Comme l’antique Jupiter d’Égine à trois yeux, le poëte a un
triple regard, l’observation, l’imagination, l’intuition. L’observation
s’applique plus spécialement à l’humanité, l’imagination à la nature,
l’intuition au surnaturalisme. Par l’observation, le poëte est philosophe, et
peut être législateur ; par l’imagination, il est mage, et créateur ; par
l’intuition, il est prêtre, et peut être révélateur. Révélateur de faits, il est
prophète ; révélateur d’idées, il est apôtre. — Dans le premier cas, Isaïe ;
dans le second cas, saint-Paul.Cette triple puissance
inhérente au génie, c’est-à-dire à l’intelligence humaine sublimée, l’homme, par
la plus naturelle des illusions d’optique, l’a transférée à Dieu. De là la
trimourti, qui a précédé le triagme, qui a précédé la triade, qui a précédé la
trinité. De là l’immémorial et universel triangle mystique adoré à Delphes, à
Saropta, à Teglath-Phalazar, gravé dans la grande syringe, sculpté il y a quatre
mille ans au fond de l’Inde dans ces effrayants dedans de montagnes creusés en
pagodes, et qu’on retrouve à Palanquè après l’avoir constaté à Bénarès. Mais les
fondateurs de religions ont erré, l’analogie n’est pas toujours la logique, le
génie peut être trinité sans que Dieu ait à subir cette limitation. Bossuet se
trompe, l’homme seul est grand. Dieu n’est pas grand, il est infini. Le grand
suppose une mesure possible. Premier, second, troisième, l’illimité ne connaît
pas cela. L’absolu n’est pas plus borné par le nombre que par l’étendue.
Intelligence, puissance, amour ; intuition, imagination, observation ; ce n’est
pas Dieu, c’est l’homme. Dieu est cela, et le reste. Dieu a une quantité infinie
de facultés infinies. Vous êtes étranges de compter Dieu sur vos doigts.
Philosophiquement et scientifiquement, on peut dire que qui
croit à la Trinité ne croit pas en Dieu.
Quelle idée pensez-vous que se fasse de Dieu, quelle notion
voulez-vous que puisse avoir de Dieu l’homme, le prêtre, qui, comme le jésuite
Sollier, par exemple, écrit : « Il n’y a au-dessus d’Ignace de Loyola que les
papes comme saint Pierre, les impératrices comme Marie mère de Jésus, et
quelques monarques comme Dieu le Père et Dieu le Fils ! ».
Chose inouïe, c’est au dedans de soi qu’il faut regarder le
dehors. Le profond miroir sombre est au fond de l’homme. Là est le clair-obscur
terrible. La chose réfléchie par l’âme est plus vertigineuse que vue
directement. C’est plus que l’image, c’est le simulacre, et dans le simulacre il
y a du spectre. Ce reflet compliqué de l’Ombre, c’est pour le réel une
augmentation. En nous penchant sur ce puits, notre esprit, nous y apercevons à
une distance d’abîme, dans un cercle étroit, le monde immense. Le monde ainsi vu
est surnaturel en même temps qu’humain, vrai en même temps que divin. Notre
conscience semble apostée dans cette obscurité pour donner l’explication.
C’est là ce qu’on nomme l’intuition.
Humanité, nature, surnaturalisme. À proprement parler, ces
trois ordres de faits sont trois aspects divers du même phénomène. L’humanité
dont nous sommes, la nature qui nous enveloppe, le surnaturalisme qui nous
enferme en attendant qu’il nous délivre, sont trois sphères concentriques ayant
la même âme, Dieu.
Ces trois sphères, car c’est là le vaste amalgame, se
pénètrent et se confondent, et sont l’unité. Un prodige entre dans l’autre. Une
de ces sphères n’a pas un rayon qui ne soit la tige ou le prolongement du rayon
de l’autre sphère. Nous les distinguons parce que notre compréhension, étant
successive, a besoin de division. Tout à la fois ne nous est pas possible.
L’incommensurable synthèse cosmique nous surcharge et nous accable.
Les plus hauts génies, les intelligences encyclopédiques aussi
bien que les esprits épiques, Aristote aussi bien qu’Homère, Bacon aussi bien
que Shakespeare, détaillent l’ensemble pour le faire comprendre, et ont recours
aux oppositions, aux contrastes et aux antinomies. Ceci est d’ailleurs le
procédé même de la nature, qui emploie la nuit à nous faire mieux sentir le
jour. Hobbes disait : La dissection fait le chirurgien, l’analyse fait le
philosophe ; l’antithèse est le grand organe de la synthèse ; c’est l’antithèse
qui fait la lumière. De là notre distinction entre humanité, nature et
surnaturalisme ; mais, en réalité, ce sont trois identités, et ce qui est de
l’une est de l’autre. Qu’est-ce que l’humanité ? C’est la partie de la nature
insérée dans notre organisme. Et qu’est-ce que le surnaturalisme ? C’est la
partie de la nature qui échappe à nos organes. Le surnaturalisme, c’est la
nature trop loin.
Entre l’observation qui regarde l’homme et l’intuition qui
regarde le surnaturalisme, il y a la même différence qu’entre scruter et sonder.
Mais expliquer la nature, ce n’est point la limiter ;
classification et négation, c’est deux. Il ne faut ni trop de Oui ni trop de
Non. L’idolâtrie est la force centripète ; le nihilisme est la force centrifuge.
L’équilibre entre ces deux forces, c’est la philosophie.
Chose bizarre, l’idolâtrie et le nihilisme s’entendent sur un
point, la limitation de la nature.
Les religions, à l’époque peu avancée du genre humain où nous
sommes, sont encore en bas âge. Qu’on ne s’y trompe pas, croire est une science
en même temps qu’une soif. On croit d’instinct, puis on croit de logique. Les
religions faisant partie de la civilisation, il y a pour les religions, comme
pour tout le reste, l’enfance de l’art. Et ce mot est pris en bonne part. À
l’heure où nous sommes, les religions ignorent. Ne leur apportez pas de lumière
nouvelle ; leur Dieu est bâclé. Elles ont créé Dieu. Elles n’en veulent pas
d’autre. Toute religion est l’abbé Vertot. C’est trop tard, mon Dieu est fait.
