– Vous n'aimez peut-être
pas l'odeur de l'olivier ? Ce sont mes beaux-parents qui en ont fait venir pour
moi une provision de leur propriété du Midi.
Marthe semblait s'excuser
d'un détail de son cru, dans cette chambre qui était mon œuvre. Peut-être cet
élément détruisait-il un tout, qu'elle comprenait mal.
Au contraire. Ce feu me
ravit, et aussi de voir qu'elle attendait comme moi de se sentir brûlante d'un
côté, pour se retourner de l'autre. Son visage calme et sérieux ne m'avait
jamais paru plus beau que dans cette lumière sauvage. À ne pas se répandre dans
la pièce, cette lumière gardait toute sa force. Dès qu'on s'en éloignait, il
faisait nuit, et on se cognait aux meubles.
Marthe ignorait ce que
c'est que d'être mutine. Dans son enjouement, elle restait grave.
Mon esprit
s'engourdissait peu à peu auprès d'elle, je la trouvai différente. C'est que,
maintenant que j'étais sûr de ne plus l'aimer, je commençais à l'aimer. Je me
sentais incapable de calculs, de machinations, de tout ce dont, jusqu'alors, et
encore à ce moment-là, je croyais que l'amour ne peut se passer. Tout à coup, je
me sentais meilleur. Ce brusque changement aurait ouvert les yeux de tout
autre : je ne vis pas que j'étais amoureux de Marthe. Au contraire, j'y vis la
preuve que mon amour était mort, et qu'une belle amitié le remplacerait. Cette
longue perspective d'amitié me fit admettre soudain combien un autre sentiment
eût été criminel, lésant un homme qui l'aimait, à qui elle devait appartenir, et
qui ne pouvait la voir.
Pourtant, autre chose
m'aurait dû renseigner sur mes véritables sentiments. Il y a quelques mois,
quand je rencontrais Marthe, mon prétendu amour ne m'empêchait pas de la juger,
de trouver laides la plupart des choses qu'elle trouvait belles, la plupart des
choses qu'elle disait, enfantines. Aujourd'hui, si je ne pensais pas comme elle,
je me donnais tort. Après la grossièreté de mes premiers désirs, c'était la
douceur d'un sentiment plus profond qui me trompait. Je ne me sentais plus
capable de rien entreprendre de ce que je m'étais promis. Je commençais à
respecter Marthe, parce que je commençais à l'aimer.
Je revins tous les
soirs ; je ne pensai même pas à la prier de me montrer sa chambre, encore moins
à lui demander comment Jacques trouvait nos meubles. Je ne souhaitais rien
d'autre que ces fiançailles éternelles, nos corps étendus près de la cheminée,
se touchant l'un l'autre, et moi, n'osant bouger, de peur qu'un seul de mes
gestes suffît à chasser le bonheur.
Mais Marthe, qui goûtait
le même charme, croyait le goûter seule. Dans ma paresse heureuse, elle lut de
l'indifférence. Pensant que je ne l'aimais pas, elle s'imagina que je me
lasserais vite de ce salon silencieux, si elle ne faisait rien pour m'attacher à
elle.
Nous nous taisions. J'y
voyais une preuve du bonheur.
Je me sentais tellement
près de Marthe, avec la certitude que nous pensions en même temps aux mêmes
choses, que lui parler m'eût semblé absurde, comme de parler haut quand on est
seul. Ce silence accablait la pauvre petite. La sagesse eût été de me servir de
moyens de correspondre aussi grossiers que la parole ou le geste, tout en
déplorant qu'il n'en existât point de plus subtils.
À me voir tous les jours
m'enfoncer de plus en plus dans ce mutisme délicieux, Marthe se figura que je
m'ennuyais de plus en plus. Elle se sentait prête à tout pour me distraire.
Sa chevelure dénouée,
elle aimait dormir près du feu. Ou plutôt je croyais qu'elle dormait. Son
sommeil lui était prétexte, pour mettre ses bras autour de mon cou, et une fois
réveillée, les yeux humides, me dire qu'elle venait d'avoir un rêve triste. Elle
ne voulait jamais me le raconter. Je profitais de son faux sommeil pour respirer
ses cheveux, son cou, ses joues brûlantes, et en les effleurant à peine pour
qu'elle ne se réveillât point ; toutes caresses qui ne sont pas, comme on croit,
la menue monnaie de l'amour, mais, au contraire, la plus rare, et auxquelles
seule la passion puisse recourir. Moi, je les croyais permises à mon amitié.
Pourtant, je commençai à me désespérer sérieusement de ce que seul l'amour nous
donnât des droits sur une femme. Je me passerai bien de l'amour, pensai-je, mais
jamais de n'avoir aucun droit sur Marthe. Et, pour en avoir, j'étais même décidé
à l'amour, tout en croyant le déplorer. Je désirais Marthe et ne le comprenais
pas.
Quand elle dormait ainsi,
sa tête appuyée contre un de mes bras, je me penchais sur elle pour voir son
visage entouré de flammes. C'était jouer avec le feu. Un jour que je
m'approchais trop sans pourtant que mon visage touchât le sien, je fus comme
l'aiguille qui dépasse d'un millimètre la zone interdite et appartient à
l'aimant. Est-ce la faute de l'aimant ou de l'aiguille ? C'est ainsi que je
sentis mes lèvres contre les siennes. Elle fermait encore les yeux, mais
visiblement comme quelqu'un qui ne dort pas. Je l'embrassai, stupéfait de mon
audace, alors qu'en réalité c'était elle qui, lorsque j'approchais de son
visage, avait attiré ma tête contre sa bouche. Ses deux mains s'accrochaient à
mon cou ; elles ne se seraient pas accrochées plus furieusement dans un
naufrage. Et je ne comprenais pas si elle voulait que je la sauve, ou bien que
je me noie avec elle.
Maintenant, elle s'était
assise, elle tenait ma tête sur ses genoux, caressant mes cheveux, et me
répétant très doucement : « Il faut que tu t'en ailles, il ne faut plus jamais
revenir. » Je n'osais pas la tutoyer ; lorsque je ne pouvais plus me taire, je
cherchais longuement mes mots, construisant mes phrases de façon à ne pas lui
parler directement, car si je ne pouvais pas la tutoyer, je sentais combien il
était encore plus impossible de lui dire vous. Mes larmes me brûlaient. S'il en
tombait une sur la main de Marthe, je m'attendais toujours à l'entendre pousser
un cri. Je m'accusai d'avoir rompu le charme, me disant qu'en effet j'avais été
fou de poser mes lèvres contre les siennes, oubliant que c'était elle qui
m'avait embrassé. « Il faut que tu t'en ailles, ne plus jamais revenir. » Mes
larmes de rage se mêlaient à mes larmes de peine. Ainsi la fureur du loup pris
lui fait autant de mal que le piège. Si j'avais parlé, ç'aurait été pour
injurier Marthe. Mon silence l'inquiéta ; elle y voyait de la résignation.
« Puisqu'il est trop tard, la faisais-je penser, dans mon injustice peut-être
clairvoyante, après tout, j'aime autant qu'il souffre. » Dans ce feu, je
grelottais, je claquais des dents. À ma véritable peine qui me sortait de
l'enfance, s'ajoutaient des sentiments enfantins. J'étais le spectateur qui ne
veut pas s'en aller parce que le dénouement lui déplaît. Je lui dis : « Je ne
m'en irai pas. Vous vous êtes moquée de moi. Je ne veux plus vous voir. »
Car si je ne voulais pas
rentrer chez mes parents, je ne voulais pas non plus revoir Marthe. Je l'aurais
plutôt chassée de chez elle !
Mais elle sanglotait :
« Tu es un enfant. Tu ne comprends donc pas que si je te demande de t'en aller,
c'est que je t'aime. »
Haineusement, je lui dis
que je comprenais fort bien qu'elle avait des devoirs et que son mari était à la
guerre.
Elle secouait la tête :
« Avant toi, j'étais heureuse, je croyais aimer mon fiancé. Je lui pardonnais de
ne pas bien me comprendre. C'est toi qui m'as montré que je ne l'aimais pas. Mon
devoir n'est pas celui que tu penses. Ce n'est pas de ne pas mentir à mon mari,
mais de ne pas te mentir. Va-t'en et ne me crois pas méchante ; bientôt tu
m'auras oubliée. Mais je ne veux pas causer le malheur de ta vie. Je pleure,
parce que je suis trop vieille pour toi ! »
Ce mot d'amour était
sublime d'enfantillage. Et, quelles que soient les passions que j'éprouve dans
la suite, jamais ne sera plus possible l'émotion adorable de voir une fille de
dix-neuf ans pleurer parce qu'elle se trouve trop vieille.
La saveur du premier
baiser m'avait déçu comme un fruit que l'on goûte pour la première fois. Ce
n'est pas dans la nouveauté, c'est dans l'habitude que nous trouvons les plus
grands plaisirs. Quelques minutes après, non seulement j'étais habitué à la
bouche de Marthe, mais encore je ne pouvais plus m'en passer. Et c'est alors
qu'elle parlait de m'en priver à tout jamais.
Ce soir-là, Marthe me
reconduisit jusqu'à la maison. Pour me sentir plus près d'elle, je me
blottissais sous cape, et je la tenais par la taille. Elle ne disait plus qu'il
ne fallait pas nous revoir ; au contraire, elle était triste à la pensée que
nous allions nous quitter dans quelques instants. Elle me faisait lui jurer
mille folies.
Devant la maison de mes
parents, je ne voulus pas laisser Marthe repartir seule, et l'accompagnai jusque
chez elle. Sans doute ces enfantillages n'eussent-ils jamais pris fin, car elle
voulait m'accompagner encore. J'acceptai, à condition qu'elle me laisserait à
moitié route.
J'arrivai une demi-heure
en retard pour le dîner. C'était la première fois. Je mis ce retard sur le
compte du train. Mon père fit semblant de le croire.
Plus rien ne me pesait.
Dans la rue, je marchais aussi légèrement que dans mes rêves.
Jusqu'ici tout ce que
j'avais convoité, enfant, il en avait fallu faire mon deuil. D'autre part, la
reconnaissance me gâtait les jouets offerts. Quel prestige aurait pour un enfant
un jouet qui se donne lui-même ! J'étais ivre de passion. Marthe était à moi ;
ce n'est pas moi qui l'avais dit, c'était elle. Je pouvais toucher sa figure,
embrasser ses yeux, ses bras, l'habiller, l'abîmer, à ma guise. Dans mon délire,
je la mordais aux endroits où sa peau était nue, pour que sa mère la soupçonnât
d'avoir un amant. J'aurais voulu pouvoir y marquer mes initiales. Ma sauvagerie
d'enfant retrouvait le vieux sens des tatouages. Marthe disait : « Oui,
mords-moi, marque-moi, je voudrais que tout le monde sache... »
J'aurais voulu pouvoir
embrasser ses seins. Je n'osais pas le lui demander, pensant qu'elle saurait les
offrir elle-même, comme ses lèvres. Au bout de quelques jours, l'habitude
d'avoir ses lèvres étant venue, je n'envisageai pas d'autre délice.
Nous lisions ensemble à
la lueur du feu. Elle y jetait souvent des lettres que son mari lui envoyait,
chaque jour, du front. À leur inquiétude, on devinait que celles de Marthe se
faisaient de moins en moins tendres et de plus en plus rares. Je ne voyais pas
flamber ces lettres sans malaise. Elles grandissaient une seconde le feu et,
somme toute, j'avais peur de voir plus clair.
Marthe, qui souvent
maintenant me demandait s'il était vrai que je l'avais aimée dès notre première
rencontre, me reprochait de ne le lui avoir pas dit avant son mariage. Elle ne
se serait pas mariée, prétendait-elle ; car, si elle avait éprouvé pour Jacques
une sorte d'amour au début de leurs fiançailles, celles-ci trop longues, par la
faute de la guerre, avaient peu à peu effacé l'amour de son cœur. Elle n'aimait
déjà plus Jacques quand elle l'épousa. Elle espérait que ces quinze jours de
permission accordés à Jacques transformeraient peut-être ses sentiments.
Il fut malhabile. Celui
qui aime agace toujours celui qui n'aime pas. Et Jacques l'aimait toujours
davantage. Ses lettres étaient de quelqu'un qui souffre, mais plaçant trop haut
sa Marthe pour la croire capable de trahison. Aussi n'accusait-il que lui, la
suppliant seulement de lui expliquer quel mal il avait pu lui faire : « Je me
trouve si grossier à côté de toi, je sens que chacune de mes paroles te
blesse. » Marthe lui répondait seulement qu'il se trompait, qu'elle ne lui
reprochait rien.
Nous étions alors au
début de mars. Le printemps était précoce. Les jours où elle ne m'accompagnait
pas à Paris, Marthe, nue sous un peignoir, attendait que je revinsse de mes
cours de dessin, étendue devant la cheminée où brûlait toujours l'olivier de ses
beaux-parents. Elle leur avait demandé de renouveler sa provision. Je ne sais
quelle timidité, si ce n'est celle que l'on éprouve en face de ce qu'on n'a
jamais fait, me retenait. Je pensais à Daphnis. Ici c'est Chloé qui avait reçu
quelques leçons, et Daphnis n'osait lui demander de les lui apprendre. Au fait,
ne considérais-je pas Marthe plutôt comme une vierge, livrée, la première
quinzaine de ses noces, à un inconnu et plusieurs fois prise par lui de force.
Le soir, seul dans mon
lit, j'appelais Marthe, m'en voulant, moi qui me croyais un homme, de ne l'être
pas assez pour finir d'en faire ma maîtresse. Chaque jour, allant chez elle, je
me promettais de ne pas sortir qu'elle ne le fût.
Le jour de l'anniversaire
de mes seize ans, au mois de mars 1918, tout en me suppliant de ne pas me
fâcher, elle me fit cadeau d'un peignoir, semblable au sien, qu'elle voulait me
voir mettre chez elle. Dans ma joie, je faillis faire un calembour, moi qui n'en
faisais jamais. Ma robe prétexte ! Car il me semblait jusqu'ici avait entravé
mes désirs, c'était la peur du ridicule, de me sentir habillé, lorsqu'elle ne
l'était pas. D'abord je pensai à mettre cette robe le jour même. Puis, je
rougis, comprenant ce que son cadeau contenait de reproches.
Dès le début de notre
amour, Marthe m'avait donné une clef de son appartement, afin que je n'eusse pas
à l'attendre dans le jardin, si, par hasard, elle était en ville. Je pouvais me
servir moins innocemment de cette clef. Nous étions un samedi. Je quittai Marthe
en lui promettant de venir déjeuner le lendemain avec elle. Mais j'étais décidé
à revenir le soir aussitôt que possible.
À dîner, j'annonçai à mes
parents que j'entreprendrais le lendemain avec René une longue promenade dans la
forêt de Sénart. Je devais pour cela partir à cinq heures du matin. Comme toute
la maison dormirait encore, personne ne pourrait deviner l'heure à laquelle
j'étais parti, et si j'avais découché.
À peine avais-je fait
part de ce projet à ma mère, qu'elle voulut préparer elle-même un panier rempli
de provisions, pour la route. J'étais consterné, ce panier détruisait tout le
romanesque et le sublime de mon acte. Moi qui goûtais d'avance l'effroi de
Marthe quand j'entrerais dans sa chambre, je pensais maintenant à ses éclats de
rire en voyant paraître ce prince Charmant, un panier de ménagère à son bras.
J'eus beau dire à ma mère que René s'était muni de tout, elle ne voulut rien
entendre. Résister davantage, c'était éveiller les soupçons.
Ce qui fait le malheur
des uns causerait le bonheur des autres. Tandis que ma mère emplissait le panier
qui me gâtait d'avance ma première nuit d'amour, je voyais les yeux pleins de
convoitise de mes frères. Je pensai bien à le leur offrir en cachette, mais une
fois tout mangé, au risque de se faire fouetter, et pour le plaisir de me
perdre, ils eussent tout raconté.
Il fallait donc me
résigner, puisque nulle cachette ne semblait assez sûre.
Je m'étais juré de ne pas
partir avant minuit pour être sûr que mes parents dormissent. J'essayai de lire.
Mais comme dix heures sonnaient à la mairie, et que mes parents étaient couchés
depuis quelque temps déjà, je ne pus attendre. Ils habitaient au premier étage,
moi au rez-de-chaussée. Je n'avais pas mis mes bottines afin d'escalader le mur
le plus silencieusement possible. Les tenant d'une main, tenant de l'autre ce
panier fragile à cause des bouteilles, j'ouvris avec précaution une petite porte
d'office. Il pleuvait. Tant mieux ! La pluie couvrirait le bruit. Apercevant que
la lumière n'était pas encore éteinte dans la chambre de mes parents, je fus sur
le point de me recoucher. Mais j'étais en route. Déjà la précaution des bottines
était impossible ; à cause de la pluie je dus les remettre. Ensuite, il me
fallait escalader le mur pour ne point ébranler la cloche de la grille. Je
m'approchai du mur, contre lequel j'avais pris soin, après le dîner, de poser
une chaise de jardin pour faciliter mon évasion. Ce mur était garni de tuiles à
son faîte. La pluie les rendait glissantes. Comme je m'y suspendais, l'une
d'elles tomba. Mon angoisse décupla le bruit de sa chute. Il fallait maintenant
sauter dans la rue. Je tenais le panier avec mes dents ; je tombai dans une
flaque. Une longue minute, je restai debout, les yeux levés vers la fenêtre de
mes parents, pour voir s'ils bougeaient, s'étant aperçus de quelque chose. La
fenêtre resta vide. J'étais sauf !
