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Les mouvements d’un cœur
comme celui de la comtesse d’Orgel sont-ils surannés ? Un tel mélange du devoir
et de la mollesse semblera peut-être, de nos jours, incroyable, même chez une
personne de race et une créole. Ne serait-ce pas plutôt que l’attention se
détourne de la pureté, sous prétexte qu’elle offre moins de saveur que le
désordre ?
Mais les manœuvres inconscientes d’une âme pure sont encore plus singulières que
les combinaisons du vice. C’est ce que nous répondrons aux femmes, qui, les
unes, trouveront Mme d’Orgel trop honnête, et les autres trop facile.
La comtesse d’Orgel
appartenait par sa naissance à l’illustre maison des Grimoard de la Verberie.
Cette maison brilla pendant de nombreux siècles d’un lustre incomparable. Ce
n’est pourtant pas que les ancêtres de Mme d’Orgel se fussent donné le moindre
mal. Toutes les circonstances glorieuses auxquelles les autres familles doivent
leur noblesse, cette maison tire son orgueil d’y être restée étrangère. Une
pareille attitude ne va point à la longue sans danger. Les Grimoard étaient au
premier rang de ceux qui inspirèrent à Louis XIII la résolution d’affaiblir la
noblesse féodale. Leur chef supporta mal cette injure, et c’est avec bruit qu’il
quitta la France. Les Grimoard s’installèrent à la Martinique.
Le marquis de la Verberie
retrouve sur les indigènes de l’île la puissance de ses aïeux sur les paysans de
l’Orléanais. Il dirige des plantations de cannes à sucre. En satisfaisant son
besoin d’autorité, il accroît sa fortune.
Nous commençons alors à
assister à un singulier changement de caractère dans cette famille. Sous un
soleil délicieux, il semble que fonde peu à peu l’orgueil qui la paralysait. Les
Grimoard, comme un arbre sans élagueur, étendent des branches qui recouvrent
presque toute l’île. En débarquant, on va leur rendre ses devoirs. Qu’un nouveau
venu se découvre une parenté avec eux, sa fortune est faite. Aussi, le premier
soin de Gaspard Tascher de la Pagerie arrivant dans l’île, sera-t-il d’établir
son cousinage, tout lointain qu’il soit. Le mariage d’un Grimoard avec une
demoiselle Tascher noue ces liens un peu lâches. Cependant les années passent.
Malgré les Grimoard, les Tascher de la Pagerie ne jouissent pas d’une grande
considération. La défaveur, le scandale même atteignent à leur comble, lorsque
la jeune Marie-Joseph Tascher s’embarque pour la France et que l’on publie les
bans de son mariage avec un Beauharnais, dont le père possède des plantations à
Saint-Domingue.
Les Grimoard furent les
seuls à ne point tenir rigueur à Joséphine après le divorce. C’est elle qui leur
annonce la Révolution. Ils accueillent cette nouvelle avec plaisir. Les Grimoard
n’avaient jamais pensé que la famille qui les avait dépouillés de leurs droits
pût encore tenir longtemps sur le trône. Peut-être crurent-ils d’abord la
Révolution menée par les seigneurs, et pour eux. Mais quand ils sauront la
tournure des choses de France, ils blâmeront ceux à qui on coupe la tête de
n’avoir pas suivi leur exemple, de n’être pas partis au bon moment, c’est-à-dire
sous Louis XIII.
De leur île, comme des
voisins malveillants derrière leur judas, ils observent le vieux continent.
Cette Révolution les égaye. Quoi de plus drôle, par exemple, que ce mariage de
la petite cousine avec un général Bonaparte ! Mais où la plaisanterie leur
semblera excessive, ce sera lors de la proclamation de l’Empire. Ils y voient
l’apothéose de la Révolution. Le bouquet de ce feu d’artifice retombe en une
pluie de croix, de titres, de fortunes. Cette immense mascarade, où l’on change
de nom comme on met un faux-nez, les blesse. On assiste dans la Martinique à un
branle-bas curieux. L’île charmante se dépeuple en un clin d’œil. Joséphine, qui
se constitue une famille, essaye d’attacher à la Cour ses parents les plus
vagues, quelquefois les plus humbles, mais dont les noms ne datent pas d’hier.
C’est aux Grimoard qu’elle a pensé d’abord. Les Grimoard ne répondent pas. Ce ne
sera qu’une fois Joséphine répudiée que l’on renouera avec elle. Le marquis lui
écrira même une lettre fort morale, lui disant qu’il n’avait jamais pu prendre
la chose au sérieux. Il lui offre son toit. Sa haine pour l’Empire éclate.
Jusque-là, il se retenait, à cause de leur parenté.
Il pourra surprendre
qu’en suivant cette famille le long des siècles, nous ayons feint de ne voir
qu’un personnage, toujours le même. C’est que nous nous soucions peu, ici, des
Grimoard, mais de celle en qui ils vivent. Il faut comprendre que Mlle Grimoard
de la Verberie, née pour le hamac sous des cieux indulgents, se trouve dépourvue
des armes qui manquent le moins aux femmes de Paris et d’ailleurs, quelle que
soit leur origine.
Mahaut, à sa naissance,
avait été reçue sans grand enthousiasme. La marquise Grimoard de la Verberie
n’avait jamais vu de nouveau-né. Quand on présenta Mahaut à sa mère, cette femme
qui avait subi avec courage les douleurs de l’enfantement s’évanouit, croyant
avoir fait un monstre. Quelque chose lui resta de ce premier choc, et Mahaut,
petite, fut entourée de suspicion. Comme elle ne parla qu’assez tard, sa mère la
croyait muette.
Mme Grimoard attendait un
autre enfant avec impatience, espérant un garçon. Elle le parait d’avance de
toutes les vertus refusées à sa fille. Elle était grosse lorsqu’un affreux
cataclysme détruisit Saint-Pierre. La marquise fut sauvée par miracle, mais on
craignit un moment pour sa raison, et pour l’enfant qu’elle allait mettre au
monde. Cette île ne lui inspira désormais que l’horreur ; elle refusa d’y
rester. Les médecins représentèrent à son mari combien il serait criminel de la
contrarier. C’est ainsi que les Grimoard que rien n’avait pu convaincre, même la
promesse d’un royaume, débarquèrent en France au mois de juillet 1902. Par
hasard le domaine de la Verberie était à vendre. Ce fut avec la conviction de
venger ses ancêtres que le marquis réintégra leur domaine. Il se croyait son
propre ancêtre et rappelé par Louis XIII suppliant ; il passa toute sa vie en
procès avec des paysans dont il pensait être encore le seigneur.
Mme Grimoard mit au jour
un enfant mort. Par un accident féminin, dont le cataclysme fut cause, elle
devint hors d’état de prétendre à la maternité. Son désespoir s’accrut du fait
que le mort-né était un garçon. La marquise y gagna une prostration maladive,
qui fit d’elle une créole des images, passant sa vie sur une chaise longue.
Son cœur de mère ne
pouvant plus espérer de fils, ne semble-t-il pas que son amour pour Mahaut
aurait dû s’accroître ? Mais cette petite fille, si pleine de vie, si
turbulente, lui semblait presque une offense à ses espoirs brisés.
Mahaut grandissait à la
Verberie comme une liane sauvage. Sa beauté, son esprit ne naquirent pas en un
jour, mais plus sûrement. C’était chez la vieille négresse Marie, que l’on se
prêtait chez les Grimoard comme un objet de famille, que Mahaut trouvait de la
vraie tendresse ; une tendresse subalterne, c’est-à-dire celle qui ressemble le
plus à de l’amour.
Après la séparation, il
fallut bien élever Mahaut à la Verberie même. Ce fut aux mains d’une vieille
fille sans fortune, et d’une excellente famille de province, que passa Mlle
Grimoard. Sa mère somnolait toute la journée ; le seul soin que prit d’elle son
père fut de lui apprendre que personne n’était digne d’une Grimoard. Mais la
fraîcheur de ses premières enfances, elle la retrouva en épousant, à dix-huit
ans, le comte Anne d’Orgel, un assez beau nom de chez nous. Elle s’éprit
follement de son mari qui, en retour, lui en témoigna une grande reconnaissance
et l’amitié la plus vive, que lui-même prenait pour de l’amour. La négresse
Marie fut la seule à ne pas voir cette alliance d’un bon œil. Son reproche était
fondé sur la différence d’âge. Elle trouvait le comte d’Orgel trop vieux. Marie
entra néanmoins à l’hôtel d’Orgel pour ne pas être séparée de la comtesse. Elle
n’avait, disait-on, rien à faire. Mais parce que son emploi n’était pas défini,
les domestiques se déchargeaient sur elle de mille petites besognes. À la fin de
ses journées, la négresse tombait de fatigue.
Le comte Anne d’Orgel
était jeune ; il venait d’avoir trente ans. On ne savait de quoi sa gloire, ou
du moins son extraordinaire position était faite. Son nom n’y entrait pas pour
grand-chose, tant, même chez ceux qu’hypnotise un nom, le talent prime tout.
Mais, il faut le reconnaître, ses qualités n’étaient que celles de sa race, et
son talent mondain. Son père, qu’on admirait en se moquant, venait de mourir.
Anne, aidé de Mahaut, redonna un lustre à l’hôtel d’Orgel, où naguère l’on
s’était bien ennuyé. Ce furent les Orgel qui, si l’on peut dire, ouvrirent le
bal au lendemain de la guerre. Le feu comte d’Orgel eût trouvé sans doute que
son fils faisait trop de place, dans ses invitations, au mérite personnel et à
la fortune. Cet éclectisme, sévère malgré tout, ne fut pas la moindre raison du
succès des Orgel. Il contribua d’autre part à les faire blâmer par ceux de leurs
parents qui dépérissaient d’ennui à ne recevoir que des égaux. Aussi les fêtes
de l’hôtel d’Orgel étaient à ces parents une occasion unique de distraction et
de médisance.
Parmi les hôtes dont la
présence eût dérouté le feu comte d’Orgel, on doit mettre au premier plan Paul
Robin, un jeune diplomate. Il considérait comme une chance d’être reçu dans
certaines maisons ; et la plus grande chance, à ses yeux, était d’aller chez les
Orgel. Il classait les gens en deux groupes : d’un côté ceux qui étaient des
fêtes de la rue de l’Université, et, de l’autre, ceux qui n’en étaient point. Ce
classement allait jusqu’à le retenir dans ses admirations : il en usait ainsi
envers son meilleur ami, François de Séryeuse, auquel il reprochait secrètement
de ne tirer aucun avantage de sa particule. Paul Robin, assez naïf, jugeait les
autres d’après lui-même. Il ne pouvait concevoir que les Orgel ne
représentassent à François rien d’exceptionnel, et qu’il ne cherchât d’aucune
façon à forcer les circonstances. Paul Robin, d’ailleurs, était heureux de cette
supériorité fictive et n’essayait pas d’y mettre fin.
On ne pouvait rêver deux
êtres plus loin l’un de l’autre que ces deux amis. Cependant ils croyaient
s’être liés à cause de leurs ressemblances. C’est-à-dire que leur amitié les
poussait à se ressembler, dans la limite du possible.
L’idée fixe de Paul Robin
était d’« arriver ». Alors que d’autres ont le travers de croire qu’on les
attendra toujours, Paul trépignait en pensant qu’il allait manquer le train. Il
croyait aux « personnages » et que l’on peut jouer un rôle.
Débarrassé de toute cette
niaise littérature, invention du XIXe siècle, quel n’eût pas été son charme !
Mais ceux qui ne sentent
pas les qualités profondes et se laissent prendre aux masques, n’osent
s’aventurer par crainte de sables mouvants. Paul croyait s’être réussi une
figure ; en réalité, il s’était contenté de ne pas combattre ses défauts. Cette
mauvaise herbe l’avait peu à peu envahi et il trouvait plus commode de faire
penser qu’il agissait par politique alors que ce n’était que faiblesse. Prudent
jusqu’à la lâcheté, il fréquentait divers milieux ; il pensait qu’il faut avoir
un pied partout. À ce jeu, on risque de perdre l’équilibre. Paul se jugeait
discret, il n’était que cachottier. Ainsi divisait-il sa vie en cases : il
croyait que lui seul pouvait passer de l’une à l’autre. Il ne savait point
encore que l’univers est petit et que l’on se retrouve partout. « Je dîne chez
des gens », répondait-il à François de Séryeuse l’interrogeant sur l’emploi de
sa soirée. Ces « gens » signifiaient pour lui « mes gens ». Ils lui
appartenaient. Il en avait le monopole. Une heure après, il retrouvait Séryeuse
à son dîner. Mais malgré les tours que lui jouait la cachotterie, il ne s’en
pouvait défaire.
Par contre, Séryeuse
était l’insouciance même. Il avait vingt ans. Malgré son âge et son oisiveté, il
était bien vu par des aînés de mérite. Assez fou sous bien des rapports, il
avait eu la sagesse de ne pas brûler les étapes. Le dire précoce, rien n’eût été
plus inexact. Tout âge porte ses fruits, il faut savoir les cueillir. Mais les
jeunes gens sont si impatients d’atteindre les moins accessibles, et d’être des
hommes, qu’ils négligent ceux qui s’offrent.
En un mot, François avait
exactement son âge. Et, de toutes les saisons, le printemps, s’il est la plus
seyante, est aussi la plus difficile à porter.
La seule personne en
compagnie de laquelle il se vieillît était Paul Robin. Ils exerçaient l’un sur
l’autre une assez mauvaise influence.
Le samedi 7 février 1920,
nos deux amis étaient au cirque Médrano. D’excellents clowns y attiraient le
public des théâtres.
Le spectacle était
commencé. Paul, moins attentif aux entrées des clowns qu’à celles des
spectateurs, cherchait des visages de connaissance. Soudain, il sursauta.
En face d’eux entrait un
couple. L’homme fit, avec son gant, un léger bonjour à Paul.
– C’est bien le comte d’Orgel ?
demanda François.
– Oui, répondit Paul
assez fier.
– Avec qui est-il ?
Est-ce sa femme ?
– Oui, c’est Mahaut d’Orgel.
Dès l’entracte, Paul fila
comme un malfaiteur, profitant de la cohue, à la recherche des Orgel, qu’il
souhaitait voir, mais seul.
Séryeuse, après avoir
fait le tour du couloir, poussa la porte des Fratellini. On se rendait dans leur
loge comme dans celle d’une danseuse.
Il y avait là des épaves
grandioses, des objets dépouillés de leur signification première, et qui, chez
ces clowns, en prenaient une bien plus haute.
Pour rien au monde, M. et
Mme d’Orgel ne se fussent dispensés, étant au cirque, de cette visite aux
clowns. Pour Anne d’Orgel, c’était se montrer simple.
Voyant entrer Séryeuse,
le comte mit immédiatement ce nom sur son visage. Il reconnaissait chacun, ne
l’eût-il aperçu qu’une fois, et d’un bout d’une salle de spectacle à l’autre ;
ne se trompant ou n’écorchant un nom que lorsqu’il le voulait.
Il devait à son père
l’habitude d’adresser la parole à des inconnus. Le feu comte d’Orgel s’attirait
fréquemment des réponses désagréables de personnes qui n’acceptent pas ce rôle
de bête curieuse.
Mais ici, l’exiguïté de
la loge ne pouvait permettre à ceux qui s’y trouvaient de s’ignorer. Anne joua
une minute avec Séryeuse en lui adressant quelques phrases sans lui montrer
qu’il le connaissait de vue. Il comprit que François était gêné de n’avoir pas
été reconnu et que la partie se jouât inégale. Alors se tournant vers sa femme :
« M. de Séryeuse, dit-il, ne semble pas nous connaître aussi bien que nous le
connaissons. » Mahaut n’avait jamais entendu ce nom, mais elle était habituée
aux manèges de son mari.
– J’ai souvent, ajouta ce
dernier en souriant à Séryeuse, prié Robin « d’organiser quelque chose ». Je le
soupçonne de faire mal les commissions.
Venant de voir François
avec Paul, dont il connaissait le travers, il mentait comme l’affabilité sait
mentir.
Tous les trois raillèrent
les cachotteries de Robin. On décida de le mystifier. Il fut entendu entre Anne
d’Orgel et François que l’on feindrait de se connaître de longue date.
Cette innocente farce
supprima les préliminaires de l’amitié. Anne d’Orgel voulut faire visiter à
François, qui la connaissait, l’écurie du cirque, comme si c’eût été la sienne.
De temps en temps, quand
il sentait qu’elle ne pouvait le surprendre, François jetait un coup d’œil sur
Mme d’Orgel. Il la trouvait belle, méprisante et distraite. Distraite, en
effet ; presque rien n’arrivait à la distraire de son amour pour le comte. Son
parler avait quelque chose de rude. Cette voix d’une grâce sévère apparaissait
rauque, masculine, aux naïfs. Plus que les traits, la voix décèle la race. La
même naïveté eût fait prendre celle d’Anne pour une voix efféminée. Il avait une
voix de famille et de fausset conservé au théâtre.
Vivre un conte de fées
n’étonne pas. Son souvenir seul nous en fait découvrir le merveilleux. François
appréciait mal ce qu’avait de romanesque sa rencontre avec les Orgel. Ce tour
qu’ils voulaient jouer à Paul les liait. Ils se sentaient complices. Ils étaient
leurs propres dupes, car ayant décidé de faire croire à Robin qu’ils se
connaissaient de longue date, ils le croyaient eux-mêmes.
Une sonnette avait
annoncé la fin de l’entracte. François pensait avec mélancolie qu’il devait se
séparer des Orgel, et rejoindre Paul. Anne proposa de déplacer quelqu’un pour
« rester ensemble ». La farce n’en serait que meilleure.
Paul détestait les
retards, et tout ce qui peut vous faire remarquer sans bénéfice. Il songeait
plus à l’opinion des autres qu’à la sienne. Déjà mécontent d’avoir manqué les
Orgel, et de n’avoir su se dépêtrer de moindres personnages rencontrés sur son
chemin, il grognait contre François à cause de son retard. Quand il vit le trio,
il n’en crut pas ses yeux.
Anne agissait toujours
comme s’il eût été connu de la terre entière, mais, à rebours du vieux comte, le
faisait avec assez de bonne grâce pour obtenir bien des résultats. Cette
assurance, ou cette inconscience, lui réussirent une fois de plus. Il n’eut qu’à
dire un mot pour que l’ouvreuse déplaçât deux spectateurs.
Le dialogue entre Anne d’Orgel
et Séryeuse faisait supposer à Paul, peu apte à brûler les étapes, qu’ils se
connaissaient depuis longtemps. Rageur, se sentant joué, il s’efforçait de
cacher sa surprise.
La faculté d’enthousiasme
d’Anne d’Orgel était sans bornes. Il paraissait venir au cirque pour la première
fois, mais n’en renonçait pas moins à feindre de connaître les numéros. Le nain
passait-il sur le rebord de la piste, il lui faisait les mêmes petits signes
que, tout à l’heure, à Paul.
Car s’il parlait souvent
d’une façon vague de ce que l’on appelle les grands de la terre, c’était avec la
modestie qui sied lorsqu’on parle de soi. Il lui arrivait de dépeindre en deux
mots irrespectueux une souveraine, et de s’étendre une heure, minutieusement,
passionnément, comme on décrit des mœurs d’insectes, sur les gens d’une autre
caste, c’est-à-dire, selon lui, des inférieurs. Du reste en face de cette race
étrangère il perdait la tête, et ne pensait qu’à éblouir. Cette timidité loquace
le poussait alors aux pires maladresses, à des folies de phalène autour d’une
lampe.
Pendant la guerre, il lui
avait été donné d’approcher des hommes de classes différentes. À cause de cela,
la guerre l’avait amusé.
Cet amusement lui retira
le bénéfice de son héroïsme : il fut suspect. Les généraux n’aimaient pas un
blanc-bec qui parlait sans trêve, n’avait pas la moindre idée du respect
hiérarchique, prétendait renseigner sur l’état d’esprit de l’Allemagne, son
moral, et ne cachait pas qu’il correspondait, par la Suisse, avec ses cousins
autrichiens. Bien qu’il eût plusieurs fois mérité la Croix de la Légion
d’honneur, elle ne lui fut jamais offerte.
Son père était pour
beaucoup la cause de cette injustice : il était, lui, formidable. Il ne voulut
jamais quitter son château de Colomer, en Champagne. « Je ne crois pas aux
obus », criait-il à son cocher auquel il commandait d’atteler pour la promenade
quotidienne. Aux sentinelles lui demandant le mot d’ordre il répondait : « Je
suis M. d’Orgel. »
Incapable de reconnaître
les grades, il disait « Monsieur l’Officier » à tout soldat pourvu de galon,
qu’il fût sergent ou colonel. On se vengea par mille farces. Sous prétexte que
la Patrie avait besoin de pigeons voyageurs, les officiers, ses hôtes,
réquisitionnèrent les pigeons du colombier qui, le soir même, relevaient le menu
de la popote. M. d’Orgel l’apprit. À partir de ce jour, il répéta : « Je ne sais
ce que vaut Monsieur Joffre, mais ses gens sont des escrocs. »
Peu après la disparition
des pigeons, sous prétexte que leur tourelle gênait le tir, et que M. d’Orgel y
pouvait faire des signaux, ordre fut donné d’abattre le colombier. Le vieillard
en était plus fier que de son château. C’était un de ces colombiers dont la
possession fut un privilège féodal.
Aussi, lors du recul de
nos troupes, M. d’Orgel regretta-t-il fort peu de voir la place prise par les
Allemands. Leurs officiers le traitèrent avec respect. Un nom noble leur en
impose, mais plus que tout autre celui des Orgel qui, dans leurs dictionnaires,
occupe deux ou trois colonnes. L’Allemagne soigne la gloire de nos Émigrés, et
les Orgel, au début de la Révolution, étaient partis pour l’Allemagne et
l’Autriche où ils firent souche.
Lorsque les Allemands
abandonnèrent Colomer, M. d’Orgel regagna Paris, afin de ne plus revoir nos
chefs. L’éloge qu’il fit de l’Allemagne compromit d’avance la croix de son fils.
« Les Prussiens ont été parfaits », répétait-il. Et il louait leurs bonnes
manières.
– D’ailleurs,
concluait-il, notre ennemi héréditaire, c’est la France.
Comme Anne se battait et
que sa sœur soignait, aux lignes, les blessés, le comte d’Orgel mourut un soir
d’alerte, d’un arrêt du cœur, dans la cave de son hôtel de la rue de
l’Université, entouré de ses gens : il leur expliquait que nos aviateurs
lançaient de fausses bombes, par ordre du Gouvernement, pour faire évacuer
Paris.
– Vous venez avec nous au
dancing de Robinson, dit Anne d’Orgel à François, en sortant du cirque Médrano.
Sa femme le regarda avec surprise.
François sursauta. Il
était à cent lieues de penser qu’il pourrait se séparer des Orgel, où qu’ils
allassent.
L’auto des Orgel était
dépourvue de strapontin. On n’y pouvait en se serrant tenir que trois. Paul, qui
aimait mieux s’enrhumer que manquer une fête, monta vite à côté du chauffeur. Ce
geste voulait passer pour un défi à l’adresse de François et signifiait que Paul
était assez lié avec les Orgel pour prendre la plus mauvaise place. François
s’assit entre eux deux.
– Êtes-vous déjà allé à
Robinson ? demanda Mahaut. François de Séryeuse entendait souvent parler de ce
village par de vieilles personnes, amies de sa famille, les Forbach. Mme de
Séryeuse depuis son veuvage, c’est-à-dire peu après la naissance de François,
avait abandonné la rue Notre-Dame-des-Champs, et vivait toute l’année à
Champigny. C’était chez les Forbach que François s’habillait et dormait
lorsqu’il dînait en ville. Bien que les Forbach lui parlassent du Robinson de
leur jeunesse, François, pour n’y être jamais allé, imaginait un lieu champêtre
où de très vieilles gens se promènent sur des ânes, dînent en haut des arbres.
L’année qui suivit
l’armistice, la mode fut de danser en banlieue. Toute mode est délicieuse qui
répond à une nécessité, non à une bizarrerie. La sévérité de la police réduisait
à cette extrémité ceux qui ne savent se coucher tôt. Les parties de campagne se
faisaient la nuit. On soupait sur l’herbe ou presque.
C’était vraiment avec un
bandeau sur les yeux que François faisait ce voyage. Il eût été bien embarrassé
de dire quel chemin ils prenaient. La voiture s’arrêtant :
– Sommes-nous arrivés ?
demanda-t-il. Or, on n’était qu’à la porte d’Orléans. Un cortège d’automobiles
attendait de repartir ; la foule lui faisait une haie d’honneur. Depuis qu’on
dansait à Robinson, les rôdeurs de barrières et les braves gens de Montrouge
venaient à cette porte admirer le beau monde. Les badauds qui composaient cette
haie effrontée collaient leur nez contre les vitres des véhicules, pour mieux en
voir les propriétaires. Les femmes feignaient de trouver ce supplice charmant.
La lenteur de l’employé d’octroi le prolongeait trop. D’être ainsi inspectées,
convoitées, comme derrière une vitrine, des peureuses retrouvaient la petite
syncope du Grand Guignol. Cette populace, c’était la révolution inoffensive. Une
parvenue sent son collier à son cou ; mais il fallait ces regards pour que les
élégantes sentissent leurs perles auxquelles un poids nouveau ajoutait de la
valeur. À côté d’imprudentes, des timides remontaient frileusement leurs cols de
zibeline. D’ailleurs, on pensait plus à la révolution dans les voitures que
dehors. Le peuple était trop friand d’un spectacle gratuit, donné chaque soir.