De là, un résultat singulier. Dans les religions, ce qui fait défaut, c’est
l’essence même de la foi, c’est le sentiment de l’infini. Ce qui manque aux
religions, c’est la religion. L’illimité est toute la religion. La foi, c’est
l’indéfini dans l’infini. Or, insistons-y, dans l’humanité telle qu’elle est
encore, le caractère des religions, c’est l’absence d’infini. Elles parlent du
ciel, mais elles en font un temple, un palais, une cité. Il s’appelle Olympe, il
s’appelle Sion. Le ciel a des tours, le ciel a des dômes, le ciel a des jardins,
le ciel a des escaliers, le ciel a une porte et un portier. Le trousseau de
clefs est confié par Brâhma à Bhâwany, par Allah à Aboubekre, et par Jéhovah à
saint Pierre. Démogorgon prend sur les volcans Acrocéraunes une poignée de boue
enflammée et la jette en l’air ; cela fait les astres. Le ciel est une
montagne ; le ciel est un cristal ; la terre est le centre de l’univers ; Josué
arrête le soleil, Circé fait reculer la lune ; la Voie Lactée est une tâche de
gouttes de lait ; les étoiles tomberont.
Quant à cet être, l’Éternel, l’Incréé, le Parfait, le
Puissant, l’Immanent, le Permanent, l’Absolu, il est vieux avec une barbe
blanche, il est jeune avec un nimbe ; il est père, il est fils, il est homme, il
est animal ; bœuf chez les uns, agneau chez les autres, ailleurs colombe,
ailleurs éléphant. Il a une bouche, des yeux, des oreilles ; on a vu sa face.
Quant aux facultés, on les lui concède infinies, mais, comme nous venons de le
rappeler, on ne lui en donne que trois, reprenant dans le chiffre l’infinitude
qu’on accorde dans l’étendue, et sans s’apercevoir que si l’être absolu a un
nom, ce n’est pas Trinité, c’est Infinité. Cet être est irritable, il est
passionné, il est jaloux, il se venge, il se fatigue, il se repose, il lui faut
son dimanche, il habite un lieu, il est ici et non là. Il est le Dieu des
armées ; il est le Dieu des anglais, et non des français ; il est le Dieu des
français et non des autrichiens. Il a une mère ; il existe des rois qui
promettent à Notre-Dame d’Embrun une tiare en vermeil de peur qu’elle ne soit en
colère de la robe de brocart d’or qu’ils ont offerte à Notre-Dame de Tours. Il a
une forme ; on le sculpte, on le peint, on le dore, on l’enrichit de diamants.
On l’avale et on le boit. On l’entoure d’une frontière de dogmes. Chaque culte
le met dans un livre ; défense à lui d’être ailleurs. Le Talmud est sa gaine, le
Zend-Avesta est son étui, le Koran est son fourreau, la Bible est sa boîte. Il a
des fermoirs. Les prêtres le gardent sous enveloppe. Ils ont seuls droit d’y
toucher. De temps en temps, ils le prennent dans leurs mains et le font voir.
Voilà où en est l’illimité. Toutes les religions, anciennes ou actuelles,
s’efforcent de finir Dieu.
Pourquoi ?
C’est qu’un Dieu fini, c’est un Dieu commode. Le rayonnant en
tous sens n’est point facile à manier. Mettez donc le soleil dans un ostensoir.
Dieu, incompréhensible au savant, est inintelligible à
l’ignorant. L’infini ayant un moi, voilà qui n’est pas peu de chose à imaginer.
Il y a dans cette notion métaphysique excès-de pesanteur pour ~ l’intelligence
humaine. Faciliter la foi, c’est le travail des religions ; cela s’obtient aux
dépens de l’idéal. Administrer Dieu, tel est le problème à résoudre. Le
paganisme divise Dieu en déités, le christianisme le divise en sacrements. Les
religions, c’est Dieu donné à l’homme par bouchées. Rendre Dieu mangeable, c’est
un succès.
L’Âme-Monde, faites donc comprendre cette abstraction
prodigieuse à la grosse foule ignorante et ignorante utilement pour vous. Un
Jupiter de marbre ou un Sabaoth de bronze, cela se voit. Or, on ne croit que ce
qu’on voit. (Fausse vérité qui est à la fois le point de départ de l’idolâtrie
et le point de départ de l’athéisme.) Fabriquez donc une statue quelconque ; une
fois la statue faite idole, une fois le piédestal fait autel, donnez l’exemple,
prosternez-vous ; il ne vous reste plus qu’un travail à exécuter et qu’un
progrès à accomplir, c’est de persuader à cette honnête masse d’hommes que cette
pierre ou ce cuivre, c’est l’Éternel et l’Infini. Petite affaire. Pour persuader
la foule, il suffit de l’effarer ; un miracle ou deux font la besogne.
Rien donc hors du Veda, rien hors du Toldos-Jeschu, rien hors
du Koran, rien hors de la Genèse, rien hors des docteurs, rien hors des
prophètes, rien hors des évangélistes ; et si Dieu déborde, on le rognera. C’est
au nom de Moïse que Bellarmin foudroyait Galilée, et ce grand vulgarisateur du
grand chercheur Copernic, Galilée, le vieillard de la vérité, le mage du ciel,
était réduit à répéter à genoux, mot à mot, après l’inquisiteur, cette formule
de honte : « Corde sincero et fide non
ficta, abjuro, maledico et detestor
supradictos errores et hœreses. » Le mensonge mettait à
la science le bonnet d’âne. Galilée se courba devant l’orthodoxie ; Campanella
non. L’inquisition mit Tomaso Campanella en prison pendant vingt-sept ans et
l’appliqua à la question sept fois, et chaque fois la torture dura vingt-quatre
heures. Quel était son attentat ? Avoir affirmé que le nombre des étoiles est
infini. Ainsi les religions en viennent à ceci que, devant elles, l’infini est
un crime.