Pour me rendre jusque
chez Marthe, je suivis la Marne. Je comptais cacher mon panier dans un buisson
et le reprendre le lendemain. La guerre rendait cette chose dangereuse. En
effet, au seul endroit où il y eût des buissons et où il était possible de
cacher le panier, se tenait une sentinelle, gardant le pont de J... J'hésitai
longtemps, plus pâle qu'un homme qui pose une cartouche de dynamite. Je cachai
tout de même mes victuailles.
La grille de Marthe était
fermée. Je pris la clef qu'on laissait toujours dans la boîte aux lettres. Je
traversai le petit jardin sur la pointe des pieds, puis montai les marches du
perron. J'ôtai encore mes bottines avant de prendre l'escalier.
Marthe était si
nerveuse ! Peut-être s'évanouirait-elle en me voyant dans sa chambre. Je
tremblai ; je ne trouvai pas le trou de la serrure. Enfin, je tournai la clef
lentement, afin de ne réveiller personne. Je butai dans l'antichambre contre le
porte-parapluies. Je craignais de prendre les sonnettes pour des commutateurs.
J'allai à tâtons jusqu'à la chambre. Je m'arrêtai avec, encore, l'envie de fuir.
Peut-être Marthe ne me pardonnerait jamais. Ou bien si j'allais tout à coup
apprendre qu'elle me trompe, et la trouver avec un homme !
J'ouvris. Je murmurai :
– Marthe ?
Elle répondit :
– Plutôt que de me faire
une peur pareille, tu aurais bien pu ne venir que demain matin. Tu as donc ta
permission huit jours plus tôt ?
Elle me prenait pour
Jacques !
Or, si je voyais de
quelle façon elle l'eût accueilli, j'apprenais du même coup qu'elle me cachait
déjà quelque chose. Jacques devait donc venir dans huit jours !
J'allumai. Elle restait
tournée contre le mur. Il était simple de dire : « C'est moi », et pourtant, je
ne le disais pas. Je l'embrassai dans le cou.
– Ta figure est toute
mouillée. Essuie-toi donc.
Alors, elle se retourna
et poussa un cri.
D'une seconde à l'autre,
elle changea d'attitude et, sans prendre la peine de s'expliquer ma présence
nocturne :
– Mais mon pauvre chéri,
tu vas prendre mal ! Déshabille-toi vite.
Elle courut ranimer le
feu dans le salon. À son retour dans la chambre, comme je ne bougeais pas, elle
dit :
– Veux-tu que je t'aide ?
Moi qui redoutais par-dessus tout le moment où je devrais me déshabiller et qui
en envisageais le ridicule, je bénissais la pluie grâce à quoi ce déshabillage
prenait un sens maternel. Mais Marthe repartait, revenait, repartait dans la
cuisine, pour voir si l'eau de mon grog était chaude. Enfin, elle me trouva nu
sur le lit, me cachant à moitié sous l'édredon. Elle me gronda : c'était fou de
rester nu ; il fallait me frictionner à l'eau de Cologne. Puis, Marthe ouvrit
une armoire et me jeta un costume de nuit. « Il devait être de ma taille. » Un
costume de Jacques ! Et je pensais à l'arrivée, fort possible, de ce soldat,
puisque Marthe y avait cru.
J'étais dans le lit.
Marthe m'y rejoignit. Je lui demandai d'éteindre. Car, même en ses bras, je me
méfiais de ma timidité. Les ténèbres me donneraient du courage. Marthe me
répondit doucement :
– Non. Je veux te voir
t'endormir. À cette parole pleine de grâce, je sentis quelque gêne. J'y voyais
la touchante douceur de cette femme qui risquait tout pour devenir ma maîtresse
et, ne pouvant deviner ma timidité maladive, admettait que je m'endormisse
auprès d'elle. Depuis quatre mois, je disais l'aimer, et ne lui en donnais pas
cette preuve dont les hommes sont si prodigues et qui souvent leur tient lieu
d'amour. J'éteignis de force. Je me retrouvai avec le trouble de tout à l'heure,
avant d'entrer chez Marthe. Mais comme l'attente devant la porte, celle devant
l'amour ne pouvait être bien longue. Du reste, mon imagination se promettait de
telles voluptés qu'elle n'arrivait plus à les concevoir. Pour la première fois
aussi, je redoutai de ressembler au mari et de laisser à Marthe un mauvais
souvenir de nos premiers moments d'amour. Elle fut donc plus heureuse que moi.
Mais la minute où nous nous désenlaçâmes, et ses yeux admirables, valaient bien
mon malaise. Son visage s'était transfiguré. Je m'étonnai même de ne pas pouvoir
toucher l'auréole qui entourait vraiment sa figure, comme dans les tableaux
religieux.
Soulagé de mes craintes,
il m'en venait d'autres.
C'est que, comprenant
enfin la puissance des gestes que ma timidité n'avait osés jusqu'alors, je
tremblais que Marthe appartînt à son mari plus qu'elle ne voulait le prétendre.
Comme il m'est impossible
de comprendre ce que je goûte la première fois, je devais connaître ces
jouissances de l'amour chaque jour davantage.
En attendant, le faux
plaisir m'apportait une vraie douleur d'homme : la jalousie.
J'en voulais à Marthe,
parce que je comprenais, à son visage reconnaissant, tout ce que valent les
liens de la chair. Je maudissais l'homme qui avait avant moi éveillé son corps.
Je considérai ma sottise d'avoir vu en Marthe une vierge. À toute autre époque,
souhaiter la mort de son mari, c'eût été chimère enfantine, mais ce vœu devenait
presque aussi criminel que si j'eusse tué. Je devais à la guerre mon bonheur
naissant ; j'en attendais l'apothéose. J'espérais qu'elle servirait ma haine
comme un anonyme commet le crime à notre place.
Maintenant, nous pleurons
ensemble ; c'est la faute du bonheur. Marthe me reproche de n'avoir pas empêché
son mariage. « Mais alors, serais-je dans ce lit choisi par moi ? Elle vivrait
chez ses parents ; nous ne pourrions nous voir. Elle n'aurait jamais appartenu à
Jacques, mais elle ne m'appartiendrait pas. Sans lui, et ne pouvant comparer,
peut-être regretterait-elle encore, espérant mieux. Je ne hais pas Jacques. Je
hais la certitude de tout devoir à cet homme que nous trompons. Mais j'aime trop
Marthe pour trouver notre bonheur criminel. »
Nous pleurons ensemble de
n'être que des enfants, disposant de peu. Enlever Marthe ! Comme elle
n'appartient à personne, qu'à moi, ce serait me l'enlever, puisqu'on nous
séparerait. Déjà, nous envisageons la fin de la guerre, qui sera celle de notre
amour. Nous le savons, Marthe a beau me jurer qu'elle quittera tout, qu’elle me
suivra, je ne suis pas d'une nature portée à la révolte, et, me mettant à la
place de Marthe, je n'imagine pas cette folle rupture. Marthe m'explique
pourquoi elle se trouvait trop vieille. Dans quinze ans, la vie ne fera encore
que commencer pour moi, des femmes m'aimeront, qui auront l'âge qu'elle a. « Je
ne pourrais que souffrir, ajoute-t-elle. Si tu me quittes, j'en mourrai. Si tu
restes, ce sera par faiblesse, et je souffrirai de te voir sacrifier ton
bonheur. »
Malgré mon indignation,
je m'en voulais de ne point paraître assez convaincu du contraire. Mais Marthe
ne demandait qu'à l'être, et mes plus mauvaises raisons lui semblaient bonnes.
Elle répondait : « Oui, je n'ai pas pensé à cela. Je sens bien que tu ne mens
pas. » Moi, devant les craintes de Marthe, je sentais ma confiance moins solide.
Alors mes consolations étaient molles. J'avais l'air de ne la détromper que par
politesse. Je lui disais : « Mais non, mais non, tu es folle. » Hélas ! j'étais
trop sensible à la jeunesse pour ne pas envisager que je me détacherais de
Marthe, le jour où sa jeunesse se fanerait, et que s'épanouirait la mienne.
Bien que mon amour me
parût avoir atteint sa forme définitive, il était à l'état d'ébauche. Il
faiblissait au moindre obstacle.
Donc, les folies que
cette nuit-là firent nos âmes, nous fatiguèrent davantage que celles de notre
chair. Les unes semblaient nous reposer des autres ; en réalité, elles nous
achevaient. Les coqs, plus nombreux, chantaient. Ils avaient chanté toute la
nuit. Je m'aperçus de ce mensonge poétique : les coqs chantent au lever du
soleil. Ce n'était pas extraordinaire. Mon âge ignorait l'insomnie. Mais Marthe
le remarqua aussi, avec tant de surprise, que ce ne pouvait être que la première
fois. Elle ne put comprendre la force avec laquelle je la serrai contre moi, car
sa surprise me donnait la preuve qu'elle n'avait pas encore passé une nuit
blanche avec Jacques.
Mes transes me faisaient
prendre notre amour pour un amour exceptionnel. Nous croyons être les premiers à
ressentir certains troubles, ne sachant pas que l'amour est comme la poésie, et
que tous les amants, même les plus médiocres, s'imaginent qu'ils innovent.
Disais-je à Marthe (sans y croire d'ailleurs), mais pour lui faire penser que je
partageais ses inquiétudes : « Tu me délaisseras, d'autres hommes te plairont »,
elle m'affirmait être sûre d'elle. Moi, de mon côté, je me persuadais peu à peu
que je lui resterais, même quand elle serait moins jeune, ma paresse finissant
par faire dépendre notre éternel bonheur de son énergie.
Le sommeil nous avait
surpris dans notre nudité. À mon réveil, la voyant découverte, je craignis
qu'elle n'eût froid. Je tâtai son corps. Il était brûlant. La voir dormir me
procurait une volupté sans égale. Au bout de dix minutes, cette volupté me parut
insupportable. J'embrassai Marthe sur l'épaules Elle ne s'éveilla pas. Un second
baiser, moins chaste, agit avec la violence d'un réveille-matin. Elle sursauta,
et, se frottant les yeux, me couvrit de baisers, comme quelqu'un qu'on aime et
qu'on retrouve dans son lit après avoir rêvé qu'il est mort. Elle, au contraire,
avait cru rêver ce qui était vrai, et me retrouvait au réveil.
Il était déjà onze
heures. Nous buvions notre chocolat, quand nous entendîmes la sonnette. Je
pensai à Jacques : « Pourvu qu'il ait une arme. » Moi qui avais si peur de la
mort, je ne tremblais pas. Au contraire, j'aurais accepté que ce fût Jacques, à
condition qu'il nous tuât. Toute autre solution me semblait ridicule.
Envisager la mort avec
calme ne compte que si nous l'envisageons seul. La mort à deux n'est plus la
mort, même pour les incrédules. Ce qui chagrine, ce n'est pas de quitter la vie,
mais de quitter ce qui lui donne un sens. Lorsqu'un amour est notre vie, quelle
différence y a-t-il entre vivre ensemble ou mourir ensemble ?
Je n'eus pas le temps de
me croire un héros, car, pensant que peut-être Jacques ne tuerait que Marthe, ou
moi, je mesurai mon égoïsme. Savais-je même, de ces deux drames, lequel était le
pire ?
Comme Marthe ne bougeait
pas, je crus m'être trompé, et qu'on avait sonné chez les propriétaires. Mais la
sonnette retentit de nouveau.
– Tais-toi, ne bouge
pas ! murmura-t-elle, ce doit être ma mère. J'avais complètement oublié qu'elle
passerait après la messe.
J'étais heureux d'être
témoin d'un de ses sacrifices. Dès qu'une maîtresse, un ami, sont en retard de
quelques minutes à un rendez-vous, je les vois morts. Attribuant cette forme
d'angoisse à sa mère, je savourais sa crainte, et que ce fût par ma faute
qu'elle l'éprouvât.
Nous entendîmes la grille
du jardin se refermer, après un conciliabule (évidemment, Mme Grangier demandait
au rez-de-chaussée si on avait vu ce matin sa fille). Marthe regarda derrière
les volets et me dit : « C'était bien elle. » Je ne pus résister au plaisir de
voir, moi aussi, Mme Grangier repartant, son livre de messe à la main, inquiète
de l'absence incompréhensible de sa fille. Elle se retourna encore vers les
volets clos.
Maintenant qu'il ne me
restait plus rien à désirer, je me sentais devenir injuste. Je m'affectais de ce
que Marthe pût mentir sans scrupules à sa mère, et ma mauvaise foi lui
reprochait de pouvoir mentir. Pourtant l'amour, qui est l'égoïsme à deux,
sacrifie tout à soi, et vit de mensonges. Poussé par le même démon, je lui fis
encore le reproche de m'avoir caché l'arrivée de son mari. Jusqu'alors, j'avais
maté mon despotisme, ne me sentant pas le droit de régner sur Marthe. Ma dureté
avait des accalmies. Je gémissais : « Bientôt tu me prendras en horreur. Je suis
comme ton mari, aussi brutal. – Il n'est pas brutal », disait-elle. Je reprenais
de plus belle : « Alors, tu nous trompes tous les deux, dis-moi que tu l'aimes,
sois contente : dans huit jours tu pourras me tromper avec lui. »
Elle se mordait les
lèvres, pleurait : « Qu'ai-je donc fait qui te rende aussi méchant ? Je t'en
supplie, n'abîme pas notre premier jour de bonheur.
– Il faut que tu m'aimes
bien peu pour qu'aujourd'hui soit ton premier jour de bonheur. »
Ces sortes de coups
blessent celui qui les porte. Je ne pensais rien de ce que je disais, et
pourtant j'éprouvais le besoin de le dire. Il m'était impossible d'expliquer à
Marthe que mon amour grandissait. Sans doute atteignait-il l'âge ingrat, et
cette taquinerie féroce, c'était la mue de l'amour devenant passion. Je
souffrais. Je suppliai Marthe d'oublier mes attaques.
La bonne des
propriétaires glissa des lettres sous la porte. Marthe les prit. Il y en avait
deux de Jacques. Comme réponse à mes doutes : « Fais-en, dit-elle, ce que bon te
semble. » J'eus honte. Je lui demandai de les lire, mais de les garder pour
elle. Marthe, par un de ces réflexes qui nous poussent aux pires bravades,
déchira une des enveloppes. Difficile à déchirer, la lettre devait être longue.
Son geste devint une nouvelle occasion de reproches. Je détestais cette bravade,
le remords qu'elle ne manquerait pas d'en ressentir. Je fis, malgré tout, un
effort et, voulant qu'elle ne déchirât point la seconde lettre, je gardai pour
moi que d'après cette scène il était impossible que Marthe ne fût pas méchante.
Sur ma demande, elle la lut. Un réflexe pouvait lui faire déchirer la première
lettre, mais non lui faire dire, après avoir parcouru la seconde : « Le ciel
nous récompense de n'avoir pas déchiré la lettre. Jacques m'y annonce que les
permissions viennent d'être suspendues dans son secteur, il ne viendra pas avant
un mois. »
L'amour seul excuse de
telles fautes de goût.
Ce mari commençait à me
gêner, plus que s'il avait été là et que s'il avait fallu prendre garde. Une
lettre de lui prenait soudain l'importance d'un spectre. Nous déjeunâmes tard.
Vers cinq heures, nous allâmes nous promener au bord de l'eau. Marthe resta
stupéfaite lorsque d'une touffe d'herbes je sortis un panier, sous l'oeil de la
sentinelle. L'histoire du panier l'amusa bien. Je n'en craignais plus le
grotesque. Nous marchions, sans nous rendre compte de l'indécence de notre
tenue, nos corps collés l'un contre l'autre. Nos doigts s'enlaçaient. Ce premier
dimanche de soleil avait fait pousser les promeneurs à chapeau de paille, comme
la pluie les champignons. Les gens qui connaissaient Marthe n'osaient pas lui
dire bonjour ; mais elle, ne se rendant compte de rien, leur disait bonjour sans
malice. Ils durent y voir une fanfaronnade. Elle m'interrogeait pour savoir
comment je m'étais enfui de la maison. Elle riait, puis sa figure
s'assombrissait ; alors elle me remerciait, en me serrant les doigts de toutes
ses forces, d'avoir couru tant de risques. Nous repassâmes chez elle pour y
déposer le panier. À vrai dire, j'entrevis pour ce panier, sous forme d'envoi
aux armées, une fin digne de ces aventures. Mais cette fin était si choquante
que je la gardai pour moi.
Marthe voulait suivre la
Marne jusqu'à La Varenne. Nous dînerions en face de l'île d'Amour. Je lui promis
de lui montrer le musée de l'Écu de France, le premier musée que j'avais vu,
tout enfant, et qui m'avait ébloui. J'en parlais à Marthe comme d'une chose très
intéressante. Mais quand nous constatâmes que ce musée était une farce, je ne
voulus pas admettre que je m'étais trompé à ce point. Les ciseaux de Fulbert !
tout ! j'avais tout cru. Je prétendis avoir fait à Marthe une plaisanterie
innocente. Elle ne comprenait pas, car il était peu dans mes habitudes de
plaisanter. À vrai dire, cette déconvenue me rendait mélancolique. Je me
disais : Peut-être moi qui, aujourd'hui, crois tellement à l'amour de Marthe, y
verrai-je un attrape-nigaud, comme le musée de l'Écu de France !