Et ce soir-là il y avait foule. Le public des cinémas de Montrouge, après le
programme du samedi, s’était offert un supplément facultatif. Il lui semblait
que les films luxueux continuassent.
Il y avait dans la foule
bien peu de haine contre ces heureux du jour. Paul se retournait inquiet,
souriant, vers ses amis. Comme au bout de quelques minutes les voitures ne
repartaient pas, Anne d’Orgel se pencha.
– Hortense ! dit-il à
Mahaut, nous ne pouvons laisser Hortense ainsi ! C’est sa voiture qui est en
panne.
Sous un bec de gaz, en
robe du soir, un diadème sur la tête, la princesse d’Austerlitz dirigeait les
travaux de son mécanicien, riait, apostrophait la foule. Elle était accompagnée
d’une dame de la colonie américaine, Mrs. Wayne, qui jouissait d’une grande
réputation de beauté. Cette réputation de beauté, comme presque toutes les
réputations mondaines, était surfaite. La plus élémentaire clairvoyance
découvrait que Mrs. Wayne n’agissait pas comme une femme qui possède un avantage
certain.
La princesse d’Austerlitz
était magnifique, elle, sous ce bec de gaz, dont l’éclairage lui convenait mieux
que celui des lustres. Elle évoluait entourée de voyous, autant à l’aise que si
elle eût toujours vécu en leur compagnie.
Pour n’avoir pas à
prononcer un nom aussi clinquant que le sien, tout le monde l’appelait Hortense,
ce qui pouvait laisser entendre qu’elle était l’amie de tout le monde.
D’ailleurs elle l’était, sauf des gens qui ne voulaient point. Car elle était la
bonté même. Mais, des moralistes l’eussent peut-être déploré pour la Bonté. À
cause de la liberté de ses mœurs, certaines maisons lui étaient hostiles.
Arrière-petite-fille d’un maréchal de l’Empire, elle avait épousé le descendant
d’un autre maréchal. De tous ceux qui connaissaient sa femme, le prince
d’Austerlitz était le seul qui ne fût pas intime avec elle. D’ailleurs, elle ne
dérangeait pas ce prince, que la jeunesse croyait mort, tant il faisait peu de
bruit : il consacrait sa vie à l’amélioration de la race chevaline. Hortense
tenait-elle de son ancêtre le maréchal Radout, commis-boucher dans son âge
tendre, cette carnation trop riche, cette chevelure crêpelée, dont on se demande
si elles ne résultent pas du voisinage des viandes crues ? Bonne femme, bonne
fille, elle prévenait en sa faveur les gens du commun qui la trouvaient belle
femme. Bonne fille, et même bonne arrière-petite-fille, puisque, loin de renier
ses origines, elle rendait hommage au maréchal jusque dans ses amours. Elle
n’avait le goût que de la santé des Halles, et on lui reprochait d’avoir des
appétits malsains !
La jeune génération lui
en montrait moins rigueur que la sienne, et les Orgel, dont on ne pouvait
pourtant mettre la moralité en doute, ne la tenaient pas à l’écart. C’est ainsi
que François qui ne connaissait pas les Orgel, connaissait Hortense.
Les trois hommes baisant
la main de Mme d’Austerlitz, les spectateurs rirent.
François déjà
s’incorporait à ce point aux Orgel qu’il ne comprit nullement la cause des
rires. Outre le geste du baise-main la voix du comte d’Orgel mettait ainsi la
foule en gaieté.
Une chose dont Mme d’Orgel
ne se rendait pas compte, c’était que la sympathie aveugle de la foule allait
davantage à Hortense d’Austerlitz et à Hester Wayne qu’à elle-même, parce que la
princesse et l’Américaine, habillées pour le soir, étaient en cheveux, et pour
les femmes du peuple l’attribut de la dame, c’est avant tout le chapeau.
Seul, au second rang, un
colosse se permettait de ne pas montrer de sympathie pour la princesse. « Ah !
si j’avais des grenades ! » avait-il d’abord grogné. Mais les murmures lui
enseignèrent que s’il tenait à sa peau il ne fallait pas insister. Il changea de
mauvaise humeur, s’en prit au mécanicien, le traita de « gourde ». Aussi bien,
chaque fois que le malheureux, suant, croyait réussir, le cric, mal calé,
laissait retomber la voiture. La princesse cria à la mauvaise tête :
– Dis donc, espèce de
fainéant, si tu nous aidais au lieu de crâner !
Il en est de certaines
situations, de certains mots, comme au jeu de pile ou face.
– Ça se gâte, pensa Paul.
Au contraire, cette
phrase valut une ovation à la princesse.
Sans doute l’ovation en
imposa-t-elle au colosse, car, en maugréant – ce qui était un comble, et
montrait bien qu’il se rendait à un devoir –, l’homme traversa la foule, se
glissa sous l’auto, et la mit séance tenante en état de repartir.
« Donnez donc un verre de
porto à Monsieur », dit Hortense au mécanicien. On sortit du coffre une
bouteille et des gobelets. Alors, trinquant avec le sauveteur, la princesse
acheva ses conquêtes.
– Allons, hop, en route !
cria-t-elle.
Et c’est, participant un
peu au soleil de la princesse d’Austerlitz, que les Orgel avec Séryeuse, et Paul
émerveillé, partirent pour Robinson.
Ainsi se font les coups
d’État.
Gérard, ancien croupier,
était un des deux ou trois hommes qui, pendant la guerre, organisèrent les
divertissements des Parisiens. Il fut un des premiers à installer les dancings
clandestins. Traqué par la police, et la redoutant davantage pour des affaires
antérieures que pour son insoumission présente aux ordonnances, il changeait de
local tous les quinze jours.
Une fois fait le tour de
Paris, ce fut lui enfin qui remplaça le dancing en chambre par la petite maison
de banlieue. La plus célèbre fut celle de Neuilly. Pendant plusieurs mois, les
couples élégants polirent le carrelage de cette maison de crime, se reposant
entre deux danses sur des chaises de fer.
Gérard, grisé par le
succès, voulut alors étendre son entreprise. Il loua, un prix absurde, l’immense
château de Robinson, construit vers la fin du siècle dernier, sur les ordres
d’une folle, la fille du célèbre parfumeur Duc, celui-là même dont les
prospectus, les étiquettes, jouant sur les mots, s’ornent d’une couronne ducale.
Cette couronne
apparaissait aussi à la grille et au fronton du manoir où Mlle Duc consacra sa
vie à l’attente d’un tzigane infidèle.
À quelques kilomètres de
la porte d’Orléans, des hommes munis de lampes de poche indiquaient le chemin du
château aux automobilistes.
De temps en temps, Paul
se retournait vers les Orgel et François, et leur souriait. Ce sourire pouvait
s’interpréter de façons diverses. C’était soit : « Mais non, je vous assure, je
suis très bien, il ne fait pas froid du tout », soit le sourire qui pardonne. Il
sentait vaguement qu’on s’était joué de lui… Peut-être son sourire ne
reflétait-il que le plaisir d’un enfant qui fait une promenade.
Toujours à la suite de la
voiture Austerlitz, l’auto des Orgel pénétra dans la cour d’honneur. Avant même
de s’arrêter devant le perron, ils virent à travers un vitrage, et dans ce que
Gérard appelait la Salle des Gardes, une table immense autour de laquelle
étaient assis nombre d’hommes en frac. Deux femmes seulement, chacune à un bout
de la table.
Venant du cirque, les
Orgel, Paul et François, étaient en costume de jour. Paul recula un peu :
heureusement la fierté d’affronter cette brillante assistance avec les Orgel et
la princesse d’Austerlitz, contrebalançait chez lui l’ennui de n’être point
convenable. Mais quelle ne fut pas sa stupeur quand, au bruit des klaxons,
hommes et femmes s’envolèrent, faisant disparaître la table comme un décor de
féerie. L’un d’eux ouvrit la porte à deux battants et s’empressa au-devant de la
Princesse. C’était Gérard, et, on le devine, cette table nombreuse le reste du
personnel. Chacun à l’arrivée des clients avait regagné son poste. Gérard, qui
depuis quelques jours se voyait abandonné par la chance dans un dancing vide,
voulait au moins se concilier son personnel et le gavait des vivres de la
veille, destinés aux clients qui n’étaient pas venus. Un « collègue » racolait
en route, avec un système de lampes, les automobiles novices.
La musique joua. François
de Séryeuse fut heureux de ce bruit qui lui permettait de se taire.
Il se tourna vers Mme d’Orgel,
sans penser qu’il lui souriait.
– Mirza ! voilà Mirza !
s’écria Mme d’Austerlitz.
En effet, paraissait,
avec quelques amis, le Persan, cousin du Shah, que l’on appelait ainsi. « Mirza »
n’était pas son nom mais son titre. Tout le monde avait adopté ce raccourci,
surnom amical.
On ne pouvait rêver de
Persan plus Persan que Mirza. Mais le faste des ancêtres reparaissait chez lui
sous d’autres formes. Il n’avait pas de harem ; son unique femme, même, était
morte. Il collectionnait les automobiles. Toujours le premier à vouloir le neuf,
il les achetait encore imparfaites, et avant qu’elles fussent mises au point. Il
lui arriva de rester en panne, sur la route de Dieppe, avec la plus grosse
voiture du monde, qu’on ne pouvait réparer qu’à New York.
Il était enragé de
politique, comme tous ses compatriotes.
À Paris, Mirza
apparaissait sous un jour frivole. On attribuait à ce prince le sens du plaisir.
La raison en était simple : si un endroit était triste, Mirza rebroussait
chemin. Chasseur infatigable, il ne s’entêtait jamais ; et son acharnement à
poursuivre le bonheur, le plaisir, prouvait assez qu’il ne les tenait point.
Mirza portait beaucoup
d’amitié à François de Séryeuse. Celui-ci le lui rendait. Il soupçonnait ce
prince de valoir mieux qu’une aimable réputation.
Mirza était devenu un tel
fétiche, on lui attribuait si bien le pouvoir d’animer une fête, que chacun se
forçait à montrer de l’entrain dès qu’il paraissait. François de Séryeuse, ce
soir-là, vit en Mirza un fâcheux. Son arrivée secoua la bande. Personne n’avait
encore songé à danser. On dansa. François de Séryeuse n’était pas un danseur. Il
se désolait de ne pouvoir étreindre Mme d’Orgel.
Un couple qui danse
révèle son degré d’entente. L’harmonie des gestes du comte et de la comtesse d’Orgel
prouvait un accord que donne seul l’amour ou l’habitude.
Pouvait-on accuser Anne
de ne devoir qu’à l’habitude son entente avec Mahaut ? Non, la comtesse avait
assez d’amour pour tous deux. Son amour était si fort qu’il déteignait sur Anne
et faisait croire à la réciprocité. François ne devinait rien de cela. Il avait
en face de lui un couple tendrement uni. Cette union lui faisait plaisir. Il
éprouvait un sentiment bien distinct de ceux dont il avait l’habitude. Chez lui
la jalousie précédait l’amour. Cette fois son esprit n’accomplissait pas sa
besogne. François ne cherchait pas dans ce ménage une fissure par où
s’introduire. Il avait autant de plaisir à voir Mme d’Orgel danser avec son mari
que si lui-même eût dansé avec elle. Il les enviait, bouche bée, ne répondant
pas à Hester Wayne, ne l’entendant même pas, se disant que s’il pouvait
prétendre à un bonheur où Mme d’Orgel jouât un rôle, ce serait dans l’accord
d’Anne et de Mahaut, et non dans leur mésentente.
Le comte d’Orgel ne
s’asseyait plus. Pour se reposer de la danse, il préparait des mélanges, qui
tenaient plus de la sorcellerie que de l’art du barman. Tout le monde goûta au
premier, mais personne ne se laissa prendre au second, pas même l’auteur. Seule
Mme d’Orgel en but parce qu’il était préparé par Anne, et Séryeuse, pour suivre
Mme d’Orgel.
Mrs. Wayne, qui voulait
d’abord faire danser François, avait abandonné la danse, pour s’asseoir près de
lui. Il aurait préféré être seul. Devant le lourd badinage de cette Américaine,
il se jugeait bien novice. C’est qu’elle parlait de choses que François avait
oubliées, tandis qu’elle les savait de la veille. Elle faisait des « mots »
qu’il prenait pour des fautes de français. S’efforçant de lui plaire, de
briller, elle s’accrochait à une image, à une pensée, qui ne valaient guère
qu’on s’y attardât. Reprenant le mot « sorcellerie » prononcé par quelqu’un,
après les mélanges d’Anne d’Orgel, elle parla de philtres, et crut lui exprimer
d’une façon délicate qu’il était loin de lui déplaire, en lui chuchotant la
recette illustre de ce philtre qui lia pour jamais Tristan et Iseult, ainsi que
celle d’autres cocktails, de tous temps et tous pays, destinés à inspirer
l’amour.
François de Séryeuse se
réveilla. Que racontait-elle ? Il pensa qu’il avait bu seul avec Mme d’Orgel un
breuvage qu’elle aurait dû boire avec Anne et dont celui qui l’avait fait
n’avait pas bu.
Il se crut deviné par
Hester Wayne. Il en montra du trouble. Devant ce trouble, l’Américaine pensa que
François de Séryeuse était encore plus niais qu’elle n’avait imaginé, mais qu’il
valait la peine qu’on le déniaisât.
– Dans toutes ces
boissons, dit-elle, continuant son épais marivaudage, il faut de la poudre de
mandragore. Moi je peux me faire aimer de qui je veux, car j’ai un mandragore.
Il faudra venir le voir, il n’y en a que cinq au monde.
Elle avait acheté cette
racine à forme humaine en 1913, pour quelques sous, dans un bazar de
Constantinople. Elle croyait acheter une statuette nègre.
– Il faudra que je fasse
votre buste, dit-elle après un silence.
– Vous sculptez ? demanda
distraitement François.
– Pas spécialement ;
mais, petite, j’ai appris tous les arts.
À quoi s’intéressait donc
ce Séryeuse ? Elle se demanda si elle ne s’était pas montrée trop fine. Elle
essaya de se mettre (croyait-elle) à son niveau. Elle se multiplia pour le
distraire et l’amuser, en l’instruisant de sa flamme. François était presque
malhonnête, il cachait à peine son ennui. Alors, éperdue, Hester Wayne, comme
une femme dans le bureau d’un directeur de music-hall, et qui voulant se faire
engager à tout prix montre tous ses talents, demanda un crayon au maître
d’hôtel, et prouva comment, avec deux huit tracés côte à côte, on obtient deux
cœurs renversés. L’orchestre cessait. Mme d’Orgel, étourdie, fatiguée, s’assit
n’importe où. Pour François ce ne fut pas n’importe où, car c’était à côté de
lui. Elle vit, dessinés sur la nappe, ces deux cœurs s’enlaçant tête-bêche. Sans
y prendre garde, elle leva des yeux interrogateurs.
L’Américaine feignait la
mine honteuse des flagrants délits. François de Séryeuse la détesta de pouvoir
donner à croire à Mme d’Orgel qu’ils étaient complices.
– Mrs. Wayne me montrait
un de ses tours, dit François, répondant à la muette interrogation de Mahaut.
La sécheresse,
l’insolence de François ne déplurent point à Mme d’Orgel. Quand elle sut que ces
cœurs étaient formés de chiffres, elle trouva l’idée charmante et s’empressa de
corriger la brusquerie de François auprès d’Hester Wayne.
Elle pensa : « Cette
danse m’a brouillé l’esprit. Où faut-il que j’aie la tête pour avoir cru que ce
jeune homme dessinait des cœurs sur les nappes ! »
Comme elle disait à Mrs.
Wayne des paroles aimables, François se montra aimable aussi pour plaire à
Mahaut, et Hester Wayne pensa qu’elle l’avait enfin conquis.
François de Séryeuse
sentait la fatigue lui modeler le visage. Hester regardait, clignait des yeux
artistes.
– Vous avez beaucoup plus
de caractère, ainsi. C’est fatigué que je sculpterai votre buste.
Pensait-elle faire
succéder ses séances de pose à d’autres séances ? François de Séryeuse entendit
innocemment la phrase : pas une seconde la pensée ne l’effleura que Mrs. Wayne
pouvait disposer, pour le fatiguer, d’autres moyens que sa conversation. Il
oubliait que cette Américaine était femme, et fort belle.
Mahaut sortit la glace
qu’elle consultait, non par coquetterie, mais comme une montre, pour savoir s’il
était l’heure du départ. Sans doute déchiffra-t-elle une heure tardive sur son
visage, car elle se leva.
– Vous devez être serrés,
dit Hester à Mme d’Orgel. Hortense et moi pourrions prendre quelqu’un.
Elle dit cela avec un ton
léger, mais son regard vers François prouvait assez qu’il ne lui était nullement
indifférent que ce fût Paul ou François qui montât avec elle et la princesse
d’Austerlitz.
Paul fit un rapide calcul
mental. Fallait-il laisser son ami seul avec les Orgel ou avec Mrs. Wayne, dont
il croyait que François s’était occupé davantage que des Orgel ?
Paul était de ces joueurs
malchanceux qui, voyant quelqu’un gagner, se décident trop tard à le suivre, et
misent avec lui lorsqu’il commence à perdre. Il s’égarait dans des martingales,
il brouillait tout.
Il en voulait à François
du tour de Médrano. Il crut se venger et contrecarrer ses projets en prenant sa
place dans la voiture d’Hortense.
Il le sauvait.
Dans l’auto, Anne d’Orgel
dit à son hôte :
– Enfin, de quoi
avez-vous bien pu parler avec Hester Wayne ?
Cette question, pour qui
connaissait Anne, prouvait qu’il portait déjà de l’intérêt à François. C’était
l’esprit le plus délicieux, mais le plus autoritaire, le plus exclusif, que le
comte d’Orgel. Il « adoptait » les gens, plus qu’il ne se liait avec eux. En
retour, il exigeait beaucoup. Il entendait un peu diriger. Il exerçait un
contrôle.
François fut étonné de
cette question. Mais il ne fut pas fâché qu’Anne d’Orgel lui fournît l’occasion
de se justifier devant sa femme. Comme il s’en voulait d’avoir pu lui déplaire
en rudoyant Hester Wayne, il se justifia en ces termes :
– C’est bien simple.
J’étais le seul à ne pas danser et je lui suis très reconnaissant de m’avoir
tenu compagnie.
– C’est juste, dit Anne à
sa femme, sur un ton de reproche qui s’adressait à tous deux. Ce pauvre ! Nous
l’entraînons à Robinson, et il ne danse pas !
François ne répondit
rien. Il n’avait pas dansé, mais il avait bu le philtre.
Anne d’Orgel cherchait à
réparer sa négligence. Il pensa que seule une prompte invitation pourrait y
réussir.
– Pourquoi ne
viendriez-vous pas déjeuner bientôt, dit-il, comme s’il connaissait François de
longue date. Après-demain, par exemple ?
Le surlendemain François
de Séryeuse n’était pas libre.
– Demain alors ! Mme d’Orgel
n’avait pas ouvert la bouche. L’empressement d’Anne, si peu dans son caractère à
elle, lui semblait légitime. On le devait à Séryeuse après leur distraction.
François avait dit à Mme de Séryeuse qu’il serait de retour à Champigny pour
déjeuner. Mais il lui parut impossible de ne pas répondre à la marque de
confiance que lui donnait le comte d’Orgel en l’invitant comme un intime. Il
accepta. Il ignorait le programme des Orgel. Leur vie mondaine ne commençait que
l’après-midi ; ils déjeunaient toujours chez eux, la plupart du temps seuls.
Aussi, n’étaient priées à déjeuner que les personnes envers lesquelles ils
n’avaient pas de devoirs et que l’on voyait pour le plaisir. Mais ces invités
entraient rarement dans l’hôtel aux autres heures du jour. Ces invitations à
déjeuner étaient donc à la fois une preuve d’amitié et d’un peu de dédain. Mais
François ignorait les rouages complexes de cette machine mondaine, et leur
invitation lui causa plus de plaisir qu’une invitation du soir, à laquelle il
n’eût pu prétendre. Il accepta avec une joie visible. Cette joie plut au comte
d’Orgel. Il avait l’enthousiasme facile. Une nature riche ne marchande pas, ne
cherche pas à dissimuler. Le comte d’Orgel aimait à retrouver sa prodigalité
chez les autres ; c’était pour lui le meilleur signe de noblesse. Il n’acceptait
jamais la moindre invitation, le moindre cadeau, sans le signe extérieur du
plaisir, le propre d’une nature noble étant de ne pas imaginer que tout lui est
dû, ou du moins de cacher qu’elle le croit. C’est un Robin qui s’efforce de
dissimuler le plaisir que lui font les choses, par crainte de paraître naïf, ou
flatté. Aussi ce mouvement de François lui gagna-t-il le cœur du comte, plus que
n’importe quel calcul.
Ils se quittèrent à cinq
heures, quai d’Anjou.
– Comme tu es rentré
tard, dit Mme Forbach à François quand celui-ci, à neuf heures, entra dans la
salle à manger où ils prenaient leur petit-déjeuner en commun. Je t’ai entendu,
ajouta-t-elle. Il devait être au moins une heure du matin.
Mme Forbach possédait
l’innocente coquetterie des vieilles gens qui prétendent avoir le sommeil léger.
Elle et son fils Adolphe habitaient depuis trente ans le rez-de-chaussée de
cette vieille maison de l’île Saint-Louis. Mme Forbach avait soixante-quinze
ans. Elle était aveugle. Son fils Adolphe avait toujours eu l’apparence d’un
vieillard. Il était hydrocéphale.
François de Séryeuse
apportait sa jeunesse dans cette maison, dont il n’avait jamais remarqué le
tragique, tant ces deux êtres eux-mêmes ne le ressentaient point. Il écoutait
sans surprise cette aveugle lui dire : « Comme tu as mauvaise mine ! » car la
vie de François apparaissait incroyable à une femme qui toute la sienne s’était
couchée à neuf heures.
Dès que François
atteignit un âge l’autorisant à quelque liberté, Mme de Séryeuse imagina cette
combinaison : lui donner une chambre chez les Forbach. Elle leur versait une
mensualité pour le logement et les repas de son fils. Mme Forbach d’abord
s’était récriée, la trouvant excessive. Mme de Séryeuse avait tenu bon. Elle
était heureuse de saisir ce prétexte pour aider un peu ces vieux amis des
Séryeuse, et encore plus pour pouvoir exercer un contrôle sur son fils. Celui-ci
d’ailleurs ne se plaignait nullement de la combinaison. Au contraire, elle lui
apportait un équilibre.
Mme Forbach avait été
mariée en 1850 au hobereau prussien von Forbach, un alcoolique, collectionneur
de virgules. Cette collection consistait à pointer le nombre de virgules
contenues dans une édition de Dante. Le total n’était jamais le même. Il
recommençait sans relâche. Il fut aussi un des premiers à collectionner des
timbres, ce qui à l’époque semblait fou.
Au bout de quinze ans, un
monstre vint consoler la pauvre femme de ce mariage. Non seulement elle refusa
de croire à la monstruosité de son fils, mais encore elle disait de cet
hydrocéphale : « Il a le front de Victor Hugo. »
Lors de sa grossesse, Mme
Forbach s’était retirée à Robinson chez des amis. L’heure de la délivrance
approchant, on avait mandé une sage-femme. Celle-ci ne put arriver. On appela le
médecin du village. Mme Forbach déclara qu’elle aimait mieux accoucher comme les
bêtes, que recevoir l’assistance d’un homme. « Mais un docteur n’est pas un
homme », lui disait-on. Elle criait de plus belle. Il fallut bien qu’elle se
rendît. Quelques années après, Mme Forbach, ayant appris la mort du médecin de
Robinson, avoua que cette mort la soulageait. Seules les saintes avouent ces
pensées-là.
Souvent, en face d’elle,
François regrettait ses plaisirs. Mais ce matin, il était si joyeux de sa
rencontre, il ressentait un tel besoin d’en parler, même de façon indirecte,
qu’il raconta son équipée à Robinson. Il se dit aussitôt que si on
l’interrogeait, il serait bien embarrassé pour dépeindre ce village. Mais
Robinson éveillait en Mme Forbach une foule de souvenirs. Loin d’interroger,
elle parla.
François de Séryeuse
connaissait ces souvenirs. Chez les Forbach la conversation se réduisait à fort
peu. C’était toujours la même. Mais elle reposait François des racontars de la
ville. À force de les avoir entendus, ces souvenirs étaient presque siens.
Adolphe Forbach, lui, était sûr d’avoir été de ces parties de campagne
antérieures à sa naissance.
On finissait par se
croire non en face d’une mère et d’un fils, mais d’un vieux ménage.
Ce ménage avait bien
organisé sa vie infirme ; l’économie de son bonheur émerveillait François. Il
tirait un enseignement profond de ces deux êtres qui n’avaient besoin de rien !