Aux yeux du nihilisme, l’infini n’est pas criminel ; il est
ridicule. On a entendu tout récemment en pleine académie savante, cette parole
caractéristique : « Arrêtons-nous, car nous tomberions dans les puérilités de
l’infini. » Et cette autre : « Ceci n’est pas sérieux, c’est de la religion. »
Et cette autre : « Les penseurs rejettent le surnaturalisme. »
Donc voilà la science, du moins une certaine science
académique et officielle, aussi myope que l’idolâtrie. La science d’état donne
la réplique à la religion d’état. Elle recule, elle aussi, devant l’infini. Ces
rapetissements n’ont rien qui déplaise au maître. Là où il y a des sénats, cette
science en est. Faire l’univers substance et bloc, faire du grand Tout une
simple agrégation de molécules sans mélange d’aucun ingrédient moral, et par
conséquent aboutir à ceci que la force est le droit, ce qui entraîne cette autre
conséquence que la jouissance est le devoir, raccourcir l’homme à la bête, le
diminuer de toute la hauteur de l’âme retranchée, en faire une chose comme une
autre, cela supprime net bien des déclamations sur la dignité humaine, la
liberté humaine, l’inviolabilité humaine, l’esprit humain, etc., et rend tout ce
tas de matière plus maniable. L’autorité d’en bas, la fausse, gagne tout ce que
perd l’autorité d’en haut, la vraie. Plus d’infini, partant plus d’idéal ; plus
d’idéal, partant plus de progrès ; plus de progrès, partant plus de mouvement.
Immobilité donc. Statu quo, étang ; c’est là l’ordre.
Il y a de la putréfaction dans cet ordre-là.
L’homme veut être eau courante. Chose merveilleuse, la
liberté, c’est la santé. Un ruissellement, un murmure, une pente, un parcours,
un but, une volonté, pas de vie sans cela. Sinon une prompte pourriture. Vous
serez fétides, et vous donnerez aux autres votre peste. Le despotisme est
miasmatique. Se délivrer, c’est se désinfecter. Aller en avant est un
assainissement.
Il n’y en a pas moins des gens qui poussent le goût de la
tranquillité jusqu’à admirer une civilisation à surface de marais.
L’âme dans l’homme est une inquiétude ; l’infini hors de
l’homme est un appel. L’infini s’ouvre, l’âme entre. Entrer, c’est marcher ;
entrer, c’est voler ; entrer, c’est planer. Qu’est cela ? C’est du désordre.
Demandez à la cage ce qu’elle pense de l’aile. La cage répondra : l’aile, c’est
la rébellion.
Ôter l’âme, c’est couper l’aile. Ôter l’infini, c’est
supprimer le champ. La tranquillité est rétablie. S’il n’y a pas dans l’homme
autre chose que dans la bête, prononcez donc sans rire ces mots : Droits de
l’homme et du citoyen. Ces mots : Droit du bœuf, droit de l’âne, droit de
l’huître, rendront le même son. C’est un peu ce que souhaitent les despotes.
La science académique, la science d’état, leur rend ce
service, et le leur rend de bonne foi, nous le pensons. Elle ne trompe pas, elle
se trompe. C’est bassesse de vue, non de cœur. Aussi essayons-nous de
l’éclairer.
Cette science prend la petitesse pour l’exactitude. Elle est
de tempérament timide, elle a l’effroi facile, elle ne va pas volontiers à la
découverte. L’infini, quel voyage à entreprendre ! Dès que le 8 se renverse,
elle s’arrête court. Passe pour l’algèbre ; mais la science entière n’est pas
l’algèbre. Toute question veut être sondée. Pourquoi refuser l’examen ?
Un jour, en 1827, à l’époque où l’on parlait beaucoup de
« l’homme fossile de la forêt de Fontainebleau », étant chez Cuvier au Jardin
des plantes, il y eut entre lui et moi ce dialogue :
— Monsieur Cuvier, que pensez-vous de l’homme fossile ?
— Qu’il n’existe pas.
— Êtes-vous allé le voir ?
— Non.
— Irez-vous ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce qu’il n’existe pas.
— Mais si, par hasard, il existait ?
— Il ne peut exister.
Ce qu’on appelait en 1827 « l’homme fossile », n’était en
effet qu’un grès bizarrement contourné en forme humaine. Cuvier semblait avoir
raison. Il avait tort. L’homme fossile existe. Trente-six ans après ma
conversation avec Cuvier, en 1863, dans la carrière de Moulin-Quignon, près
Abbeville, à trente mètres au-dessus du niveau de la mer, sur un plateau qui
domine la vallée de la Somme, de l’épaisseur d’un banc de sable noir argileux du
diluvium inférieur, reposant immédiatement sur la craie blanche, à quatre mètres
trente-deux centimètres de la surface du sol, tout près de la craie, on a
extrait un os fossile de mâchoire humaine portant encore une dent, obliquement
implantée d’avant en arrière, ce qui caractérise le prognatisme des races
inférieures et ce qui fait à la Genèse le déplaisir de confirmer l’hypothèse de
plusieurs Adams. L’homme fossile est aujourd’hui déposé sur le bureau de
l’Académie des sciences. Il est sorti de l’ombre, quoique cela fût défendu par
l’autorité compétente. Le déluge a eu la fantaisie d’être désagréable à M.
Cuvier, conseiller d’état. Je plains les affirmateurs contre l’inconnu. Il leur
arrive de ces aventures.
C’est la science académique et officielle qui, pour avoir plus
tôt fait, pour rejeter en bloc toute la partie de la nature qui ne tombe pas
sous nos sens et qui par conséquent déconcerte l’observation, a inventé le mot
surnaturalisme. Ce mot, nous l’adoptons, il est utile pour distinguer,
nous nous en sommes déjà servi et nous nous en servirons encore, mais, à
proprement parler et dans la rigueur du langage, disons-le une fois pour toutes,
ce mot est vide. Il n’y a pas de surnaturalisme. Il n’y a que la nature. La
nature existe seule et contient tout. Tout Est. Il y a la partie de la nature
que nous percevons, et il y a la partie de la nature que nous ne percevons pas.
Pan a un côté visible et un côté invisible. Parce que sur ce côté invisible,
vous jetterez dédaigneusement ce mot surnaturalisme, cet invisible
existera-t-il moins ? X reste X. L’Inconnu est à l’épreuve de votre vocabulaire.