Car je doutais souvent de
son amour. Quelquefois, je me demandais si je n'étais pas pour elle un passe
temps, un caprice dont elle pourrait se détacher du jour au lendemain, la paix
la rappelant à ses devoirs. Pourtant, me disais-je, il y a des moments où une
bouche, des yeux, ne peuvent mentir. Certes. Mais une fois ivres, les hommes les
moins généreux se fâchent si l'on n'accepte pas leur montre, leur portefeuille.
Dans cette veine, ils sont aussi sincères que s'ils se trouvent en état normal.
Les moments où on ne peut pas mentir sont précisément ceux où l'on ment le plus,
et surtout à soi-même. Croire une femme « au moment où elle ne peut mentir »,
c'est croire à la fausse générosité d'un avare.
Ma clairvoyance n'était
qu'une forme plus dangereuse de ma naïveté. Je me jugeais moins naïf, je l'étais
sous une autre forme, puisque aucun âge n'échappe à la naïveté. Celle de la
vieillesse n'est pas la moindre. Cette prétendue clairvoyance m'assombrissait
tout, me faisait douter de Marthe. Plutôt, je doutais de moi-même, ne me
trouvant pas digne d'elle. Aurais-je eu mille fois plus de preuves de son amour,
je n'aurais pas été moins malheureux.
Je savais trop le trésor
de ce qu'on n'exprime jamais à ceux qu'on aime, par la crainte de paraître
puéril, pour ne pas redouter chez Marthe cette pudeur navrante, et je souffrais
de ne pouvoir pénétrer son esprit.
Je revins à la maison à
neuf heures et demie du soir. Mes parents m'interrogèrent sur ma promenade. Je
leur décrivis avec enthousiasme la forêt de Sénart et ses fougères deux fois
hautes comme moi. Je parlai aussi de Brunoy, charmant village où nous avions
déjeuné. Tout à coup, ma mère, moqueuse, m'interrompant :
– À propos, René est venu
cet après-midi à quatre heures, très étonné en apprenant qu'il faisait une
grande promenade avec toi.
J'étais rouge de dépit.
Cette aventure, et bien d'autres, m'apprirent que, malgré certaines
dispositions, je ne suis pas fait pour le mensonge. On m'y attrape toujours. Mes
parents n'ajoutèrent rien d'autre. Ils eurent le triomphe modeste.
Mon père, d'ailleurs,
était inconsciemment complice de mon premier amour. Il l'encourageait plutôt,
ravi que ma précocité s'affirmât d'une façon ou d'une autre. Il avait aussi
toujours eu peur que je tombasse entre les mains d'une mauvaise femme. Il était
content de me savoir aimé d'une brave fille. Il ne devait se cabrer que le jour
où il eut la preuve que Marthe souhaitait le divorce.
Ma mère, elle, ne voyait
pas notre liaison d'un aussi bon oeil. Elle était jalouse. Elle regardait Marthe
avec des yeux de rivale. Elle trouvait Marthe antipathique, ne se rendant pas
compte que toute femme, du fait de mon amour, le lui serait devenue. D'ailleurs,
elle se préoccupait plus que mon père du qu'en-dira-t-on. Elle s'étonnait que
Marthe pût se compromettre avec un gamin de mon âge. Puis, elle avait été élevée
à F... Dans toutes ces petites villes de banlieue, du moment qu'elles
s'éloignent de la banlieue ouvrière, sévissent les mêmes passions, la même soif
de racontars qu'en province. Mais, en outre, le voisinage de Paris rend les
racontars, les suppositions, plus délurés. Chacun y doit tenir son rang. C'est
ainsi que pour avoir une maîtresse, dont le mari était soldat, je vis peu à peu,
et sur l'injonction de leurs Parents, s'éloigner mes camarades. Ils disparurent
par ordre hiérarchique : depuis le fils du notaire, jusqu'à celui de notre
jardinier. Ma mère était atteinte par ces mesures qui me semblaient un hommage.
Elle me voyait perdu par une folle. Elle reprochait certainement à mon père de
me l'avoir fait connaître, et de fermer les yeux. Mais, estimant que c'était à
mon père d'agir, et mon père se taisant, elle gardait le silence.
Je passais toutes mes
nuits chez Marthe. J'y arrivais à dix heures et demie, j'en repartais le matin à
cinq ou six. Je ne sautais plus par-dessus les murs. Je me contentais d'ouvrir
la porte avec ma clef ; mais cette franchise exigeait quelques soins. Pour que
la cloche ne donnât pas l'éveil, j'enveloppais le soir son battant avec de
l'ouate. Je l'ôtais le lendemain en rentrant.
À la maison, personne ne
se doutait de mes absences ; il n'en allait pas de même à J... Depuis quelque
temps déjà, les propriétaires et le vieux ménage me voyaient d'un assez mauvais
oeil, répondant à peine à mes saluts.
Le matin, à cinq heures,
pour faire le moins de bruit possible, je descendais, mes souliers à la main. Je
les remettais en bas. Un matin, je croisai dans l'escalier le garçon laitier. Il
tenait ses boîtes de lait à la main ; je tenais, moi, mes souliers. Il me
souhaita le bonjour avec un sourire terrible. Marthe était perdue. Il allait le
raconter dans tout J... Ce qui me torturait encore le plus était mon ridicule.
Je pouvais acheter le silence du garçon laitier, mais je m'en abstins faute de
savoir comment m'y prendre.
L'après-midi, je n'osai
rien en dire à Marthe. D'ailleurs, cet épisode était inutile pour que Marthe fût
compromise. C'était depuis longtemps chose faite. La rumeur me l'attribua même
comme maîtresse bien avant la réalité. Nous ne nous étions rendu compte de rien.
Nous allions bientôt voir clair. C'est ainsi qu'un jour, je trouvai Marthe sans
forces. Le propriétaire venait de lui dire que depuis quatre jours, il guettait
mon départ à l'aube. Il avait d'abord refusé de croire, mais il ne lui restait
aucun doute. Le vieux ménage dont la chambre était sous celle de Marthe se
plaignait du bruit que nous faisions nuit et jour. Marthe était atterrée,
voulait partir. Il ne fut pas question d'apporter un peu de prudence dans nos
rendez-vous. Nous nous en sentions incapables : le pli était pris. Alors Marthe
commença de comprendre bien des choses qui l'avaient surprise. La seule amie
qu'elle chérît vraiment, une jeune fille suédoise, ne répondait pas à ses
lettres. J'appris que le correspondant de cette jeune fille nous ayant un jour
aperçus dans le train, enlacés, il lui avait conseillé de ne pas revoir Marthe.
Je fis promettre à Marthe
que s'il éclatait un drame, où que ce fût, soit chez ses parents, soit avec son
mari, elle montrerait de la fermeté. Les menaces du propriétaire, quelques
rumeurs, me donnaient tout lieu de craindre, et d'espérer à la fois, une
explication entre Marthe et Jacques.
Marthe m'avait supplié de
venir la voir souvent, pendant la permission de Jacques, à qui elle avait déjà
parlé de moi. Je refusai, redoutant de jouer mal mon rôle et de voir Marthe avec
un homme empressé auprès d'elle. La permission devait être de onze jours.
Peut-être tricherait-il et trouverait-il le moyen de rester deux jours de plus.
Je fis jurer à Marthe de m'écrire chaque jour. J'attendis trois jours avant de
me rendre à la poste restante, pour être sûr de trouver une lettre. Il y en
avait déjà quatre. Je ne pus les prendre : il me manquait un des papiers
d'identité nécessaires. J'étais d'autant moins à l'aise que j'avais falsifié mon
bulletin de naissance, l'usage de la poste restante n'étant permis qu'à partir
de dix-huit ans. J'insistais, au guichet, avec l'envie de jeter du poivre dans
les yeux de la demoiselle des postes, de m'emparer des lettres qu'elle tenait et
ne me donnerait pas. Enfin, comme j'étais connu à la poste, j'obtins, faute de
mieux, qu'on les envoyât le lendemain chez mes parents.
Décidément, j'avais
encore fort à faire pour devenir un homme. En ouvrant la première lettre de
Marthe, je me demandai comment elle exécuterait ce tour de force : écrire une
lettre d'amour. J'oubliais qu'aucun genre épistolaire n'est moins difficile : il
n'y est besoin que d'amour. Je trouvai les lettres de Marthe admirables, et
dignes des plus belles que j'avais lues. Pourtant, Marthe m'y disait des choses
bien ordinaires, et son supplice de vivre loin de moi.
Il m'étonnait que ma
jalousie ne fût pas plus mordante. Je commençais à considérer Jacques comme « le
mari ». Peu à peu, j'oubliais sa jeunesse, je voyais en lui un barbon.
Je n'écrivais pas à
Marthe ; il y avait tout de même trop de risques. Au fond, je me trouvais plutôt
heureux d'être tenu à ne pas lui écrire, éprouvant, comme devant toute
nouveauté, la crainte vague de n'être pas capable, et que mes lettres la
choquassent ou lui parussent naïves.
Ma négligence fit qu'au
bout de deux jours, ayant laissé traîner sur ma table de travail une lettre de
Marthe, elle disparut ; le lendemain, elle reparut sur la table. La découverte
de cette lettre dérangeait mes plans : j'avais profité de la permission de
Jacques, de mes longues heures de présence, pour faire croire chez moi que je me
détachais de Marthe. Car, si je m'étais d'abord montré fanfaron pour que mes
parents apprissent que j'avais une maîtresse, je commençais à souhaiter qu'ils
eussent moins de preuves. Et voici que mon père apprenait la véritable cause de
ma sagesse.
Je profitai de ces
loisirs pour de nouveau me rendre à l'académie de dessin ; car, depuis
longtemps, je dessinais mes nus d'après Marthe. Je ne sais pas si mon père le
devinait ; du moins s'étonnait-il malicieusement, et d'une manière qui me
faisait rougir, de la monotonie des modèles. Je retournai donc à la
Grande-Chaumière, travaillai beaucoup, afin de réunir une provision d'études
pour le reste de l'année, provision que je renouvellerais à la prochaine visite
du mari.
Je revis aussi René,
renvoyé de Henri-IV. Il allait à Louis-le-Grand. Je l'y cherchais tous les
soirs, après la Grande-Chaumière. Nous nous fréquentions en cachette, car depuis
son renvoi de Henri-IV, et surtout depuis Marthe, ses parents, qui naguère me
considéraient comme un bon exemple, lui avaient défendu ma compagnie.
René, pour qui l'amour,
dans l'amour, semblait un bagage encombrant, me plaisantait sur ma passion pour
Marthe. Ne pouvant supporter ses pointes, je lui dis lâchement que je n'avais
pas de véritable amour. Son admiration pour moi, qui, ces derniers temps, avait
faibli, s'en accrut séance tenante.
Je commençais à
m'endormir sur l'amour de Marthe. Ce qui me tourmentait le plus, c'était le
jeûne infligé à mes sens. Mon énervement était celui d'un pianiste sans piano,
d'un fumeur sans cigarettes.
René, qui se moquait de
mon cœur, était pourtant épris d'une femme qu'il croyait aimer sans amour. Ce
gracieux animal, Espagnole blonde, se désarticulait si bien qu'il devait sortir
d'un cirque. René qui feignait la désinvolture était fort jaloux. Il me supplia,
mi-riant, mi-pâlissant, de lui rendre un service bizarre. Ce service, pour qui
connaît le collège, était l'idée type du collégien. Il désirait savoir si cette
femme le tromperait. Il s'agissait donc de lui faire des avances, pour se rendre
compte.
Ce service m'embarrassa.
Ma timidité reprenait le dessus. Mais pour rien au monde je n'aurais voulu
paraître timide et, du reste, la dame vint me tirer d'embarras. Elle me fit des
avances si promptes que la timidité, qui empêche certaines choses et oblige à
d'autres, m'empêcha de respecter René et Marthe. Du moins espérais-je y trouver
du plaisir, mais j'étais comme le fumeur habitué à une seule marque. Il ne me
resta donc que le remords d'avoir trompé René, à qui je jurai que sa maîtresse
repoussait toute avance.
Vis-à-vis de Marthe, je
n'éprouvais aucun remords. Je m'y forçais. J'avais beau me dire que je ne lui
pardonnerais jamais si elle me trompait, je n'y pus rien. « Ce n'est pas
pareil », me donnai-je comme excuse avec la remarquable platitude que l'égoïsme
apporte dans ses réponses. De même, j'admettais fort bien de ne pas écrire à
Marthe, mais, si elle ne m'avait pas écrit, j'y eusse vu qu'elle ne m'aimait
pas. Pourtant, cette légère infidélité renforça mon amour.
Jacques ne comprenait
rien à l'attitude de sa femme. Marthe, plutôt bavarde, ne lui adressait pas la
parole. S'il lui demandait : « Qu'as-tu ? » elle répondait : « Rien. »
Mme Grangier eut
différentes scènes avec le pauvre Jacques. Elle l'accusait de maladresse envers
sa fille, se repentait de la lui avoir donnée. Elle attribuait à cette
maladresse de Jacques le brusque changement survenu dans le caractère de sa
fille. Elle voulut la reprendre chez elle. Jacques s'inclina. Quelques jours
après son arrivée, il accompagna Marthe chez sa mère, qui, flattant ses moindres
caprices, encourageait sans se rendre compte son amour pour moi. Marthe était
née dans cette demeure. Chaque chose, disait-elle à Jacques, lui rappelait le
temps heureux où elle s'appartenait. Elle devait dormir dans sa chambre de jeune
fille. Jacques voulut que tout au moins on y dressât un lit pour lui. Il
provoqua une crise de nerfs. Marthe refusait de souiller cette chambre
virginale.
M. Grangier trouvait ces
pudeurs absurdes. Mme Grangier en profita pour dire à son mari et à son gendre
qu'ils ne comprenaient rien à la délicatesse féminine. Elle se sentait flattée
que l'âme de sa fille appartînt si peu à Jacques. Car tout ce que Marthe ôtait à
son mari, Mme Grangier se l'attribuait, trouvant ses scrupules sublimes.
Sublimes, ils l'étaient, mais pour moi.
Les jours où Marthe se
prétendait le plus malade, elle exigeait de sortir. Jacques savait bien que ce
n'était pas pour le plaisir de l'accompagner. Marthe, ne pouvant confier à
personne les lettres à mon adresse, les mettait elle-même à la poste.
Je me félicitai encore
plus de mon silence, car, si j'avais pu lui écrire, en réponse au récit des
tortures qu'elle infligeait, je fusse intervenu en faveur de la victime. À
certains moments, je m'épouvantais du mal dont j'étais l'auteur ; à d'autres, je
me disais que Marthe ne punirait jamais assez Jacques du crime de me l'avoir
prise vierge. Mais comme rien ne nous rend moins « sentimental » que la passion,
j'étais, somme toute, ravi de ne pouvoir écrire et qu'ainsi Marthe continuât de
désespérer Jacques.
Il repartit sans courage.
Tous mirent cette crise
sur le compte de la solitude énervante dans laquelle vivait Marthe. Car ses
parents et son mari étaient les seuls à ignorer notre liaison, les propriétaires
n'osant rien apprendre à Jacques par respect pour l'uniforme. Mme Grangier se
félicitait déjà de retrouver sa fille, et qu'elle vécût comme avant son mariage.
Aussi les Grangier n'en revinrent-ils pas lorsque Marthe, le lendemain du départ
de Jacques, annonça qu'elle retournait à J...
Je l'y revis le jour
même. D'abord, je la grondai mollement d'avoir été si méchante. Mais quand je
lus la première lettre de Jacques, je fus pris de panique. Il disait combien,
s'il n'avait plus l'amour de Marthe, il lui serait facile de se faire tuer.
Je ne démêlai pas le
« chantage ». Je me vis responsable d'une mort, oubliant que je l'avais
souhaitée. Je devins encore plus incompréhensible et plus injuste. De quelque
côté que nous nous tournions s'ouvrait une blessure. Marthe avait beau me
répéter qu'il était moins inhumain de ne plus flatter l'espoir de Jacques, c'est
moi qui l'obligeais de répondre avec douceur. C'est moi qui dictais à sa femme
les seules lettres tendres qu'il en ait jamais reçues. Elle les écrivait en se
cabrant, en pleurant, mais je la menaçais de ne jamais revenir, si elle
n'obéissait pas. Que Jacques me dût ses seules joies atténuait mes remords.
Je vis combien son désir
de suicide était superficiel, à l'espoir qui débordait de ses lettres, en
réponse aux nôtres.
J'admirais mon attitude,
vis-à-vis du pauvre Jacques, alors que j'agissais par égoïsme et par crainte
d'avoir un crime sur la conscience.
Une période heureuse
succéda au drame. Hélas ! un sentiment de provisoire subsistait. Il tenait à mon
âge et à ma nature veule. Je n'avais de volonté pour rien, ni pour fuir Marthe
qui peut-être m'oublierait, et retournerait au devoir, ni pour pousser Jacques
dans la mort. Notre union était donc à la merci de la paix, du retour définitif
des troupes. Qu'il chasse sa femme, elle me resterait. Qu'il la garde, je me
sentais incapable de la lui reprendre de force. Notre bonheur était un château
de sable. Mais ici la marée n'étant pas à heure fixe, j'espérais qu'elle
monterait le plus tard possible.
Maintenant, c'est
Jacques, charmé, qui défendait Marthe contre sa mère, mécontente du retour à
J... Ce retour, l'aigreur aidant, avait du reste éveillé chez Mme Grangier
quelques soupçons. Autre chose lui paraissait suspect : Marthe refusait d'avoir
des domestiques, au grand scandale de sa famille, et, encore plus, de sa
belle-famille. Mais que pouvaient parents et beaux-parents contre Jacques devenu
notre allié, grâce aux raisons que je lui donnais par l'intermédiaire de Marthe.