À quoi eussent servi ses yeux, à Mme Forbach ? Elle vivait de souvenirs. Tout ce
à quoi elle tenait, elle le connaissait par cœur. Parfois François assis à côté
d’elle feuilletait un album plein de photographies de M. de Séryeuse. Sa mère
les lui cachait. Car il était officier de marine ; il était mort en mer et Mme
de Séryeuse évitait à son fils tout ce qui eût pu lui donner le goût d’une
carrière maudite. Mme Forbach réprouvait un peu Mme de Séryeuse de cacher à son
fils des reliques. C’est qu’elle ignorait l’inquiétude des mères ; même ce
qu’elles craignent lui aurait été un bonheur auquel elle ne pouvait prétendre,
puisque son malheureux Adolphe ne pouvait faire seul un pas dans la vie.
François était ému
lorsque, tournant les feuilles de l’album, Mme Forbach, fermée à ces images mais
qui portait chacune gravée dans son cœur, lui disait comme une voyante : voici
ton père à quatre ans, à dix-huit. Voici son dernier portrait sur son bateau ;
il nous l’avait envoyé.
« Comme je me serais
entendu avec lui », soupirait-il. Ce soupir ne visait pas sa mère : car pour
qu’il y ait entente ou mésentente, il faut des préoccupations communes. Or,
tandis que la vie de Mme de Séryeuse était d’« intérieur », dans tous les sens
du mot, celle de son fils était extérieure, épanouissait ses pétales. La
froideur de Mme de Séryeuse n’était qu’une grande réserve, et peut-être une
impossibilité à dévoiler ses sentiments. On la croyait insensible, et son fils
lui-même la trouvait distante. Mme de Séryeuse adorait son fils, mais veuve à
vingt ans, dans sa crainte de donner à François une éducation féminine, elle
avait refoulé ses élans. Une ménagère ne peut voir du pain émietté : les
caresses semblaient à Mme de Séryeuse gaspillage du cœur et capables d’appauvrir
les grands sentiments.
François n’avait en rien
souffert de cette fausse froideur, tant qu’il n’avait pas soupçonné qu’une mère
pût être différente. Mais lorsque des amis lui vinrent, le monde lui donna le
spectacle de sa fausse chaleur. François compara ces excès à la tenue de Mme de
Séryeuse, et s’attrista. Aussi cette mère et ce fils, qui ne savaient rien l’un
de l’autre, se lamentaient séparément. Face à face ils étaient glacés. Mme de
Séryeuse, qui pensait toujours à la conduite qu’aurait tenue son mari,
s’interdisait les larmes. « N’est-il pas normal qu’un fils de vingt ans
s’éloigne de sa mère ? » se disait-elle. Manquerais-je de courage ? Et le
chagrin filial de François, par cette loi même que formulait Mme de Séryeuse, se
consolait dehors.
Une chose troublait
François de Séryeuse : c’était la façon dont parlait de son père Mme Forbach ;
car elle l’avait connu dans sa plus tendre enfance, si bien qu’elle parlait à
François, traité en grand garçon, d’un enfant qui était son père. De même, des
intimes des Forbach, M. de la Pallière, le commandant Vigoureux disaient :
« J’ai beaucoup connu Monsieur votre père » et lui en parlaient, comme ils
parlaient de lui-même, c’est-à-dire d’un homme plein d’espérances.
François de Séryeuse,
auprès de ce vieux cercle, jouissait d’un assez grand prestige : il le
réconciliait avec la jeunesse. Il écoutait ces vieillards ; pour cette
complaisance, on lui prédisait un bel avenir. Ce n’était point, disaient les
amis de Mme Forbach, une tête brûlée, une de ces cervelles folles, qui composent
la jeunesse d’aujourd’hui. De plus, on s’émerveillait de sa modestie, car,
interrogé sur ses études, il ne répondait pas, détournait la conversation, la
ramenait aux souvenirs. Personne chez les Forbach n’eût admis que ce jeune homme
qui écoutait si bien fût un paresseux.
En dehors de ces visites,
l’existence des Forbach était consacrée au « rachat des petits Chinois ». Du
moins elle l’avait été jusqu’en 1914. L’enfance de François s’émerveilla de
cette œuvre mystérieuse. Il savait simplement que les petits Chinois se
rachètent avec des timbres-poste. Il était de tradition dans la famille de
François, chez ses tantes, ses cousines, de ramasser le plus de timbres possible
pour Adolphe. Celui-ci, comme son père pour les virgules, tenait un compte exact
des timbres qu’on lui apportait. Dès qu’il en avait réuni un nombre suffisant,
il les envoyait à l’œuvre.
Naturellement, Adolphe
n’avait pas épargné la collection de von Forbach. Et c’est ainsi que dans cette
œuvre égalitaire, parmi les « République Française » sans valeur, prirent place
les timbres de l’île Maurice, dont un seul eût suffi pour acheter tous les
petits Chinois.
La guerre de 1914 changea
les occupations d’Adolphe Forbach. Ce ne fut plus des timbres que l’on porta aux
Forbach, mais des journaux. Adolphe et sa mère taillaient dans les fausses
nouvelles des plastrons destinés à préserver du froid. Mme Forbach tricota même
des gants, des chandails, des chaussettes, des passe-montagnes.
Les Forbach déjeunaient
une fois par an chez Mme de Séryeuse, le jour de l’anniversaire de la bataille
de Champigny. François venait le matin les chercher dans une automobile de
louage. Pour rien au monde ils n’eussent manqué cette cérémonie.
Mme Forbach et Adolphe,
qui faisaient partie de la Ligue des Patriotes, applaudissaient les discours,
sur les lieux mêmes où était tombé Forbach, mais de l’autre côté, car, au moment
où éclata la guerre de 70, il était en Prusse pour recueillir une petite
succession. Les fleurs qu’Adolphe jetait sur le monument de Champigny étaient
donc à la fois celles du fils Forbach et d’un membre de la Ligue des Patriotes.
À peine assis, le comte
d’Orgel se lança dans un de ces monologues qu’il appelait une conversation.
Essayant de « situer » son hôte, il introduisit dans ce monologue nombre de noms
propres, pour permettre à François de marquer s’il les connaissait. Le résultat
de cet interrogatoire détourné satisfit le comte d’Orgel. Il se rendit hommage.
Il avait eu raison de se montrer aimable envers Séryeuse.
François, d’habitude,
goûtait assez les bavards, non pour ce qu’ils disent, mais parce qu’ils
permettent de se taire. Cette fois il s’irrita de ne pouvoir placer un mot, et
de la façon, quoique flatteuse, dont Anne lui coupait la parole. Dès qu’il
ouvrait la bouche, Anne s’exclamait, riait aux éclats, la tête renversée, d’un
rire aux notes inhumaines, suraigu. « Je ne me serais jamais soupçonné tant
d’esprit », pensait François. Non content de rire, d’applaudir aux paroles de
Séryeuse, pourtant bien anodines, Anne le proclamait sublime, merveilleux,
admirable, et répétait ses phrases à sa femme. Cette dernière singularité
n’était pas ce qui dérangeait le moins Séryeuse. Car Anne d’Orgel répétait la
phrase de François, mot à mot, comme s’il eût traduit une langue étrangère, et
Mme d’Orgel, dans son amour conjugal, paraissait n’entendre que lorsque c’était
Anne qui parlait. Celui-ci n’agissait de la sorte que pour conserver le dé de la
conversation. Buvait-il, mangeait-il, il agitait sa main libre pour empêcher
qu’on s’en emparât, et imposer silence. Ce geste était devenu un tic, et il le
faisait même quand il n’y avait rien à craindre, comme ce jour-là, où sa femme,
qui ne parlait jamais, et François, qui parlait peu, n’étaient point d’une
concurrence redoutable.
François de Séryeuse
trouva le comte d’Orgel plus que la veille identique au portrait tracé de lui
par ceux qui ne l’aimaient pas. Dans sa surprise il rapetissa toute sa soirée et
sa nuit à mesure d’homme, et même d’homme du monde. Il en niait le merveilleux,
ne voulant plus voir dans cette espèce d’entente qu’un tour joué à Paul Robin.
Aussi quand ils passèrent au salon, François cherchait un moyen correct de
prendre congé le plus vite possible.
Un feu de bois brûlait
dans le salon. La vue de cette cheminée éveilla chez Séryeuse des souvenirs de
campagne. Les flammes fondaient la glace qu’il sentait le prendre.
Il parla. Il parla
simplement. Cette simplicité choqua d’abord le comte d’Orgel, comme une
exclusion. Il n’avait jamais pensé que quelqu’un pût dire : « J’aime le feu. »
La figure de Mme d’Orgel, par contre, se mit à vivre. Elle était assise sur la
banquette de cuir qui surmontait le garde-feu. Les paroles de François la
rafraîchirent comme un envoi de fleurs sauvages. Elle ouvrit les narines,
respira profondément. Elle desserra les lèvres. Tous deux parlèrent de la
campagne.
François, pour jouir
davantage du feu, avait approché son fauteuil, posé sa tasse de café sur la
banquette où était assise Mme d’Orgel. Anne, accroupi par terre, face à cette
haute cheminée, comme devant une scène d’Opéra, se taisait aussi docilement que
s’il n’eût jamais fait autre chose.
Que se passait-il ? Pour
la première fois de sa vie, Anne d’Orgel était spectateur. Il goûtait leur
dialogue, non pas pour ce qu’il exprimait, mais plutôt pour sa musique. Car la
campagne restait lettre morte pour le comte.
Il fallait à la nature
une protection royale pour qu’il lui trouvât du charme. Il ressemblait à ses
ancêtres pour qui, hors Versailles et deux ou trois lieux de ce genre, la nature
est une forêt vierge, où un homme bien « ne se hasarde pas ».
En outre, pour la
première fois, Anne d’Orgel voyait sa femme hors de son soleil, de ses
préoccupations. Il lui en trouva plus de saveur, comme si elle eût été la femme
d’un autre.
– Quel dommage, Anne, que
vous n’ayez pas les mêmes goûts que moi, dit Mme d’Orgel, animée par ce
dialogue.
Aussitôt elle se calma et
sa phrase lui apparut comme dite à la légère, une bévue sans signification. Or
ces mots, qu’elle n’avait jamais prononcés, ni même pensés, étaient pourtant
significatifs. La différence entre Anne et Mahaut était profonde. C’était celle
qui au cours des siècles opposa les Grimoard aux Orgel comme le jour à la nuit –
cet antagonisme de la noblesse de cour et de la noblesse féodale. La chance
avait toujours souri aux Orgel. Ainsi, quoique de petite noblesse, ils étaient
parvenus, sans qu’ils y aidassent, à bénéficier de leur homonymie avec les Orgel
dès longtemps éteints, dont le nom se retrouve souvent dans Villehardouin à côté
de celui de Montmorency. Ils réalisaient le type parfait du courtisan. Leur nom
était en première place.
On pouvait donc être fort
surpris des extraordinaires mensonges du comte d’Orgel, destinés à souligner sa
gloire certaine. Mais pour lui mensonge n’était pas mensonge ; il ne s’agissait
que de frapper l’imagination. Mentir c’était parler en images, grossir certaines
finesses aux yeux des gens qu’il jugeait moins fins que lui, moins aptes aux
nuances. Un Paul s’étonne de ces impostures naïves. Le comte d’Orgel ne
négligeait même point le mélodrame. La cave de son hôtel lui semblait un décor
particulièrement propice, comme si dans ses ténèbres on pût moins bien
distinguer le faux… Un jour une bombe lancée par les Allemands y avait frappé
son père, un autre on y avait au début de la Révolution caché Louis XVII.
Mahaut et François
s’étaient tus. Anne, comme un enfant qui ne veut pas se séparer d’un jouet
nouveau, prolongeait son silence. Le silence est un élément dangereux. Mme d’Orgel
attendait que son mari se décidât à le rompre, pensant qu’il ne lui appartenait
point à elle de le faire.
Le téléphone sonna.
Anne se leva et décrocha
le récepteur. C’était Paul Robin.
– Il y a là quelqu’un qui
veut vous parler, dit Anne, au bout de quelques répliques, en tirant François
par la manche.
« Toi ! c’est toi ! »,
balbutia Paul, dès qu’il entendit la voix de Séryeuse. Encore avec les Orgel !
se dit-il. Que signifie cette farce ? J’en aurai le cœur net.
Il oublia qu’il n’était
jamais libre, que chacune de ses heures, de ses demi-heures était soi-disant
prise et, détruisant cet échafaudage, il dit à François, d’une voix alerte :
« Peux-tu dîner avec moi ? Je voudrais te parler. J’aimerais te voir. »
François de Séryeuse
n’avait rien d’autre à faire que de retourner à Champigny. Une fois de plus, il
remit ses devoirs filiaux.
« Surtout ne raccroche
pas, j’ai à parler à Monsieur d’Orgel. »
Les Muscadins, pour ne
pas s’abîmer le galbe, omettaient de prononcer les r. Notre époque, dont la peur
du ridicule frise le grotesque, est possédée d’un travers analogue. Paul Robin
cultivait cette pudeur absurde, essentiellement moderne, qui consiste à ne pas
vouloir paraître dupe de certains mots sérieux et de certaines formules de
respect. Pour n’en pas prendre la responsabilité, on les prononce comme entre
guillemets.
Ainsi Paul n’employait
jamais un lieu commun, sans le corser d’un petit rire, ou le précéder d’une
respiration. Il prouvait par là qu’il n’était pas crédule.
Ne pas vouloir être dupe,
c’était la maladie de Paul Robin. C’est la maladie du siècle. Elle peut parfois
pousser jusqu’à duper les autres.
Tout organe se développe
ou s’atrophie en raison de son activité. À force de se méfier de son cœur, il
n’en possédait plus beaucoup. Il croyait s’aguerrir, se bronzer, il se
détruisait. Se trompant complètement sur le but à atteindre, ce suicide lent
était ce qu’il goûtait le plus en lui-même. Il croyait que ce serait mieux
vivre. Mais on n’a encore trouvé qu’un seul moyen d’empêcher son cœur de battre,
c’est la mort.
Ce fut donc flanqué de
guillemets que Paul prononça son « Monsieur d’Orgel ».
Anne reprit l’appareil.
La curiosité de Paul ne pouvait attendre l’heure du dîner. Il prétendait avoir
une chose urgente à confier aux Orgel. Pouvait-il venir tout de suite ?
Il n’était guère dans la
nature de Paul d’avoir des secrets à confier, et qui ne peuvent pas attendre.
– Ce pauvre Paul, notre
innocente plaisanterie d’hier soir l’a troublé, dit Anne, en raccrochant le
récepteur. On dirait qu’il croit que nous conspirons contre lui.
Le téléphone avait rompu
le charme. François de Séryeuse pensa : « Le système de Paul a du bon. Je
commence à comprendre ses cases et la contrariété que peut être pour lui la
rencontre d’un ami. Mais il devrait bien appliquer son système aux autres. »
En effet, Paul avait agi
comme ces voisines de province qui, sous un prétexte futile, arrivent quand
elles pensent surprendre un secret et jouissent du trouble qu’elles produisent.
Y avait-il donc à
surprendre quelque chose chez les Orgel ? Mahaut le donna à penser.
– Je sors, dit-elle.
Anne fut stupéfait de
cette décision intempestive.
– Mais vous savez bien
que l’auto n’est pas là !
– J’ai envie de marcher.
D’ailleurs j’avais complètement oublié tante Anna. Elle m’en voudrait.
Anne d’Orgel fit le
visage stupide des comédiens qui expriment l’étonnement. Cet étonnement était
sincère, mais il l’exagérait. Il ouvrit de gros yeux, comme on lève les bras au
ciel. Sa contenance signifiait si clairement : « Ma femme est folle, je ne sais
pas ce qu’elle a, ni pourquoi elle ment », que François de Séryeuse en fut mal à
l’aise.
Anne d’Orgel cherchait
encore à la retenir lorsque Mahaut, tout d’un coup, regarda la porte, comme un
chien flairant un danger, alors que son maître dans son attitude ne voit que
caprice. Elle tendait la main à François.
Au coin de la rue, Paul
se retourna vers Mme d’Orgel qui venait de le croiser sans le voir.
N’était-il pas en
l’occurrence l’envoyé de ce tribunal auquel chacun doit rendre compte de ses
actes ?
Il pénétra dans le salon
avec une figure de circonstance. Mais ni Anne, ni François, pas plus que lui,
n’auraient pu dire laquelle.
Il avait gardé son
pardessus comme un commissaire de police. L’absence de Mme d’Orgel le
tracassait. Il se disait que sa présence lui aurait sans doute expliqué ce qu’il
voulait savoir, et qu’elle était peut-être partie pour qu’il ne le sût point.
– Je ne fais qu’entrer et
sortir, dit-il.
– Mais cela ne valait pas
que vous vous dérangiez, dit Anne un peu narquois, après un mensonge quelconque
débité par Paul.
– Où comptez-vous dîner ?
ajouta-t-il en s’adressant aux deux amis. Ils lui nommèrent un cabaret où ils
dînaient souvent.
– Nous restons chez nous,
dit Anne, mais peut-être pourrions-nous vous rejoindre après dîner.
Le comte cédait encore à
ce dangereux système des toquades, qui pousse à se voir trop et hors de propos.
Paul et François
partirent ensemble, mais se quittèrent vite, ayant chacun une occupation.
Le soir François arriva
le premier au rendez-vous. Le chasseur lui fit part d’un coup de téléphone : le
comte d’Orgel regrettait de ne pouvoir venir après dîner, et demandait à M. de
Séryeuse de lui téléphoner le lendemain matin. En effet, une fois Mme d’Orgel
revenue de sa promenade sans but, et devant son bonheur à la perspective d’une
soirée en tête à tête avec Anne, celui-ci n’avait pas même osé avouer son projet
et profita d’un moment où elle était absente du salon pour téléphoner la
décommande.
Toute la soirée Anne d’Orgel
fut dans le vague. Mahaut était distraite. Pour être heureuse de ce tête-à-tête,
il fallait qu’elle pensât à l’être. Ils se parlèrent peu. Cependant Mme d’Orgel
ne s’effraya pas de l’état particulier où elle se trouvait car elle estimait
naturel d’être à l’unisson avec Anne. Or la distraction d’Anne venait de ce que
seul avec sa femme, il glissait vers la mélancolie. Ce n’était pas la faute de
son cœur, mais Anne d’Orgel n’était à l’aise que dans une atmosphère factice,
dans des pièces violemment éclairées, pleines de monde.
Paul et François ne se
turent pas une minute. Chacun abandonnait une partie de sa personnalité,
s’efforçait de ressembler à l’autre. C’était à qui cacherait son cœur. Ils
prenaient le masque des personnages des mauvais romans du XVIIIe siècle dont les
Liaisons dangereuses sont le chef-d’œuvre. Chacun de ces complices dupait
l’autre en se noircissant de crimes qu’il n’avait pas commis.
Paul n’osait interroger
au sujet des Orgel. Il attendait qu’on lui parlât d’eux. Pour provoquer des
confidences il commença par en faire et raconta son retour entre la princesse
d’Austerlitz et l’Américaine :
– Elle n’a jamais voulu
nous dire ce que tu avais fait ou raconté au juste, mais elle ne t’emporte pas
en paradis. Selon elle les Français sont tous les mêmes, ils ne pensent qu’à une
chose. Bref, Hortense et moi, nous l’avons calmée de notre mieux.
François sourit. Il se
retint de dire qu’il eût compris davantage qu’Hester Wayne se fût plainte du
contraire. Mais il ne tira pas vanité de son impolitesse, d’autant plus qu’il
soupçonnait Paul de s’être employé seul à calmer l’Américaine.
Égayé par cet épisode,
Séryeuse se décida enfin à ne plus torturer le curieux, et lui raconta comment
il avait fait la connaissance d’Orgel, chez des clowns. Paul respira. C’était
peu de chose. Les bonnes grâces d’Hester Wayne le vengeaient largement. Il
trouvait malgré tout son ami très fort d’avoir « décroché » une invitation pour
le jour même.
Paul accompagna jusqu’à
la Bastille François qui prenait le dernier train pour Champigny. On appelle ce
train le train des théâtres. Il ne s’emplit qu’à la dernière minute, et de
singuliers voyageurs. Ce sont des acteurs et des actrices, pour la plupart
demeurant à La Varenne, et plus ou moins mal dégrimés selon la distance qui
sépare leur théâtre de la gare. Il ne faudrait pas juger par ce train de la
prospérité des théâtres à Paris, car on y rencontre plus de comédiens que de
spectateurs.
François de Séryeuse
était en avance. Il monta dans un compartiment occupé par une famille de braves
gens, qui venaient du spectacle. Elle sentait la naphtaline. Le petit garçon,
très fier qu’on lui eût confié la garde des billets, pour imiter un geste
paternel, les laissait dépasser au revers de sa manche. Le chef de la famille
tenait d’une main et caressait de l’autre comme un animal, un chapeau claque
d’une forme ancienne. Il faisait avec ce chapeau mille pitreries pour tenir les
enfants éveillés. Il accompagnait ces farces d’un boniment débité avec l’accent
des clowns, qui les faisait rire aux larmes. Ensuite, le frappant de sa main
droite, il présentait une galette noire.
– Tu n’as pas perdu les
billets, Toto ? s’inquiétait-il de temps en temps. Ce ne serait pas la peine
d’avoir pris des premières !
La dame et sa grande
fille, honteuses du brave homme à cause de la présence de François, se
plongeaient dans le programme du spectacle dont elles venaient et, lorsque les
enfants trépignaient de joie, secouaient leur tête enveloppée d’une mantille.
Elles souriaient, du sourire qui désavoue. François était gêné par la complicité
féminine de la mère et de la fille. Alors que l’homme était heureux, que ce jour
était pour lui un jour de fête, l’exceptionnel de ce même jour faisait souffrir
les deux femmes. Elles pensaient qu’elles pourraient vivre ainsi chaque jour. Au
moins leur plaisir eût-il été de faire croire, à un inconnu comme François,
qu’elles étaient habituées à ces robes, au théâtre, aux premières classes. Mais
l’attitude de leur bête d’homme était un aveu.
François ne détestait
rien tant que cette honte qu’éprouvent certaines femmes des classes médiocres
pour l’homme à qui elles doivent tout.
La mère et la fille,
furieuses, ne se contentaient plus maintenant de sourire, elles tenaient tête.
Alors que l’homme s’extasiait en bloc sur l’intérêt de la pièce, l’excellence
des acteurs, du dîner au restaurant, le moelleux des coussins du wagon, elles
opposaient de l’humeur à son enthousiasme : « Le wagon était sale, un acteur ne
savait pas son rôle… » Des connaisseuses doivent se plaindre, pensaient-elles.
Et c’est, hélas ! ce que de bas en haut pense tout le monde.
Le manège de ces femmes
venait de ce qu’elles sentaient que François était d’une classe supérieure.
Elles ne pouvaient deviner qu’il préférât à leur sottise la simplicité de leur
trouble-fête. Le trouble-fête ne comprenait rien à cette scène. Il se consolait
avec les enfants que n’avait point encore déformés le sentiment de l’inégalité.
Aussi étaient-ils heureux comme des rois. Alors que le père en caressant ce
chapeau haut de forme, qui l’amusait plus qu’il ne le flattait, était heureux de
penser que son travail lui permettrait bientôt une autre sortie, leur robe
gênait mère et fille, qui, l’une, pensait au tablier qu’elle mettrait le
lendemain, l’autre à sa blouse de vendeuse.
La famille descendit à
Nogent-sur-Marne. Cette scène avait blessé François : dans les dispositions de
cœur où il se trouvait ce soir-là, elle fut décisive.
Mme de Séryeuse n’avait
jusqu’ici joué dans la vie de son fils que le rôle qu’y joue forcément une mère.
François n’était nullement mauvais fils ; mais leur caractère poussait ces deux
êtres, nous l’avons dit, à ne se rien confier qui eût de la valeur. La scène du
train, par un zigzag dont les âmes les moins compliquées sont coutumières, mena
François à penser à Mme de Séryeuse. Cette honte de la fille et de la mère le
poussa à examiner les sentiments qu’il tirait, lui, de sa famille.
François de Séryeuse
était fier. Fier de son nom. L’était-il par piété envers ses ancêtres, ou par
pur orgueil ? C’est ce qu’il aurait voulu savoir. La noblesse des Séryeuse était
de peu d’éclat. Mme de Séryeuse, elle, était une grande dame, qui à cause de la
simplicité de sa vie, se croyait une bourgeoise. Le contraire arrive plus
souvent. Sans doute, elle avait été élevée dans l’orgueil de son nom, mais dans
cette fierté elle ne voyait qu’une dette filiale, qui, pensait-elle, devait être
celle de tous, et aussi bien des plus humbles. Mais là, déjà, ne raisonnait-elle
pas noblement ?
Mariée de fort bonne
heure, le métier de marin de M. de Séryeuse l’avait habituée au veuvage avant la
mort de son mari. Tant par une sauvagerie naturelle, que par respect pour
celui-ci, elle montrait, alors déjà, peu d’empressement envers les familles
nobles qui l’eussent accueillie comme leur enfant. Puis son chagrin l’enfonça
dans cette paresse. Elle s’en tint au commerce des parents de M. de Séryeuse.
Cette famille composée surtout de vieilles filles, de femmes âgées, jugeait de
tout assez petitement. En leur unique compagnie, Mme de Séryeuse finit par
prendre les préjugés de l’ancienne bourgeoisie contre l’aristocratie, sans se
douter que c’était les siens qu’elle condamnait. Cela ne l’empêchait pas
d’ailleurs d’agir sans cesse d’une façon qui prouvait sa naissance. Ces manières
surprenaient sa belle-famille. On les mettait sur le compte d’un caractère
singulier, d’un manque d’expérience.