Nier n’est pas détruire. Le surnaturalisme est immanent. Ce que nous apercevons
de la nature est infinitésimal. Le prodigieux être multiple se dérobe presque
tout de suite au court regard terrestre ; mais pourquoi ne pas le poursuivre un
peu ? Toutes ces choses, spiritisme, somnambulisme, catalepsie, biologie,
convulsionnaires, médiums, seconde vue, tables tournantes ou parlantes,
invisibles frappeurs, enterrés de l’Inde, mangeurs de feu, charmeurs de
serpents, etc., si faciles à railler, veulent être examinées au point de vue de
la réalité. Il y a là peut-être une certaine quantité de phénomène entrevu. Si
vous abandonnez ces faits, prenez garde, les charlatans s’y logeront, et les
imbéciles aussi. Pas de milieu : la science, ou l’ignorance. Si la science ne
veut pas de ces faits, l’ignorance les prendra. Vous avez refusé d’agrandir
l’esprit humain, vous augmentez la bêtise humaine. Où Laplace se récuse,
Cagliostro paraît. De quel droit, d’ailleurs, dites-vous à un fait : Va-t’en. De
quel droit chassez-vous un phénomène ? De quel droit dites-vous à l’inattendu :
je ne t’examinerai pas ? De quel droit raturez-vous une des données du
problème ? De quel droit mettez-vous la nature à la porte ? Hue usque
recurret. La science peut commettre des iniquités. Fermer les yeux, c’est une
mauvaise action. Le télescope a une fonction ; le microscope a des devoirs. La
cornue doit être impartiale, l’alambic doit être intègre, le creuset chauffe
pour tout le monde. Il faut que le chiffre soit honnête homme. Un déni
d’expérimentation est un déni de justice. Et savez-vous ce qui arrive ?
L’absurde se greffe sur le vrai ; c’est votre faute ; vous avez manqué à vos
deux lois, bienveillance et surveillance ; vous créez l’empirisme. Ce qui eût
été astronomie sera astrologie ; ce qui eût été chimie sera alchimie. Sur
Lavoisier qui se rapetisse, Hermès grandit. Vous riez de Cardan quand il dit :
« Une comète près de Saturne annonce la peste, près de Jupiter la mort du pape,
près de Mars la guerre, près de la lune l’inondation, près de Vénus la mort du
roi. » Eh bien, c’est vous qui avez fait Cardan chimérique. Sans les
persécutions de ce Scaliger que David Pareus appelle eriticus
superciliosissimus ", sans l’emprisonnement de Bologne, Cardan, qui a
incontestablement créé la théorie des équations du troisième degré, Cardan qui a
trouvé la loi du cube, Cardan, égal au moins à Tartaglia et dont les dix tomes
in-folio sont plus gros encore de vérité que d’illusion, serait peut-être le
plus grand des astronomes et des géomètres. Thaumaturgie, pierre philosophale,
transmutation, or potable, baquet de Mesmer, toute cette fausse science ne
demandait pas mieux peut-être que d’être la vraie. Vous n’avez pas voulu voir le
visage de l’Inconnu ; vous verrez son masque. Magie noire et blanche,
sorcellerie, chiromancie, cartomancie, nécromancie, tout cela n’est pas autre
chose que de la science dévoyée, tombée en chimère par défaut de responsabilité.
Ce qu’on rejette injustement hors de la pensée se réfugie dans le rêve. De ce
qu’un fait vous semble étrange, vous concluez qu’il n’est pas. C’est hardi. Les
mandarins seuls ont de ces vaillances-là. Mais toute la science commence par
être étrange. La science est successive. Elle va d’une merveille à l’autre. Elle
monte à l’échelle. La science d’aujourd’hui semblerait extravagante à la science
d’autrefois. Ptolémée croirait Newton fou. Je me figure le micrographe de Delft,
venant conter au philosophe de Stagyre les vingt-sept mille facettes de l’œil de
la mouche ; voyez-vous la mine qu’Aristote ferait à Leuwenhoëck. On a vite fait
de dire : c’est puéril. Ce n’est pas sérieux. Ce qui est puéril, c’est de se
figurer qu’en se bandant les yeux devant l’Inconnu, on supprime l’Inconnu. Ce
qui n’est pas sérieux, c’est la science ricanant de l’infini. Le positivisme en
est venu à vouloir tout voir et tout palper, comme l’idolâtrie ; nous avons déjà
noté cette coïncidence singulière. On tient pour suspectes l’induction et
l’intuition ; l’induction, le grand organe de la logique ; l’intuition, le grand
organe de la conscience. N’admettre que le palpable et le visible, cela se
qualifie observation. C’est élimination, et rien autre chose. Et, qui sait ?
élimination du réel ? Peines perdues d’ailleurs. Vous avez beau épaissir sur la
science possible l’ignorance volontaire, la force des choses, ce travail sublime
du troisième dessous, pousse la connaissance humaine en avant. Le hasard, ce
doigt indicateur de la providence, s’en mêle. Une pomme tombe devant Newton, une
marmite bout devant Papin, une feuille de papier en flamme s’envole devant
Montgolfier. Par intervalles, une découverte éclate, comme un— coup de mine dans
les profondeurs de la science, et tout un pan de préjugés et d’illusions
s’écroule, et le roc vif de la vérité est brusquement mis à nu.
Surnaturalisme ! Et l’on croit avoir tout dit. Il est curieux
de se retourner et de jeter un regard en arrière. L’électricité a longtemps fait
partie du surnaturalisme. Il a fallu les expériences multipliées de Clairaut
pour la faire admettre et inscrire sur les registres de l’état civil de la
science correcte. L’électricité a aujourd’hui pignon sur rue et rente des
professeurs. Le galvanisme a fait le même stage ; il a été tout d’abord bafoué
et traité d’enfantillage, comme le constatent les cinq mémoires adressés
par Galvani à Spallanzani ; il n’est admis que depuis peu. La pile de Volta a
été fort raillée. Elle est admise à cette heure. Le magnétisme n’est encore qu’à
demi entré ; une moitié est dans la science artificielle, et l’autre dans le
surnaturalisme. Le bateau à vapeur était « puéril » en 1816. Le télégraphe
électrique a commencé par n’être pas « sérieux ».
Disons-le, car nulle faveur dans ces pages sincères, et nous
ne sommes au service que de la vérité, un certain esprit scientifique de nos
jours n’est pas moins étroit que l’esprit religieux. L’erreur fait peau neuve,
mais reste l’erreur ; elle était fétichisme, elle devient idolâtrie ; elle était
athéisme, elle devient nihilisme. Que de progrès encore à accomplir ! Quel
tirage ! Les deux ornières, l’ornière erreur et l’ornière imposture, sont
d’accord pour faire verser la vérité.
Haine ou surnaturalisme, c’est le cri du sceptique, et c’est
aussi le cri du bigot. La nature, voilà le danger. On se barricade contre elle
des deux côtés. Pour l’homme d’ironie, elle est trop mystérieuse ; pour l’homme
d’idolâtrie, elle est trop mathématique.