C'est alors que J...
ouvrit le feu sur elle.
Les propriétaires
affectaient de ne plus lui parler. Personne ne la saluait. Seuls les
fournisseurs étaient professionnellement tenus à moins de morgue. Aussi, Marthe,
sentant quelquefois le besoin d'échanger des paroles, s'attardait dans les
boutiques. Lorsque j'étais chez elle, si elle s'absentait pour acheter du lait
et des gâteaux, et qu'au bout de cinq minutes elle ne fût pas de retour,
l'imaginant sous un tramway, je courais à toutes jambes jusque chez la crémière
ou le pâtissier. Je l'y trouvais causant avec eux. Fou de m'être laissé prendre
à mes angoisses nerveuses, aussitôt dehors, je m'emportais. Je l'accusais
d'avoir des goûts vulgaires, de trouver un charme à la conversation des
fournisseurs. Ceux-ci, dont j'interrompais les propos, me détestaient.
L'étiquette des cours est
assez simple, comme tout ce qui est noble. Mais rien n'égale en énigmes le
protocole des petites gens. Leur folie des préséances se fonde, d'abord, sur
l'âge. Rien ne les choquerait plus que la révérence d'une vieille duchesse à
quelque jeune prince. On devine la haine du pâtissier, de la crémière, à voir un
gamin interrompre leurs rapports familiers avec Marthe. Ils lui eussent à elle
trouvé mille excuses, à cause de ces conversations.
Les propriétaires avaient
un fils de vingt-deux ans. Il vint en permission. Marthe l'invita à prendre le
thé.
Le soir, nous entendîmes
des éclats de voix : on lui défendait de revoir la locataire. Habitué à ce que
mon père ne mît son veto à aucun de mes actes, rien ne m'étonna plus que
l'obéissance du dadais.
Le lendemain, comme nous
traversions le jardin, il bêchait. Sans doute était-ce un pensum. Un peu gêné,
malgré tout, il détourna la tête pour ne pas avoir à dire bonjour.
Ces escarmouches
peinaient Marthe ; assez intelligente et assez amoureuse pour se rendre compte
que le bonheur ne réside pas dans la considération des voisins, elle était comme
ces poètes qui savent que la vraie poésie est chose « maudite », mais qui,
malgré leur certitude, souffrent parfois de ne pas obtenir les suffrages qu'ils
méprisent.
Les conseillers
municipaux jouent toujours un rôle dans mes aventures. M. Marin qui habitait en
dessous de chez Marthe, vieillard à barbe grise et de stature noble, était un
ancien conseiller municipal de J... Retiré dès avant la guerre, il aimait servir
la patrie, lorsque l'occasion se présentait à portée de sa main. Se contentant
de désapprouver la politique communale, il vivait avec sa femme, ne recevant et
ne rendant de visites qu'aux approches de la nouvelle année.
Depuis quelques jours, un
remue-ménage se faisait au-dessous, d'autant plus distinct que nous entendions,
de notre chambre, les moindres bruits du rez-de-chaussée. Des traiteurs vinrent.
La bonne, aidée par celle du propriétaire, astiquait l'argenterie dans le
jardin, ôtait le vert-de-gris des suspensions de cuivre. Nous sûmes par la
crémière qu'un raout surprise se préparait chez les Marin, sous un mystérieux
prétexte. Mme Marin était allée inviter le maire et le supplier de lui accorder
huit litres de lait. Autoriserait-il aussi la marchande à faire de la crème ?
Les permis accordés, le
jour venu (un vendredi), une quinzaine de notables parurent à l'heure dite avec
leurs femmes, chacune fondatrice d'une société d'allaitement maternel ou de
secours aux blessés, dont elle était présidente, et, les autres, sociétaires. La
maîtresse de cette maison, pour faire « genre », recevait devant la porte. Elle
avait profité de l'attraction mystérieuse pour transformer son raout en
pique-nique. Toutes ces dames prêchaient l'économie et inventaient des recettes.
Aussi, leurs douceurs étaient-elles des gâteaux sans farine, des crèmes au
lichen, etc. Chaque nouvelle arrivante disait à Mme Marin : « Oh ! ça ne paye
pas de mine, mais je crois que ce sera bon tout de même. »
M. Marin, lui, profitait
de ce raout pour préparer sa « rentrée politique ».
Or, la surprise, c'était
Marthe et moi. La charitable indiscrétion d'un de mes camarades de chemin de
fer, le fils d'un des notables, me l'apprit. Jugez de ma stupeur quand je sus
que la distraction des Marin était de se tenir sous notre chambre vers la fin de
l'après-midi et de surprendre nos caresses.
Sans doute y avaient-ils
pris goût et voulaient-ils publier leurs plaisirs. Bien entendu, les Marin, gens
respectables, mettaient ce dévergondage sur le compte de la morale. Ils
voulaient faire partager leur révolte par tout ce que la commune comptait de
gens comme il faut.
Les invités étaient en
place. Mme Marin me savait chez Marthe et avait dressé la table sous sa chambre.
Elle piaffait. Elle eût voulu la canne du régisseur pour annoncer le spectacle.
Grâce à l'indiscrétion du jeune homme, qui trahissait pour mystifier sa famille
et, par solidarité d'âge, nous gardâmes le silence. Je n'avais pas osé dire à
Marthe le motif du pique-nique. Je pensais au visage décomposé de Mme Marin, les
yeux sur les aiguilles de l'horloge, et à l'impatience de ses hôtes. Enfin, vers
sept heures, les couples se retirèrent bredouilles, traitant tout bas les Marin
d'imposteurs et le pauvre M. Marin, âgé de soixante-dix ans, d'arriviste. Ce
futur conseiller vous promettait monts et merveilles, et n'attendait même pas
d'être élu pour manquer à ses promesses. En ce qui concernait Mme Marin, ces
dames virent dans le raout un moyen avantageux pour elle de se fournir du
dessert. Le maire, en personnage, avait paru juste quelques minutes ; ces
quelques minutes et les huit litres de lait firent chuchoter qu'il était du
dernier bien avec la fille des Marin, institutrice à l'école. Le mariage de Mlle
Marin avait jadis fait scandale, paraissant peu digne d'une institutrice, car
elle avait épousé un sergent de ville.
Je poussai la malice
jusqu'à leur faire entendre ce qu'ils eussent souhaité faire entendre aux
autres. Marthe s'étonna de cette tardive ardeur. Ne pouvant plus y tenir, et au
risque de la chagriner, je lui dis quel était le but du raout. Nous en rîmes
ensemble aux larmes.
Mme Marin, peut-être
indulgente si j'eusse servi ses plans, ne nous pardonna pas son désastre. Il lui
donna de la haine. Mais elle ne pouvait l'assouvir, ne disposant plus de moyens,
et n'osant user de lettres anonymes.
Nous étions au mois de
mai. Je rencontrais moins Marthe chez elle et n'y couchais que si je pouvais
inventer chez moi un mensonge pour y rester le matin. Je l'inventais une ou deux
fois la semaine. La perpétuelle réussite de mon mensonge me surprenait. En
réalité, mon père ne me croyait pas. Avec une folle indulgence il fermait les
yeux, à la seule condition que ni mes frères ni les domestiques ne l'apprissent.
Il me suffisait donc de dire que je partais à cinq heures du matin, comme le
jour de ma promenade à la forêt de Sénart. Mais ma mère ne préparait plus de
panier.
Mon père supportait tout,
puis, sans transition, se cabrant, me reprochait ma paresse. Ces scènes se
déchaînaient et se calmaient vite, comme les vagues.
Rien n'absorbe plus que
l'amour. On n'est pas paresseux, parce que, étant amoureux, on paresse. L'amour
sent confusément que son seul dérivatif réel est le travail. Aussi le
considère-t-il comme un rival. Et il n'en supporte aucun. Mais l'amour est
paresse bienfaisante, comme la molle pluie qui féconde.
Si la jeunesse est
niaise, c'est faute d'avoir été paresseuse. Ce qui infirme nos systèmes
d'éducation, c'est qu'ils s'adressent aux médiocres, à cause du nombre. Pour un
esprit en marche, la paresse n'existe pas. Je n'ai jamais plus appris que dans
ces longues journées qui, pour un témoin, eussent semblé vides, et où
j'observais mon cœur novice comme un parvenu observe ses gestes à table.
Quand je ne couchais pas
chez Marthe, c'est-à-dire presque tous les jours, nous nous promenions après
dîner, le long de la Marne, jusqu'à onze heures. Je détachais le canot de mon
père. Marthe ramait ; moi, étendu, j'appuyais ma tête sur ses genoux. Je la
gênais. Soudain, un coup de rame me cognant, me rappelait que cette promenade ne
durerait pas toute la vie.
L'amour veut faire
partager sa béatitude. Ainsi, une maîtresse de nature assez froide devient
caressante, nous embrasse dans le cou, invente mille agaceries, si nous sommes
en train d'écrire une lettre. Je n'avais jamais tel désir d'embrasser Marthe que
lorsqu'un travail la distrayait de moi ; jamais tant envie de toucher à ses
cheveux, de la décoiffer, que quand elle se coiffait. Dans le canot, je me
précipitais sur elle, la jonchant de baisers, pour qu'elle lâchât ses rames, et
que le canot dérivât, prisonnier des herbes, des nénuphars blancs et jaunes.
Elle y reconnaissait les signes d'une passion incapable de se contenir, alors
que me poussait surtout la manie de déranger, si forte. Puis, nous amarrions le
canot derrière les hautes touffes. La crainte d'être visibles, ou de chavirer,
me rendait nos ébats mille fois plus voluptueux.
Aussi ne me plaignais-je
point de l'hostilité des propriétaires qui rendait ma présence chez Marthe très
difficile.
Ma prétendue idée fixe de
la posséder comme ne l'avait pu posséder Jacques, d'embrasser un coin de sa peau
après lui avoir fait jurer que jamais d'autres lèvres que les miennes ne s'y
étaient mises, n'était que du libertinage. Me l'avouais-je ? Tout amour comporte
sa jeunesse, son âge mûr, sa vieillesse. Étais-je à ce dernier stade où déjà
l'amour ne me satisfaisait plus sans certaines recherches. Car si ma volupté
s'appuyait sur l'habitude, elle s'avivait de ces mille riens, de ces légères
corrections infligées à l'habitude. Ainsi, n'est-ce pas d'abord dans
l'augmentation des doses, qui vite deviendraient mortelles, qu'un intoxiqué
trouve l'extase, mais dans le rythme qu'il invente, soit en changeant ses
heures, soit en usant de supercheries pour dérouter l'organisme.
J'aimais tant cette rive
gauche de la Marne, que je fréquentais l'autre, si différente, afin de pouvoir
contempler celle que j'aimais. La rive droite est moins molle, consacrée aux
maraîchers, aux cultivateurs, alors que la mienne l'est aux oisifs. Nous
attachions le canot à un arbre, allions nous étendre au milieu du blé. Le champ,
sous la brise du soir, frissonnait. Notre égoïsme, dans sa cachette, oubliait le
préjudice, sacrifiant le blé au confort de notre amour, comme nous y sacrifiions
Jacques.
Un parfum de provisoire
excitait mes sens. D'avoir goûté à des joies plus brutales, plus ressemblantes à
celles qu'on éprouve sans amour avec la première venue, affadissait les autres.
J'appréciais déjà le
sommeil chaste, libre, le bien-être de se sentir seul dans un lit aux draps
frais. J'alléguais des raisons de prudence pour ne plus passer de nuits chez
Marthe. Elle admirait ma force de caractère. Je redoutais aussi l'agacement que
donne une certaine voix angélique des femmes qui s'éveillent et qui, comédiennes
de race, semblent chaque matin sortir de l'au-delà.
Je me reprochais mes
critiques, mes feintes, passant des journées à me demander si j'aimais Marthe
plus ou moins que naguère. Mon amour sophistiquait tout. De même que je
traduisais faussement les phrases de Marthe, croyant leur donner un sens plus
profond, j'interprétais ses silences. Ai-je toujours eu tort ; un certain choc,
qui ne se peut décrire, nous prévenant que nous avons touché juste. Mes
jouissances, mes angoisses étaient plus fortes. Couché auprès d'elle, l'envie
qui me prenait, d'une seconde à l'autre, d'être couché seul, chez mes parents,
me faisait augurer l'insupportable d'une vie commune. D'autre part, je ne
pouvais imaginer de vivre sans Marthe. Je commençais à connaître le châtiment de
l'adultère.
J'en voulais à Marthe
d'avoir, avant notre amour, consenti à meubler la maison de Jacques à ma guise.
Ces meubles me devinrent odieux, que je n'avais pas choisis pour mon plaisir,
mais afin de déplaire à Jacques. Je m'en fatiguais, sans excuses. Je regrettais
de n'avoir pas laissé Marthe les choisir seule. Sans doute m'eussent-ils d'abord
déplu, mais quel charme, ensuite, de m'y habituer, par amour pour elle. J'étais
jaloux que le bénéfice de cette habitude revînt à Jacques.
Marthe me regardait avec
de grands yeux naïfs lorsque je lui disais amèrement : « J'espère que, quand
nous vivrons ensemble, nous ne garderons pas ces meubles. » Elle respectait tout
ce que je disais. Croyant que j'avais oublié que ces meubles venaient de moi,
elle n'osait me le rappeler. Elle se lamentait intérieurement de ma mauvaise
mémoire.
Dans les premiers jours
de juin, Marthe reçut une lettre de Jacques où, enfin, il ne l'entretenait pas
que de son amour. Il était malade. On l'évacuait à l'hôpital de Bourges. Je ne
me réjouissais pas de le savoir malade, mais qu'il eût quelque chose à dire me
soulageait. Passant par J..., le lendemain ou le surlendemain, il suppliait
Marthe qu'elle guettât son train sur le quai de la gare. Marthe me montra cette
lettre. Elle attendait un ordre.
L'amour lui donnait une
nature d'esclave. Aussi, en face d'une telle servitude préambulaire, avais-je du
mal à ordonner ou défendre. Selon moi, mon silence voulait dire que je
consentais. Pouvais-je l'empêcher d'apercevoir son mari pendant quelques
secondes ? Elle garda le même silence. Donc, par une espèce de convention
tacite, je n'allai pas chez elle le lendemain.
Le surlendemain matin, un
commissionnaire m'apporta chez mes parents un mot qu'il ne devait remettre qu'à
moi. Il était de Marthe. Elle m'attendait au bord de l'eau. Elle me suppliait de
venir, si j'avais encore de l'amour pour elle.
Je courus jusqu'au banc
sur lequel Marthe m'attendait. Son bonjour, si peu en rapport avec le style de
son billet, me glaça. Je crus son cœur changé.
Simplement, Marthe avait
pris mon silence de l'avant-veille pour un silence hostile. Elle n'avait pas
imaginé la moindre convention tacite. À des heures d'angoisse succédait le grief
de me voir en vie, puisque seule la mort eût dû m'empêcher de venir hier. Ma
stupeur ne pouvait se feindre. Je lui expliquai ma réserve, mon respect pour ses
devoirs envers Jacques malade. Elle me crut à demi. J'étais irrité. Je faillis,
lui dire : « Pour une fois que je ne mens pas... » Nous pleurâmes.
Mais ces confuses parties
d'échecs sont interminables, épuisantes, si l'un des deux n'y met bon ordre. En
somme, l'attitude de Marthe envers Jacques n'était pas flatteuse. Je
l'embrassai, la berçai. « Le silence, dis-je, ne nous réussit pas. » Nous nous
promîmes de ne rien nous celer de nos pensées secrètes, moi la plaignant un peu
de croire que c'est chose possible.
À J..., Jacques avait
cherché des yeux Marthe, puis le train passant devant leur maison, il avait vu
les volets ouverts. Sa lettre la suppliait de le rassurer. Il lui demandait de
venir à Bourges. « Il faut que tu partes », dis-je, de façon que cette simple
phrase ne sentît pas le reproche.
– J'irai, dit-elle, si tu
m'accompagnes. C'était pousser trop loin l'inconscience. Mais ce qu'exprimaient
d'amour ses paroles, ses actes les plus choquants, me conduisait vite de la
colère à la gratitude. Je me cabrai. Je me calmai. Je lui parlai doucement, ému
par sa naïveté. Je la traitais comme un enfant qui demande la lune. Je lui
représentai combien il était immoral qu'elle se fit accompagner par moi. Que ma
réponse ne fût pas orageuse, comme celle d'un amant outragé, sa portée s'en
accrut. Pour la première fois, elle m'entendait prononcer le mot de « morale ».
Ce mot vint à merveille, car, si peu méchante, elle devait bien connaître des
crises de doute, comme moi, sur la moralité de notre amour. Sans ce mot, elle
eût pu me croire amoral, étant fort bourgeoise, malgré sa révolte contre les
excellents préjugés bourgeois. Mais, au contraire, puisque, pour la première
fois, je la mettais en garde, c'était une preuve que jusqu'alors je considérais
que nous n'avions rien fait de mal.
Marthe regrettait cette
espèce de voyage de noces scabreux. Elle comprenait, maintenant, ce qu'il y
avait d'impossible.
– Du moins, dit-elle,
permets-moi de ne pas y aller.