Ainsi, pour l’éducation
de François, la blâmait-on un peu. On comprenait mal qu’elle laissât dans
l’oisiveté un garçon de vingt ans, qu’elle ne s’inquiétât pas de lui ouvrir une
carrière. D’ailleurs, ce n’était point, comme les sœurs, les cousines de M. de
Séryeuse le pensaient, par fierté, ou parce que sa fortune, sans être énorme,
permettait à son fils de ne rien faire. Simplement Mme de Séryeuse n’avait pas
contre la paresse le préjugé des petites gens. Elle se disait qu’il ne faut rien
brusquer. Elle se rendait même, malgré son aversion pour le monde, à la
nécessité pour un jeune homme d’une vie un peu frivole.
François soupçonnait
peut-être mal la noblesse de sa mère. Aussi était-il porté dans la vie qu’il
menait, à s’exagérer son mérite personnel, ne se doutant pas que s’il était
accueilli dans des maisons où l’on ne recevait pas tout le monde, c’était à
cause d’un air de famille, dont les autres, d’ailleurs, ne se rendaient pas
compte. Dans cette toquade d’un Orgel, par exemple, il y avait bien de ce
plaisir de trouver de la nouveauté dans l’habitude.
François de Séryeuse,
bouleversé par la scène du train, s’interrogeait. À aucun moment, se
demanda-t-il, ne ressemblé-je à ces femmes du train ? Car ce cœur généreux
aurait voulu se contraindre à avouer qu’il ne plaçait pas sa mère assez haut. Il
se reprocha de ne pas la mêler à sa vie, comme s’il eût eu honte d’elle. C’était
par honte, en effet, mais à rebours, uniquement parce qu’il n’avait encore
rencontré personne qui lui parût digne de sa mère.
Enfin tout cet
interrogatoire, déclenché par la scène du wagon, aboutit à cet aveu qu’il
souhaitait faire connaître à sa mère, Mme d’Orgel.
Ainsi un jeune homme
auquel la pudeur, le respect commandent de cacher ses maîtresses à sa mère
s’adresse-t-il à cette mère, le jour où il songe à une alliance.
Au réveil, la première
pensée de François fut pour sa mère. Il ne lui était jamais arrivé de souhaiter
la voir si vite.
Mme de Séryeuse était
sortie et devait rentrer pour déjeuner. François essaya de se distraire. Il lut,
écrivit, fuma, mais tous ces actes, il ne les accomplissait que pour se donner
une contenance. Il attendait.
Il ne faisait rien
d’autre… Tout à coup il sursauta. Qui donc venait de lui dire qu’il n’avait pas
encore pensé à Mme d’Orgel ? qu’il faisait semblant d’attendre sa mère ? Deux
questions aussi absurdes, aussi dépourvues de sens ne pouvaient selon lui venir
que du dehors. « Et pourquoi y penserais-je ? se répondit-il aigrement, et
pourquoi cette attente serait-elle une fausse attente ? » Il se promit même de
ne téléphoner que le lendemain chez les Orgel.
Il s’émerveilla d’agir si
librement, sans penser que l’anormal, c’était qu’il eût à se prouver qu’il était
libre.
À force d’attendre,
François avait oublié qu’il attendait, et encore plus qui il attendait. Car Mme
de Séryeuse vint elle-même lui dire de descendre, que le déjeuner était servi.
François jeta sur sa mère
un regard nouveau. Il n’avait jamais remarqué sa jeunesse. Mme de Séryeuse avait
trente-sept ans. Son visage paraissait encore répondre à moins. Mais de même
qu’on ne remarquait pas sa jeunesse, sa beauté ne frappait pas. Peut-être lui
manquait-il d’être de son époque ?
Elle ressemblait aux
femmes du XVIe siècle, qui fut le siècle par excellence de la beauté française,
et dont les portraits aujourd’hui nous attristent ; nous nous formons un idéal
si différent de la beauté des femmes, que nous ne nous retournerions peut-être
pas, dans la boutique d’un joaillier, sur celle pour qui se consuma Nemours.
Aujourd’hui nous ne
jugeons plus féminin que ce qui est fragile. Le robuste contour du visage de Mme
de Séryeuse le faisait trouver sans grâce. Cette beauté laissait froids les
hommes. Un seul l’avait appréciée ; il était mort. Mme de Séryeuse se conservait
à lui comme si elle eût dû le retrouver, pure même de ces regards de convoitise
que la femme la plus honnête n’évite pas.
Mme de Séryeuse ne
s’aperçut point du regard de son fils. Toutefois elle était gênée. Elle l’était
comme les personnes que l’on n’a pas habituées à certaines prévenances.
Change-t-on, ils se demandent ce que cela signifie. François devint presque
tendre. Cette tendresse fit croire à la mère que son fils cherchait un pardon.
Qu’a-t-il fait ? se demanda-t-elle aussitôt. D’habitude, François restait à
peine dans le salon, le déjeuner fini. Il s’y attarda. Il ne pouvait, sans en
approfondir la raison, se rassasier d’une image nouvelle.
À la fin Mme de Séryeuse,
troublée, se leva :
– Tu n’as rien de spécial
à me dire ?
– Mais non, maman, dit
François, surpris.
– Bien, parce que j’ai à
faire.
Et elle disparut.
François erra dans la
maison comme une âme en peine. Il s’était promis de passer la journée à
Champigny, auprès de sa mère. Elle se dérobait. Après avoir flâné dans la
maison, puis dans le jardin, il remonta dans sa chambre, choisit un livre qu’il
n’ouvrit pas, et s’étendit.
Il se retournait, comme
un malade qui ne peut trouver le calme. De quelle potion avait-il besoin ? Dans
sa fièvre, il lui semblait que seule une main fraîche l’apaiserait. Il ne
croyait pas en vouloir une entre toutes.
Il pensait aimer dans le
vague, alors qu’il ne ressentait du vague qu’à cause d’un choc bien net. Mais il
avait peur de donner son vrai nom à ce choc. Il ne s’était pourtant guère exercé
à tant de délicatesse, à une telle pudeur envers soi-même. Il ne faisait pas,
d’habitude, tant de façons pour s’avouer qu’il désirait. Lui qui n’avait jamais
refréné ses sens, et à plus forte raison ses pensées, il s’en interdisait,
aujourd’hui, certaines. Il semblait enfin comprendre que plus que nos manières,
dont le public est juge, importe la politesse du cœur et de l’âme, dont chacun
de nous a seul le contrôle. Pourquoi ne serait-on pas envers soi de bonne
compagnie ? Il avait honte d’avoir jusqu’ici montré moins d’estime à soi-même,
de politesse qu’aux autres, et de s’être avoué certains sentiments dont il n’eût
fait confidence à personne. Mais dans sa nouvelle manie de pureté, il allait
trop loin… jusqu’à l’hypocrisie.
François, aimant déjà Mme
d’Orgel, craignait de lui déplaire. Et c’était pour ne pas lui déplaire qu’il ne
pensait pas à Mahaut ; car il ne trouvait encore aucune de ses pensées digne
d’elle.
L’amour venait de
s’installer en lui à une profondeur où lui-même ne pouvait descendre. François
de Séryeuse, comme beaucoup d’êtres très jeunes, était ainsi machiné qu’il ne
percevait que ses sensations les plus vives, c’est-à-dire les plus grossières.
Un désir mauvais l’eût bien autrement remué que la naissance de cet amour.
C’est lorsqu’un mal entre
en nous, que nous nous croyons en danger. Dès qu’il sera installé, nous pourrons
faire bon ménage avec lui, voire même ne pas soupçonner sa présence. François ne
pouvait se mentir plus longtemps, ni boucher ses oreilles à la rumeur qui
montait. Il ne savait même pas s’il aimait Mme d’Orgel, et de quoi au juste il
pouvait l’accuser, mais certes la responsable c’était elle, et personne d’autre.
Il souhaitait ne plus
rester en place, ne plus être seul. Il était envahi de tendresse. Il se souvint
de la gêne instinctive de Mme de Séryeuse, mais il voulait une présence. Il se
rappela une amie qu’il n’avait pas vue depuis longtemps et que peut-être cet
abandon affectait. Il pensa la voir. Pourtant, il résista. Ce fut par
superstition qu’il ne se rendit point chez cette amie. Il lui sembla que ce
serait trahir la comtesse d’Orgel, et que cela lui porterait malheur.
Il goûta chez les Orgel
le lendemain. Il sentit alors que son amitié pour Anne était intacte. Cette
amitié était plutôt la turbulence d’un cœur naïf. Il s’était dit tout le long du
chemin : « J’aime Mahaut » et s’attendait à éprouver en face d’elle quelque
chose d’extraordinaire. Mais il se sentait calme. « Me serais-je trompé,
pensa-t-il, n’aurais-je que de l’amitié pour Anne, rien pour sa femme ? »
On peut dire que les
idées de François sur l’amour étaient toutes faites. Mais parce que c’est lui
qui les avait faites, il les croyait sur mesure. Il ne savait pas qu’il ne se
les était coupées que sur des sentiments sans vigueur.
Ainsi François, jugeant
de son amour d’après des précédents, jugeait mal. Pourquoi d’abord cette
attraction vers Anne ? Ne doit-on pas être jaloux ? Il savait que Mme d’Orgel
aimait Anne, et, loin de le considérer comme un rival heureux, trouvait en lui
un ami ; il ne le voyait pas d’un mauvais œil à côté de Mme d’Orgel. François
essayait bien de combattre ces extravagances, mais dès qu’il croyait les avoir
dissipées, elles se reformaient.
Pour Anne d’Orgel, rien
que de fort explicable dans sa toquade. François lui devint vite un ami comme un
autre. Il ne considéra pas ce qu’avait d’anormal que Séryeuse prît si vite rang
parmi ses anciens amis.
Il n’analysait pas le
motif de cette préférence. La raison en était d’ailleurs incroyable. Il eût
haussé les épaules, comme quiconque, si on la lui avait révélée. Orgel préférait
François à tous parce que François aimait sa femme.
Nous sommes attirés par
qui nous flatte, de quelque façon que ce soit. Or François admirait le comte.
Son admiration allait avant tout à l’homme capable d’être aimé d’une Mahaut. En
retour, Orgel éprouvait sans le savoir, pour François, un peu de cette
reconnaissance que l’on éprouve envers qui nous porte envie.
Non seulement l’amour de
François était la raison mystérieuse de la préférence du comte d’Orgel, mais
encore cet amour décida son amour pour sa femme. Il commençait de l’aimer comme
s’il avait fallu une convoitise pour lui en apprendre le prix.
Mme d’Orgel voyait, elle,
d’un assez bon œil cet ami d’Anne. Pouvait-elle s’inquiéter de la préférence
qu’elle accordait à François ? N’était-il point de son devoir conjugal de
partager les préférences de son époux ?
Comment se méfier de ce
qui vous rapproche ?
Très vite, l’hôtel d’Orgel
ne put se passer de François de Séryeuse. En donnant beaucoup de son temps à ses
nouveaux amis, celui-ci ne sacrifiait rien. François ne négligeait pour eux que
des personnes qu’il fréquentait par désœuvrement.
Les Orgel ne donnaient
plus de dîners que François n’y vînt.
La première fois que
Séryeuse dîna chez les Orgel, il eut pour voisine la sœur d’Anne, Mlle d’Orgel,
dont il ne soupçonnait pas l’existence. En face de son empressement, celle-ci
pensait avec amertume : On voit bien qu’il est nouveau venu dans la maison…
François croyait
connaître tout des Orgel. Il ne fut pas peu surpris de l’existence de cette
sœur. Il vit une simple coïncidence dans le fait que Mlle d’Orgel n’avait paru à
aucun déjeuner. Or le hasard n’y était pour rien.
Le comte d’Orgel la
cachait pour des motifs complexes, dont le plus simple était qu’il la savait
d’un mérite mince.
Elle n’avait d’autre
qualité à ses yeux que d’être sa sœur.
Mlle d’Orgel était
l’aînée. À la voir, François comprit ce qui pouvait faire trouver Anne ridicule.
Elle était comme la maquette disgracieuse d’un ouvrage parfait. Son mécanisme
plus grossier expliquait les horlogeries subtiles de son frère.
D’ailleurs, si elle ne
tenait aucune place dans l’hôtel d’Orgel, il n’en était pas de même partout. Les
personnes à qui les caricatures parlent mieux qu’un dessin, lui trouvaient
meilleur air qu’au comte. Elle émiettait ses après-midi en visites à des
personnes fort vieilles ou fort ennuyeuses, que les Orgel négligeaient. Ces gens
qui trouvaient subversives les fêtes de la rue de l’Université, parce qu’on ne
s’y ennuyait pas, y accouraient du reste sur un signe.
Lorsque dans un salon on
entendait prononcer le nom de Mlle d’Orgel, on pouvait être sûr que c’était pour
en dire du bien. Elle était de ces personnes effacées dont les amis sont seuls à
parler. Et encore pouvait-on suspecter cette bonne grâce qui n’était souvent
qu’un déguisement des rancunes envers son frère et sa belle-sœur.
« Et puis c’est une
sainte », ajoutaient, à la fin, ceux qui faisaient son éloge. Cela signifiait
que la nature l’avait peu comblée.
Le comte d’Orgel naissait
à un sentiment nouveau.
Il avait toujours évité
l’amour comme une chose trop exclusive. Pour aimer il faut du loisir, et les
frivolités l’accaparaient.
Mais la passion s’insinua
en lui si habilement qu’il y put à peine prendre garde. Cette nouveauté datait
du jour où Mahaut assise sur la banquette du garde-feu parlait avec François de
Séryeuse. Ce jour-là son mari l’avait convoitée comme si elle n’eût pas été sa
femme.
François, lui, eût certes
souhaité moins de fêtes, et plus d’intimité. Mais il mettait une émulation
d’enfant sage à jouir de ce qu’on lui offrait. Il allait jusqu’à s’appliquer à
être un convive agréable. Lui qui eût voulu pouvoir rester sans mot dire, bouche
bée devant Mahaut, il se torturait l’esprit pour parler à ses voisines.
Les personnes dont
François redoutait le plus le voisinage à table étaient les garçons de son âge,
fades jeunes gens du monde, dont il se croyait méprisé, alors qu’ils l’enviaient
à cause de l’affection d’Anne, affection à laquelle ils n’osaient prétendre. Car
pour eux qui le connaissaient depuis toujours, Anne d’Orgel restait l’aîné. Il
les traitait d’ailleurs un peu en collégiens, et François, parce que Orgel ne
l’avait pas connu enfant, ne lui représentait pas le même âge qu’eux. Si
François avait deviné l’envie qu’il leur inspirait, il les eût sans doute
trouvés plus aimables.
Dans ces soirées,
François n’aspirait qu’à se faire oublier de tous, comme il oubliait tout le
monde, à l’exception de Mahaut. Mais Anne d’Orgel ne l’entendait pas ainsi. Son
amitié le poussait à mettre François en vedette. François en souffrait, non
qu’il fût modeste, ou timide, mais il s’imaginait que chacun allait lire
derrière son visage.
Car ce qu’il y cachait,
il souhaitait que personne, pas même Mahaut, ne le découvrît. Il lui semblait
que cette découverte ne pourrait que détruire son bonheur. François était
heureux, comme on ne peut l’être qu’à cet âge : sans rien posséder.
François, qui ne parlait
jamais de ses amis à Mme de Séryeuse, faisait exception pour les Orgel. Sa mère
était touchée qu’il semblât la tenir moins à l’écart de sa vie.
François ne se cachait
plus à sa mère, parce qu’il n’avait à rougir de rien. Sans doute cette pureté
provenait-elle surtout des circonstances, mais il y trouvait profit. François
avait jusqu’alors soupçonné la pureté d’être fade. Il jugeait maintenant que
seul un palais sans délicatesse en pouvait méconnaître le goût. Mais ce goût,
François ne le trouvait-il pas dans le moins pur de son cœur ?
François parlait à sa
mère d’une façon si convaincue du comte et de la comtesse d’Orgel, que, sans
être connus d’elle, ils étaient les seuls amis de son fils dont Mme de Séryeuse
ne se méfiât point. Pourtant, François négligeait ce qui l’avait tant
préoccupé : réunir sa mère et les Orgel. Le bonheur qu’il ressentait était si
neuf qu’il n’osait aucun geste de peur d’en détruire l’équilibre.
Un jour qu’il lui
racontait un dîner de la veille, Mme de Séryeuse lui dit :
– Que doivent penser de
toi ces amis ? Tu dois passer pour n’avoir ni feu ni lieu. Pourquoi ne les
inviterais-tu pas ?
Il regarda sa mère avec
surprise. Était-ce bien elle qui parlait ? Lui qui n’avait jamais osé provoquer
cette invitation, maintenant que c’était elle qui la lui proposait, il cherchait
des obstacles.
– On dirait que cela te
dérange, dit Mme de Séryeuse.
– Comment peux-tu le
penser ? s’écria François, en l’embrassant. Mme de Séryeuse, confuse, repoussa
doucement son fils.
Mme d’Orgel montra un
vrai plaisir quand elle sut que Mme de Séryeuse désirait les connaître. Il lui
plaisait de donner du sérieux à cette amitié.
Anne, lui, poussa ses
cris habituels. Sur ces entrefaites, sa sœur parut. François estima convenable
de l’inviter. Mais avant que la malheureuse eût pu répondre, Anne s’interposa :
« Samedi, vous déjeunez chez tante Anna », dit-il.
François avait déjà
entendu le nom de cette tante le jour où Mme d’Orgel le laissa en tête à tête
avec le comte après le coup de téléphone de Paul Robin. Anne d’Orgel avait eu
alors ce regard stupide qui signifiait qu’elle mentait. François se demanda même
si cette tante n’était point un mythe. Elle existait cependant. Mais les Orgel
la négligeaient, et il leur semblait qu’ils l’en dédommageassent en se servant
d’elle comme alibi.
Quand le comte et la
comtesse d’Orgel entrèrent dans le salon de Champigny, François fut aussi
stupéfait que s’il ne les eût pas attendus. La présence de ses amis dans cette
pièce qu’il connaissait depuis si longtemps le surprenait comme une apparition.
Sa stupeur démonta un peu Anne d’Orgel. Mais ce qui l’intimida le plus, ce fut
de se trouver en présence de cette jeune femme. Anne d’Orgel adorait conquérir
de vieilles gens. En route pour Champigny il préparait sa conquête. Tant de
jeunesse le dérouta.
François ressentit du
trouble devant l’empressement fort naturel d’Anne. C’était la première fois
qu’il voyait un homme auprès de sa mère.
Ce jour-là, Mme de
Séryeuse était étonnante.
En l’admirant, François
oubliait peu à peu qu’elle était sa mère. Elle se prêtait à cet oubli, car elle
parlait sur un ton vif que François ne lui avait jamais connu.
Chose incroyable, à ce
contact, Mme d’Orgel se sentait rajeunir. Elle, toujours si déférente, devait se
contraindre pour ne point voir en Mme de Séryeuse une compagne d’enfance que
l’on retrouve.
Après le déjeuner, Mme de
Séryeuse et Mme d’Orgel causaient ensemble ; et comme François contemplait ce
tableau, le comte d’Orgel, pour se distraire de son silence, regarda ceux qui
étaient accrochés aux murs. Mais son œil s’égarait dans le vague. Mme de
Séryeuse, qui ne prenait pas ce manège pour de l’impatience, crut que quelque
chose intriguait son hôte dont l’œil semblait posé sur une miniature, qu’en
réalité il ne voyait pas.
– Vous regardez ce
portrait ?
Anne se leva pour le
voir.
– Il ne ressemble guère
aux images habituelles de l’Impératrice Joséphine. Pourtant c’est elle, à quinze
ans. Il fut exécuté par un Français de la Martinique et envoyé à Beauharnais
pour lui faire connaître sa fiancée.
Au mot de Martinique, Mme
d’Orgel avait levé la tête comme un chien qui entend son nom. Elle se dirigea
vers la miniature.
– Elle était, dit Mme de
Séryeuse, la tante à la mode de Bretagne de mon arrière-grand-mère, qui jeune
fille était une Sanois comme la mère de Joséphine.
– Mais alors, s’écria
Anne en se tournant vers François et Mahaut : vous êtes cousins ! Il s’amusait
comme un fou de sa découverte.
Un silence de stupeur
suivit cette affirmation. François ne savait pas grand-chose de la famille de
Mahaut. Comme Mahaut ne répondait pas, Anne insista :
– Enfin je ne me trompe
pas, vous êtes alliés à la fois aux Tascher et aux Desverge de Sanois ?
– Oui, dit Mme d’Orgel,
comme si c’était un aveu pénible.
Pourquoi ce trouble ? La
pensée qu’elle était liée à François par des liens, même ténus, la gênait. Elle
remit à plus tard l’explication de son malaise. Elle ne pensa qu’à ce que son
attitude avait de peu cordial envers Mme de Séryeuse et François.
François était lui-même
si troublé qu’il ne remarqua pas l’accueil fait par Mme d’Orgel à ce cousinage.
Anne d’Orgel n’était pas
encore revenu de ce coup de théâtre :
– Voici qui aurait fait
plaisir à mon père, dit-il à François. Il me reprochait mes amis, il répétait :
« De mon temps, on n’avait pas d’amis, on n’avait que des parents. » Ce n’est
qu’aujourd’hui qu’il vous eût agréé, ajouta-t-il en riant.
Anne se croyait affranchi
de l’esprit de famille, et pensait citer ce mot de M. d’Orgel sous forme de
plaisanterie. Mais la joie qu’il avait de sa découverte prouvait assez qu’il
était bien le fils du feu comte d’Orgel.
– Comme vous allez vite,
dit Mme de Séryeuse. Êtes-vous sûr que ce n’est pas un peu usurper un titre, que
de nous proclamer cousins de Mme d’Orgel parce que nos ancêtres le furent ?
Le bon sens de Mme de
Séryeuse plut à Mahaut. Elle avait raison. De la part d’Anne, quel excès ! Mais
ensuite, dans son enthousiasme et son étourderie habituels, il prononça une
phrase qui vint à la rescousse :
– D’ailleurs vous êtes
parente avec toute la Martinique ! Mme de Séryeuse n’avait aucune habitude
d’Anne, de ses images, de ses folies. Si « toute la Martinique » signifiait aux
yeux d’Anne les trois ou quatre familles avec lesquelles les Grimoard avaient pu
contracter des alliances, ces mots pour Mme de Séryeuse embrassaient toute
l’île. Elle trouva le comte bien cavalier, et crut qu’il voyait peut-être en
elle une descendante des nègres. Pour la première fois elle eut l’orgueil de sa
race. Elle dit à Mahaut :
– M. d’Orgel a raison :
l’alliance de votre famille avec les Sanois n’a rien d’imprévu. C’était un des
deux ou trois partis possibles…
Mahaut, sa cousine !
François se demandait
s’il devait s’en réjouir ou s’en attrister. Il pensait à ses cousines germaines,
si fades, avec lesquelles il avait passé son enfance, et qui l’avaient tant
ennuyé. Il se disait avec mélancolie que Mahaut aurait pu tenir leur place,
qu’il aurait pu être élevé avec elle.
Car il ne doutait pas une
minute de la force de ces liens ; ce qui pouvait paraître comique chez Séryeuse,
mais combien plus fou chez le comte d’Orgel. Comment celui-ci, qui cousinait
avec tout le Faubourg, et n’y attachait d’importance qu’en bloc, donnait-il tout
à coup une si haute signification à ce faible lien ? C’est que, pour lui,
François avait toujours un peu échappé à l’ordre. Il n’était pas complètement
dans la ronde. Cette amusette, aux yeux du comte, l’y faisait entrer.
Quatre coups sonnèrent à
la pendule. Anne d’Orgel demanda si François allait à Paris. François, qui n’y
avait rien à faire, à la perspective d’un voyage en auto auprès de Mme d’Orgel,
inventa un rendez-vous.
« Je crois que mon fils
voudrait vous montrer les bords de la Marne, dit Mme de Séryeuse. Aussi,
faudra-t-il revenir bientôt. »
Les Orgel lui firent
promettre de venir d’abord déjeuner chez eux.
François regarda sa mère
avec reconnaissance.
– Rentreras-tu dîner ?
demanda-t-elle. François qui n’allait à Paris que pour accompagner les Orgel,
mais n’y voulait voir personne, afin qu’aucun visage ne s’interposât entre son
bonheur et lui, répondit qu’il reviendrait. Mais Anne pria Mme de Séryeuse de
lui laisser son fils. François le souhaitait, mais n’osait y croire, car les
Orgel invitaient rarement à la dernière minute. La reconnaissance de François le
fit se féliciter de ressentir un amour qui ne pouvait recevoir aucune réponse,
car il mesura le dégoût de tromper un ami comme Anne d’Orgel. Peut-être
aurait-il eu moins de beaux scrupules s’il lui eût été donné de suivre, dans la
voiture, les pensées qui vinrent à Mme d’Orgel sans qu’elle-même les pût mettre
en ordre. Il en est des êtres comme des mers ; chez les uns l’inquiétude est
l’état normal ; d’autres sont une Méditerranée, qui ne s’agite que pour un temps
et retombe en la bonace. Ce n’était pas sans malaise que Mahaut trouvait tant de
charme à l’immixtion d’un tiers dans leur ménage ; ce malaise datait presque du
premier contact. La visite chez Mme de Séryeuse avait rassuré Mahaut. Un
trompe-l’œil prolongea ce malentendu ; elle se reposait maintenant sur ce
cousinage sous le couvert duquel ses ancêtres avaient perpétré des mariages sans
amour, sans inquiétude. François ne lui faisait plus peur. En un mot, sans
qu’elle le soupçonnât, Mme d’Orgel éprouvait pour ce lointain cousin le
sentiment de ses aïeules pour leur mari. Mais, en cette minute, elle aima son
mari comme un amant.