Somme toute, qu’on le sache, science et religion sont deux
mots identiques ; les savants ne s’en doutent pas, les religieux non plus. Ces
deux mots expriment les deux versants du même fait, qui est l’infini. La
Religion-Science, c’est l’avenir de l’âme humaine.
Une des routes pour y arriver est l’intuition.
Nous ne développons pas. Le temps nous manque dans ces pages
rapides. Notre but actuel est littéraire, et non scientifique. Passons.
Premier degré, deuxième degré, troisième degré. Observation,
imagination, intuition. Humanité, nature, surnaturalisme ; ce sont là les trois
horizons. L’un complète et corrige l’autre ; leur coordination est l’ensemble
cosmique. Qui les voit tous les trois est au sommet. Il est l’esprit cubique. Il
est le génie.
L’observation donne Sedaine. L’observation, plus
l’imagination, donne Molière. L’observation, plus l’imagination, plus
l’intuition, donne Shakespeare. Pour monter sur la plate-forme d’Elseneur pour
voir le fantôme, il faut l’intuition.
Ces trois facultés s’augmentent en se combinant. L’observation
de Molière est plus profonde que l’observation de Sedaine, parce que Molière a,
de plus que Sedaine, l’imagination. L’observation et l’imagination de
Shakespeare creusent plus avant et montent plus haut que l’observation et
l’imagination de Molière, parce que Shakespeare a, de plus que Molière,
l’intuition.
Comparez Shakespeare et Molière par leurs créations analogues,
comparez Shylock à Harpagon et Richard III à Tartuffe, Timon d’Athènes même à
Alceste, et voyez quelle philosophie plus sagace et plus vivante ! C’est que
Shakespeare vit la vie tout entière. Il est au zénith. Rien n’échappe à cet œil
culminant. Il est en haut par la prunelle et en bas par le regard. Il est
tragédie en même temps que comédie. Ses larmes foudroient. Son rire saigne.
Essayez une autre confrontation plus saisissante encore. Mettez la statue du
commandeur en présence du spectre de Hamlet. Molière ne croit pas à sa statue,
Shakespeare croit à son spectre. Shakespeare a l’intuition qui manque à Molière.
La statue du commandeur, ce chef-d’œuvre de la terreur espagnole, est une
création bien autrement neuve et sinistre que le fantôme d’Elseneur ; elle
s’évanouit dans Molière. Derrière l’effrayant soupeur de marbre, on voit le
sourire de Poquelin ; le poëte, ironique à son prodige, le vide et le détruit ;
c’était un spectre, c’est un mannequin. Une des plus formidables inventions
tragiques qui soient au théâtre, avorte, et il y a à cette table du Festin de
Pierre si peu d’horreur et si peu d’enfer qu’on prendrait volontiers un tabouret
entre Don Juan et la statue. Shakespeare, avec moins, fait beaucoup plus.
Pourquoi ? parce qu’il ne ment pas ; parce qu’il est tout le premier saisi par
sa création. Il est son propre prisonnier. Il frissonne de son fantôme et il
vous en fait frissonner. Elle existe, elle est vraie, elle est incontestable,
cette figure noire qui est là debout avec son bâton de commandement. Ce spectre
est de chair et d’os ; chair de nuit et os de sépulcre. Toute la nature est
convaincue, est terrible autour de lui. La lune, face pâle à demi cachée sous
l’horizon, ose à peine le regarder.
Mettez au contraire Shakespeare à côté d’Eschyle, l’approche
est redoutable, même pour Shakespeare. C’est lion contre lion. Vous confrontez
deux égaux. Oreste n’a pas moins de vie funèbre que Hamlet. Et si Shakespeare
essaye de terrifier Eschyle avec les sorcières, Eschyle lui montre du doigt les
Euménides. Chose admirable, pour que le génie soit complet, il faut qu’il soit
de bonne foi. Virgile ne croit pas un mot de YÉnéide ; sa Vénus est
copiée sur Livie, son Olympe est de seconde main, il est dépaysé dans son enfer
machiné par un autre que lui, il est bien plus sûr de César que de Jupiter ;
Auguste, Mécène, Marcellus, voilà les vrais et solides Apollons ; il entend
malice aux déifications profitables ; sa muse s’appelle Dix-mille-Sesterces.
Aussi Virgile est-il par moments tout près d’avoir beaucoup d’esprit comme
Ovide, lequel du reste n’en est pas moins chassé de la cour. Homère, lui, est
naïf ; la beauté de ses poëmes, c’est la certitude. Ils en sont pleins ; ils en
débordent. Homère croit aux héros, aux monstres, à la pomme, aux carquois de
rayons lançant la peste, au partage des dieux à cause de Yroie, à Vénus qui est
pour, à Pallas qui est contre ; tout ce fabuleux Empyrée qui est en lui le
fascine et le subjugue. Il en radote. Il en rabâche. Cela fait sourire Horace.
Bonus Homerus ". Homère est dupe de l’Iliade. De là sa
grandeur.
Cette bonne foi sublime, l’intuition la donne. Intuition,
invention. L’intuition ne domine pas moins le géomètre inventeur que le poëte.
L’intuition c’est la puissance. Elle fait l’homme d’airain. C’était par
intuition, et non par observation, que Campanella affirmait le nombre infini des
étoiles. L’église, qui hait les astres, gênants pour les dogmes, voulut l’en
faire démordre. En vain. Nous l’avons rappelé, vingt-sept années de cachot, sept
fois vingt-quatre heures de brodequin et de chevalet n’ébranlèrent point
Campanella. L’intuition fut plus forte que la torture. Aux trois facultés
signalées plus haut, et dont nous avons indiqué d’abord l’accouplement, puis le
groupe, correspondent trois familles d’esprit : les moralistes, limités à
l’homme ; les philosophes, qui combinent l’homme avec le monde sensible ; les
génies, qui voient tout.
Pour comprendre ce qui manque à Molière, il faut lire
Shakespeare. Pour comprendre ce qui manque à Sedaine, à l’abbé Prévost, à
Marivaux, à Le Sage, à La Bruyère, il faut lire Molière.
En art comme en toute chose, une certaine nuance — un abîme —
sépare l’excellence de la grandeur. À la Trippenhausen d’Amsterdam, vous voyez
en entrant un vaste tableau d’un maître dont le nom m’échappe, c’est excellent.