Ce mot de « morale »
prononcé à la légère m'instituait son directeur de conscience. J'en usai comme
ces despotes qui se grisent d'un pouvoir nouveau. La puissance ne se montre que
si l'on en use avec injustice. Je répondis donc que je ne voyais aucun crime à
ce qu'elle n'allât pas à Bourges. Je lui trouvai des motifs qui la
persuadèrent : fatigue du voyage, proche convalescence de Jacques. Ces motifs
l'innocentaient, sinon aux yeux de Jacques, du moins vis-à-vis de sa
belle-famille. À force d'orienter Marthe dans un sens qui me convenait, je la
façonnais peu à peu à mon image. C'est de quoi je m'accusais, et de détruire
sciemment notre bonheur. Qu'elle me ressemblât, et que ce fût mon œuvre, me
ravissait et me fâchait. J'y voyais une raison de notre entente. J'y discernais
aussi la cause de désastres futurs. En effet, je lui avais peu à peu communiqué
mon incertitude, qui, le jour des décisions, l'empêcherait d'en prendre aucune.
Je la sentais comme moi les mains molles, espérant que la mer épargnerait le
château de sable, tandis que les autres enfants s'empressent de bâtir plus loin.
Il arrive que cette ressemblance morale déborde sur le physique. Regard,
démarche : plusieurs fois, des étrangers nous prirent pour frère et sœur. C'est
qu'il existe en nous des germes de ressemblance que développe l'amour. Un geste,
une inflexion de voix, tôt ou tard, trahissent les amants les plus prudents.
Il faut admettre que si
le cœur a ses raisons que la raison ne connaît pas, c'est que celle-ci est moins
raisonnable que notre cœur. Sans doute, sommes-nous tous des Narcisse, aimant et
détestant leur image, mais à qui toute autre est indifférente. C'est cet
instinct de ressemblance qui nous mène dans la vie, nous criant « halte ! »
devant un paysage, une femme, un poème. Nous pouvons en admirer d'autres, sans
ressentir ce choc. L'instinct de ressemblance est la seule ligne de conduite qui
ne soit pas artificielle. Mais dans la société, seuls les esprits grossiers
sembleront ne point pécher contre la morale, poursuivant toujours le même type.
Ainsi certains hommes s'acharnent sur les « blondes », ignorant que souvent les
ressemblances les plus profondes sont les plus secrètes.
Marthe, depuis quelques
jours, semblait distraite, sans tristesse. Distraite, avec tristesse, j'aurais
pu m'expliquer sa préoccupation par l'approche du quinze juillet, date à
laquelle il lui faudrait rejoindre la famille de Jacques, et Jacques en
convalescence, sur une plage de la Manche. À son tour, Marthe se taisait,
sursautant au bruit de ma voix. Elle supportait l'insupportable : visites de
famille, avanies, sous-entendus aigres de sa mère, bonhomme de son père, qui lui
supposait un amant, sans y croire.
Pourquoi supportait-elle
tout ? Était-ce la suite de mes leçons lui reprochant d'attacher trop
d'importance aux choses, de s'affecter des moindres ? Elle paraissait heureuse,
mais d'un bonheur singulier, dont elle ressentait de la gêne, et qui m'était
désagréable, puisque je ne le partageais pas. Moi qui trouvais enfantin que
Marthe découvrît dans mon mutisme une preuve d'indifférence, à mon tour, je
l'accusais de ne plus m'aimer, parce qu'elle se taisait.
Marthe n'osait pas
m'apprendre qu'elle était enceinte.
J'eusse voulu paraître
heureux de cette nouvelle. Mais d'abord elle me stupéfia. N'ayant jamais pensé
que je pouvais devenir responsable de quoi que ce fût, je l'étais du pire.
J'enrageais aussi de n'être pas assez homme pour trouver la chose simple. Marthe
n'avait parlé que contrainte. Elle tremblait que cet instant qui devait nous
rapprocher nous séparât. Je mimai si bien l'allégresse que ses craintes se
dissipèrent. Elle gardait les traces profondes de la morale bourgeoise, et cet
enfant signifiait pour elle que Dieu récompenserait notre amour, qu'il ne
punissait aucun crime.
Alors que Marthe trouvait
maintenant dans sa grossesse une raison pour que je ne la quittasse jamais,
cette grossesse me consterna. À notre âge, il me semblait impossible, injuste,
que nous eussions un enfant qui entraverait notre jeunesse. Pour la première
fois, je me rendais à des craintes d'ordre matériel : nous serions abandonnés de
nos familles.
Aimant déjà cet enfant,
c'est par amour que je le repoussais. Je ne me voulais pas responsable de son
existence dramatique. J'eusse été moi-même incapable de la vivre.
L'instinct est notre
guide ; un guide qui nous conduit à notre perte. Hier, Marthe redoutait que sa
grossesse nous éloignât l'un de l'autre. Aujourd'hui, qu'elle ne m'avait jamais
tant aimé, elle croyait que mon amour grandissait comme le sien. Moi, hier,
repoussant cet enfant, je commençai aujourd'hui à l'aimer et j'ôtais de l'amour
à Marthe, de même qu'au début de notre liaison mon cœur lui donnait ce qu'il
retirait aux autres.
Maintenant, posant ma
bouche sur le ventre de Marthe, ce n'était plus elle que j'embrassais, c'était
mon enfant. Hélas ! Marthe n'était plus ma maîtresse, mais une mère.
Je n'agissais plus jamais
comme si nous étions seuls. Il y avait toujours un témoin près de nous, à qui
nous devions rendre compte de nos actes. Je pardonnais mal ce brusque changement
dont je rendais Marthe seule responsable, et pourtant, je sentais que je lui
aurais moins encore pardonné si elle m'avait menti. À certaines secondes, je
croyais que Marthe mentait pour faire durer un peu plus notre amour, mais que
son fils n'était pas le mien.
Comme un malade qui
recherche le calme, je ne savais de quel côté me tourner. Je sentais ne plus
aimer la même Marthe et que mon fils ne serait heureux qu'à la condition de se
croire celui de Jacques. Certes, ce subterfuge me consternait. Il faudrait
renoncer à Marthe. D'autre part, j'avais beau me trouver un homme, le fait
actuel était trop grave pour que je me rengorgeasse jusqu'à croire possible une
aussi folle (je pensais : une aussi sage) existence.
Car, enfin, Jacques
reviendrait. Après cette période extraordinaire, il retrouverait, comme tant
d'autres soldats trompés à cause des circonstances exceptionnelles, une épouse
triste, docile, dont rien ne décèlerait l'inconduite. Mais cet enfant ne pouvait
s'expliquer pour son mari que si elle supportait son contact aux vacances. Ma
lâcheté l'en supplia.
De toutes nos scènes,
celle-ci ne fut ni la moins étrange ni la moins pénible. Je m'étonnai du reste
de rencontrer si peu de lutte. J'en eus l'explication plus tard. Marthe n'osait
m'avouer une victoire de Jacques à sa dernière permission et comptait, feignant
de m'obéir, se refuser au contraire à lui, à Granville, sous prétexte des
malaises de son état. Tout cet échafaudage se compliquait de dates dont la
fausse coïncidence, lors de l'accouchement, ne laisserait de doutes à personne.
« Bah ! me disais-je, nous avons du temps devant nous. Les parents de Marthe
redouteront le scandale. Ils l'emmèneront à la campagne et retarderont la
nouvelle. »
La date du départ de
Marthe approchait. Je ne pouvais que bénéficier de cette absence. Ce serait un
essai. J'espérais me guérir de Marthe. Si je n'y parvenais pas, si mon amour
était trop vert pour se détacher de lui-même, je savais bien que je retrouverais
Marthe aussi fidèle.
Elle partit le douze
juillet, à sept heures du matin. Je restai à J... la nuit précédente. En y
allant, je me promettais de ne pas fermer l'oeil de la nuit. Je ferais une telle
provision de caresses, que je n'aurais plus besoin de Marthe pour le reste de
mes jours.
Un quart d'heure après
m'être couché, je m'endormis.
En général, la présence
de Marthe troublait mon sommeil. Pour la première fois, à côté d'elle, je dormis
aussi bien que si j'eusse été seul.
À mon réveil, elle était
déjà debout. Elle n'avait pas osé me réveiller. Il ne me restait plus qu'une
demi-heure avant le train. J'enrageais d'avoir laissé perdre par le sommeil les
dernières heures que nous avions à passer ensemble. Elle pleurait aussi de
partir. Pourtant, j'eusse voulu employer les dernières minutes à autre chose
qu'à boire nos larmes.
Marthe me laissait sa
clef, me demandant de venir, de penser à nous, et de lui écrire sur sa table.
Je m'étais juré de ne pas
l'accompagner jusqu'à Paris. Mais, je ne pouvais vaincre mon désir de ses lèvres
et, comme je souhaitais lâchement l'aimer moins, je mettais ce désir sur le
compte du départ, de cette « dernière fois » si fausse, puisque je sentais bien
qu'il n'y aurait de dernière fois sans qu'elle le voulût.
À la gare Montparnasse,
où elle devait rejoindre ses beaux-parents, je l'embrassai sans retenue. Je
cherchais encore mon excuse dans le fait que, sa belle-famille surgissant, il se
produirait un drame décisif.
Revenu à F..., accoutumé
à n'y vivre qu'en attendant de me rendre chez Marthe, je tâchai de me distraire.
Je bêchai le jardin, j'essayai de lire, je jouai à cache-cache avec mes sœurs,
ce qui ne m'était pas arrivé depuis cinq ans. Le soir, pour ne pas éveiller de
soupçons, il fallut que j'allasse me promener. D'habitude, jusqu'à la Marne, la
route m'était légère. Ce soir-là, je me traînai, les cailloux me tordant le pied
et précipitant mes battements de cœur. Étendu dans la barque, je souhaitai la
mort, pour la première fois. Mais aussi incapable de mourir que de vivre, je
comptais sur un assassin charitable. Je regrettais qu'on ne pût mourir d'ennui,
ni de peine. Peu à peu, ma tête se vidait, avec un bruit de baignoire. Une
dernière succion, plus longue, la tête est vide. Je m'endormis.
Le froid d'une aube de
juillet me réveilla. Je rentrai, transi, chez nous. La maison était grande
ouverte. Dans l'antichambre mon père me reçut avec dureté. Ma mère avait été un
peu malade : on avait envoyé la femme de chambre me réveiller pour que j'allasse
chercher le docteur. Mon absence était donc officielle.
Je supportai la scène en
admirant la délicatesse instinctive du bon juge qui, entre mille actions
d'aspect blâmable, choisit la seule innocente pour permettre au criminel de se
justifier. Je ne me justifiai d'ailleurs pas, c'était trop difficile. Je laissai
croire à mon père que je rentrai de J... et, lorsqu'il m'interdit de sortir
après le dîner, je le remerciai à part moi d'être encore mon complice et de me
fournir une excuse pour ne plus traîner seul dehors.
J'attendais le facteur.
C'était ma vie. J'étais incapable du moindre effort pour oublier.
Marthe m'avait donné un
coupe-papier, exigeant que je ne m'en servisse que pour ouvrir ses lettres.
Pouvais-je m'en servir ? J'avais trop de hâte. Je déchirais les enveloppes.
Chaque fois, honteux, je me promettais de garder la lettre un quart d'heure,
intacte. J'espérais, par cette méthode, pouvoir à la longue reprendre de
l'empire sur moi-même, garder les lettres fermées dans ma poche. Je remettais
toujours ce régime au lendemain.
Un jour, impatienté par
ma faiblesse, et dans un mouvement de rage, je déchirai une lettre sans la lire.
Dès que les morceaux de papier eurent jonché le jardin, je me précipitai, à
quatre pattes. La lettre contenait une photographie de Marthe. Moi si
superstitieux et qui interprétais les faits les plus minces dans un sens
tragique, j'avais déchiré ce visage. J'y vis un avertissement du ciel. Mes
transes ne se calmèrent qu'après avoir passé quatre heures à recoller la lettre
et le portrait. Jamais je n'avais fourni un tel effort. La crainte qu'il arrivât
malheur à Marthe me soutint pendant ce travail absurde qui me brouillait les
yeux et les nerfs.
Un spécialiste avait
recommandé les bains de mer à Marthe. Tout en m'accusant de méchanceté, je les
lui défendis, ne voulant pas que d'autres que moi pussent voir son corps.
Du reste, puisque de
toute manière Marthe devait passer un mois à Granville, je me félicitais de la
présence de Jacques. Je me rappelais sa photographie en blanc que Marthe m'avait
montrée le jour des meubles. Rien ne me faisait plus peur que les jeunes hommes,
sur la plage. D'avance, je les jugeais plus beaux, plus forts, plus élégants que
moi.
Son mari la protégerait
contre eux.
À certaines minutes de
tendresse, comme un ivrogne qui embrasse tout le monde, je rêvassais d'écrire à
Jacques, de lui avouer que j'étais l'amant de Marthe, et, m'autorisant de ce
titre, de la lui recommander. Parfois, j'enviais Marthe, adorée par Jacques et
par moi. Ne devions-nous pas chercher ensemble à faire son bonheur ? Dans ces
crises, je me sentais amant complaisant. J'eusse voulu connaître Jacques, lui
expliquer les choses, et pourquoi nous ne devions pas être jaloux l'un de
l'autre. Puis, tout à coup, la haine redressait cette pente douce.
Dans chaque lettre,
Marthe me demandait d'aller chez elle. Son insistance me rappelait celle d'une
de mes tantes fort dévote, me reprochant de ne jamais aller sur la tombe de ma
grand-mère. Je n'ai pas l'instinct du pèlerinage. Ces devoirs ennuyeux
localisent la mort, l'amour.
Ne peut-on penser à une
morte, ou à sa maîtresse absente, ailleurs qu'en un cimetière, ou dans certaine
chambre. Je n'essayais pas de l'expliquer à Marthe et lui racontais que je me
rendais chez elle ; de même, à ma tante, que j'étais allé au cimetière.
Pourtant, je devais aller chez Marthe ; mais dans de singulières circonstances.
Je rencontrai un jour sur
le réseau cette jeune fille suédoise à laquelle ses correspondants défendaient
de voir Marthe. Mon isolement me fit prendre goût aux enfantillages de cette
petite personne. Je lui proposai de venir goûter à J... en cachette, le
lendemain. Je lui cachai l'absence de Marthe, pour qu'elle ne s'effarouchât pas,
et ajoutai même combien elle serait heureuse de la revoir. J'affirme que je ne
savais au juste ce que je comptais faire. J'agissais comme ces enfants qui,
liant connaissance, cherchent à s'étonner entre eux. Je ne résistais pas à voir
surprise ou colère sur la figure d'ange de Svéa, quand je serais tenu de lui
apprendre l'absence de Marthe.
Oui, c'était sans doute
ce plaisir puéril d'étonner, parce que je ne trouvais rien à lui dire de
surprenant, tandis qu'elle bénéficiait d'une sorte d'exotisme et me surprenait à
chaque phrase. Rien de plus délicieux que cette soudaine intimité entre
personnes qui se comprennent mal. Elle portait au cou une petite croix d'or,
émaillée de bleu, qui pendait sur une robe assez laide que je réinventais à mon
goût. Une véritable poupée vivante. Je sentais croître mon désir de renouveler
ce tête-à-tête ailleurs qu'en un wagon.
Ce qui gâtait un peu son
air de couventine, c'était l'allure d'une élève de l'école Pigier, où d'ailleurs
elle étudiait une heure par jour, sans grand profit, le français et la machine à
écrire. Elle me montra ses devoirs dactylographiés. Chaque lettre était une
faute, corrigée en marge par le professeur. Elle sortit d'un sac à main affreux,
évidemment son couvre, un étui à cigarettes orné d'une couronne comtale. Elle
m'offrit une cigarette. Elle ne fumait pas, mais portait toujours cet étui,
parce que ses amies fumaient. Elle me parlait de coutumes suédoises que je
feignais de connaître : nuit de la Saint-Jean, confitures de myrtilles. Ensuite,
elle tira de son sac une photographie de sa sœur jumelle, envoyée de Suède la
veille : à cheval, toute nue, avec sur la tête un chapeau haut de forme de leur
grand-père. Je devins écarlate. Sa sœur lui ressemblait tellement que je la
soupçonnais de rire de moi, et de montrer sa propre image. Je me mordais les
lèvres, pour calmer leur envie d'embrasser cette espiègle naïve. Je dus avoir
une expression bien bestiale, car je la vis peureuse, cherchant des yeux le
signal d'alarme.
Le lendemain, elle arriva
chez Marthe à quatre heures. Je lui dis que Marthe était à Paris mais rentrerait
vite. J'ajoutai : « Elle m'a défendu de vous laisser partir avant son retour. »
Je comptais ne lui avouer mon stratagème que trop tard.
Heureusement, elle était
gourmande. Ma gourmandise à moi prenait une forme inédite. Je n'avais aucune
faim pour la tarte, la glace à la framboise, mais souhaitais être tarte et glace
dont elle approchât la bouche. Je faisais avec la mienne des grimaces
involontaires.
Ce n'est pas par vice que
je convoitais Svéa, mais par gourmandise. Ses joues m'eussent suffi, à défaut de
ses lèvres.
Je parlais en prononçant
chaque syllabe pour qu'elle comprît bien. Excité par cette amusante dînette, je
m'énervais, moi toujours silencieux, de ne pouvoir parler vite. J'éprouvais un
besoin de bavardage, de confidences enfantines. J'approchais mon oreille de sa
bouche. Je buvais ses petites paroles.
Je l'avais contrainte à
prendre une liqueur. Après, j'eus pitié d'elle comme d'un oiseau qu'on grise.