Nous l’avons dit, Mahaut
était de ces femmes qui ne sauraient faire de l’agitation leur pain quotidien.
Peut-être même la principale raison de la vertu de ses aïeules résidait-elle
dans leur crainte de l’amour qui ôte le calme.
Lorsque, descendant pour
le dîner, Mlle d’Orgel parut dans le salon, Anne cria d’un bout de la pièce à
l’autre :
– Une grande nouvelle !
Devinez quoi… Mahaut et Séryeuse sont cousins. Mlle d’Orgel regarda son frère,
puis, tirant son face-à-main, les deux jeunes gens sur la sellette. « Que mon
frère est singulier… », se dit-elle, sans ajouter un sens bien défini à cette
remarque.
Anne d’Orgel ne parla de
rien d’autre à table. Il ne fit grâce d’aucun détail et en profita même pour
dresser la généalogie complète des Grimoard de la Verberie. Mme d’Orgel portait
sur son front la rougeur du prix d’excellence à la lecture du palmarès. François
admirait les connaissances prodigieuses d’Anne d’Orgel, que Champigny avait mis
en verve, et qui, ce soir-là, se dépassa à propos des Grimoard.
Cependant la nouvelle se
répandit vite jusqu’à l’office.
– À la longue, M. le
Comte a dû trouver cela plus commode, dit sentencieusement un valet de pied.
L’office n’est pas loin
du salon. Ce domestique précédait la médisance ; il formula ce qu’on allait
chuchoter, et même dire tout haut.
Au moment de partir,
François porta la main de Mme d’Orgel à ses lèvres. Anne les empoigna tous
deux : « Voulez-vous bien dire au revoir autrement à votre cousine, et me faire
le plaisir de l’embrasser. »
Mme d’Orgel se recula. Ni
elle ni Séryeuse n’avaient plus envie de s’embrasser que d’entrer vifs dans le
feu, mais chacun pensa qu’il fallait n’en rien révéler à l’autre. C’est pourquoi
ils s’exécutèrent en riant. François posa un gros baiser sur les joues de
Mahaut, dont la figure prit une expression méchante. Elle en voulait à son mari
de cette contrainte, et à Séryeuse du rire qu’il avait eu. Car si elle savait ce
que signifiait son propre rire, elle ne soupçonnait pas le sens de celui de
François.
Le lendemain de ce jour
Séryeuse souhaita voir Paul Robin. Il alla le chercher aux Affaires étrangères.
Il lui raconta l’épisode de Champigny.
Paul crut reconnaître un
mensonge fabriqué par Anne d’Orgel. La fable lui paraissait maladroite, comme ce
qui est vrai. Le monde chuchotant, Paul hésitait encore. Il n’hésita plus. Son
opinion fut faite.
Et il pensa comme le
valet de pied.
– Est-ce extraordinaire !
s’écriait François.
– Mais non, mais non, dit
Paul. – Il semblait répondre à un dramaturge qui lui eût soumis un scénario. –
Non, non, c’est très curieux, très bien amené. Le portrait de Joséphine, la
Martinique, l’ensemble me plaît beaucoup.
François de Séryeuse
regarda Paul avec stupeur. Il ne se douta point, cependant, que le diplomate
croyait applaudir une fable. « Quel singulier tour d’esprit que le sien !
pensa-t-il. Robin juge la vie comme un roman. »
Il ne croyait pas tomber
si juste. François était allé voir un ami pour lui confier un peu de sa joie. Il
eut une impression de grande solitude. En effet il était seul, seul avec son
amour, que tout le monde croyait couronné.
Anne voulait donner un
dîner en l’honneur de Mme de Séryeuse. François objecta qu’elle n’aimait pas
sortir le soir. On décida un déjeuner.
Après ce repas, François
et sa mère quittèrent ensemble les Orgel. Mme de Séryeuse était un peu étourdie
par tant de monde. Après qu’ils eurent fait quelques pas en silence :
– Quelle personne
charmante, dit-elle, que Mme d’Orgel. Je n’en souhaiterais pas d’autre pour bru.
« Et moi, pas d’autre
pour femme », pensa-t-il tristement. Mais il ne répondit rien. Il voyait dans
les paroles de sa mère la certitude de son destin, la preuve que son cœur ne se
trompait pas.
Le baiser sur la joue
était à François un mauvais souvenir.
De son côté, Mme d’Orgel
y pensait encore. Mais par un stratagème du cœur, elle croyait simplement en
vouloir à son mari de ce baiser absurde.
Un soir qu’ils se
rendaient au théâtre, et que François, à son habitude, était assis dans l’auto
entre ses amis, mal installé et cherchant à se faire un peu de place, il glissa
son bras sous celui de Mme d’Orgel. Il s’épouvanta de ce geste qui était plus un
geste de son bras que de lui-même. Il n’osa le retirer. Mme d’Orgel comprit que
c’était un geste machinal. Ne voulant pas le souligner, elle n’osa non plus
retirer son bras. François de Séryeuse devina la délicatesse de Mahaut et qu’il
n’y fallait voir aucun encouragement. Ils restèrent immobiles, dans un malaise
affreux.
François, pensant un jour
à cette scène, fit un calcul indigne de son amour. Bien qu’il n’eût pas mal
entendu le silence de Mahaut, il pensa en profiter, et à tirer bénéfice d’une
situation qui leur avait été si pénible. Le souvenir du baiser le poussait à
prendre une revanche. Mais le soir où son bras se glissa de nouveau, Mme d’Orgel
sentit bien qu’il se glissait exprès. Elle ne pensa pas une seconde se trouver
en face de l’amour, ou simplement du désir. Ce geste lui apparut comme une
insulte à l’amitié. « Je me suis méprise. Il ne mérite pas notre confiance. »
Toutefois elle n’osa retirer son bras, de peur d’attirer le regard d’Anne. Pour
une faute de goût de François, devait-elle risquer une brouille ? Elle espérait
encore qu’il remuerait ; au contraire, il insistait, enhardi par ce silence.
François vit son profil.
Alors il eut les larmes aux yeux. Il aurait voulu se jeter aux genoux des Orgel,
leur demander pardon. C’était la honte qui l’empêchait maintenant de retirer son
bras.
Un phare illumina
l’intérieur de la voiture. Le comte d’Orgel vit le bras de son ami passé sous
celui de sa femme. Il ne dit rien. François de Séryeuse quitta les Orgel, quai
d’Anjou.
Jusqu’à la rue de
l’Université, le comte et la comtesse d’Orgel restèrent silencieux. Anne était
bouleversé par sa découverte. Il ne savait que croire. Enfin, Mme d’Orgel pensa
que si elle ne racontait rien, elle n’oserait plus jamais regarder Anne. Elle
avoua donc sa gêne, que Séryeuse avait dans la voiture passé son bras sous le
sien, et qu’elle l’avait laissé, par crainte de complications. Elle demandait à
Anne ce qu’elle devait faire pour que François comprît le déplaisir qu’elle
avait eu de ce geste.
Anne d’Orgel respira.
Ainsi Mahaut ne lui cachait rien, elle était innocente. Elle lui faisait l’aveu
de ce qu’il avait vu, sans savoir qu’il l’avait vu.
Il jouissait de son
soulagement, en silence. Ce silence inquiéta Mme d’Orgel. Son mari allait-il
signifier à François de ne plus remettre les pieds chez eux ? N’avait-elle pas
eu tort de parler ? Elle était prête à défendre le coupable, à lui trouver des
excuses. Elle leva timidement les yeux vers Anne. Elle s’attendait à un visage
de colère. Que signifiait cette joie ?
– Et… c’est la première
fois ? demanda-t-il.
– Comment pouvez-vous en
douter ; et pourquoi aurais-je retardé de vous le dire ? Je ne m’attendais pas à
de pareils soupçons, répondit-elle, offensée, non tant des doutes de son mari,
que de la joie peinte sur son visage.
Ainsi, venait-elle de
mentir sans même se rendre compte. Un simple enchaînement de paroles lui fit
escamoter le premier geste de François, la moitié de la vérité. Elle eut envie
de se reprendre, de dire : « Non, je me trompe. Une fois déjà, François a passé
son bras sous le mien et je suppose qu’il le passait par maladresse. »
Mais elle se tut. Après
ce nouvel aveu son mari n’eût-il pas été en droit de douter d’elle ?
Mahaut attendait toujours
un conseil. Mais la détente qu’Anne ressentait de la franchise de sa femme lui
cacha le reste. Il ne pensait même plus à l’audace de François.
– C’est un enfantillage,
dit-il. Voyez comme j’y attache peu d’importance. Faites comme moi… Si François
recommençait, alors nous aviserions.
Cette légèreté déplut à
Mme d’Orgel. Puisque son mari lui refusait son concours elle décida, s’il y
avait lieu, d’organiser seule sa défense.
Anne d’Orgel put se
figurer qu’il avait sagement agi, car Mahaut n’eut pas de nouveau sujet de
plainte.
En effet, Séryeuse se
promit de ne jamais renouveler son geste. Il ne doutait pas que Mahaut eût tout
raconté. Il fut reconnaissant qu’on ne lui en touchât pas mot, qu’on parût
l’ignorer. Cette générosité l’accabla davantage. Il se représenta mieux son
imprudence.
Se rendant compte qu’il
avait démérité de Mahaut, il s’appliqua. Il n’en parut que plus aimable. Aucune
manœuvre ne l’eût mieux servi.
Il faisait beau. Ils
allaient souvent dîner hors Paris. François poussait Anne à ces escapades. Et
celui-ci supportait la campagne car il s’apercevait qu’au moindre semblant de
verdure sa femme s’épanouissait.
Dans ces rapports entre
trois personnages on sentira que tout se déroule sur un mode élevé dont on a peu
l’habitude. Le danger banal n’en était que plus grand, car eux moins que
personne ne pouvaient le reconnaître, noblement travesti.
Que de fois, revenant de
Saint-Cloud ou de ses environs, et traversant le bois de Boulogne, Mme d’Orgel
et François de Séryeuse, sans savoir que leurs pensées s’enlaçaient, croyaient
chacun faire un long voyage avec l’autre et traverser ensemble des forêts
profondes.
Souvent, à ces escapades,
s’associait le prince persan que l’on appelait Mirza. Il s’ingéniait à distraire
une petite nièce, une veuve de quinze ans, que son éducation européenne avait
affranchie des coutumes orientales. Ce prince et cette jeune princesse étaient
les seuls êtres avec lesquels Mahaut et François se sentissent à l’aise à la
campagne.
L’amour accorde tout le
monde. Certes Mirza n’aimait pas sa nièce comme François Mahaut, mais de la
manière dont Séryeuse croyait aimer : Mirza aimait purement. En face de ce
visage enfantin et qui avait déjà pleuré un époux, Mirza ne pouvait retenir une
tendresse, que Paris, toujours à l’affût du mal, n’avait pas tardé à juger
excessive de la part d’un oncle.
C’était leur blancheur
mal comprise qui rapprochait sans qu’ils s’en doutassent Mirza, la jeune
Persane, les Orgel et François. Ils allaient, pourrait-on dire, la cacher hors
de Paris.
Nous avons montré à
Robinson Mirza tel que le peignait le monde. Nous en fîmes donc une peinture
inexacte. Par exemple, cette vertu que tous lui concédaient, le sens du plaisir,
c’était le sens de la poésie. Mirza d’ailleurs entendait mal sa propre poésie.
Il se voyait pratique et d’une précision tout américaine. Mais outre que la
poésie tient plus de la précision que du vague, la manie de ce prince le
poussait aux plus charmantes erreurs. Il ne pouvait partir pour Versailles, pour
Saint-Germain, sans déplier d’immenses cartes de la région parisienne, bariolées
comme des cachemires. Sous prétexte de trouver la route la plus courte, il se
perdait.
Sa race surgissait au
moment où l’on s’y attendait le moins. Un soir que la petite bande parcourait
une allée du bois de Boulogne, Mirza sursaute, tire son revolver, fait arrêter
son auto, et, retenant sa respiration, se poste derrière un arbre. Il venait
d’apercevoir deux biches.
On lui eût fait en vain
observer qu’on ne chasse pas les biches du bois de Boulogne.
Par bonheur son arme
était trop perfectionnée pour être utile. Il remonta en voiture, fâché contre
cette arme. Il aurait voulu offrir les deux biches à sa nièce et à Mme d’Orgel.
Ce qui amusa le plus les Orgel et Séryeuse, ce fut la bouderie de la petite
Persane. Elle regrettait de n’avoir pu revenir au Ritz avec la chasse de son
oncle.
Depuis que Mme de
Séryeuse avait dit, au sujet de Mahaut : « Je ne souhaiterais pas d’autre bru »,
François éprouvait quelque gêne en face de sa mère. Il craignait qu’elle ne
devinât son amour. Aussi évitait-il de réunir les deux femmes. Il redoutait que
sa mère lui démontrât qu’aimer Mahaut, fût-ce en silence, c’était une trahison.
C’est par respect pour ma
mère, se disait-il, que je ne la mêlerai plus à une situation qui, pour être
chaste, n’en est pas moins fausse.
Mais comme l’amour rend
craintif, il eut peur que les Orgel lui reprochassent l’ombre où il laissait
depuis quelques semaines Mme de Séryeuse.
Chaque fois que ses amis
venaient à Champigny, le temps manquait pour qu’ils visitassent les bords de la
Marne. Il brûlait du désir de voir Mahaut dans ce décor de son enfance. Le mois
de mai était propice à son dessein. François calcula que si les Orgel
déjeunaient chez sa mère, la visite au bord de la Marne serait partie remise.
Comme d’autre part il craignait que ses amis ne voulussent point venir si ce
n’était pour Mme de Séryeuse, il inventa que sa mère serait contente de les voir
et de fixer le jour. La veille de ce rendez-vous postiche, il dormit chez les
Forbach afin que les Orgel vinssent le prendre en auto. Une fois en route,
François leur dit :
– Figurez-vous que la
concierge vient de me remettre un pneumatique arrivé hier soir. Ma mère me dit
qu’elle doit partir pour Évreux, chez un oncle malade. Elle espérait sans doute
que je vous préviendrais à temps. Elle s’excuse beaucoup.
Anne d’Orgel trouva
singulier que François ne les prévînt qu’une fois partis. François s’empressa
d’ajouter :
– Allons tout de même à
Champigny. Je vous montrerai la Marne. Anne d’Orgel accepta. Il croyait flatter
le goût de Mahaut.
François risquait peu à
ce mensonge. Mme de Séryeuse ne se promenait jamais le long de la Marne. Quand
elle faisait atteler, c’était à Cœuilly, à Chennevières qu’elle allait, loin de
la Marne.
Mme d’Orgel n’était guère
satisfaite de la tournure que prenaient les choses. La veille elle s’était dit
que la sagesse exigeait qu’ils espaçassent les escapades. Elle en revenait
chaque fois doucement enfiévrée, et dans un vague qu’elle jugeait dangereux. Si
son mari lui faisait quelque caresse, elle se sentait toute triste. Elle ne
voulait trouver à cela que des motifs simples. Elle se disait qu’elle était
comme ces gens qui aiment les fleurs, et que leur parfum entête. Il suffit de ne
pas s’endormir auprès d’elles. Car Mahaut voulait se persuader que ce vague lui
était pénible. Et sa comparaison avec le parfum des fleurs était fausse, car son
vague n’était pas migraine, mais griserie.
Ils avaient déjeuné sous
une tonnelle au bord de la rivière. La table était desservie. Assise dans un
fauteuil, Mme d’Orgel, de méchante humeur, tournait le dos à la Marne, à l’île
d’Amour, à son mari et à François. Elle n’avait d’autre vue que la route…
Un bruit de grelots et le
petit trot d’un cheval firent sursauter Séryeuse. Son oreille ne pouvait s’y
tromper ; c’était la voiture de sa mère.
En une seconde, il mesura
la laideur de sa conduite envers elle et les Orgel.
Où pouvait aller Mme de
Séryeuse sur cette route ? Elle n’allait nulle part et aucune ingéniosité ne
pourrait expliquer cet itinéraire exceptionnel. Il fallait le mettre sur le
compte de ces hasards assez nombreux pour que les hommes aient fini par y
reconnaître la main d’une déesse : la fatalité. Simplement, ou, si l’on veut,
fatalement, Mme de Séryeuse, ne pouvant tenir en place, avait fait atteler et
donné l’ordre d’une promenade dont elle n’avait pas l’habitude.
Voilà pourquoi son fils
entendait passer sa voiture sur la route.
– Je suis perdu, se
dit-il. En effet, si Anne et François ne pouvaient voir Mme de Séryeuse, ni en
être vus, elle ne pouvait échapper à Mahaut.
La victoria passait. Il
ferma les yeux, comme quand on se noie. Jamais Mme de Séryeuse n’avait paru si
jeune. Mahaut ne la connaissait qu’en toilette sombre. Avec cette robe de
campagne, ce chapeau de paille, cette ombrelle, on pouvait imaginer une sœur
cadette de François.
Devant l’apparition,
Mahaut crut rêver. Elle poussa un cri. La victoria avait disparu. Anne d’Orgel
se retourna.
– Qu’avez-vous ?
demanda-t-il.
François était si pâle
que Mahaut, par un réflexe étrange, modifia sur-le-champ sa réponse.
– Rien, dit-elle, je me
suis piqué le doigt.
Anne la gronda
doucement :
– Vous nous faites de ces
peurs !… Voyez, François est blanc comme un linge.
… François reprenait ses
esprits. Il ne pouvait supposer que Mahaut fût complice : « Elle n’a pas vu ma
mère, grâce à cette piqûre. »
Mais son soulagement,
loin de les atténuer, augmenta ses remords. Il imaginait ce qui aurait pu
arriver ; il voyait les Orgel le chassant comme on chasse un tricheur d’un
cercle.
Mme d’Orgel se taisait.
Elle se demandait la raison de sa réponse. Elle la rapprocha de l’autre
mensonge. Mais elle agissait sur les ordres d’une Mahaut inconnue, et ne pouvait
ni ne voulait y rien comprendre. Elle arrêta net son interrogatoire. Depuis
quelques semaines elle avait contracté cette habitude.
La pâleur de François
répondait pour Anne à une inquiétude excessive. Cette inquiétude l’agaça. Il se
reprit à temps : « Tomberais-je dans le ridicule d’être jaloux ? »
Ainsi subirent-ils une
alerte et chacun manqua surprendre un peu de la vérité. Mais tout rentra bientôt
dans l’ordre, c’est-à-dire dans les ténèbres.
Mme d’Orgel, honteuse
d’avoir confusément cru leur ami coupable, et aussi gênée de son mensonge envers
François qu’envers Anne, s’appliqua à racheter, pour elle-même, l’inexplicable
de sa conduite. Elle se montra plus affectueuse que d’habitude. Les avantages de
cette alerte retombèrent aussi sur Mme de Séryeuse. François ne l’écarta plus
des Orgel.
Paris se dépeuplait.
L’été était avancé. François de Séryeuse ne songeait guère à partir, et, chose
moins croyable, Mme d’Orgel non plus. Anne s’en étonnait, qui savait leur goût
commun pour la campagne. Le comte, qui n’était jamais pressé de s’y rendre,
éprouvait ainsi la satisfaction secrète des enfants auxquels on oublie de faire
réciter leurs leçons. Les Orgel avaient préparé leur été de telle sorte, qu’en
passant juillet à la ville, c’était la véritable campagne qu’ils sautaient,
c’est-à-dire, pour Anne, la mauvaise période. En août, tandis que Mlle d’Orgel
séjournerait en Bavière, Anne et Mahaut iraient chez les Orgel d’Autriche. Ces
derniers ne connaissaient pas encore la jeune femme. Ce séjour ne lui souriait
guère ; non plus de se rendre ensuite à Venise.
Pourtant, ses devoirs de
vacances ne la fâchaient pas tant qu’ils eussent fait l’année précédente.
Anne d’Orgel était
content de sa femme. Il n’avait osé espérer qu’elle accueillerait aussi bien son
programme. Il la jugeait en progrès. « Avant, se disait-il, elle ne jouissait
bien de son bonheur que lorsque nous étions seuls. Le monde ne la dérange
plus. »
Une excuse que se donnait
Mahaut pour rester à Paris était qu’elle passait presque toutes ses journées
dans le jardin. Souvent, après le déjeuner qu’on y servait, Anne disait à
François et à Mahaut : « Si vous permettez, je vous laisse. » Et il avouait :
« Je vous admire, mais je déteste le plein air. Dans ce jardin, il fait trop
chaud ou trop froid. »
– Que c’est aimable à
vous de me tenir compagnie ! Ce n’est pourtant guère amusant, disait Mme d’Orgel
à François, comme si elle eût été une vieille dame.
François souriait,
restait, et se taisait. Mme d’Orgel cousait. Quelquefois, devant la torpeur
heureuse de François, elle était tout à coup prise de crainte. Elle l’appelait.
Elle agissait comme les enfants que le spectacle du calme effraye, qui pensent
que si l’on ne bouge pas, ou que si l’on ferme les yeux, c’est qu’on est mort.
Mais elle ne voulait pas convenir de son enfantillage et avait toujours une
bonne raison. « Passez-moi cette pelote. – Voyez-vous mes ciseaux ? » Souvent,
lorsque François lui passait l’objet demandé, leurs mains se frôlaient
maladroitement. Elle ne s’alarmait pas après ces longues journées. Elle se
disait : « En face de lui je n’éprouve rien. » N’est-ce pas là une parfaite
définition du bonheur ? Il en est du bonheur comme de la santé : on ne le
constate pas. Parfois, cet état de bien-être où baignait Mme d’Orgel, cette
douce exaltation la poussaient à des gestes qui remplissaient François de
gratitude. Ainsi, après une de ces soirées, proposa-t-elle de l’accompagner à
Champigny.
– Mais vous n’y pensez
pas, dit Anne, nous n’avons pas donné d’ordres à Pascal. Il est sûrement couché.
– Anne, vous savez
conduire, je sens que je ne vais pas fermer l’œil, une promenade me détendrait.
Anne d’Orgel souscrivit
avec assez de tiédeur à ce caprice. Aussitôt Mme d’Orgel se représenta ce qu’il
contenait de folie. Elle rebroussa chemin avec une rapidité extraordinaire :
« Vous avez raison, j’étais dans la lune. »
Elle en eut de l’humeur
contre elle-même. « Qu’est-ce que ces caprices ? Il est temps que nous partions.
Je m’énerve ici, et tous les soirs, je me retrouve dans un état singulier.
Est-il convenable à une personne de mon âge de vivre dans cette paresse, assise
sous les arbres ? »
Elle n’ajoutait pas :
« Avec François ».
– Au fait, dit-elle à
Anne, que faisons-nous à Paris ? Nous sommes ridicules, il n’y a plus personne.
Ce mot rappela François à la réalité. Mais comme il vivait dans le rêve, il crut
entendre une malice.
Il est au-dessus de notre
force de supporter les blessures de vanité. Elles nous tournent la tête. La
vanité de François, plus que son cœur, fut piquée au vif. D’autre part, cette
vanité n’était pas assez vive pour qu’il admît ce qui était vrai : que ce
« personne » l’exceptait, et qu’en le prononçant Mahaut confondait François avec
elle-même. Il n’y voyait que dédain, cruauté.
Il se réveilla barbouillé
de mélancolie. « Je ne peux lui en vouloir. Que suis-je pour elle ? Je devrais
lui avoir une profonde reconnaissance de ce qu’elle m’accorde. »
« Il n’y a plus personne
à Paris », se répétait-il. Et son injustice le reprenait : « Tout à l’heure, je
leur annoncerai mon propre départ. » Il imitait ces enfants qui croient se
venger, et ne punissent qu’eux-mêmes.
En retrouvant sa tête, il
ne changea point de décision. Il ne s’agissait plus d’obéir à un mesquin
mouvement d’orgueil, mais la phrase de Mahaut lui rappelait qu’en effet il leur
fallait se séparer. Il pensa que rien ne l’empêcherait de retrouver les Orgel à
Venise.
On pourra trouver
François bien inconséquent. C’est la meilleure preuve qu’il était né pour
l’amour. Dès qu’il se fut accroché à cette idée de Venise, toute tristesse
disparut. Le départ ne lui faisait plus peur, il en était même impatient. La
pensée d’une séparation était masquée par celle de retrouver Mahaut à Venise. Et
vivre loin d’elle pendant un mois ne lui apparaissait plus que comme une de ces
formalités qui précèdent les joies du voyage et les font ressentir : prendre un
billet ou attendre un passeport.
L’après-midi, seul au
jardin avec Mahaut, François, tout à sa nouvelle folie, était déçu qu’elle ne
lui parlât plus de ce départ auquel la veille elle avait aspiré si violemment.
Ne pensant qu’à Venise, et oubliant le choc qu’il avait ressenti de la phrase de
Mahaut, il cherchait à la lui rappeler, comme on cherche à rappeler une
promesse. Enfin, il se décida, et lui demanda quand elle partait pour
l’Autriche. Mahaut tressaillit. C’est qu’elle avait oublié sa résolution.