Vous applaudissez. Tournez-vous, voici la Ronde de nuit, c’est Rembrandt. Vous
poussez un cri. Le grand est là. L’excellent s’évanouit. Vous ne pouvez même
plus regarder l’autre peinture. Le grand dans les arts ne s’obtient qu’au prix
d’une certaine aventure. L’idéal conquis est un prix d’audace. Qui ne risque
rien n’a rien. Le génie est un héros.
En avant ! c’était le mot de Jason et de Colomb. Arcana
naturae détecta, c’était le cri de ce profond chercheur
Leuwenhoëck accusé par ses contemporains de manquer de goût
dans ses découvertes.
Leuwenhoëck cherchait le germe dans l’ordre visible comme nous
cherchons la cause dans l’ordre invisible. Il allongeait le microscope avec
l’hypothèse, croyant à l’observation, croyant aussi à l’intuition. De là ses
trouvailles, de là aussi ses ennemis. La supposition, c’est-à-dire l’ascension à
l’étage invisible, tente les grands esprits calculateurs comme les grands
esprits lyriques. Le levier de la conjecture peut seul remuer cet
incommensurable monde, le possible. À la condition, il est vrai, d’avoir ce
point d’appui, le fait. Kepler disait : l’hypothèse est mon
bras droit. Sans l’intuition, ni haute science, ni haute poésie.
Uranie, la muse double, voit en même temps l’exact et l’idéal. Elle a une main
sur Archimède et l’autre sur Homère.
Les vues partielles n’ont qu’une exactitude de petitesse. Le
microscope est grand parce qu’il cherche le germe. Le télescope est grand parce
qu’il cherche le centre. Tout ce qui n’est pas cela est nomenclature, curiosité
vaine, art chétif, science naine, poussière. Tendons toujours à la synthèse.
Pour bien voir l’homme, il faut regarder la nature ; pour bien
voir la nature et l’homme, il faut contempler l’infini. Rien n’est le détail,
tout est l’ensemble. À qui n’interroge pas tout, rien ne se révèle.
Précisons encore ; et en même temps donnons aux idées
esquissées ici leur extension complète.
L’idée de Nature résume tout. De plus ou moins de densité de
cette idée démesurée résulte la philosophie entière. Serrez cette idée au plus
près, faites-la immédiate et palpable, réduisez-la au moindre volume possible en
lui conservant d’ailleurs tout ce qui la compose, aménagez-la, en un mot, à
l’état concret, vous avez l’homme ; dilatez-la, vous percevez Dieu. L’humanité
étant un microcosme, on conçoit l’erreur de ceux qui, comme Fichte, s’en
contentent, et qui voient le monde en elle. L’homme est Dieu en petit format.
Mais prendre pour Dieu l’homme, c’est la même méprise que
prendre pour univers la terre. Vous mettez le grain de cendre si près de votre
prunelle qu’il vous éclipse l’infini.
Les choses sont les pores par où sort Dieu. L’univers le
transpire. Toutes les profondeurs le font paraître à toutes les surfaces.
Quiconque médite voit le créateur perler sur la création. La religion est la
mystérieuse sueur de l’infini. La nature sécrète la notion de Dieu. Contempler
est une révélation ; souffrir en est une autre. Dieu tombe goutte à goutte du
ciel, et larme à larme de nos yeux. À quoi bon Tout, s’il n’était pas là comme
fin ?
Fin, c’est-à-dire but.
On croit que fin signifie mort. Erreur. Fin signifie vie.
L’existence terrestre n’est autre chose que la lente
croissance de l’être humain vers cet épanouissement de l’âme que nous appelons
la mort. C’est dans le sépulcre que la fleur de la vie s’ouvre. La destinée est
une résultante évidente de la nature. Maintenant comment cela se fait-il ? par
quelle combinaison ? par quel va-et-vient, par quelle décomposition de forces,
par quel mélange d’effluves, par quelle alchimie énorme ? Comment l’événement
fuse-t-il à travers l’élément ? Comment l’harmonie universelle peut-elle avoir
des contre-coups, et qu’est-ce que ce contre-coup, le sort ? Une providence est
visible ; elle a pour manifestation l’équilibre, que le philosophe appelle d’un
plus grand nom : Équité. Une fatalité aussi est visible ; elle a pour
manifestation la nécessité. Équité et Nécessité ; ce sont les deux mystérieux
visages de l’inconnu. Mais qu’est-ce que cette chose qu’on nomme le hasard ? Le
hasard n’est ? point providence, car il semble rompre l’équilibre, il n’est
point fatalité, car il n’est pas empreint de nécessité. Qu’est-il donc ? Est-il
l’une et l’autre ? est-il le remous de l’une et de l’autre ? Nul ne pourrait le
dire. Ce qui est certain, c’est qu’il n’y a qu’une loi. La nature n’est pas une
chose et la destinée n’en est pas une autre. Il n’y a pas une loi extérieure et
une loi intérieure. Le phénomène universel se réfracte d’un milieu dans
l’autre ; de là les apparences diverses ; de là les différents systèmes de
faits, tous concordants dans le relatif, tous identiques dans l’absolu. L’unité
d’essence entraîne l’unité de substance, l’unité de substance entraîne l’unité
de loi. Voici le vrai nom de l’Être : Tout Un. Le labyrinthe de l’immanence
universelle a un réseau double, l’abstrait, le concret ; mais ce réseau double
est en perpétuelle transfusion ; l’abstraction— se concrète, la réalité
s’abstrait, le palpable devient invisible, l’invisible devient palpable, ce
qu’on ne peut que penser naît de ce qu’on touche et de ce qu’on voit, ce qui
végète se complique de ce qui arrive, l’incident s’enchevêtre au permanent ; il
y a de la destinée dans l’arbre, il y a de la sève dans la passion ; il est
probable que la lumière pense. Le monde est une pile de Volta et en même temps
est un esprit ; le Nil et l’Ens ™ s’abordent et s’accouplent ; de l’immatériel
au matériel la fécondation est possible ; ce sont les deux sexes de l’infini ;
il n’y a pas de frontières ; tout s’amalgame et s’aime ; flux et reflux du
prodige dans le prodige ; mystère, énormité, vie.
Ô destinée ! ô création !