J'espérais que sa
griserie servirait mes desseins, car peu m'importait qu'elle me donnât ses
lèvres de bon cœur ou non. Je pensai à l'inconvenance de cette scène chez
Marthe, mais, me répétai-je, en somme, je ne retire rien à notre amour. Je
désirais Svéa comme un fruit, ce dont une maîtresse ne peut être jalouse.
Je tenais sa main dans
mes mains qui m'apparurent pataudes. J'aurais voulu la déshabiller, la bercer.
Elle s'étendit sur le divan. Je me levai, me penchai à l'endroit où commençaient
ses cheveux, duvet encore. Je ne concluais pas de son silence que mes baisers
lui fissent plaisir ; mais, incapable de s'indigner, elle ne trouvait aucune
façon polie de me repousser en français. Je mordillais ses joues, m'attendant à
ce qu'un jus sucré jaillisse, comme des pêches.
Enfin, j'embrassai sa
bouche. Elle subissait mes caresses, patiente victime, fermant cette bouche et
les yeux. Son seul geste de refus consistait à remuer faiblement la tête de
droite à gauche, et de gauche à droite. Je ne me méprenais pas, mais ma bouche y
trouvait l'illusion d'une réponse. Je restais auprès d'elle comme je n'avais
jamais été auprès de Marthe. Cette résistance qui n'en était pas une flattait
mon audace et ma paresse. J'étais assez naïf pour croire qu'il en irait de même
ensuite et que je bénéficierais d'un viol facile.
Je n'avais jamais
déshabillé de femmes ; j'avais plutôt été déshabillé par elles. Aussi je m'y
pris maladroitement, commençant par ôter ses souliers et ses bas. Je baisais ses
pieds et ses jambes. Mais quand je voulus dégrafer son corsage, Svéa se débattit
comme un petit diable qui ne veut pas aller se coucher et qu'on dévêt de force.
Elle me rouait de coups de pied. J'attrapais ses pieds au vol, je les
emprisonnais, les baisais. Enfin, la satiété arriva, comme la gourmandise
s'arrête après trop de crème et de friandises. Il fallut bien que je lui
apprisse ma supercherie, et que Marthe était en voyage. Je lui fis promettre, si
elle rencontrait Marthe, de ne jamais lui raconter notre entrevue. Je ne lui
avouai pas que j'étais son amant, mais le lui laissai entendre. Le plaisir du
mystère lui fit répondre « à demain » quand, rassasié d'elle, je lui demandai
par politesse si nous nous reverrions un jour.
Je ne retournai pas chez
Marthe. Et peut-être Svéa ne vint-elle pas sonner à la porte close. Je sentais
combien blâmable pour la morale courante était ma conduite. Car sans doute
sont-ce les circonstances qui m'avaient fait paraître Svéa si précieuse.
Ailleurs que dans la chambre de Marthe, l'eussé-je désirée ?
Mais je n'avais pas de
remords. Et ce n'est pas en pensant à Marthe que je délaissai la petite
Suédoise, mais parce que j'avais tiré d'elle tout le sucre.
Quelques jours après, je
reçus une lettre de Marthe. Elle en contenait une de son propriétaire, lui
disant que sa maison n'était pas une maison de rendez-vous, quel usage je
faisais de la clef de son appartement, où j'avais emmené une femme. J'ai une
preuve de ta traîtrise, ajoutait Marthe. Elle ne me reverrait jamais. Sans doute
souffrirait-elle, mais elle préférait souffrir que d'être dupe.
Je savais ces menaces
anodines, et qu'il suffirait d'un mensonge, ou même au besoin de la vérité, pour
les anéantir. Mais il me vexait que, dans une lettre de rupture, Marthe ne me
parlât pas de suicide. Je l'accusai de froideur. Je trouvai sa lettre indigne
d'une explication. Car moi, dans une situation analogue, sans penser au suicide,
j'aurais cru, par convenance, en devoir menacer Marthe. Trace indélébile de
l'âge et du collège : je croyais certains mensonges commandés par le code
passionnel.
Une besogne neuve, dans
mon apprentissage de l'amour, se présentait : m'innocenter vis-à-vis de Marthe,
et l'accuser d'avoir moins de confiance en moi qu'en son propriétaire. Je lui
expliquai combien habile était cette manœuvre de la coterie Marin. En effet,
Svéa était venue la voir un jour où j'écrivais chez elle, et si j'avais ouvert
c'est parce que, ayant aperçu la jeune fille par la fenêtre, et sachant qu'on
l'éloignait de Marthe, je ne voulais pas lui laisser croire que Marthe lui
tenait rigueur de cette pénible séparation. Sans doute, venait-elle en cachette
et au prix de difficultés sans nombre.
Ainsi pouvais-je annoncer
à Marthe que le cœur de Svéa lui demeurait intact. Et je terminais en exprimant
le réconfort d'avoir pu parler de Marthe, chez elle, avec sa plus intime
compagne.
Cette alerte me fît
maudire l'amour qui nous force à rendre compte de nos actes, alors que j'eusse
tant aimé n'en jamais rendre compte, à moi pas plus qu'aux autres.
Il faut pourtant, me
disais-je, que l'amour offre de grands avantages puisque tous les hommes
remettent leur liberté entre ses mains. Je souhaitais d'être vite assez fort
pour me passer d'amour et, ainsi, n'avoir à sacrifier aucun de mes désirs.
J'ignorais que servitude pour servitude, il vaut encore mieux être asservi par
son cœur que l'esclave de ses sens.
Comme l'abeille butine et
enrichit la ruche de tous ses désirs qui le prennent dans la rue –, un amoureux
enrichit son amour. Il en fait bénéficier sa maîtresse. Je n'avais pas encore
découvert cette discipline qui donne aux natures infidèles, la fidélité. Qu'un
homme convoite une fille et reporte cette chaleur sur la femme qu'il aime, son
désir plus vif parce que insatisfait laissera croire à cette femme qu'elle n'a
jamais été mieux aimée. On la trompe, mais la morale, selon les gens, est sauve.
À de tels calculs, commence le libertinage. Qu'on ne condamne donc pas trop vite
certains hommes capables de tromper leur maîtresse au plus fort de leur amour ;
qu'on ne les accuse pas d'être frivoles. Ils répugnent à ce subterfuge et ne
songent même pas à confondre leur bonheur et leurs plaisirs.
Marthe attendait que je
me disculpasse. Elle me supplia de lui pardonner ses reproches. Je le fis, non
sans façons. Elle écrivit au propriétaire, le priant ironiquement d'admettre
qu'en son absence j'ouvrisse à une de ses amies.
Quand Marthe revint, aux
derniers jours d'août, elle n'habita pas J... mais la maison de ses parents, qui
prolongeaient leur villégiature. Ce nouveau décor où Marthe avait toujours vécu
me servit d'aphrodisiaque. La fatigue sensuelle, le désir secret du sommeil
solitaire, disparurent. Je ne passai aucune nuit chez mes parents. Je flambais,
je me hâtais, comme les gens qui doivent mourir jeunes et qui mettent les
bouchées doubles. Je voulais profiter de Marthe avant que l'abîmât sa maternité.
Cette chambre de jeune
fille, où elle avait refusé la présence de Jacques, était notre chambre.
Au-dessus de son lit étroit, j'aimais que mes yeux la rencontrassent en première
communiante. Je l'obligeais à regarder fixement une autre image d'elle, bébé,
pour que notre enfant lui ressemblât. Je rôdais, ravi, dans cette maison qui
l'avait vue naître et s'épanouir. Dans une chambre de débarras, je touchais son
berceau, dont je voulais qu'il servît encore, et je lui faisais sortir ses
brassières, ses petites culottes, reliques des Grangier.
Je ne regrettais pas
l'appartement de J..., où les meubles n'avaient pas le charme du plus laid
mobilier des familles. Ils ne pouvaient rien m'apprendre. Au contraire, ici, me
parlaient de Marthe tous ces meubles auxquels, petite, elle avait dû se cogner
la tête. Et puis, nous vivions seuls, sans conseiller municipal, sans
propriétaire. Nous ne nous gênions pas plus que des sauvages, nous promenant
presque nus dans le jardin, véritable île déserte. Nous nous couchions sur la
pelouse, nous goûtions sous une tonnelle d'aristoloche, de chèvrefeuille, de
vigne vierge. Bouche à bouche, nous nous disputions les prunes que je ramassais,
toutes blessées, tièdes de soleil. Mon père n'avait jamais pu obtenir que je
m'occupasse de mon jardin, comme mes frères, mais je soignais celui de Marthe.
Je ratissais, j'arrachais les mauvaises herbes. Au soir d'une journée chaude, je
ressentais le même orgueil d'homme, si enivrant, à étancher la soif de la terre,
des fleurs suppliantes, qu'à satisfaire le désir d'une femme. J'avais toujours
trouvé la bonté un peu niaise : je comprenais toute sa force. Les fleurs
s'épanouissant grâce à mes soins, les poules dormant à l'ombre après que je leur
avais jeté des graines : que de bonté ? – Que d'égoïsme ! Des fleurs mortes, des
poules maigres eussent mis de la tristesse dans notre île d'amour. Eau et
graines venant de moi s'adressaient plus à moi qu'aux fleurs et qu'aux poules.
Dans ce renouveau du
cœur, j'oubliais ou je méprisais mes récentes découvertes. Je prenais le
libertinage provoqué par le contact avec cette maison de famille pour la fin du
libertinage. Aussi, cette dernière semaine d'août et ce mois de septembre
furent-ils ma seule époque de vrai bonheur. Je ne trichais, ni ne me blessais,
ni ne blessais Marthe. Je ne voyais plus d'obstacles. J'envisageais à seize ans
un genre de vie qu'on souhaite à l'âge mûr. Nous vivrions, à la campagne ; nous
y resterions éternellement jeunes.
Étendu contre elle sur la
pelouse, caressant sa figure avec un brin d'herbe, j'expliquais lentement,
posément, à Marthe, quelle serait notre vie. Marthe, depuis son retour,
cherchait un appartement pour nous à Paris. Ses yeux se mouillèrent, quand je
lui déclarai que je désirais vivre à la campagne : « Je n'aurais jamais osé te
l'offrir, me dit-elle. Je croyais que tu t'ennuierais, seul avec moi, que tu
avais besoin de la ville. – Comme tu me connais mal », répondais-je. J'aurais
voulu habiter près de Mandres, où nous étions allés nous promener un jour, et où
on cultive les roses. Depuis, quand par hasard, ayant dîné à Paris avec Marthe,
nous reprenions le dernier train, j'avais respiré ces roses. Dans la cour de la
gare, les manœuvres déchargent d'immenses caisses qui embaument. J'avais, toute
mon enfance, entendu parler de ce mystérieux train des roses qui passe à une
heure où les enfants dorment.
Marthe disait : « Les
roses n'ont qu'une saison. Après, ne crains-tu pas de trouver Mandres laide ?
N'est-il pas sage de choisir un lieu moins beau, mais d'un charme plus égal ? »
Je me reconnaissais bien
là. L'envie de jouir pendant deux mois des roses me faisait oublier les dix
autres mois, et le fait de choisir Mandres m'apportait encore une preuve de la
nature éphémère de notre amour.
Souvent, ne dînant pas à
F... sous prétexte de promenades ou d'invitations, je restais avec Marthe.
Un après-midi, je trouvai
auprès d'elle un jeune homme en uniforme d'aviateur. C'était son cousin. Marthe,
que je ne tutoyais pas, se leva et vint m'embrasser dans le cou. Son cousin
sourit de ma gêne. « Devant Paul, rien à craindre, mon chéri, dit-elle. Je lui
ai tout raconté. » J'étais gêné, mais enchanté que Marthe eût avoué à son cousin
qu'elle m'aimait. Ce garçon, charmant et superficiel, et qui ne songeait qu'à ce
que son uniforme ne fût pas réglementaire, parut ravi de cet amour. Il y voyait
une bonne farce faite à Jacques qu'il méprisait pour n'être ni aviateur ni
habitué des bars.
Paul évoquait toutes les
parties d'enfance dont ce jardin avait été le théâtre. Je questionnais, avide de
cette conversation qui me montrait Marthe sous un jour inattendu. En même temps,
je ressentais de la tristesse. Car j'étais trop près de l'enfance pour en
oublier les jeux inconnus des parents, soit que les grandes personnes ne gardent
aucune mémoire de ces jeux, soit qu'elles les envisagent comme un mal
inévitable. J'étais jaloux du passé de Marthe.
Comme nous racontions à
Paul, en riant, la haine du propriétaire, et le raout des Marin, il nous
proposa, mis en verve, sa garçonnière de Paris.
Je remarquai que Marthe
n'osa pas lui avouer que nous avions projet de vivre ensemble. On sentait qu'il
encourageait notre amour, en tant que divertissement, mais qu'il hurlerait avec
les loups le jour d'un scandale.
Marthe se levait de table
et servait. Les domestiques avaient suivi Mme Grangier à la campagne, car,
toujours par prudence, Marthe prétendait n'aimer vivre que comme Robinson. Ses
parents, croyant leur fille romanesque, et que les romanesques sont pareils aux
fous qu'il ne faut pas contredire, la laissaient seule.
Nous restâmes longtemps à
table. Paul montait les meilleures bouteilles. Nous étions gais, d'une gaieté
que nous regretterions sans doute, car Paul agissait en confident d'un adultère
quelconque. Il raillait Jacques. En me taisant, je risquai de lui faire sentir
son manque de tact ; je préférai me joindre au jeu plutôt qu'humilier ce cousin
facile.
Lorsque nous regardâmes
l'heure, le dernier train pour Paris était passé. Marthe proposa un lit. Paul
accepta. Je regardai Marthe d'un tel oeil, qu'elle ajouta : « Bien entendu, mon
chéri, tu restes. » J'eus l'illusion d'être chez moi, époux de Marthe, et de
recevoir un cousin de ma femme, lorsque, sur le seuil de notre chambre, Paul
nous dit bonsoir, embrassant sa cousine sur les joues le plus naturellement du
monde.
À la fin de septembre, je
sentis bien que quitter cette maison c'était quitter le bonheur. Encore quelques
mois de grâce, et il nous faudrait choisir, vivre dans le mensonge ou dans la
vérité, pas plus à l'aise ici que là. Comme il importait que Marthe ne fût pas
abandonnée de ses parents, avant la naissance de notre enfant, j'osai enfin
m'enquérir si elle avait prévenu Mme Grangier de sa grossesse. Elle me dit que
oui, et qu'elle avait prévenu Jacques. J'eus donc une occasion de constater
qu'elle me mentait parfois, car, au mois de mai, après le séjour de Jacques,
elle m'avait juré qu'il ne l'avait pas approchée.
La nuit descendait de
plus en plus tôt ; et la fraîcheur des soirs empêchait nos promenades. Il nous
était difficile de nous voir à J... Pour qu'un scandale n'éclatât pas, il nous
fallait prendre des précautions de voleurs, guetter dans la rue l'absence des
Marin et du propriétaire.
La tristesse de ce mois
d'octobre, de ces soirées fraîches, mais pas assez froides pour permettre du
feu, nous conseillait le lit dès cinq heures. Chez mes parents, se coucher le
jour signifiait : être malade, ce lit de cinq heures me charmait. Je n'imaginais
pas que d'autres y fussent. J'étais seul avec Marthe, couché, arrêté, au milieu
d'un monde actif. Marthe nue, j'osais à peine la regarder. Suis-je donc
monstrueux ? Je ressentais des remords du plus noble emploi de l'homme. D'avoir
abîmé la grâce de Marthe, de voir son ventre saillir, je me considérais comme un
vandale. Au début de notre amour, quand je la mordais, ne me disait-elle pas :
« Marque-moi » ? Ne l'avais-je pas marquée de la pire façon ?
Maintenant Marthe ne
m'était pas seulement la plus aimée, ce qui ne veut pas dire la mieux aimée des
maîtresses, mais elle me tenait lieu de tout. Je ne pensais même pas à mes
amis ; je les redoutais, au contraire, sachant qu'ils croient nous rendre
service en nous détournant de notre route. Heureusement, ils jugent nos
maîtresses insupportables et indignes de nous. C'est notre seule sauvegarde.
Lorsqu'il n'en va plus ainsi, elles risquent de devenir les leurs.
Mon père commençait à
s'effrayer. Mais ayant toujours pris ma défense contre sa sœur et ma mère, il ne
voulait pas avoir l'air de se rétracter, et c'est sans rien leur en dire qu'il
se ralliait à elles. Avec moi, il se déclarait prêt à tout pour me séparer de
Marthe. Il préviendrait ses parents, son mari... Le lendemain, il me laissait
libre.
Je devinais ses
faiblesses. J'en profitais. J'osais répondre. Je l'accablais dans le même sens
que ma mère et ma tante, lui reprochant de mettre trop tard en œuvre son
autorité. N'avait-il pas voulu que je connusse Marthe ? Il s'accablait à son
tour. Une atmosphère tragique circulait dans la maison. Quel exemple pour mes
deux frères ! Mon père prévoyait déjà ne rien pouvoir leur répondre un jour,
lorsqu'ils justifieraient leur indiscipline par la mienne.
Jusqu'alors, il croyait à
une amourette, mais, de nouveau, ma mère surprit une correspondance. Elle lui
porta triomphalement ces pièces de son procès. Marthe parlait de notre avenir et
de notre enfant !
Ma mère me considérait
trop encore comme un bébé, pour me devoir raisonnablement un petit-fils ou une
petite-fille. Il lui apparaissait impossible d'être grand-mère à son âge. Au
fond, c'était pour elle la meilleure preuve que cet enfant n'était pas le mien.