« Mais, balbutia-t-elle, je ne sais pas au juste. »
Rien ne nous enhardit
plus que le trouble des autres.
– Moi, dit François, je
pars dans deux jours, pour le pays basque. Ma place est retenue depuis une
huitaine.
Il ajoutait ce mensonge
par un mécanisme puéril et pour que Mahaut ne pût supposer qu’il partait à cause
de sa phrase.
– Vous partez seul ?
– Mais oui.
Mme d’Orgel, stupéfaite,
crut qu’il partait avec une femme et ne voulait pas la nommer. Elle se demanda
qui ce pouvait bien être. Aussitôt : « Je ne la connais certainement pas », se
dit-elle presque avec hauteur. Elle songeait encore : « C’est drôle, voilà notre
meilleur ami. Que savons-nous de son existence ? »
Elle sentait une morsure
qu’elle prenait pour de la curiosité.
On s’étonnera de voir Mme
d’Orgel, si fine, incapable de démêler des fils si gros. Mais à force de cajoler
certaines illusions de son cœur, elle en avait fait ses esclaves : elles ne l’en
servirent que mieux.
Le mensonge devenait le
premier mouvement de Mahaut. Comme elle se sentait triste, elle se montra gaie.
Anne vint les rejoindre au jardin. Il proposa une partie de campagne. François
eut le brusque désir de renoncer à son départ. La fausse gaieté de Mahaut
donnait à penser qu’elle avait déjà oublié ce départ, qu’il pouvait peut-être le
mettre sur le compte d’une parole en l’air. Ce fut alors qu’elle l’annonça
elle-même à Anne et qu’ainsi elle empêcha François de rebrousser chemin.
– Après tout,
réfléchit-il, ce départ est pour le mieux. Sinon j’aurais lâchement attendu le
leur. Mme de Séryeuse eut le même soupçon que Mahaut : Il ne va pas seul dans un
endroit triste.
François espérait un peu
que les Orgel l’accompagneraient à la gare. Mahaut y pensait, mais n’osait
paraître indiscrète. L’amitié du comte d’Orgel était, elle, exempte de
complications, de détours.
– Nous vous conduirons,
dit-il.
Mahaut se félicita de
voir que François acceptait aussitôt.
– Je le soupçonnais de
cachotterie, se dit-elle ; c’était absurde.
Le jour de son départ,
François prit congé de sa mère dès le matin. Il avait ainsi une longue journée à
passer chez les Orgel. Mahaut et François parlèrent peu. François lui eut de la
reconnaissance de ne pas casser, comme elle faisait souvent, par des paroles
insignifiantes, un silence qu’il préférait à tout. Mais Anne d’Orgel voyait dans
le silence la mélancolie inévitable des départs. Cherchant à égayer un peu, il
dérangea.
Les départs nous
autorisent à une certaine tendresse. L’homme qui, ailleurs que sur un quai,
agiterait son mouchoir ne pourrait être qu’un fou. Mme d’Orgel, sans la moindre
honte, tout naturellement, déploya son amitié. François lui répondait, ne
pouvait se lasser de penser que ce serait dans un endroit nouveau, à Venise,
qu’il reverrait ce visage.
Le train allait partir.
Depuis quelques instants, François tenait la main de son amie dans la sienne,
sans qu’elle pût songer à la retirer, puisque Anne était là. Le comte d’Orgel
s’apprêtait à dire en souriant : « Quoi, vous n’embrassez pas votre cousine ? »
lorsqu’ils s’embrassèrent. François aurait voulu que ses bras ne se rouvrissent
point. Que ce baiser sur les joues ressemblait peu à l’autre ! Qu’il était peu
de commande, et combien Anne en était exclu ! Le comte d’Orgel, d’ailleurs,
venait de tourner imperceptiblement la tête.
Le mari et la femme
sortirent de la gare en silence. « On est tout désemparé, dit Anne, quand on a
dîné si tôt. On ne sait que faire. »
Mahaut eut de la
reconnaissance à son mari de lui donner une explication si simple, si formelle,
du vague où elle se trouvait.
– Nous coucherons-nous
comme les poules ?
– Allons où vous voudrez.
Ils allèrent à Médrano.
Mme d’Orgel, au roulement
de tambour qui accompagnait un tour périlleux, se sentit faible. Elle se
défendit pourtant de quitter sa place avant l’entracte.
– Vous marchez vite,
disait Anne dans les couloirs ; j’ai peine à vous suivre.
Mahaut allongeait le pas
comme font, dans la rue, les femmes sur qui des hommes se méprennent en leur
chuchotant des choses qu’elles ne sauraient entendre. Elle, c’étaient des
souvenirs qui la sollicitaient.
François, seul, ne
s’ennuya pas. Il n’avait même pas besoin de peupler sa solitude et son oisiveté
de ces mille distractions auxquelles même les paresseux se croient tenus. À
peine les premiers rayons du soleil venaient-ils frapper à ses volets, qu’il se
disait : « Encore une journée finie. » Le soir n’allait-il pas paraître ? Mais
cette fuite des jours ne l’emplissait d’aucune tristesse. François de Séryeuse
se laissait porter par la sérénité des lieux, comme le nageur qui fait la
planche. Tout ne s’attachait-il pas à lui donner des leçons de calme ?
Un soir, de son balcon de
bois, François vit une forêt de pins brûler. Il descendit comme un fou sur la
plage. Le pêcheur qu’il interrogea avait l’air si étonné que François eut honte.
N’était-ce pas le pêcheur qui voyait juste ? François l’imita, et regarda cet
incendie comme un coucher de soleil.
François n’avait pas
écrit à Mme d’Orgel depuis son arrivée. Il semblait vouloir maintenir le silence
du jour de son départ. Mais son amour le faisait vivre dans un monde où tant de
valeurs étaient à l’envers, qu’il écrivit, pour ne pas être suspect. Non qu’il
crût que les Orgel accuseraient ce silence d’être inamical, mais par crainte au
contraire qu’il ne révélât son amour.
Mme d’Orgel lui répondit
vite. Elle lui dit qu’ils étaient à Vienne et qu’avant de partir ils avaient vu
Mme de Séryeuse. Ce fut Anne qui eut l’idée d’inviter la mère de François, pour
lui montrer qu’ils ne la fréquentaient pas seulement par amitié pour son fils.
Cette délicatesse alla au cœur de Mme de Séryeuse. Dans ses lettres à François
elle lui parlait des Orgel. Elle l’exhortait à garder leur amitié, et d’une
telle sorte que François se crut deviné par sa mère. Mais, loin de ressentir
l’amertume qu’il n’aurait pas manqué d’avoir à Paris, il lui fut reconnaissant.
Il parla aussi de Mahaut, et assez souvent pour que Mme de Séryeuse devinât les
sentiments qu’il lui portait. Elle lui recommanda encore plus de ne manquer en
aucune circonstance aux devoirs de l’amitié.
De loin, personne n’est
reconnaissable, parce que plus ressemblant. Si la séparation peut créer des
barrières, elle en supprime d’autres.
Ainsi Mme de Séryeuse et
son fils, qui, face à face, restaient chacun chez soi, échangeaient-ils des
lettres fort tendres qui donnaient à chacun de l’espoir.
À quel mécanisme de l’âme
doit-on attribuer cet écart entre l’écriture et la parole, ou plus exactement
entre l’absence et la présence ? Il semble pourtant que dans la séparation il
devrait être plus facile de se déguiser. C’est juste le contraire. Mme d’Orgel
ne soupçonnait certainement pas le ton de ses lettres. Souvent elles rendaient
François plus heureux que si Mahaut eût été là. Certes, elles n’allaient pas
jusqu’à lui donner le moindre espoir, mais il y circulait un air de franchise,
de confiance, dont François se disait, pour se l’expliquer, qu’il ne peut régner
à Paris. François loin d’elle, Mahaut ne se surveillait plus et d’autant moins,
qu’inconsciemment heureuse de ce commerce épistolaire qui lui donnait plus de
plaisir qu’une présence, elle croyait devoir ce bonheur à celui qui était là, au
comte d’Orgel. Aussi Anne n’avait-il jamais eu tant à se louer de sa femme.
Il l’aimait d’autant
mieux qu’il la sentait plaire à tous les Viennois, appelés par leurs cousins
pour fêter les Orgel de France.
Anne écrivait peu.
Parfois dans les lettres de Mahaut à François, en marge, une ligne. François y
voyait la légalisation de la gentillesse de Mahaut.
Pendant la séparation,
tout paraissait à François facile et heureux. Mais il cherchait de l’acquis dans
ce qui n’était que provisoire et dû aux circonstances.
Sur ces entrefaites, un
incident de villégiature vint confirmer Mahaut dans l’erreur où elle était que
tout son cœur appartenait à Anne.
Ils habitaient encore les
environs de Vienne. L’Internationale est scellée depuis longtemps, mais pas où
l’on croit. C’étaient des cousins aimés, Paris, la France, que l’on recevait.
Les maîtres doivent-ils se brouiller pour une querelle entre domestiques ? Les
Orgel d’Autriche jugeaient ainsi la guerre.
On peut dire que l’on
assiste au retour d’âge de l’Europe. À un moment aussi tragique de la vie de ce
continent, la frivolité apparaît impardonnable aux yeux d’un Paul Robin. Il se
trompe. C’est en ces époques troublées que la légèreté, le dévergondage même se
comprennent le mieux. On jouit avec véhémence de ce qui appartiendra demain à
d’autres.
La nature d’Anne
s’émerveilla de cette légèreté. Anne était un gibier facile, marqué d’avance.
Depuis l’apparition de François, il avait dissimulé un peu sa nature frivole,
mais, François absent, il la retrouvait avec d’autant plus de délices qu’à
Vienne ce costume était de mode.
Jadis, le comte n’avait
pas hésité à faire à sa femme de petites infidélités. Qu’elle n’en sût rien
suffisait au repos de sa conscience. Il n’obéissait pas à des désirs impérieux :
de ces petites trahisons, il n’avait pas tiré grand plaisir. C’était par devoir,
pourrait-on dire, si ce mot n’était par trop vif, qu’Anne avait trompé Mahaut.
Pour lui, cela faisait partie de son métier élégant. Il n’en avait obtenu
d’autres plaisirs que de la vanité.
Une Viennoise d’une
beauté célèbre se trouvait dans le château des cousins d’Anne d’Orgel. Anne fut
loin de lui déplaire. Elle le lui marqua. Cet hommage le flatta. Il l’en aurait
bien remerciée, ainsi qu’elle s’y attendait. Mais la vie de château, qui avait
facilité les préliminaires, rendait difficile la conclusion. Anne d’Orgel
respectait trop sa femme pour commettre une infidélité près d’elle. C’est ainsi
qu’une chose qui, à Paris, eût été moins qu’un caprice, juste une jouissance
d’amour-propre, préoccupa le comte d’Orgel.
La Viennoise, mécontente,
se fit envoyer une dépêche. Une affaire la rappelait d’urgence dans sa propriété
du Tyrol. Mme d’Orgel ne la regretta pas. Elle n’avait rien soupçonné de
l’intrigue, mais sans doute était-ce la raison d’une antipathie qu’elle jugeait
sans motif.
Que l’amour est d’une
étude délicate ! Mahaut, qui croyait n’avoir pas à se rapprocher d’Anne, s’en
rapprochait bel et bien : mais ces deux pas en avant, ne les faisait-elle pas
par mesure, et parce que Anne en faisait deux en arrière ?
François de Séryeuse,
dans la solitude, croyait juger de tout avec noblesse et clairvoyance. En
voulant réviser ses amitiés, ses jugements, il se livrait à un jeu dangereux.
Mahaut elle-même n’échappa point à cette enquête. François dut s’avouer qu’il
l’aimait comme on aime une femme, et non comme un ange ou une sœur. À Paris, sa
béatitude venait d’une équivoque. Seul à seul avec la vérité, et loin du respect
que donne la présence, il se désespéra. Il se promenait sur la plage : – « Si
j’aime Mahaut tout court, je désire tromper Anne. » L’attitude de Mahaut lui
apparaissait comme la seule sauvegarde de son amitié pour Anne. Il profita de ce
qui le désespérait pour ne pas se considérer comme un mauvais ami. Il se répéta
qu’il aimait Anne en marge de son amour pour Mahaut, que même sans Mahaut il eût
été attiré vers Anne. « Il m’enchante et m’amuse. Il représente, avec ses
qualités et ses travers, une longue race dont la descendance de jour en jour se
rapproche des autres hommes. Mais n’est-ce pas le charme qu’il exerce sur moi
qui m’a rendu injuste envers Paul Robin ? N’aurais-je pas un ridicule parti pris
de noblesse ? Ne serait-ce pas un ensorcellement, de par l’objet de mon amour,
qui me fait déprécier ce qui n’a pas de naissance ? Et là encore quelle idée
absurde ! Comment un homme pourrait-il être sans naissance ? Celle de Paul n’est
pas la même que celle d’Anne, voilà tout. »
François croyait que la
solitude le nettoyait. Jugeant avec moins de passion, il se croyait plus juste.
À propos de Paul, par exemple, il sentait les concessions que l’on doit faire à
la société et que l’on ne peut beaucoup exiger d’elle. Il se reprochait d’en
avoir voulu à Paul de sa méfiance lorsqu’il lui avait raconté l’épisode de
Joséphine.
François entretenait une
correspondance avec Paul, retenu aux Affaires étrangères. À dire vrai, ce ne
furent pas ses scrupules qui le poussèrent à lui écrire. Il voulait un passeport
pour l’Italie. Paul, de son côté, avait presque du remords envers François. Il
semblait regretter que les liens de leur amitié se fussent un peu défaits. N’en
était-il pas responsable ? N’avait-il pas jugé d’une manière offensante et
rapide l’amitié de François pour les Orgel ? Il allait prendre ses vacances et
proposa de venir passer une semaine ou deux auprès de Séryeuse.
Dès l’arrivée de son ami,
François vit bien qu’il avait perdu cette insouciance, dont il jouait
d’habitude. Il en apprit la cause avec surprise. Paul, depuis le soir de
Robinson, était l’amant d’Hester Wayne. Ç’avait été par paresse, vanité, qu’il
avait laissé aller cette aventure à laquelle son cœur ne prenait aucune part.
Pour Hester, qu’il n’aimait pas, Paul avait abîmé un amour. Il n’avouait pas
encore le reste, que cet amour ne le flattait pas, se trouvant hors du
« monde », et qu’il avait vu dans sa liaison avec Hester Wayne quelque chose de
flatteur.
Mais Hester Wayne, ayant
pris son aventure au sérieux, la cacha. Cela ne faisait point l’affaire de Paul.
De plus, rendue jalouse par l’amour, et sentant bien chez Paul une gêne, elle ne
tarda pas à deviner sa véritable liaison. Elle put apprendre le nom de sa
maîtresse. C’était une petite bourgeoise qui, par amour pour Paul, avait rompu
avec son mari. Hester se croyait aimée. Paul s’ennuyait dans sa compagnie. Elle
crut que l’ennui qu’il montrait venait de cette autre liaison, et qu’il ne
savait comment la rompre. Sans rien lui dire, elle se chargea de l’ouvrage.
La maîtresse de Paul
n’avait jamais soupçonné qu’il la trompât. Il lui devint un objet d’horreur.
Elle rompit tragiquement. Paul, atterré par ce travail d’Hester Wayne, lui dit
qu’il la haïssait, qu’il ne l’avait jamais aimée, et ne voulut plus la revoir.
Il avait fait deux
malheureuses et souffrait. Il se sentait seul, dépouillé, ne pensant plus qu’à
reconquérir celle qu’il aimait. Il parlait avec dégoût de lui-même, préparait un
programme de pureté. Ce fut dans cette détresse morale, qui pousse les plus
fermés à s’ouvrir, que Paul avait couru à François.
Gagné par les confidences
de Paul, François se confia à son tour. Il lui dit qu’il aimait Mme d’Orgel,
d’un amour sans espoir, et que son amitié pour Anne le poussait même à ne point
souhaiter qu’il en fût autrement. Les deux amis s’approuvaient, et il était
curieux de voir nos complices, qui si souvent avaient cherché à s’éblouir par le
récit de méfaits imaginaires, se piquer d’émulation dans des sentiments qu’ils
tenaient jadis pour risibles : la fidélité, le respect de soi-même et d’autrui,
ce mélange qui n’est insipide que pour ceux qui n’ont pas de goût, le devoir.
Chez le nouveau Paul,
cependant, François, à chaque pas, retrouvait l’ancien, le vrai.
Paul avait apporté à
François son passeport pour Venise. Quand il apprit que Séryeuse devait y
retrouver les Orgel, il ne laissa son ami en paix jusqu’à ce qu’il lui proposât
de venir. François s’amusait de la dissimulation : après lui avoir confié ses
chagrins les plus secrets, Paul cherchait maintenant à masquer cet aveu. On eût
dit que Venise était la propriété des Orgel et de François.
Mahaut continuait
d’écrire à François. Elle ne lui parlait guère de l’Italie.
Par une de ces
inspirations communes, qui peuvent figurer l’entente, ni Anne ni Mahaut ne
semblaient plus tenir à Venise. Chacun attendait que l’autre s’en ouvrît. Ce fut
d’un accord tacite et presque sans souffler mot, qu’ils changèrent de route. N’y
avait-il déjà plus que les kilomètres qui pussent séparer Mahaut de François ?
Elle se disait qu’elle préférait vivre un peu seule avec Anne ; qu’à Venise on
retrouve Paris. De son côté, Anne d’Orgel, enthousiasmé par l’Autriche, ne
pensait qu’à revenir par l’Allemagne. Ces pays, à cause précisément de leur
détresse financière, apparaissaient à son incroyable légèreté comme des pays de
cocagne. C’était avec l’excitation d’un enfant qu’il portait dans un sac les
liasses de papier-monnaie nécessaires aux menus achats.
Ils étaient déjà en
Allemagne quand Mme d’Orgel écrivit à François que les circonstances les
empêchaient de se rendre en Italie. François avait eu le temps d’envisager cette
hypothèse. Son chagrin fut moins vif que le plaisir qu’il s’était promis du
voyage, qu’il en avait même tiré avant la lettre.
La carte de Mahaut était
si embarrassée, si bonne, elle cherchait tant à excuser leur faux bond, qu’elle
paya presque François de son chagrin. « Après tout, se dit-il, ils reviennent
plus vite à Paris. Que cherché-je ? Être près d’elle, et seul. Tout le monde est
à Venise. Je serai donc, à Paris, plus heureux que là-bas. »
Sa nature penchait si
fort vers le bonheur que, dans un contretemps, il trouvait une source de joie.
Paul partit seul pour
Venise. La première personne qu’il y rencontra, ce fut Hester Wayne. Il se
réconcilia avec elle.
Les Orgel ne devaient pas
revenir si vite que le croyait François. Savoir qu’il resterait deux mois sans
Mahaut, il ne l’eût pas supporté en quittant Paris. Mais l’espérance le mena
sans peine jusqu’aux derniers jours de septembre. Mahaut lui écrivit d’Allemagne
qu’ils rentraient chez eux. François fit ses malles.
Jamais son plaisir de
revoir sa mère n’avait été plus réel. Mme de Séryeuse se détacha, surprise de
son étreinte.
« Tu n’as pas bonne
mine », dit-elle.
Ces mots reformèrent la
glace autour d’eux. Il en fut désespéré. Il pensait à Mahaut.
En ira-t-il de même ? se
demandait-il.
Les Orgel étaient revenus
depuis deux jours. François qui, pendant le voyage, ne pouvait tenir en place à
l’idée qu’il reverrait Mahaut, avait maintenant peur.
– Tu t’échappes déjà, lui
dit sa mère, après le déjeuner.
– Les Orgel sont à Paris,
dit-il, avec une gravité extraordinaire, et comme s’il devait apparaître à sa
mère aussi naturel qu’à lui qu’il se précipitât chez eux.
– Comme tu es pressé,
dit-elle. Et elle ajouta : « Que d’amour ! »
Elle se tut, s’arrêta
net. Au regard de son fils elle venait de comprendre que ce lieu commun, ces
mots prononcés à la légère, répondaient à une vérité.
« Voilà ce qui arrive,
pensait François amèrement. Je me suis laissé aller dans mes lettres. On ne
devrait jamais rien dire. »
Ainsi, de part et
d’autre, le froid reprit. François courait le risque, en ne prévenant pas, de ne
trouver personne à l’hôtel d’Orgel ; mais si Mahaut était absente, il préférait
le savoir le plus tard possible ; car s’il avait supporté de passer deux mois
loin d’elle, maintenant qu’il la sentait proche, il n’eût pu soutenir, sans
défaillance, l’idée qu’il ne la verrait peut-être pas le jour même.
Du dehors, l’hôtel d’Orgel
lui sembla triste. Il avait l’air mal sorti de son sommeil d’été.
Mahaut était seule. Au
nom de Séryeuse elle se leva, fit quelques pas vers lui, comme en peut faire
quelqu’un frappé par une balle. François lui baisa la main, comme s’il l’avait
vue la veille. « Je pouvais l’embrasser », pensa-t-il. C’est sous cette forme
qu’il se traduisit : « Anne n’est pas là. » En effet, ce fut son absence qui le
dérangea. Anne d’Orgel présent, il eût embrassé Mahaut.
Anne était à une partie
de chasse et ne devait revenir que le lendemain. Elle ne l’avait pas suivi,
fatiguée du voyage.
François regardait à
peine Mahaut. Il inspectait le salon. Il cherchait une cause matérielle à son
malaise. Il s’était fait une telle fête de cette minute ! Avait-il changé ?
Aimait-il encore ? Il ne retrouvait plus la chaleur de cette pièce.
– C’est dommage qu’il
pleuve, et que nous ne puissions être dans le jardin, pensa-t-il à haute voix.
– Oui. C’est dommage, dit
Mahaut, avec un sourire contraint.
Tous deux enfermés seuls,
ce qui ne leur était jamais arrivé, ils ne savaient quoi se dire. Il semblait à
chacun qu’il fallait jouer un rôle et qu’ils avaient négligé de l’apprendre.
L’insouciance ne s’improvise pas. À ce moment, Séryeuse comprit ce que son amour
avait d’impossible.
Mahaut et lui, face à
face, loin d’être à l’aise, pensaient au comte d’Orgel. L’absence les gênait de
celui dont la présence gêne d’habitude les amants.
La nuit tombait.
Eux-mêmes étaient déjà si obscurcis qu’ils n’y prirent pas garde. Un domestique
entra. Il portait le goûter. Alors Mme d’Orgel se réveilla, s’aperçut qu’il
faisait noir.
Sur un ton de reproche et
comme si ce domestique eût été responsable de la nuit, elle ordonna d’allumer.
D’une table basse
François retira un album. « Regardez-le, dit Mahaut, cela vous distraira. » Ce
mot était humble. Elle se sentait impuissante à distraire.
L’album contenait les
photographies de l’été, point encore mises en ordre. La plupart des visages
étaient inconnus de François. « Qui est cette personne ? Elle est bien belle »,
demanda-t-il en voyant la Viennoise. « Mais qu’a-t-elle donc pour que lui aussi
la trouve belle ? » pensa Mahaut.
Elle sentit de la
jalousie. Elle crut que c’était parce que ce portrait lui réveillait des
souvenirs désagréables (car son système de mensonges inconscients venait de lui
révéler soudain les raisons de son antipathie, et de lui dévoiler le manège de
cette femme auprès d’Anne). Elle se calma aussitôt, ce qui n’aurait point dû
être.
L’album délivra François
d’une moitié de son malaise. N’était-ce pas qu’Anne s’y trouvait partout au
premier plan ?
François revit les Orgel
comme avant les vacances. Il eut certes plus de détente à revoir Anne que
Mahaut. Le comte avait rapporté des fume-cigarettes, des porte-mines d’Autriche
et d’Allemagne. « Grâce au change, je les ai payés un sou ! » Cette façon de
faire valoir ses cadeaux eût assez étonné Paul.
François retomba dans une
fausse quiétude. Mais s’il continuait à se laisser vivre à la merci de la minute
présente, Mme d’Orgel fut, elle, bien vite décidée.
Oui, elle était décidée,
mais à quoi ? C’est ce qu’elle ne se précisait encore.
Qu’était-ce donc qui
avait pu la changer ainsi brusquement ?
Les mots ont une grande
puissance. Mme d’Orgel s’était crue libre d’attribuer à sa prédilection pour
François le sens qu’elle voulait. Ainsi avait-elle moins combattu un sentiment
que la crainte de lui donner son véritable nom.
Ayant jusqu’ici mené de
front le devoir et l’amour, elle avait pu imaginer, dans sa pureté, que les
sentiments interdits sont sans douceur. Elle avait donc mal interprété le sien
envers François, car il lui était doux. Aujourd’hui ce sentiment, couvé, nourri,
grandi dans l’ombre, venait se faire reconnaître.
Mahaut dut s’avouer
qu’elle aimait François.
Dès qu’elle se fut
prononcé le mot terrible, tout lui sembla clair. L’équivoque des derniers mois
se dissipa. Mais après trop de clair-obscur, ce grand jour l’aveuglait. Bien
entendu, elle ne pensait pas à regagner ses brumes ; elle eût voulu agir sur
l’heure, mais ne savait comment et à qui demander conseil. Tour à tour, cette
abandonnée regardait Anne et François.