La mère pleure, l’enfant crie, la bête fauve gémit ou rugit,
ce qui est gémir, l’arbre frissonne, l’herbe frémit, la nuée gronde, le mont
tressaille, la forêt murmure, le vent se lamente, la source larmoie, la mer
sanglote, l’oiseau chante. On naît, c’est pour souffrir ; on vit, c’est pour
souffrir ; on aime, c’est pour souffrir ; on travaille, c’est pour souffrir ; on
est beau, c’est pour souffrir ; on est juste, c’est pour souffrir ; on est
grand, c’est pour souffrir. La volonté aboutit à un ajournement, l’utopie ; la
science aboutit à un doute, l’hypothèse. On gravit ce qu’on ne franchira pas, on
commence ce qu’on n’achèvera pas, on croit ce qu’on ne prouvera pas, on bâtit ce
qu’on n’habitera pas ; on plante de l’ombrage pour autrui. Le progrès est une
série de Chanaans toujours entrevus, jamais conquis, par qui les rêve ; ceux qui
les ont niés y entrent. De jouissance point, et pour personne. La tyrannie est
lourde aux tyrans ; la bonté est amère aux bons. L’ingratitude, quel fond de
calice ! Aucune chose ne s’ajuste à nous ; on n’entre jamais tout à fait dans la
place où l’on est ; on ne reconnaît son moule dans aucun des creux de la vie ;
on a toujours du trop ou du moins ; toute patrie est un exil, tout exil est une
patrie ; Ailleurs semble toujours préférable à Ici ; nos plus grandes plénitudes
sont le vide. Une seule sérénité est possible, celle de la conscience. Il y a du
nuage sur tout le reste. Obscurité majestueuse ! Et pourquoi s’étonner et se
plaindre, et que demandez-vous, mourir étant dû à l’homme !
Qu’est-ce qu’il vous faut donc ?
Ce qui est certain, — et quelle espérance qu’une telle
certitude ! — ce qui est certain, c’est qu’un phénomène grandiose, la liberté,
commence dans l’homme sur la terre. Pour parler le langage rigoureux de la
philosophie et pour réserver les possibilités obscures, disons que c’est dans
l’homme seulement que ce phénomène commence à être visible. L’homme seul sur la
terre apparaît libre. Tout ce qui n’est pas l’homme, que ce soit la chose ou la
bête, est fatal. Ceci est du moins l’apparence incontestable. Ouvrons une
parenthèse :
(La pénétration d’une autre loi, située plus avant dans les
profondeurs et expliquant l’apparence fatale de la bête et de la chose, n’est
donnée qu’à l’intuition. Cette loi, à laquelle du reste personnellement nous
croyons, est si peu entrevue que pas un de ses linéaments n’est scientifiquement
fixé. Le nom d’hypothèse est un commencement d’acceptation que la science ne
consent même pas à lui donner, tant cette loi est encore engagée dans la
chimère. Existe-t-elle ? question. Les plus hardis se bornent à dire : il y a
quelque chose là.)
Nous fermons la parenthèse, nous ne voulons pas que notre
raisonnement perde pied un seul instant, et nous déclarons nous en tenir aux
faits perceptibles à tous ; nous raisonnons sur le palpable et le visible ; nous
restons dans les données de l’expérimentation philosophique universellement
admise. Cela posé, qu’est-ce que l’homme sur la terre a de plus que les autres
êtres ? La faculté de faire le bien ou le mal.
À lui commence cette faculté, et, par conséquent, cette
notion : le bien et le mal.
Le bien et le mal, quelle ouverture sur l’inconnu !
Révélation de la loi morale.
Pouvoir faire le bien ou le mal, qu’est-ce ? C’est la liberté.
Et qu’est-ce encore ? C’est la responsabilité. Liberté ici, responsabilité
ailleurs, ô découverte splendide ! La liberté, c’est l’âme.
Liberté implique résurrection ; car résurrection, c’est
responsabilité. Pour accomplir sa loi, c’est-à-dire pour devenir de liberté
responsabilité, il faut absolument qu’après la vie ce phénomène, qui est l’homme
même, persiste. Donc, et irrésistiblement, voilà la survivance de l’âme au corps
. démontrée.
Ce sont là les ténèbres sacrées.
La loi morale est le fil trouvé dans le labyrinthe. Je sens de
la chaleur, j’avance, c’est le bien ; je sens du froid, je recule, c’est le mal.
L’affinité de Dieu avec mon âme se manifeste par une ineffable caresse obscure
quand je m’approche de lui. Je pense, je le sens près de moi ; je crée, je le
sens plus près ; j’aime, je le sens plus près ; je me dévoue, je le sens plus
près encore. Ceci n’est ni de l’observation, car je ne vois ni ne touche rien ;
ni de l’imagination, car la vertu serait imaginaire alors ; c’est de
l’intuition.
Toutes les racines de la loi morale sont dans ce qu’on appelle
le surnaturalisme. Nier le surnaturalisme, ce n’est pas seulement fermer les
yeux à l’infini, c’est couper les vertus de l’homme par le pied. L’héroïsme est
une affirmation religieuse. Quiconque se dévoue prouve l’éternité. Aucune chose
finie n’a en elle l’explication du sacrifice.
Celui qui écrit ces lignes l’a déjà dit quelque part, l’idéal
sur la terre, l’infini hors de la terre, c’est là le double but qui est en même
temps le but unique, car l’un mène l’homme au progrès et l’autre mène l’âme à
Dieu.
On peut, à coup sûr, être un esprit ironique et tranquille, ne
croire à rien, et quitter cette vie d’une façon fière. Pétrone, homme de
plaisir, fait tout ce qu’il peut pour mourir voluptueusement. Il se met dans un
bain tiède, relit l’ordre de Néron, récite quelques vers d’amour, puis prend un
couteau et se coupe les quatre veines ; cela fait, il regarde son sang couler,
écarte la coupure d’une veine avec ses doigts, puis l’autre, les bouche, les
rouvre, tantôt c’est le bras droit, tantôt c’est le bras gauche, et il dit en
riant à ses amis : Amant alterna camenœ.
Certes, c’est là une attitude superbe devant l’ombre ; mais
c’est plutôt bien faire sa sortie que bien mourir. Bien mourir, c’est mourir
comme Léonidas pour la patrie, comme Socrate pour la raison, comme Jésus pour la
fraternité. Socrate meurt par intelligence, et Jésus par amour ; il n’est rien
de plus grand et de plus doux. Heureux entre tous ceux dont la mort est belle !
L’âme, momentanément arrêtée ici-bas dans l’homme, mais consciente d’une
destinée solidaire avec l’univers, leur doit ce contentement de pouvoir associer
l’idée de beauté à l’idée de mort, vague preuve d’avenir qui satisfait l’âme
confusément.