L'honnêteté peut
rejoindre les sentiments les plus vifs. Ma mère, avec sa profonde honnêteté, ne
pouvait admettre qu'une femme trompât son mari. Cet acte lui représentait un tel
dévergondage qu'il ne pouvait s'agir d'amour. Que je fusse l'amant de Marthe
signifiait pour ma mère qu'elle en avait d'autres. Mon père savait combien faux
peut être un tel raisonnement, mais l'utilisait pour jeter un trouble dans mon
âme, et diminuer Marthe. Il me laissa entendre que j'étais le seul à ne pas
« savoir ». Je répliquai qu'on la calomniait de la sorte à cause de son amour
pour moi. Mon père, qui ne voulait pas que je bénéficiasse de ces bruits, me
certifia qu'ils précédaient notre liaison, et même son mariage.
Après avoir conservé à
notre maison une façade digne, il perdait toute retenue, et, quand je n'étais
pas rentré depuis plusieurs jours, envoyait la femme de chambre chez Marthe,
avec un mot à mon adresse, m'ordonnant de rentrer d'urgence ; sinon il
déclarerait ma fuite à la préfecture de police et poursuivrait Mme L. pour
détournement de mineur.
Marthe sauvegardait les
apparences, prenait un air surpris, disait à la femme de chambre qu'elle me
remettrait l'enveloppe à ma première visite. Je rentrais un peu plus tard,
maudissant mon âge. Il m'empêchait de m'appartenir. Mon père n'ouvrait pas la
bouche, ni ma mère. Je fouillais le code sans trouver les articles de loi
concernant les mineurs. Avec une remarquable inconscience, je ne croyais pas que
ma conduite me pût mener en maison de correction. Enfin, après avoir épuisé
vainement le code, j'en revins au grand Larousse, où je relus dix fois
l'article : « Mineur », sans découvrir rien qui nous concernât.
Le lendemain, mon père me
laissait libre encore.
Pour ceux qui
rechercheraient les mobiles de son étrange conduite, je les résume en trois
lignes : il me laissait agir à ma guise. Puis, il en avait honte. Il menaçait,
plus furieux contre lui que contre moi. Ensuite, la honte de s'être mis en
colère le poussait à lâcher les brides.
Mme Grangier, elle, avait
été mise en éveil, à son retour de la campagne, par les insidieuses questions
des voisins. Feignant de croire que j'étais un frère de Jacques, ils lui
apprenaient notre vie commune. Comme, d'autre part, Marthe ne pouvait se retenir
de prononcer mon nom à propos de rien, de rapporter quelque chose que j'avais
fait ou dit, sa mère ne resta pas longtemps dans le doute sur la personnalité du
frère de Jacques.
Elle pardonnait encore,
certaine que l'enfant, qu'elle croyait de Jacques, mettrait un terme à
l'aventure. Elle ne raconta rien à M. Grangier, par crainte d'un éclat. Mais
elle mettait cette discrétion sur le compte d'une grandeur d'âme dont il
importait d'avertir Marthe pour qu'elle lui en sût gré. Afin de prouver à sa
fille qu'elle savait tout, elle la harcelait sans cesse, parlait par
sous-entendus, et si maladroitement que M. Grangier, seul avec sa femme, la
priait de ménager leur pauvre petite, innocente, à qui ces continuelles
suppositions finiraient par tourner la tête. À quoi Mme Grangier répondait
quelquefois par un simple sourire, de façon à lui laisser entendre que leur
fille avait avoué.
Cette attitude, et son
attitude précédente, lors du premier séjour de Jacques, m'incitent à croire que
Mme Grangier, eût-elle désapprouvé complètement sa fille, pour l'unique
satisfaction de donner tort à son mari et à son gendre, lui aurait, devant eux,
donné raison. Au fond, Mme Grangier admirait Marthe de tromper son mari, ce
qu'elle-même n'avait jamais osé faire, soit par scrupules, soit par manque
d'occasion. Sa fille la vengeait d'avoir été, croyait-elle, incomprise.
Niaisement idéaliste, elle se bornait à lui en vouloir d'aimer un garçon aussi
jeune que moi, et moins apte que n'importe qui à comprendre la « délicatesse
féminine ».
Les Lacombe, que Marthe
visitait de moins en moins, ne pouvaient, habitant Paris, rien soupçonner.
Simplement, Marthe, leur apparaissant toujours plus bizarre, leur déplaisait de
plus en plus. Ils étaient inquiets de l'avenir. Ils se demandaient ce que serait
ce ménage dans quelques années. Toutes les mères, par principe, ne souhaitent
rien tant pour leurs fils que le mariage, mais désapprouvent la femme qu'ils
choisissent. La mère de Jacques le plaignait donc d'avoir une telle femme. Quant
à Mlle Lacombe, la principale raison de ses médisances venait de ce que Marthe
détenait, seule, le secret d'une idylle poussée assez loin, l'été où elle avait
connu Jacques au bord de la mer. Cette sœur prédisait le plus sombre avenir au
ménage, disant que Marthe tromperait Jacques, si par hasard ce n'était déjà
chose faite.
L'acharnement de son
épouse et de sa fille forçait parfois à sortir de table M. Lacombe, brave homme,
qui aimait Marthe. Alors, mère et fille échangeaient un regard significatif.
Celui de Mme Lacombe exprimait : « Tu vois, ma petite, comment ces sortes de
femmes savent ensorceler nos hommes. » Celui de Mlle Lacombe : « C'est parce que
je ne suis pas une Marthe que je ne trouve pas à me marier. » En réalité, la
malheureuse, sous prétexte qu'« autre temps autres mœurs » et que le mariage ne
se concluait plus à l'ancienne mode, faisait fuir les maris en ne se montrant
pas assez rebelle. Ses espoirs de mariage duraient ce que dure une saison
balnéaire. Les jeunes gens promettaient de venir, sitôt à Paris, demander la
main de Mlle Lacombe. Ils ne donnaient plus signe de vie. Le principal grief de
Mlle Lacombe, qui allait coiffer Sainte-Catherine, était peut-être que Marthe
eût trouvé si facilement un mari. Elle se consolait en se disant que seul un
nigaud comme son frère avait pu se laisser prendre.
Pourtant, quels que
fussent les soupçons des familles, personne ne pensait que l'enfant de Marthe
pût avoir un autre père que Jacques. J'en étais assez vexé. Il fut même des
jours où j'accusais Marthe d'être lâche, pour n'avoir pas encore dit la vérité.
Enclin à voir partout une faiblesse qui n'était qu'à moi, je pensais, puisque
Mme Grangier glissait sur le commencement du drame, qu'elle fermerait les yeux
jusqu'au bout.
L'orage approchait. Mon
père menaçait d'envoyer certaines lettres à Mme Grangier. Je souhaitais qu'il
exécutât ses menaces. Puis, je réfléchissais. Mme Grangier cacherait les lettres
à son mari. Du reste, l'un et l'autre avaient intérêt à ce qu'un orage n'éclatât
point. Et j'étouffais. J'appelais cet orage. Ces lettres, c'est à Jacques,
directement, qu'il fallait que mon père les communiquât.
Le jour de colère où il
me dit que c'était chose faite, je lui eusse sauté au cou. Enfin ! Enfin ! il me
rendait le service d'apprendre à Jacques ce qui importait qu'il sût. Je
plaignais mon père de croire mon amour si faible. Et puis, ces lettres
mettraient un terme à celles où Jacques s'attendrissait sur notre enfant. Ma
fièvre m'empêchait de comprendre ce que cet acte avait de fou, d'impossible. Je
commençai seulement à voir juste lorsque mon père, plus calme, le lendemain, me
rassura, croyait-il, m'avouant son mensonge. Il l'estimait inhumain. Certes.
Mais où se trouvent l'humain et l'inhumain ?
J'épuisais ma force
nerveuse en lâcheté, en audace, éreinté par les mille contradictions de mon âge
aux prises avec une aventure d'homme.
L'amour anesthésiait en
moi tout ce qui n'était pas Marthe. Je ne pensais pas que mon père pût souffrir.
Je jugeais de tout si faussement et si petitement que je finissais par croire la
guerre déclarée entre lui et moi. Aussi, n'était-ce plus seulement par amour
pour Marthe que je piétinais mes devoirs filiaux, mais parfois, oserai-je
l'avouer, par esprit de représailles !
Je n'accordais plus
beaucoup d'attention aux lettres que mon père faisait porter chez Marthe. C'est
elle qui me suppliait de rentrer plus souvent à la maison, de me montrer
raisonnable. Alors, je m'écriais : « Vas-tu, toi aussi, prendre parti contre
moi ? » Je serrais les dents, tapais du pied. Que je me misse dans un état
pareil, à la pensée que j'allais être éloigné d'elle pour quelques heures,
Marthe y voyait le signe de la passion. Cette certitude d'être aimée lui donnait
une fermeté que je ne lui avais jamais vue. Sûre que je penserais à elle, elle
insistait pour que je rentrasse.
Je m'aperçus vite d'où
venait son courage. Je commençai à changer de tactique. Je feignais de me rendre
à ses raisons. Alors, tout à coup, elle avait une autre figure. À me voir si
sage (ou si léger), la peur la prenait que je ne l'aimasse moins. À son tour,
elle me suppliait de rester, tant elle avait besoin d'être rassurée.
Pourtant, une fois, rien
ne réussit. Depuis déjà trois jours, je n'avais mis les pieds chez mes parents,
et j'affirmai à Marthe mon intention de passer encore une nuit avec elle. Elle
essaya tout pour me détourner de cette décision : caresses, menaces. Elle sut
même feindre à son tour. Elle finit par déclarer que, si je ne rentrais pas chez
mes parents, elle coucherait chez les siens.
Je répondis que mon père
ne lui tiendrait aucun compte de ce beau geste. – Eh bien ! elle n'irait pas
chez sa mère. Elle irait au bord de la Marne. Elle prendrait froid, puis
mourrait ; elle serait enfin délivrée de moi : « Aie au moins pitié de notre
enfant, disait Marthe. Ne compromets pas son existence à plaisir. » Elle
m'accusait de m'amuser de son amour, d'en vouloir connaître les limites. En face
d'une telle insistance, je lui répétais les propos de mon père : elle me
trompait avec n'importe qui ; je ne serais pas dupe. « Une seule raison, lui
dis-je, t'empêche de céder. Tu reçois ce soir un de tes amants. » Que répondre à
d'aussi folles injustices ? Elle se détourna. Je lui reprochai de ne point
bondir sous l'outrage. Enfin, je travaillais si bien qu'elle consentit à passer
la nuit avec moi. À condition que ce ne fût pas chez elle, Elle ne voulait pour
rien au monde que ses propriétaires pussent dire le lendemain au messager de mes
parents qu'elle était là.
Où dormir ?
Nous étions des enfants
debout sur une chaise, fiers de dépasser d'une tête les grandes personnes. Les
circonstances nous hissaient, mais nous restions incapables. Et si, du fait même
de notre inexpérience, certaines choses compliquées nous paraissaient toutes
simples, des choses très simples, par contre, devenaient des obstacles. Nous
n'avions jamais osé nous servir de la garçonnière de Paul. Je ne pensais pas
qu'il fût possible d'expliquer à la concierge, en lui glissant une pièce, que
nous viendrions quelquefois.
Il nous fallait donc
coucher à l'hôtel. Je n'y étais jamais allé. Je tremblais à la perspective d'en
franchir le seuil.
L'enfance cherche des
prétextes. Toujours appelée à se justifier devant les parents, il est fatal
qu'elle mente.
Vis-à-vis même d'un
garçon d'hôtel borgne, je pensais devoir me justifier. C'est pourquoi,
prétextant qu'il nous faudrait du linge et quelques objets de toilette, je
forçais Marthe à faire une valise. Nous demanderions deux chambres. On nous
croirait frère et sœur. Jamais je n'oserais demander une seule chambre, mon âge
(l'âge où l'on se fait expulser des casinos) m'exposant à des mortifications.
Le voyage, à onze heures
du soir, fut interminable. Il y avait deux personnes dans notre wagon une femme
reconduisait son mari, capitaine, à la gare de l'Est. Le wagon n'était ni
chauffé ni éclairé. Marthe appuyait sa tête contre la vitre humide. Elle
subissait le caprice d'un jeune garçon cruel. J'étais assez honteux, et je
souffrais, pensant combien Jacques, toujours si tendre avec elle, méritait mieux
que moi d'être aimé.
Je ne pus m'empêcher de
me justifier, à voix basse. Elle secoua la tête : « J'aime mieux,
murmura-t-elle, être malheureuse avec toi qu'heureuse avec lui. » Voilà de ces
mots d'amour qui ne veulent rien dire, et que l'on a honte de rapporter, mais
qui, prononcés par la bouche aimée, vous enivrent. Je crus même comprendre la
phrase de Marthe. Pourtant que signifiait-elle au juste ? Peut-on être heureux
avec quelqu'un qu'on n'aime pas ?
Et je me demandais, je me
demande encore, si l'amour vous donne le droit d'arracher une femme à une
destinée, peut-être médiocre, mais pleine de quiétude. « J'aime mieux être
malheureuse avec toi... » ; ces mots contenaient-ils un reproche inconscient ?
Sans doute, Marthe, parce qu'elle m'aimait, connut-elle avec moi des heures
dont, avec Jacques, elle n'avait pas idée, mais ces moments heureux me
donnaient-ils le droit d'être cruel ?
Nous descendîmes à la
Bastille. Le froid, que je supporte parce que je l'imagine la chose la plus
propre du monde, était, dans ce hall de la gare, plus sale que la chaleur dans
un port de mer, et sans la gaieté qui compense. Marthe se plaignait de crampes.
Elle s'accrochait à mon bras. Couple lamentable, oubliant sa beauté, sa
jeunesse, honteux de soi comme un couple de mendiants !
Je croyais la grossesse
de Marthe ridicule, et je marchais les yeux baissés. J'étais bien loin de
l'orgueil paternel.
Nous errions sous la
pluie glaciale, entre la Bastille et la gare de Lyon. À chaque hôtel, pour ne
pas entrer, j'inventais une mauvaise excuse. Je disais à Marthe que je cherchais
un hôtel convenable, un hôtel de voyageurs, rien que de voyageurs.
Place de la gare de Lyon,
il devint difficile de me dérober. Marthe m'enjoignit d'interrompre ce supplice.
Tandis qu'elle attendait
dehors, j'entrai dans un vestibule, espérant je ne sais trop quoi. Le garçon me
demanda si je désirais une chambre. Il était facile de répondre oui. Ce fut trop
facile, et, cherchant une excuse comme un rat d'hôtel pris sur le fait, je lui
demandais Mme Lacombe. Je la lui demandais, rougissant, et craignant qu'il me
répondît : « Vous moquez-vous, jeune homme ? Elle est dans la rue. » Il consulta
des registres. Je devais me tromper d'adresse. Je sortis, expliquant à Marthe
qu'il n'y avait plus de place et que nous n'en trouverions pas dans le quartier.
Je respirai. Je me hâtai comme un voleur qui s'échappe.
Tout à l'heure, mon idée
fixe de fuir ces hôtels où je menais Marthe de force m'empêchait de penser à
elle. Maintenant, je la regardais, la pauvre petite. Je retins mes larmes et
quand elle me demanda où nous chercherions un lit, je la suppliais de ne pas en
vouloir à un malade, et de retourner sagement elle à J... moi chez mes parents.
Malade ! sagement ! elle fit un sourire machinal en entendant ces mots déplacés.
Ma honte dramatisa le
retour. Quand, après les cruautés de ce genre, Marthe avait le malheur de me
dire : « Tout de même, comme tu as été méchant », je m'emportais, la trouvais
sans générosité. Si, au contraire, elle se taisait, avait l'air d'oublier, la
peur me prenait qu'elle agît ainsi, parce qu'elle me considérait comme un
malade, un dément. Alors, je n'avais de cesse que je ne lui eusse fait dire
qu'elle n'oubliait point, et que, si elle me pardonnait, il ne fallait pas
cependant que je profitasse de sa clémence ; qu'un jour, lasse de mes mauvais
traitements, sa fatigue l'emporterait sur notre amour, et qu'elle me laisserait
seul. Quand je la forçais à me parler avec cette énergie, et bien que je ne
crusse pas à ses menaces, j'éprouvais une douleur délicieuse, comparable, en
plus fort, à l'émoi que me donnent les montagnes russes. Alors, je me
précipitais sur Marthe, l'embrassais plus passionnément que jamais.
– Répète-moi que tu me
quitteras, lui disais-je, haletant, et là serrant dans mes bras, jusqu'à la
casser.
Soumise, comme ne peut
même pas l'être une esclave, mais seul un médium, elle répétait, pour me plaire,
des phrases auxquelles elle ne comprenait rien.
Cette nuit des hôtels fut
décisive, ce dont je me rendis mal compte après tant d'autres extravagances.
Mais si je croyais que toute une vie peut boiter de la sorte, Marthe, elle, dans
le coin du wagon de retour, épuisée, atterrée, claquant des dents, comprit tout.
Peut-être même vit-elle qu'au bout de cette course d'une année, dans une
voiture, follement conduite, il ne pouvait y avoir d'autre issue que la mort.