Pendant cette période
atroce, Anne entretint François d’un bal costumé qu’il projetait et dont il
avait déjà parlé à sa femme.
– Il me semble que ce
n’est guère le moment, balbutia Mahaut.
– Vous êtes modeste,
reprit-il. Sans doute, on ne donne pas de fête en octobre, mais si nous en
donnons une, on en donnera. C’est ce bal qui ouvrira la saison.
Mme d’Orgel vivait dans
une torture constante. Elle se sentait trop loin de son mari pour en espérer du
secours. Elle eût trouvé bien plus naturel de s’adresser à François. Sa pudeur
ne s’y pouvait résoudre. Comment lui dire ce qu’elle attendait de lui, sans
avouer ce qu’il ne devait jamais savoir ?
Sa personne tout entière
reflétait le cruel combat dont elle était le théâtre. Elle n’avait plus sa bonne
mine, et François, lui, était loin de se douter qu’il causait cette pâleur. Son
amour grandissait encore. « Elle n’a pas l’air heureuse, pensait-il, pourquoi
donc ? Elle aime Anne. Sans doute il ne l’aime pas comme elle le voudrait. » Et,
de son amour et de son amitié combinés, résultait un état si étrange, qu’il
résolut d’user de toute son influence sur Anne pour le pousser à aimer mieux.
Car il sentait encore que si Anne rendait Mahaut malheureuse, il ne pourrait
avoir d’amitié pour lui.
Un soir que Mme d’Orgel
semblait encore plus mal que d’habitude, François, bouleversé, s’ouvrit de ses
craintes au comte d’Orgel, après qu’elle se fut retirée dans sa chambre.
– Mahaut n’a pas l’air
bien portante.
– Ah ! n’est-ce pas ? fit
aussitôt Anne, soulagé. Vous en avez aussi fait la remarque. Elle me navre. Je
ne sais quoi faire. Elle affirme qu’elle n’a rien. Je ne sais plus comment m’y
prendre. On croirait que ma présence l’énerve. D’autre part, comme je suis
inquiet, je n’ose la laisser seule.
François se trouva en
face d’un homme si différent de celui auquel il s’attendait, qu’il s’en voulut
d’avoir soupçonné Anne d’aimer mal sa femme.
– Aussi, continua le
comte d’Orgel, Mahaut est terriblement jeune ; elle aurait besoin de plus
d’activité. La saison est morne. Sans doute, à la rentrée, sera-t-elle moins
triste. Mais c’est qu’elle ne me facilite pas la besogne. Pour la distraire j’ai
eu l’idée de ce bal, vous voyez comment elle l’accueille. Je veux la mener chez
un médecin qu’on me recommande, et qui soigne ce qui n’a pas de nom : elle
refuse.
« Je ne sais pas quoi
faire », reprit Anne d’Orgel, tandis que François de son côté se lamentait de
tant d’impuissance.
Le soir même, comme
Mahaut répondait aux questions inquiètes du comte : « Mais non, je n’ai rien, je
vous assure », Anne s’écria : « Je ne suis pas seul à remarquer votre
transformation. François en a été frappé sans que je lui en parle. »
Mme d’Orgel se vit
perdue. Elle n’avait que trop tardé. Le danger ne lui était jamais apparu si
proche. Elle se décida. Le lendemain matin, elle écrivit à Mme de Séryeuse.
Ce qui est trop simple à
dire, on n’arrive pas à l’énoncer clairement. Elle lui demandait de la sauver.
Elle s’aperçut tout à coup qu’elle n’avait pas avoué son amour. Elle déchira sa
lettre, se remit à la tâche, composant un aveu, aussi appliqué, aussi embarrassé
que possible.
Mme de Séryeuse, qui
n’avait jamais passé par de pareilles transes, trouva la lettre confuse.
L’honnêteté, la vertu peuvent mettre dans un état d’incompréhension féroce. La
mère de François, assez heureuse pour n’avoir aimé que son époux, ne croyait à
la solidité des sentiments que conjugaux. Il fallait être un monstre, pour avoir
un autre que son mari dans le cœur. Mais que signifiait cela ? Une femme qui
avouait son crime, pour ne pas se perdre. Mme de Séryeuse put enfin comprendre
que la vie n’est pas si simple, que la vertu n’a pas un seul visage. Elle
relisait la lettre, en croyait mal ses yeux, bien qu’elle se répétât : « Je
l’avais prévu. »
Mme de Séryeuse fit
appeler la négresse Marie, porteuse de la lettre. Elle attendait dans
l’antichambre : « Savez-vous si Mme la comtesse sera chez elle à la fin de
l’après-midi ? » Sur une réponse affirmative, « Ma visite est donc attendue,
pensa Mme de Séryeuse. C’est plus grave que je ne croyais. » Plus grave
signifiait pour elle que François était coupable. Car elle allait voir Mme d’Orgel
non par pitié, mais en mère qui, au reçu d’une lettre du proviseur, souvent
insignifiante, accourt au collège, persuadée que son fils a mal agi.
Mme d’Orgel, depuis la
lettre, se sentait moins lourde. L’application qu’elle y avait mise lui avait un
peu masqué le tragique des circonstances. Ce serait fou de dire qu’elle était
calme, mais elle avait du contentement d’avoir agi. Elle ne se sentait plus dans
l’état maladif des jours précédents. Peut-être ce soulagement venait-il plus de
l’aveu de son amour que du reste. Enfin, quelqu’un partageait ce lourd secret !
Ce n’était pas sa honte qui se trouvait satisfaite, mais son amour. Sans doute,
ne se sentait-elle pas atterrée de sa décision, parce que ce n’était pas encore
une décision véritable.
Dans le train, Mme de
Séryeuse relisait : « Madame, La hâte avec laquelle je vous fais remettre cette
lettre vous prépare déjà à ce que je viens vous dire.
Pourtant, combien vous
êtes loin de la vérité, comme il y a peu de jours, moi-même je l’étais ! Quand
vous saurez le danger que je cours, peut-être me jugerez-vous impudente de vous
demander de l’aide.
Au début de l’amitié de
mon mari pour votre fils, je ne tardai pas à m’apercevoir de la préférence que
je lui accordais sur tous nos amis ; je ne m’alarmai pas bien sérieusement et ne
crus m’en apercevoir que par excès de scrupules. Déjà, sans le savoir,
j’agissais mal. L’incident de Champigny aida encore ma conscience à se mettre en
repos, et je m’accrochai démesurément à l’idée que François était plus qu’un
ami, un cousin, et que mes sentiments, alors, n’avaient rien que de légitime.
J’étais aveugle ; je ne
le suis plus. Il me faut donner à mes sentiments pour votre fils le nom que, à
ma honte, ils exigent. Mais une mère s’alarme vite. Aussi faut-il que je
m’empresse de vous dire que votre fils est innocent, qu’il n’a rien tenté contre
mon repos. C’est toute seule que je suis venue à des sentiments interdits, dont
il ne sait rien. D’ailleurs, si je n’étais pas la seule coupable, vous comprenez
bien, madame, que ce n’est pas à vous que j’aurais le front de demander du
secours. Mais vous seule pouvez obtenir de lui ce que je ne puis, moi,
demander : S’il a de l’amitié pour mon mari, pour nous – ne plus nous voir ; car
je ne puis plus me sauver, qu’en me sauvant de sa présence. Vous trouverez ce
qui est le plus propre à le convaincre. Ce sera peut-être lui dire tout. Je n’en
ai pas peur, je sais qu’il ne tirera aucune vanité de ma détresse. Heureusement
il n’en coûtera à son cœur que la peine, légère à côté d’autres dont je fais la
connaissance, que l’on éprouve à s’éloigner d’amis véritables. Je n’ai pas su
rester cela. Mon cœur a trahi cette amitié. Il faut donc que François ne me voie
plus.
Ne dites pas que je n’ai
pas le droit d’agir ainsi, de vouloir le séparer de mon mari, et que je manque
au premier de mes devoirs en n’avouant pas tout d’abord à M. d’Orgel. Plusieurs
fois ces derniers jours j’ai tenté de l’avertir. Mais il semblait si loin de la
vérité que je n’eus pas ce courage. Il ne veut pas m’entendre. N’allez pas
croire que je l’accuse ; au contraire, je veux me charger davantage. Si mon mari
est coupable, c’est d’avoir trop de confiance en moi.
Hélas ! je ne puis
compter sur rien. La religion ne peut plus me secourir. J’ai assez aimé mon mari
pour le suivre dans son incroyance. Ma mère pouvait-elle supposer que je lui
ressemblasse si mal ? Comment m’eût-elle mise en garde contre des dangers qui,
pour elle, ne pouvaient être qu’imaginaires ? Je n’avais jamais cru ne pas
suffire seule à défendre mon honneur. Si je me plains, c’est de la confiance
qu’on m’a accordée, dont je vois aujourd’hui que j’étais indigne.
Persuadez François,
madame, je vous en supplie ! Vous et votre fils, êtes les deux personnes dont
j’attends tout… »
– Elle me cache la
vérité, pensait Mme de Séryeuse. Une lettre pareille ne vient pas toute seule.
Elle me ménage.
Ce fut dans sa chambre
que Mahaut reçut Mme de Séryeuse. Elle avait fait dire qu’elle n’était là pour
personne, sauf pour elle. Les deux femmes parlèrent d’abord de choses
indifférentes.
Mme d’Orgel ne savait
comment aborder un tel sujet. Devant ce silence, Mme de Séryeuse se dit : « Il
faut que ce soit plus grave encore que j’imagine. » Et, persuadée de ses torts,
elle commença, timide, comme si c’était elle qui eût été en faute :
– Je n’ose vous apporter
mes excuses au sujet de mon fils…
– Oh ! madame ! Quelle
bonté ! s’écria Mahaut. Et, mue par son cœur, elle prit les mains de la mère.
Sur ce terrain glissant, comme des patineuses novices, ces deux femmes pures
rivalisèrent de maladresse. « Non, non, disait Mahaut, je vous affirme que
François est étranger à ce drame. »
Mme de Séryeuse,
convaincue que c’étaient là les derniers scrupules de Mahaut, s’écria qu’elle
savait à quoi s’en tenir sur les sentiments de François.
– Que vous a-t-il dit ?
demanda Mme d’Orgel.
– Mais je le sais enfin !
répliqua Mme de Séryeuse.
– Mais quoi ?
– Qu’il vous aime.
Mme d’Orgel poussa un
cri. Mme de Séryeuse eut vraiment le spectacle d’une détresse humaine. Tout le
courage de Mahaut venait-il d’une espèce de certitude que François ne l’aimait
pas ? Une joie folle éclaira une seconde son visage, avant que Mme de Séryeuse
pût voir cet être déraciné, secoué par la douleur. François arrivant en cet
instant, elle était à lui. Rien n’aurait pu l’empêcher de tomber dans ses bras,
pas même la présence de sa mère.
Mme de Séryeuse comprit
tout. Effrayée, elle chercha vite à se reprendre.
– Je vous en conjure,
s’écria Mahaut, ne m’arrachez pas ma seule joie, ce qui me fera supporter mon
devoir. Je ne savais pas qu’il m’aimât. Heureusement mon sort ne m’appartient
plus. Je vous demande donc encore davantage de me cacher François. S’il m’aime,
inventez ce que vous voudrez, mais ne lui dites pas ce qui est vrai ; nous
serions perdus.
À parler de son amour, et
à la mère de celui qu’elle aimait, Mme d’Orgel se complaisait presque. Après ses
premiers transports :
– Il doit venir, ce soir,
à notre dîner, dit-elle d’une voix plus assurée. Comment l’en empêcher ? Je ne
pourrai le revoir sans m’évanouir.
Au fond, Mme de Séryeuse
préférait agir sans retard. Encore sous l’influence de cette scène, elle
convaincrait mieux François. Elle le trouverait sans doute à sept heures chez
les Forbach.
– Il ne viendra pas,
dit-elle. Je vous le promets.
Ce qui, dans cette scène,
n’eût pas le moins stupéfait Séryeuse, eût été l’attitude de sa mère, qu’il
croyait froide. Le spectacle de cette passion réveillait chez elle la femme
endormie. Elle avait les larmes aux yeux. Elle embrassa Mahaut. Toutes deux
sentirent leurs joues brûlantes et mouillées. Quelque chose de presque théâtral
grisait Mme de Séryeuse.
– C’est une sainte, se
disait-elle, en face du calme que donnait à Mahaut la certitude d’être aimée.
Mme de Séryeuse s’était
précipitée chez les Forbach, comme quelqu’un qui court jusqu’au moment où il se
cogne contre un mur. Car devant leur stupéfaction puis devant celle de François,
elle fut dégrisée. L’inconséquence de sa conduite lui apparut enfin. « Qu’ai-je
à me mêler des affaires de mon fils ? se demandait-elle. Pourquoi courir comme
une folle ? »
Plus que quiconque elle
devait détester de s’être laissé prendre à sortir de soi.
– Mais, qu’y a-t-il,
maman ? interrogea François quand elle entra dans la chambre où il s’habillait.
Devant son fils Mme de
Séryeuse retrouva toute sa froideur et, partant, un nouvel ordre de maladresses.
– Je te remercie. Tu me
mets dans des situations agréables !
Et cette femme, en qui on
ne pouvait reconnaître celle qui une heure auparavant pleurait avec Mahaut d’Orgel,
tira la lettre de son sac, la tendit à François, avec un visage de glace. Plus
rien ne lui semblait respectable d’une aventure trouble où elle se reprochait
d’avoir accepté un rôle. Ses promesses à Mahaut lui apparurent sans valeur.
François lisait cette
lettre, ne voyait plus ce qu’il lisait. Il tenait dans sa main cette preuve
improbable de son bonheur. Il ne pouvait douter que ce fût l’écriture de Mme d’Orgel.
Mme de Séryeuse
continuait ses reproches. La révélation de son bonheur rendait François
imperméable. Les paroles de sa mère glissaient sur lui sans l’atteindre, sans
même qu’il les entendît.
Mme de Séryeuse en
voulait à Mahaut de n’avoir pas arrêté son élan, se retournait contre elle, en
venant à la soupçonner de mensonge. Dans son injustice elle l’accusa même de
s’être servie d’elle pour faire savoir à François qu’il était aimé. François
n’était pas loin de ce point de vue, dans son ivresse. Le bonheur lui masquant
tout, il ne vit pas une seconde dans quel dessein Mme d’Orgel avait écrit cette
lettre. Il s’extasiait presque sur l’ingéniosité que donne l’amour.
Après avoir lu et relu
cette lettre, François la rangea le plus naturellement du monde dans son
portefeuille.
– Et tu l’as vue ? dit
François. Qu’avez-vous dit ?
– Je dois avouer, termina
Mme de Séryeuse, que je n’ai pas la grandeur d’âme de cette personne. À
l’entendre tu es innocent, elle est la seule coupable. Moi, je considère que tu
l’es au moins autant qu’elle. Tu comprends bien que tu n’as pas l’embarras du
choix. Vous ne devez plus vous revoir. À toi de trouver un prétexte convenable
envers M. d’Orgel, car je n’ai, moi, guère l’habitude de ces sortes d’histoires.
« Ah ! soupirait Mme de
Séryeuse, avec cette prodigieuse injustice des mères, pourquoi fallait-il te
brouiller avec tes seuls amis bien ! »
Comme il continuait de
s’habiller, Mme de Séryeuse demanda timidement :
– Mais tu comptes dîner
chez les Orgel ?
– Mon absence à ce dîner
serait incompréhensible aux yeux d’Anne d’Orgel. J’irai.
Mme de Séryeuse se
taisait. Elle baissait la tête devant son fils. Elle n’avait jamais vu en lui
qu’un enfant. Elle se trouvait en face d’un homme.
Il était tard pour
rentrer à Champigny. Elle resta dîner chez les Forbach. Avec eux, l’inattention
était permise. Pourtant celle de Mme de Séryeuse était si voyante qu’elle
n’échappa ni à l’aveugle, ni au faible d’esprit. Elle n’était pas rassurée sur
sa besogne auprès de Mme d’Orgel et auprès de son fils. Et surtout elle s’en
voulait de cette flamme de jeunesse, vite éteinte, que le malheur de Mahaut
avait fait jaillir en elle. Enfin elle se condamnait parce que M. de Séryeuse
n’eût point accepté un tel rôle, et à plus forte raison qu’elle le jouât.
Pendant que sa femme,
dans l’état qu’on devine, s’habillait, Anne, toujours prêt le premier, recevait
une visite assez singulière : celle du prince Naroumof, que tout le monde
croyait mort. Les journaux, prodigues de sang, avaient annoncé l’assassinat de
ce prince, un des familiers du tzar Nicolas.
Le prince Naroumof
débarquait à Paris comme si c’eût été la première fois. Il n’y connaissait plus
personne. Il venait chez Anne parce que la semaine précédente, à Vienne, on lui
avait parlé du séjour des Orgel. Les amis chez qui Naroumof habitait en Autriche
étaient devenus presque aussi pauvres que lui. C’est d’eux qu’il tenait ce
costume de chasse et ce chapeau, un peu risibles, avec lesquels il se présenta
devant Anne.
En proie à une véritable
surprise, le comte d’Orgel se taisait. Car il n’était habile à exprimer que ce
qu’il n’éprouvait pas. Cette surprise passée, il sut la feindre. Au récit des
malheurs de Naroumof, il lui proposa spontanément de le loger chez eux. Mais la
bonté et la légèreté du comte d’Orgel se combinaient si bien qu’on ne pouvait
les désunir ; une chose le tracassait : le prince n’allait-il pas déranger
l’ordonnance d’une soirée consacrée à la mise au point du bal ? Certes on ne
pouvait rêver de plus grande « attraction » que ce prince arrivant en droite
ligne d’un pays de mystère. Mais c’était son économie de maître de maison qui
poussait Anne d’Orgel à déplorer que Naroumof débarquât sans crier gare. Dès ce
moment, il décida de ne pas trop le mettre en vedette et de le réserver pour un
dîner politique. Pour un peu il l’eût fait attendre dans les coulisses et tenir
compagnie à sa sœur, qui devait dîner seule.
La comtesse d’Orgel
parut. Elle craignait de ne pouvoir tenir son rang, tant elle était faible. Le
prince et elle se sentirent aussitôt attirés l’un vers l’autre. L’air un peu
égaré qu’avait Mahaut ce soir-là ne dépaysait pas Naroumof. Elle l’intimidait
moins que ne l’eût fait un article de Paris. De son côté Mme d’Orgel se sentait
compatissante, car elle avait mal.
Anne ordonna d’ajouter un
couvert. Mahaut pensa que cet ordre était inutile. Elle comptait sur un coup de
téléphone de François s’excusant de ne pouvoir venir.
Les premiers invités
arrivaient. Anne d’Orgel jugeait bon d’expliquer à chacun, dès l’entrée, la
présence de ce touriste. Il racontait l’histoire du prince Naroumof et brodait
tellement autour de la vérité que dès la deuxième version le héros dut démentir
son barde.
« C’est inexact. Je
n’arrive pas en droite ligne de Moscou dans ce costume. Je ne l’ai que depuis
trois jours. »
Le premier arrivé avait
été Paul Robin. Anne s’était contenté de le présenter à Naroumof. Là, le comte
d’Orgel agissait avec Paul comme ces gardiens de châteaux qui évitent de guider
un seul visiteur et qui pour se mettre en marche attendent qu’il en arrive
d’autres. Il le laissa sans pitié en face du mystère, qui dura peu : Mirza et sa
nièce l’en vinrent tirer. Eux valaient que l’on fît jouer les grandes eaux.
Naroumof, à demi content
du premier préambule d’Anne d’Orgel, détourna la conversation. Il dit à Mirza
qu’il l’avait fort regretté en Perse, quand, au début de la guerre, il était
allé rendre visite au Shah. Mirza s’excusa d’avoir été absent.
Paul Robin assistait
émerveillé à leur tournoi de politesse. Naroumof ne consentit point à ne pas
avoir le dernier mot. Il remercia Mirza de l’avoir laissé passer sur ses terres.
Mirza fut d’autant plus étonné que les terres dont parlait Naroumof étant une
province de la Perse, il eût éprouvé quelque difficulté à en défendre l’accès.
Naroumof oubliait l’épouvantable scène qu’il avait faite, en apprenant que Mirza
n’était pas au seuil de sa province pour le recevoir.
Le malheur avait changé
le prince Naroumof. Il était devenu bon. Il avait perdu de son orgueil.
François était toujours
des premiers à arriver. Personne ne manquait plus que la princesse d’Austerlitz
et lui. Mme d’Orgel était sûre, maintenant, qu’il ne viendrait pas. Une angoisse
lui apprit qu’elle avait cru jusqu’à la dernière minute qu’il viendrait. Elle
trouva certes naturel qu’il se fût incliné devant son ordre mais souffrait qu’il
ne l’enfreignît point.
François, lisant et
relisant la lettre, avait traîné en chemin. Au moment où il sonnait à la porte
de l’hôtel d’Orgel, Hortense d’Austerlitz descendait de voiture. Il l’attendit :
– Vous me rassurez,
dit-elle. Je me croyais en retard. Mahaut ne vit François que lorsqu’il fut à
deux pas d’elle. Elle recula, et jugea aussitôt à son aisance que Mme de
Séryeuse ne l’avait point encore vu. Elle déclencha aussitôt un de ces
mécanismes, communs aux femmes qui aiment et ne veulent pas aimer et qui
pourtant contredisent leur vertu. N’avait-elle pas tout tenté afin que François
se décommandât ? Elle n’avait pas à se reprocher sa présence : elle souhaita
donc jouir de ce délai, de cette soirée unique.
Dès le début du dîner,
Naroumof s’efforça d’être jovial. Pourtant sa présence glaçait. Nul sourire
n’efface ce qu’imprime la souffrance sur un visage. Ce ne sont pas des rides ;
le regard est pareil. Un homme qui a souffert n’a pas forcément vieilli. La
transformation est plus profonde.
Au milieu des habits, des
robes, Naroumof était seul. Il attribua sa solitude à son costume. Il n’avait
plus cette belle confiance qui jadis l’aurait assuré que cela gênait les
convives de n’être pas vêtus comme lui. L’éclat de la lumière, des voix le
troublait. Il entendait mal ses voisines, se faisait répéter leurs paroles.
Cette conversation
chatoyante le refoulait, ne voulait pas de lui. Il n’en pouvait suivre le fil,
il la trouvait décousue. Sa rapidité le déconcertait, comme le jeu du furet
quelqu’un malhabile de ses doigts.
Mme d’Orgel comprit le
trouble de Naroumof. Elle-même ne se sentait guère assise. Ils finirent par
s’isoler. Naroumof lui raconta la Russie. Mme d’Orgel défaillait. La Russie
n’était pas la cause de son trouble mais un prétexte pour ne pas avoir à le
cacher. Naroumof, la voyant ainsi, pensa : « C’est une personne de cœur. »
Mahaut s’était proposé du
bonheur à voir François. Sa vue ne lui causait que du mal. Elle l’évitait comme
une torture inutile. Pourtant, elle n’était pas assez maîtresse d’elle-même pour
ne pas tourner les regards vers lui, de temps à autre, et c’était afin de le
surveiller.
Il avait comme voisine la
jeune Persane. Sa joie le rendait aimable. Le hasard ou plutôt les convenances
agissaient avec à-propos en plaçant le prince russe à côté de Mme d’Orgel,
François à côté de la petite veuve. De même que Mahaut n’eût pu que souffrir
d’un voisin futile, François ne pouvait trouver mieux que cette princesse qui
avait l’âge du rire et qui avait déjà pleuré beaucoup. Ce rire trouait le cœur
de Mme d’Orgel : « Cette enfant est ravissante », pensa-t-elle, en regardant
François.
Bien que le supposant
encore dans l’ignorance, elle ne lui en voulait pas moins de sa gaieté : s’il
l’aimait, était-il possible que son cœur n’eût pas été averti de la gravité de
cet instant ? Elle en vint à douter de ce que lui avait dit Mme de Séryeuse.
Mais aussitôt mille détails qu’elle repoussait jadis et auxquels son esprit
n’opposait plus de résistance lui prouvèrent que son amour était partagé.
Cependant, induite en erreur par l’exemple d’Anne, et attribuant à l’amour un
air d’urbanité, elle reprochait à François son manque de pressentiment, alors
que c’était elle qui en manquait, la gaieté de François venant de la révélation
du cœur de Mahaut.
Mme d’Orgel apprenait la
jalousie. Est-ce bien un sentiment légitime, le jour même où une femme décide de
sacrifier son amour à l’honneur ?
– Comme vous devez les
détester, ces bolchevistes ! dit Hester Wayne au prince Naroumof.
Anne d’Orgel fut agacé de
cette absurde apostrophe. Il avait déployé une souplesse d’acrobate pour éviter
la Russie, et rendait hommage à sa femme. Il lui attribuait ses puérils
calculs ; il l’admirait d’avoir si bien tourné la difficulté, en s’isolant avec
Naroumof. Elle le traitait avec respect, et du même coup empêchait que la
conversation sinistre devînt générale.
Or voici que l’Américaine
détruisait, d’une phrase, ce chef-d’œuvre.
Le prince Naroumof
hésitait, s’exprimait avec une peine qui renforçait des paroles assez banales.