Que ces méditations-là soient abstruses, qui le nie ? Mais pas
de noble esprit qui n’en soit tenté. Ce qu’il y a d’abîme en nous est appelé par
ce qu’il y a d’abîme hors de nous. Ces épaisseurs plaisent à l’intelligence ;
selon que l’esprit qui songe est plus ou moins grand, le rayon visuel de la
pensée s’y enfonce à des profondeurs diverses. L’essai de comprendre, c’est là
toute la philosophie. La création est un palimpseste à travers lequel on
déchiffre Dieu. Le grand obscur se dérobe, mais veut être poursuivi. L’énigme,
cette Galatée formidable, fuit sous les prodigieux branchages de la vie
universelle, mais elle vous regarde et désire être vue. Ce sublime désir de
l’impénétrable, être pénétré, fait éclore en vous la prière.
Peu à peu l’horizon s’élève, et la méditation devient
contemplation ; puis il se trouble, et la contemplation devient vision. On ne
sait quel tourbillon d’hypothétique et de réel, ce qui peut être compliquant ce
qui est, notre invention du possible nous faisant à nous-même illusion, nos
propres conceptions mêlées à l’obscurité, nos conjectures, nos rêves et nos
aspirations prenant forme, tout cela chimérique sans doute, tout cela vrai
peut-être, des apparitions d’âmes dans des éclairs, des passages rapides de
linceuls, de doux visages aimés s’ébauchant dans des transparences
inexprimables, de fuyants sourires dans la nuit, le prodigieux songe de
l’immanence entrevue, quel vertige ! Les apocalypses viennent de là. Vous pouvez
retrancher ceci au philosophe, mais vous ne le retrancherez pas au poëte. Depuis
Job jusqu’à Voltaire, tout poëte a sa part de vision. Une certaine grandeur
sidérale est attachée à cette folie. Dans cette démence auguste, il y a de la
révélation. Etre ce visionnaire possible, et cependant rester le sage, c’est à
cette faculté surhumaine qu’on reconnaît les suprêmes esprits.
Nous ne sommes, certes, pas de ceux qui veulent absolument
retrouver le poëte en personne dans les types de ses drames et qui le rendent
responsable de tout ce que disent ses personnages, ce qui serait — réduire à un
moi lyrique et monocorde le moi multiple et indéfini de l’auteur dramatique ;
mais sans faire le poëte solidaire de ses créations, ivrogne à cause de
Falstaff, hypocrite à cause de Tartuffe, intrigant à cause dé Figaro, fratricide
à cause de Caïn, sans canoniser Corneille à cause de Polyeucte, sans idéaliser
Schiller à cause de Posa et sans caricaturer Homère à cause de Thersite, tout en
rejetant cette façon commode et puérile de prendre un homme en flagrant délit
dans son œuvre, nous pensons qu’on peut parfois voir, par échappées, dans de
certaines figures préférées, des lueurs de l’âme même du poëte. On peut à de
certains moments dire : Ceci est une étincelle de Plaute. Ceci est un éclair
d’Eschyle. L’auteur s’incarne un peu plus dans tel personnage que dans tous les
autres. Il est évident, par exemple, que Hamlet est une prédilection pour
Shakespeare de même qu’Alceste est une prédilection pour Molière ; et l’on peut
affirmer que c’est Shakespeare qui parle quand Hamlet dit : — « Horatio, il y a
sur la terre et dans le ciel plus de choses que votre philosophie n’en a rêvé. »
La vaste anxiété de ce qui peut être, telle est la perpétuelle
obsession du poëte. Ce qui peut être dans la nature, ce qui peut être dans la
destinée ; prodigieuse nuit. Le soir, au crépuscule, du haut d’une falaise, à
l’approche refroidissante de la marée qui monte, l’oeil égaré dans tous ces plis
de l’obéissance au vent, en bas l’onde, en haut la nuée, le fouet de l’écume
dans le visage, pendant que les goélands effarouchés par les ouvertures des
vagues battent de l’aile, pendant que les flots accourent pleins du hurlement
étouffé des naufrages, regarder l’océan, qu’est-ce auprès de ceci : regarder le
possible !
Je pense par instants avec une joie profonde qu’avant douze ou
quinze ans d’ici, au plus tard, je saurai ce que c’est que cette ombre, le
tombeau, et j’ai une sorte de certitude que mon espoir de clarté ne sera pas
trompé. Ô vous que j’aime, ne vous affligez pas de ce cri que je pousse vers
l’attente suprême, ne vous attristez pas de cette impatience, car j’ai la foi
que c’est dans l’infini qu’est le grand rendez-vous. Je vous y retrouverai
sublimes et vous m’y reverrez meilleur. Et nous nous y aimerons comme sur la
terre et en même temps comme au ciel, avec le redoublement mystérieux de
l’immensité. La vie n’est qu’une occasion de rencontre ; c’est après la vie
qu’est la jonction. Les corps n’ont que l’embrassement, les âmes ont l’étreinte.
Vous figurez-vous, ô mes bien-aimés, ce divin baiser de l’azur quand il n’y a
plus dans le moi que de la lumière ! La manière dont s’aiment les transfigurés
fait partie de ce que nous appelons ici le jour. Leur accouplement est rayon.
Qui sait si tous nos échauffements célestes pour le devoir et la vertu ne nous
viennent pas ineffablement de leur clarté, s’ils ne nous rendent pas ce service
de nous faire bons en étant heureux, et s’ils n’ont pas pour loi sublime d’être
utiles parce qu’ils sont aimés ? Tâchons d’être un jour parmi eux. Et ici-bas,
jusqu’à ce que la grande heure sonne, vous et moi, moi surtout, qui suis si
entravé d’imperfections et qui ai tant à faire pour arriver à la bonté, ne nous
reposons pas, travaillons, veillons sur nous et sur les autres, dépensons-nous
pour la probité, prodiguons-nous pour la justice, ruinons-nous pour la vérité,
sans compter ce que nous perdons, car ce que nous perdons, nous le gagnons.
Point de relâche. Faisons selon nos forces, et au-delà de nos forces. Où y
a-t-il un devoir ? où y a-t-il une lutte ? où y a-t-il un exil ? où y a-t-il une
douleur ? Courons-y. Aimer, c’est donner ; aimons. Soyons de profondes bonnes
volontés. Songeons à cet immense bien qui nous attend, la mort.