Le lendemain, je trouvais
Marthe au lit, comme d'habitude. Je voulus l'y rejoindre ; elle me repoussa,
tendrement. « Je ne me sens pas bien, disait elle, va-t'en, ne reste pas près de
moi. Tu prendrais mon rhume. » Elle toussait, avait la fièvre. Elle me dit, en
souriant, pour n'avoir pas l'air de formuler un reproche, que c'était la veille
qu'elle avait dû prendre froid. Malgré son affolement, elle m'empêcha d'aller
chercher le docteur. « Ce n'est rien, disait-elle. Je n'ai besoin que de rester
au chaud. » En réalité, elle ne voulait pas, en m'envoyant, moi, chez le
docteur, se compromettre aux yeux de ce vieil ami de sa famille. J'avais un tel
besoin d'être rassuré que le refus de Marthe m'ôta mes inquiétudes. Elles
ressuscitèrent, et plus fortes que tout à l'heure, quand, lorsque je partis pour
dîner chez mes parents, Marthe me demanda si je pouvais faire un détour, et
déposer une lettre chez le docteur.
Le lendemain, en arrivant
à la maison de Marthe, je croisai celui-ci dans l'escalier. Je n'osai pas
l'interroger, et le regardai anxieusement. Son air calme me fit du bien : ce
n'était qu'une attitude professionnelle.
J'entrai chez Marthe. Où
était-elle ? La chambre était vide. Marthe pleurait, la tête cachée sous les
couvertures. Le médecin la condamnait à garder la chambre, jusqu'à la
délivrance. De plus, son état exigeait des soins ; il fallait qu'elle demeurât
chez ses parents. On nous séparait.
Le malheur ne s'admet
point. Seul, le bonheur semble dû. En admettant cette séparation sans révolte,
je ne montrais pas de courage. Simplement, je ne comprenais point. J'écoutais,
stupide, l'arrêt du médecin, comme un condamné sa sentence. S'il ne pâlit
point : « Quel courage ! » dit-on. Pas du tout : c'est plutôt manque
d'imagination. Lorsqu'on le réveille pour l'exécution, alors, il entend la
sentence. De même, je ne compris que nous n'allions plus nous voir, que
lorsqu'on vint annoncer à Marthe la voiture envoyée par le docteur. Il avait
promis de n'avertir personne, Marthe exigeant d'arriver chez sa mère à
l'improviste.
Je fis arrêter à quelque
distance de la maison des Grangier. La troisième fois que le cocher se retourna,
nous descendîmes. Cet homme croyait surprendre notre troisième baiser, il
surprenait le même. Je quittais Marthe sans prendre les moindres dispositions
pour correspondre, presque sans lui dire au revoir, comme une personne qu'on
doit rejoindre une heure après. Déjà, les voisines curieuses se montraient aux
fenêtres.
Ma mère remarqua que
j'avais les yeux rouges. Mes sœurs rirent parce que je laissais deux fois de
suite retomber ma cuillère à soupe. Le plancher chavirait. Je n'avais pas le
pied marin pour la souffrance. Du reste, je ne crois pouvoir comparer mieux
qu'au mal de mer ces vertiges du cœur et de l'âme. La vie sans Marthe, c'était
une longue traversée. Arriverais-je ? Comme, aux premiers symptômes du mal de
mer, on se moque d'atteindre le port et on souhaite mourir sur place, je me
préoccupais peu d'avenir. Au bout de quelques jours, le mal, moins tenace, me
laissa le temps de penser à la terre ferme.
Les parents de Marthe
n'avaient plus à deviner grand-chose. Ils ne se contentaient pas d'escamoter mes
lettres. Ils les brûlaient devant elle, dans la cheminée de sa chambre. Les
siennes étaient écrites au crayon, à peine lisibles. Son frère les mettait à la
poste.
Je n'avais plus à essuyer
des scènes de famille. Je reprenais les bonnes conversations avec mon père le
soir, devant le feu. En un an, j'étais devenu un étranger pour mes sœurs. Elles
se réapprivoisaient, se réhabituaient à moi. Je prenais la plus petite sur mes
genoux, et, profitant de la pénombre, la serrais avec une telle violence,
qu'elle se débattait, mi-riante, mi-pleurante. Je pensais à mon enfant, mais
j'étais triste. Il me semblait impossible d'avoir pour lui une tendresse plus
forte. Étais-je mûr pour qu'un bébé me fût autre chose que frère ou sœur ?
Mon père me conseillait
des distractions. Ces conseils-là sont engendrés par le calme. Qu'avais-je à
faire, sauf ce que je ne ferais plus ? Au bruit de la sonnette, au passage d'une
voiture, je tressaillais. Je guettais dans ma prison les moindres signes de
délivrance.
À force de guetter des
bruits qui pouvaient annoncer quelque chose, mes oreilles, un jour, entendirent
des cloches. C'étaient celles de l'armistice.
Pour moi, l'armistice
signifiait le retour de Jacques. Déjà, je le voyais au chevet de Marthe, sans
qu'il me fût possible d'agir. J'étais perdu.
Mon père revint à Paris.
Il voulait que j'y retournasse avec lui : « On ne manque pas une fête
pareille. » Je n'osais refuser. Je craignais de paraître un monstre. Puis, somme
toute, dans ma frénésie de malheur, il ne me déplaisait pas d'aller voir la joie
des autres.
Avouerais-je qu'elle ne
m'inspirât pas grande envie. Je me sentais seul capable d'éprouver les
sentiments qu'on prête à la foule. Je cherchais le patriotisme. Mon injustice,
peut-être, ne me montrait que l'allégresse d'un congé inattendu : les cafés
ouverts plus tard, le droit pour les militaires d'embrasser les midinettes. Ce
spectacle, dont j'avais pensé qu'il m'affligerait, qu'il me rendrait jaloux, ou
même qu'il me distrairait par la contagion d'un sentiment sublime, m'ennuya
comme une Sainte-Catherine.
Depuis quelques jours,
aucune lettre ne me parvenait. Un des rares après-midi où il tomba de la neige,
mes frères me remirent un message du petit Grangier. C'était une lettre glaciale
de Mme Grangier. Elle me priait de venir au plus vite. Que pouvait-elle me
vouloir ? La chance d'être en contact, même indirect, avec Marthe, étouffa mes
inquiétudes. J'imaginais Mme Grangier, m'interdisant de revoir sa fille, de
correspondre avec elle, et moi, l'écoutant, tête basse, comme un mauvais élève.
Incapable d'éclater, de me mettre en colère, aucun geste ne manifesterait ma
haine. Je saluerais avec politesse, et la porte se refermerait pour toujours.
Alors, je trouverais les réponses, les arguments de mauvaise foi, les mots
cinglants qui eussent pu laisser à Mme Grangier, de l'amant de sa fille, une
image moins piteuse que celle d'un collégien pris en faute. Je prévoyais la
scène, seconde par seconde.
Lorsque je pénétrai dans
le petit salon, il me sembla revivre ma première visite. Cette visite signifiait
alors que je ne reverrais peut-être plus Marthe.
Mme Grangier entra. Je
souffris pour elle de sa petite taille, car elle s'efforçait d'être hautaine.
Elle s'excusa de m'avoir dérangé pour rien. Elle prétendit qu'elle m'avait
envoyé ce message pour obtenir un renseignement trop compliqué à demander par
écrit, mais qu'entre-temps elle avait eu ce renseignement. Cet absurde mystère
me tourmenta plus que n'importe quelle catastrophe.
Près de la Marne, je
rencontrai le petit Grangier, appuyé contre une grille. Il avait reçu une boule
de neige en pleine figure. Il pleurnichait. Je le cajolai, je l'interrogeai sur
Marthe. Sa sœur m'appelait, me dit-il. Leur mère ne voulait rien entendre, mais
leur père avait dit : « Marthe est au plus mal, j'exige qu'on obéisse. »
Je compris en une seconde
la conduite si bourgeoise, si étrange, de Mme Grangier. Elle m'avait appelé, par
respect pour son époux, et la volonté d'une mourante. Mais l'alerte passée,
Marthe saine et sauve, on reprenait la consigne. J'eusse dû me réjouir. Je
regrettais que la crise n'eût pas duré le temps de me laisser voir la malade.
Deux jours après, Marthe
m'écrivit. Elle ne faisait aucune allusion à ma visite. Sans doute la lui
avait-on escamotée. Marthe parlait de notre avenir, sur un ton spécial, serein,
céleste, qui me troublait un peu. Serait-il vrai que l'amour est la forme la
plus violente de l'égoïsme, car, cherchant une raison à mon trouble, je me dis
que j'étais jaloux de notre enfant, dont Marthe aujourd'hui m'entretenait plus
que de moi-même.
Nous l'attendions pour
mars. Un vendredi de janvier, mes frères, tout essoufflés, nous annoncèrent que
le petit Grangier avait un neveu. Je ne compris pas leur air de triomphe, ni
pourquoi ils avaient tant couru. Ils ne se doutaient certes pas de ce que la
nouvelle pouvait avoir d'extraordinaire à mes yeux. Mais un oncle était pour mes
frères une personne d'âge. Que le petit Grangier fût oncle tenait donc du
prodige, et ils étaient accourus pour nous faire partager leur émerveillement.
C'est l'objet que nous
avons constamment sous les yeux que nous reconnaissons avec le plus de
difficulté, si on le change un peu de place. Dans le neveu du petit Grangier, je
ne reconnus pas tout de suite l'enfant de Marthe – mon enfant.
L'affolement que dans un
lieu public produit un court-circuit, j'en fus le théâtre. Tout à coup, il
faisait noir en moi. Dans cette nuit, mes sentiments se bousculaient ; je me
cherchais, je cherchais à tâtons des dates, des précisions. Je comptais sur mes
doigts comme je l'avais vu faire quelquefois à Marthe, sans alors la soupçonner
de trahison. Cet exercice ne servait d'ailleurs à rien. Je ne savais plus
compter. Qu'était-ce que cet enfant que nous attendions pour mars, et qui
naissait en janvier ? Toutes les explications que je cherchais à cette
anormalité, c'est ma jalousie qui les fournissait. Tout de suite, ma certitude
fut faite. Cet enfant était celui de Jacques. N'était-il pas venu en permission
neuf mois auparavant. Ainsi, depuis ce temps, Marthe me mentait. D'ailleurs, ne
m'avait-elle pas déjà menti au sujet de cette permission ! Ne m'avait-elle pas
d'abord juré s'être pendant ces quinze jours maudits refusée à Jacques, pour
m'avouer, longtemps après, qu'il l'avait plusieurs fois possédée !
Je n'avais jamais pensé
bien profondément que cet enfant pût être celui de Jacques. Et si, au début de
la grossesse de Marthe, j'avais pu souhaiter lâchement qu'il en fût ainsi, il me
fallait bien avouer, aujourd'hui, que je croyais être en face de l'irréparable,
que, bercé pendant des mois par la certitude de ma paternité, j'aimais cet
enfant, cet enfant qui n'était pas le mien. Pourquoi fallait-il que je ne me
sentisse le cœur d'un père, qu'au moment où j'apprenais que je ne l'étais pas !
On le voit, je me
trouvais dans un désordre incroyable, et comme jeté à l'eau, en pleine nuit,
sans savoir nager. Je ne comprenais plus rien. Une chose surtout que je ne
comprenais pas, c'était l'audace de Marthe, d'avoir donné mon nom à ce fils
légitime. À certains moments, j'y voyais un défi jeté au sort qui n'avait pas
voulu que cet enfant fût le mien ; à d'autres moments, je n'y voulais plus voir
qu'un manque de tact, une de ces fautes de goût qui m'avaient plusieurs fois
choqué chez Marthe, et qui n'étaient que son excès d'amour.
J'avais commencé une
lettre d'injures. Je croyais la lui devoir, par dignité ! Mais les mots ne
venaient pas, car mon esprit était ailleurs, dans des régions plus nobles.
Je déchirai la lettre.
J'en écrivis une autre, où je laissai parler mon cœur. Je demandais pardon à
Marthe. Pardon de quoi ? Sans doute que ce fils fût celui de Jacques. Je la
suppliais de m'aimer quand même.
L'homme très jeune est un
animal rebelle à la douleur. Déjà, j'arrangeais autrement ma chance. J'acceptais
presque cet enfant de l'autre. Mais, avant même que j'eusse fini ma lettre, j'en
reçus une de Marthe, débordante de joie. – Ce fils était le nôtre, né deux mois
avant terme. Il fallait le mettre en couveuse. « J'ai failli mourir »,
disait-elle. Cette phrase m'amusa comme un enfantillage.
Car je n'avais place que
pour la joie. J'eusse voulu faire part de cette naissance au monde entier, dire
à mes frères qu'eux aussi étaient oncles. Avec joie, je me méprisais : comment
avoir pu douter de Marthe ? Ces remords, mêlés à mon bonheur, me la faisaient
aimer plus fort que jamais, mon fils aussi. Dans mon incohérence, je bénissais
la méprise. Somme toute, j'étais content d'avoir fait connaissance, pour
quelques instants, avec la douleur. Du moins, je le croyais. Mais rien ne
ressemble moins aux choses elles-mêmes que ce qui en est tout près. Un homme qui
a failli mourir croit connaître la mort. Le jour où elle se présente enfin à
lui, il ne la reconnaît pas : « Ce n'est pas elle », dit-il, en mourant.
Dans sa lettre, Marthe me
disait encore : « Il te ressemble. » J'avais vu des nouveau-nés, mes frères et
mes sœurs, et je savais que seul l'amour d'une femme peut leur découvrir la
ressemblance qu'elle souhaite.
« Il a mes yeux »,
ajoutait-elle. Et seul aussi son désir de nous voir réunis en un seul être
pouvait lui faire reconnaître ses yeux.
Chez les Grangier, aucun
doute ne subsistait plus. Ils maudissaient Marthe, mais s'en faisaient les
complices, afin que le scandale ne « rejaillît » pas sur la famille. Le médecin,
autre complice de l'ordre, cachant que cette naissance était prématurée, se
chargerait d'expliquer au mari, par quelque fable, la nécessité d'une couveuse.
Les jours suivants, je
trouvai naturel le silence de Marthe. Jacques devait être auprès d'elle. Aucune
permission ne m'avait si peu atteint que celle-ci, accordée au malheureux pour
la naissance de son fils. Dans un dernier sursaut de puérilité, je souriais même
à la pensée que ces jours de congé, il me les devait.
Notre maison respirait le
calme.
Les vrais pressentiments
se forment à des profondeurs que notre esprit ne visite pas. Aussi, parfois,
nous font-ils accomplir des actes que nous interprétons tout de travers.
Je me croyais plus tendre
à cause de mon bonheur et je me félicitais de savoir Marthe dans une maison que
mes souvenirs heureux transformaient en fétiche.
Un homme désordonné qui
va mourir et ne s'en doute pas met soudain de l'ordre autour de lui. Sa vie
change. Il classe des papiers. Il se lève tôt, il se couche de bonne heure. Il
renonce à ses vices. Son entourage se félicite. Aussi sa mort brutale
semble-t-elle d'autant plus injuste. Il allait vivre heureux.
De même, le calme nouveau
de mon existence était ma toilette du condamné. Je me croyais meilleur fils
parce que j'en avais un. Or, ma tendresse me rapprochait de mon père, de ma mère
parce que quelque chose savait en moi que j'aurais, sous peu, besoin de la leur.
Un jour, à midi, mes
frères revinrent de l'école en nous criant que Marthe était morte.
La foudre qui tombe sur
un homme est si prompte qu'il ne souffre pas. Mais c'est pour celui qui
l'accompagne un triste spectacle. Tandis que je ne ressentais rien, le visage de
mon père se décomposait. Il poussa mes frères. « Sortez, bégaya-t-il. Vous êtes
fous, vous êtes fous. » Moi, j'avais la sensation de durcir, de refroidir, de me
pétrifier. Ensuite, comme une seconde déroule aux yeux d'un mourant tous les
souvenirs d'une existence, la certitude me dévoila mon amour avec tout ce qu'il
avait de monstrueux. Parce que mon père pleurait, je sanglotais. Alors, ma mère
me prit en mains. Les yeux secs, elle me soigna froidement, tendrement, comme
s'il se fût agi d'une scarlatine.
Ma syncope expliqua le
silence de la maison, les premiers jours, à mes frères. Les autres jours, ils ne
comprirent plus. On ne leur avait jamais interdit les jeux bruyants. Ils se
taisaient. Mais, à midi, leurs pas sur les dalles du vestibule me faisaient
perdre connaissance comme s'ils eussent dû chaque fois m'annoncer la mort de
Marthe.
Marthe ! Ma jalousie la
suivant jusque dans la tombe, je souhaitais qu'il n'y eût rien, après la mort.
Ainsi, est-il insupportable que la personne que nous aimons se trouve en
nombreuse compagnie dans une fête où nous ne sommes pas. Mon cœur était à l'âge
où l'on ne pense pas encore à l'avenir. Oui, c'est bien le néant que je désirais
pour Marthe, plutôt qu'un monde nouveau, où la rejoindre un jour.
La seule fois que
j'aperçus Jacques, ce fut quelques mois après. Sachant que mon père possédait
des aquarelles de Marthe, il désirait les connaître. Nous sommes toujours avides
de surprendre ce qui touche aux êtres que nous aimons. Je voulus voir l'homme
auquel Marthe avait accordé sa main.
Retenant mon souffle et
marchant sur la pointe des pieds, je me dirigeais vers la porte entrouverte.
J'arrivais juste pour entendre :
– Ma femme est morte en
l'appelant. Pauvre petit ! N'est-ce pas ma seule raison de vivre.
En voyant ce veuf si
digne et dominant son désespoir, je compris que l'ordre, à la longue, se met de
lui-même autour des choses. Ne venais-je pas d'apprendre que Marthe était morte
en m'appelant, et que mon fils aurait une existence raisonnable ? |