– Peut-on rendre les
hommes responsables d’un tremblement de terre ? Ce qui doit arriver arrive. Je
crois que la France est trop disposée à juger la Révolution russe d’après la
sienne. Mais outre que dans un pays aussi étendu que le nôtre les choses se
passent forcément d’une autre manière, le mot Révolution m’a toujours semblé
impropre pour définir ce qui arrive chez nous. C’est un cataclysme, ce que vous
voudrez, mais pour moi je me refuse à accuser les malheureux qui m’ont fait tant
de mal.
– Pour vous prouver que
tout ce que vous savez sur la Russie, continua Naroumof, n’est peut-être pas
exact, pensez que l’on m’a dit assassiné. Or on n’a jamais touché à un de mes
cheveux. Il est vrai, ajouta-t-il sombrement, qu’en me laissant la vie, ils
m’ont ôté mes raisons de vivre.
Il en coûte cher de
modifier ses opinions. En cette minute le prince put entrevoir que si sa vie
devait démentir l’opinion courante, il était déloyal qu’il vécût.
– Naroumof a raison, dit
la princesse d’Austerlitz, en se penchant vers Paul Robin. Pourquoi toujours
charger le peuple, l’accuser de tous les crimes ? Sans doute, là comme ailleurs,
il y a de mauvaises têtes, mais on y trouve aussi de braves cœurs, et plus
peut-être que n’importe où.
Hortense d’Austerlitz
était, comme on dit, « payée », ou, plus exactement, payait pour le savoir.
– Je fais partie d’une
œuvre, reprit-elle, qui me met en contact avec le peuple. Eh bien ! je vous
assure que si nous avons la révolution, elle ne viendra pas de lui.
Paul l’écoutait, éberlué,
comme un oracle. Hortense d’Austerlitz se revêtait d’une autorité immense,
depuis les acclamations de la porte d’Orléans. Il ne savait où donner de la
tête. Ses préjugés se trouvaient détruits : une Austerlitz qui exalte le
peuple ! Un familier du tzar qui ne jette pas l’anathème aux bolcheviks !
Le courage l’étonnait
toujours, car à ses yeux le courage n’était que de l’imprudence. Et, pour
montrer de l’imprudence, il faut être sûr de soi. Ce Russe devait être un
personnage pour oser ne pas condamner ses assassins.
Le comte d’Orgel n’avait
aucun parti pris ; il ne détestait rien de ce qui ajoute du lustre à une
réception. À la phrase d’Hester Wayne, il avait frémi. Ensuite il
s’enthousiasma : Voilà un réfugié russe moins ennuyeux que les autres, se
dit-il.
Et chacun pensa comme
Anne.
On ne se rendait pas
compte que Naroumof, par sa mesure même, atteignait au tragique. Mme d’Orgel
s’indignait de l’accueil fait à ce drame. Elle souffrait encore plus de voir que
Naroumof n’avait aucune prise sur François, et que celui-ci continuait, en
compagnie de sa voisine, à s’isoler de la conversation des grandes personnes. En
dehors de Mme d’Orgel, seul Mirza voyait en Naroumof autre chose que vivacité
d’esprit. Il lui posait des questions précises.
– Vous êtes étonnant,
Naroumof, dit Hortense d’Austerlitz, vous n’avez pas changé. Je vous trouve même
rajeuni.
– Je n’ai pas changé, dit
le prince, mais j’ai tout perdu. J’ai tout perdu, répétait-il d’une voix douce.
Que me reste-t-il ? Et il ajouta en riant très haut : il me reste le charme
slave.
– Et le charme slave est
venu à Paris pour tout oublier, dit Anne, avec la voix des compères de revue.
Fêtons-le, mais ne l’ennuyons pas en l’entretenant du cauchemar bolchevik.
Ce mot atroce tombait
d’autant mieux que Naroumof avait insensiblement conduit jusqu’à la fin du
dîner. On se levait de table.
Anne annonçait d’un ton
péremptoire un changement de spectacle, un autre tableau. Et ce ne fut qu’en
commençant à parler du bal costumé que tout ce monde prit des mines de
conférence politique.
François trouvait lourd
le rôle que le comte d’Orgel lui faisait jouer dans l’élaboration de cette fête.
Anne, ne croyant pas lui pouvoir donner une preuve d’amitié plus forte que de le
mettre toujours en vedette, le consultait à propos de rien. Paul, vexé du
silence qui l’entourait, ne se doutait pas du bonheur avec lequel François lui
aurait cédé sa place.
Tout le monde était
d’accord sur ce point, qu’un bal costumé dégénère en carnaval si on ne lui
impose pas une directive. Il fallait un sujet d’ensemble. C’était sur ce sujet
que l’on s’entendait moins bien. On sentait l’orage dans l’air. Si l’on ne
m’écoute pas, pourquoi m’avoir appelé, pensait chacun, prêt à donner sa
démission.
Anne d’Orgel se démenait
comme un diable, pour ménager ces susceptibles. Mahaut le désespérait. « Je ne
suis pas secondé », pensait-il. En effet Mme d’Orgel, à l’écart des disputes,
continuait de s’entretenir avec Naroumof.
Le prince, malgré son
désir de se mettre dans la ronde, était un peu étourdi. Il fouillait dans sa
mémoire, cherchait à se rappeler des spectacles frivoles, mais des souvenirs
moins anciens le replongeaient dans le noir.
François combattait son
énervement, sa fatigue, décidé, coûte que coûte, à tenir sa place dans cette
conférence. Il agissait de la sorte pour donner le change au comte d’Orgel.
Mahaut le voyait avec tristesse descendre à ces futilités. Elle montrait un
visage dur. François l’observait : Quoi ! Cette fausse morte était bien la femme
qui l’aimait, qui ne pouvait plus combattre son cœur, qui avait appelé Mme de
Séryeuse au secours ? Il portait sa main à sa poche, touchait la lettre. Il
résistait à l’envie de la prendre, de la relire. Il tremblait que les mots en
fussent effacés, ou qu’ils eussent changé.
Hester Wayne, un carnet
sur ses genoux, dessinait des costumes informes. Hortense d’Austerlitz en
improvisait sur elle-même. Elle mettait le salon à sac, se coiffait d’un
abat-jour, essayait mille mascarades qui réveillèrent en Anne la passion la plus
profonde des hommes de sa classe, à travers les siècles : celle du déguisement.
Le comte d’Orgel pria
François de l’accompagner pour l’aider à descendre des étoffes. Car pour Anne
les dessins restaient lettre morte. Il était comme ses ancêtres ignorants, qui
gagnaient des batailles, mais n’auraient su déchiffrer une carte. Tandis qu’il
ouvrait des tiroirs, il dit à François :
– Je ne sais pas ce qu’a
Mahaut. Ce soir, c’est le comble.
François se détourna.
Pour la première fois, il ne vit plus en Anne cette espèce de supériorité qu’il
lui accordait d’office. Il le jugea. Il le trouvait puéril. Il le regardait se
charger d’écharpes, de turbans.
Ils redescendirent, et
jetèrent les oripeaux sur le tapis. Les invités se les arrachaient. Ils voyaient
dans ces loques la possibilité de devenir ce qu’ils eussent voulu être. François
les méprisa. Il ne désirait être rien d’autre que lui-même.
Mme d’Orgel, malgré les
prières, s’effaçait. Elle tenait compagnie à Naroumof. Il avait connu ce salon
sous le règne du feu comte. Il se répétait : « La guerre a rendu tout le monde
fou. »
Au milieu de cette
bacchanale improvisée, Anne d’Orgel perdait la tête. Son visage montrait la
fièvre des enfants excités par le jeu. Il disparaissait, reparaissait, plus ou
moins applaudi dans des transformations assez peu variées. Hester Wayne prenait
des poses, se drapait, en nommant des statues célèbres. Comme personne ne riait,
parce que ce n’était pas drôle, elle put croire qu’on l’admirait.
Nombre de maris, par un
manège habile, fussent moins bien parvenus qu’Anne d’Orgel, par son manque
d’à-propos, à mettre des distances entre leur femme et le danger. Ce manque
d’à-propos allait tirer son bouquet. Car Anne, qui s’était encore éclipsé,
reparut coiffé du feutre tyrolien de Naroumof. Il esquissait un pas de danse
russe. Cette confusion de folklores, ce chapeau vert à plume de coq, excitèrent
le rire. Seul le prince semblait mal goûter ce numéro.
– Je m’excuse, dit-il. Ce
chapeau est à moi. Il m’a été donné par des amis autrichiens, qui ne pouvaient
rien m’offrir d’autre.
Un froid horrible
paralysa les rieurs. Dans le tohu-bohu on avait presque oublié la présence de
Naroumof. Il prenait maintenant figure de juge, rappelait l’inconscience à
l’ordre, réveillait le respect dû au malheur. La folie collective apparaissait.
Chacun accusait les autres de l’y avoir entraîné, en voulait encore plus à ceux
qui avaient gardé de la mesure.
Mme d’Orgel fut atterrée.
Son mari ne se contentait pas de prêter une oreille distraite à Naroumof ; il
oubliait, dans une griserie enfantine, les moindres délicatesses du cœur. Elle
était d’autant plus atteinte qu’il se diminuait juste au moment où elle avait
besoin de le grandir. Qu’Anne se diminuât devant Séryeuse, il était au-dessus de
ses forces de le supporter. Que pourrait-elle répondre, si François lui
reprochait de sacrifier son amour à un homme aussi puéril ? Il était dur de voir
celui dont la seule présence eût dû convaincre François de son crime prendre
l’aspect d’un clown.
Mme d’Orgel raisonnait
juste. Depuis la chambre aux étoffes, Anne se livrait à François comme le
dépeignaient ses ennemis ; mais François souffrait, sachant ce que cette
apparence futile cachait de noble et de beau. S’il n’avait encore aimé Anne, il
n’aurait eu qu’à se réjouir de cette besogne dont il suivait le résultat dans
les yeux de la comtesse d’Orgel.
Le drame se complaît
souvent autour des objets les moins significatifs. De quelle signification
puissante il aime alors à revêtir un chapeau ! La comtesse lut en François comme
elle comprit qu’il lisait en elle. Elle fit alors un de ces gestes d’autant plus
héroïques que leur grandeur ne frappe personne, tant nous préjugeons et tant il
nous est difficile d’admettre qu’un feutre tyrolien peut devenir le centre d’une
tragédie.
Elle calcula qu’il ne lui
restait plus qu’une ressource. Sa répulsion même à l’employer lui prouva qu’elle
serait efficace. Il s’agissait de s’associer au geste d’Anne, de devenir sa
complice ; en un mot, de répondre silencieusement à François qu’elle n’avait pas
trouvé odieux le rôle de son mari.
Aux paroles sèches de
Naroumof, elle se leva, se dirigea vers Anne. Elle marchait à la mort.
– Non, Anne, comme ceci,
dit-elle, en cabossant le chapeau.
La gêne n’eut plus de
bornes. Anne d’Orgel avait du moins l’excuse de son étourderie, de l’excitation.
Mais l’acte de la comtesse d’Orgel prouvait une froide volonté de surenchérir,
insupportable après les phrases de Naroumof.
Elle avait calculé juste.
« Voilà comment il la
déforme ! » se dit François.
Si quelque chose eût été
capable d’affaiblir l’amour de Séryeuse, Mahaut eût pleinement récolté le fruit
de son sacrifice. Mais elle ne pouvait plus procurer à François que cette
tristesse qui augmente l’amour.
De tous, le prince
Naroumof fut le plus étonné. Il retint un mouvement de colère. Puis : « Mais
non, se dit-il, la chose ne peut pas venir d’elle. » Il avait trop apprécié la
comtesse, et son vieil orgueil ne voulait pas s’être mépris.
Ainsi, le seul qui la
connût mal tombait juste. Les souffrances avaient affiné Naroumof ; et il était
un Russe : deux raisons pour mieux comprendre les bizarreries du cœur. Lui seul
était proche de la vérité. Il « brûla » : il devina que Mme d’Orgel avait une
raison secrète : « Elle est trop fine pour n’avoir pas eu honte de son mari, se
dit-il ; elle est venue prendre sa part de blâme. »
Où Naroumof se trompa, ce
fut en y voyant un geste d’amour conjugal.
Ainsi, loin de
l’exaspérer, ce geste poussa Naroumof à se dominer. À l’apparition d’Anne d’Orgel
il avait été le seul à ne pas rire. Il fut maintenant seul à s’esclaffer.
– Bravo ! s’écria-t-il.
Cette volte-face
stupéfia.
Anne, qui avait eu des
doutes sur le tact de son entrée, retrouva son assurance. Et le bravo du prince
sentait si peu l’ironie que tout le monde respira.
Mahaut s’assit. « On ne
peut mépriser plus galamment », pensa-t-elle. Il était au-dessus de ses forces
d’imaginer comment François pouvait la juger.
Chacun, comme en
cachette, abandonnait ses oripeaux.
– Eh bien, nous n’avons
guère travaillé au bal, dit Anne. D’ailleurs, c’est ma faute.
– Vous partez déjà ? dit
à Mirza et à sa nièce Mahaut, qui n’aspirait qu’au départ général. Elle eût
voulu crier : « Allez-vous-en ! » Elle sentait ses forces fondre. « Pourvu que
je ne m’évanouisse pas avant le départ du dernier ! » Ce dernier, ne serait-ce
pas François ? Mahaut redoutait de lui offrir le spectacle de sa faiblesse.
Mais le prince Naroumof
était leur hôte. Elle ne pourrait lui fausser compagnie immédiatement après la
réception, et elle sentait la faiblesse la gagner avec une rapidité folle.
« Pourvu que François
parte vite, se répétait Mme d’Orgel, qu’il ne sache rien ce soir, qu’il passe
encore une nuit calme. »
Soudain, dans son
vertige, la folie de sa prière à Mme de Séryeuse lui apparut. Si sa mère ne lui
dit pas la vérité, que dira-t-elle ? Aucune raison ne lui paraissait assez
convaincante pour les séparer, hors leur amour, et encore se prenait-elle à
douter de cette raison. « Si Mme de Séryeuse invente, François le sentira,
voudra savoir, accourra. »
Mme d’Orgel divaguait.
Elle se tenait à peine debout devant Hester Wayne.
À ce moment, du salon
voisin, où s’attardait le comte qui accompagnait Mirza, elle entendit le rire de
la Persane. Hester Wayne la retint par la taille. Elle tombait. On l’étendit.
Par un réflexe, qui
prouvait que, quoi qu’il en pensât, il le considérait encore comme plus autorisé
que lui à intervenir, Séryeuse courut au comte d’Orgel :
– Mahaut se trouve mal.
– Allons bon ! dit Anne
d’Orgel.
Il rentra, suivi des
autres. Mais Mme d’Orgel était déjà remise et se raidissait contre une nouvelle
défaillance.
– François nous fait de
ces peurs, s’écria Anne. Il vous voyait évanouie !
Tous reconnurent dans cet
épisode l’apothéose d’une soirée si lourde. Hester Wayne détestait Mahaut depuis
qu’on chuchotait sur François de Séryeuse et sur elle.
– Il est volage, il en a
assez de Mahaut qui est folle de lui. Il faisait la cour à la nièce de Mirza,
murmura-t-elle, dans sa médisance simplette, à Paul Robin, émerveillé par les
succès de François.
– François voudrait
rester un peu avec vous, dit naïvement Anne d’Orgel à sa femme, devant les
derniers partants, stupéfaits de cette complaisance.
– Non, non, s’écria Mme
d’Orgel. Laissez-moi. Et comme ce cri pouvait surprendre, elle ajouta en lui
tendant la main : « Vous êtes trop bon, François, mais je vous assure, je n’ai
besoin que de sommeil. »
– Je prendrai de vos
nouvelles demain matin, dit Séryeuse.
Mahaut le regarda
avidement disparaître dans l’autre pièce, accompagné par Anne.
Paul Robin attendait son
ami à l’angle de la rue froide. Comme François ne lui parla que du bal, il
regretta de n’être pas revenu dans la voiture d’Hester Wayne.
À son supplice d’entendre
la porte se refermer, vint s’ajouter pour Mahaut la certitude qu’elle ne
pourrait, comme elle s’était flattée de le faire, se passer d’Anne. Après la
scène du chapeau, pensait-elle, François reviendra. Et comme elle sentait le
mortel danger de le revoir, il fallait donc que ce fût Anne qui le reçût…
– J’aurai à vous parler
ce soir, lui dit-elle, quand il revint.
– J’installe Naroumof et
je monte chez vous.
Tandis qu’elle se
déshabillait, Mme d’Orgel se trouvait dans cet état où les pensées ne viennent
plus au monde, mais seulement des images sans lien. Elle suivait François de
Séryeuse dans la rue, arrêtait une voiture avec lui, marchait avec lui sur la
pointe des pieds dans l’antichambre de l’île Saint-Louis. François lui avait
plusieurs fois parlé de Mme Forbach comme d’une sainte. À la faveur de ces
souvenirs, Mahaut s’efforça de penser à son devoir, mais les images prenaient
toujours le dessus, et elle voyait, à la place du devoir, ces Forbach, ce couple
infirme.
Il semblait incroyable au
comte d’Orgel qu’une femme eût à parler à son mari. Sans qu’il soupçonnât ce que
pourrait être leur conversation, il n’était guère empressé.
Il tourniquait dans la
chambre de Naroumof.
– Vous n’avez besoin de
rien ? Vous avez bien tout ce qu’il vous faut ?
Il descendit dans le
salon. Il ramassa les costumes, laissés sur les fauteuils, alla replacer le
chapeau de Naroumof dans le vestibule, puis remonta, rangea les étoffes une à
une. Il espérait ainsi arriver trop tard, et que Mahaut fût endormie.
Par une de ces ironies
dont le sort aime à nous accabler, Mme d’Orgel n’avait jamais attendu Anne avec
autant de hâte. Elle souffrait de cette impatience qu’il n’est naturel
d’éprouver qu’en face du bonheur. Ce moment tragique des aveux, elle ne pouvait
l’attendre, elle eût voulu aller au-devant de lui. Sans doute, n’avait-elle plus
aucune confiance en elle-même et voulait-elle qu’on la forçât ; mais n’y
avait-il pas aussi dans sa hâte un peu de ce besoin instinctif de punir une
inconscience dont la scène du chapeau n’avait été qu’une image d’un sou ?
Anne d’Orgel entra. Il
s’assit auprès du lit de sa femme.
D’abord, il voulut lui
donner, sous une forme enjouée, une véritable leçon.
– Eh bien ! qu’est-ce que
cela ? s’évanouir devant du monde ? C’est d’un effet désastreux, ne pouviez-vous
prendre sur vous ?
– Non. Je suis à bout de
forces, je ne peux plus continuer seule.
Un jour d’aveux bien
innocents, le jour où François lui avait serré le bras, on se rappelle que
Mahaut avait menti, sans prendre part à son mensonge, et pour ainsi dire
entraînée par le courant du langage. Fut-ce par un phénomène du même genre
qu’elle dévida d’un seul trait, et sur le ton du reproche, ce qu’elle eût dû
s’arracher mot par mot, en souhaitant de mourir en route ?
On pourrait simplement
conclure, devant cette scène, qu’un courroux inexplicable poussait Mme d’Orgel à
de gênantes méchancetés. Ce fut presque de cette façon que l’entendit Anne.
Devant la placidité de Mahaut il se disait que les gens en colère ont souvent
cet air calme. Le calme, hélas ! venait de plus loin. Ayant eu le temps de
s’habituer à l’idée qu’elle aimait François, elle se rendait mal compte de ce
qu’une révélation pareille pouvait produire. Ce fut ce qui lui permit de parler
net. À cause de cette netteté, de cette sécheresse, le comte d’Orgel ne comprit
pas. Elle s’en aperçut, s’affola. On est malhabile en face d’un incrédule.
Devant l’incompréhension de son mari, la comtesse, qui s’était promis de
s’accuser seule, éclata. Et parce qu’elle renforçait son aveu de griefs qu’Anne
jugea chimériques, l’aveu, comme le reste, apparut faux à son mari.
Que se passait-il chez
Anne d’Orgel ? Croyait-il Mahaut, et ses sentiments étaient-ils paralysés par
une douleur trop forte ? En tout cas, il ne sentait rien. Il lui sembla que tout
lui était égal, qu’il n’aimait pas Mahaut.
Elle se tordait les
mains, suppliait.
– N’ayez pas cette figure
incrédule. Ah ! si vous sentiez quelle cruauté est la vôtre en m’obligeant à
vous convaincre d’une chose dont j’ai un tel désespoir.
Elle s’exténuait,
s’enrouait à se charger, à appuyer sur les détails qui peuvent faire le plus de
mal. Désespérant d’être entendue de son cœur, elle tenta de blesser plus
directement l’orgueil du comte. Elle lui dit qu’il avait eu envers Naroumof une
conduite inqualifiable, et lui dévoila sa fausse complicité.
Si Anne d’Orgel s’était
tu jusque-là, admettant, au besoin, sa maladresse dans les choses du cœur, il
prétendait remplir incomparablement son métier mondain. Mahaut visa donc juste.
Mais ce fut aussi à cause de cette prétention qu’il décida de rester
raisonnable, mesuré, coûte que coûte, quoi que pût dire Mahaut, et pour ne pas
lui ressembler.
– Tenez, dit-il, vous
êtes malade, nerveuse, méchante. Vous ne savez de quoi vous parlez. Je connais
Naroumof ; il aurait été incapable de me cacher son humeur s’il en avait eu.
Nous nous sommes séparés le mieux du monde.
Il continua :
– Vous êtes une enfant,
et, voyez-vous, toutes ces idées-là viennent de ce que vous n’avez pas été
élevée, scanda-t-il presque avec morgue. Pardonnez-moi, Mahaut ; je trouve
risible que vous vous mêliez de m’apprendre ce que je sais mieux que personne.
Vos reproches à propos de Naroumof m’enseignent, si je ne le savais déjà, que
toutes vos peurs sont aussi vaines, aussi sottes… Vous avez la fièvre, vous
regretterez cette scène au réveil.
Il se leva. Mahaut se
dressa à moitié hors du lit et le retint par sa manche avec une force qu’elle ne
se soupçonnait point.
– Quoi ! vous partez ?
vous allez partir ? Décidé à ne pas sortir de lui-même, Anne d’Orgel se rassit,
en soupirant. Mahaut admit alors que peut-être, derrière cette façade, il y
avait en Anne un homme qui souffrait. Et une réponse qui lui avait été dictée
par la rébellion, elle la fit d’un ton humble :
– Eh bien, ces idées sont
si peu vaines que j’ai écrit à Mme de Séryeuse. Elle est venue. Elle sait tout.
Elle n’a pas estimé que c’étaient des enfantillages.
– Vous avez fait cela !
bégaya-t-il. On sentait si bien l’indignation, la colère dans cette voix, que
Mme d’Orgel eut enfin peur. Elle fut sur le point de se justifier. On sait qu’il
était dans le caractère du comte d’Orgel de ne percevoir la réalité que de ce
qui se passait en public. Ne comprit-il qu’à ce moment, et à cause de la lettre
à Mme de Séryeuse, que Mahaut ne lui avait point menti, qu’elle aimait
François ? Anne, que cette scène avait laissé froid, admit qu’il allait
peut-être avoir mal. Il eut peur moins de la souffrance que des gestes qu’elle
lui ferait accomplir. Il pressentit que peut-être il ne considérerait pas
toujours cet aveu comme il persistait de le faire : une inconvenance qui tirait
sa gravité d’avoir été publiée. Contrairement aux autres hommes qui se laissent
aller à ce qu’ils éprouvent, et songent ensuite aux moyens d’empêcher le
scandale, le comte allait professionnellement au plus pressé, c’est-à-dire qu’il
exploitait son choc, son hébétude, et, commençant par la fin, gardait pour la
suite et pour le moment où il serait seul les angoisses du cœur. Enfin, il
semblait comprendre ! Mahaut voyait bien que sa phrase avait porté. Attendant et
souhaitant une tempête, elle ferma les yeux. Mais Anne regrettait déjà d’avoir
pu, par des mots prononcés plus fort que les autres, sortir de son cérémonial.
Mahaut tremblante l’entendit donc qui disait d’une voix très douce :
– C’est absurde… Il faut
que nous cherchions un moyen de tout réparer.
Il y avait entre ces deux
êtres une grande distance. Elle rendait impossible à Mahaut de saisir le
mécanisme qui amenait cette douceur. Elle se coucha doucement sur son oreiller,
comme dans ces rêves qui se terminent par une chute. Ces sortes de chutes
réveillent. Elle se réveilla, se redressa. Elle regardait son mari, mais le
comte d’Orgel ne vit pas qu’il avait devant lui une autre personne.
Mahaut regardait Anne,
assise dans un autre monde. De sa planète, le comte, lui, n’avait rien vu de la
transformation qui s’était produite, et qu’au lieu de s’adresser à une
frénétique il parlait maintenant à une statue.
– Allons ! Mahaut,
calmons-nous. Nous ne vivons pas ici dans les Îles. Le mal est fait,
réparons-le. François viendra au bal. Et peut-être serait-il bon que Mme de
Séryeuse vînt aussi.
Puis, l’embrassant sur
les cheveux, et prenant congé d’elle :
– François doit faire
partie de notre entrée. Vous lui choisirez son costume.
Debout dans le chambranle
de la porte, Anne était beau. N’accomplissait-il pas un devoir d’une frivolité
grandiose, lorsque, sortant à reculons, il employa sans se rendre compte, avec
un signe de tête royal, la phrase des hypnotiseurs :
– Et maintenant, Mahaut,
dormez ! Je le veux. |