La tombe finit toujours par avoir raison. Tout récemment, une
occasion s’est offerte de prononcer sur Shakespeare le verdict suprême et de
liquider le passé, la date illustre de la naissance du poëte de Stratford, le 23
avril, est revenue pour la trois centième fois. Au bout de trois cents ans, le
genre humain a quelque chose à dire à un esprit longtemps insulté ; il a semblé
que Shakespeare se présentait au seuil de la France, Paris s’est levé, les
poètes, les artistes, les historiens ont tendu la main à ce fantôme, autour
duquel les poètes apercevaient Hamlet, les artistes Prospero, et les historiens
Jules César ; le sauvage ivre, l’arlequin barbare, le Gilles Shakespeare est
apparu, et l’on n’a vu que de la lumière ; la moquerie de deux siècles s’est
achevée en éblouissement, et la France a dit : Sois le bienvenu, génie ! La
gloire a pris acte.On a senti dans l’ombre quelque
chose comme l’adhésion de nos morts augustes ; on a cru voir Molière sourire, on
a cru voir Corneille saluer ; des vieilles haines, des vieilles injustices,
rien, pas une protestation, pas un murmure, enthousiasme unanime ; et, à cette
heure, les appréciateurs définitifs du fond des choses, ceux qui doublent leur
aversion des despotes d’amour pour les intelligences, ceux qui, voulant que
justice soit faite, veulent aussi que justice soit rendue, les contemplateurs,
les solitaires pensifs occupés de l’idéal, les songeurs, admirent, émus,
l’apaisement qui s’est fait autour de cette majestueuse entrée.
Shakespeare, c’est le sauvage ivre. Oui, sauvage ! c’est
l’habitant de la forêt vierge ; oui, ivre, c’est le buveur d’idéal. C’est le
géant sous les branchages immenses ; c’est celui qui tient la grande coupe d’or
et qui a dans les yeux la flamme de toute cette lumière qu’il boit. Shakespeare,
comme Eschyle, comme Job, comme Isaïe, est un de ces omnipotents de la pensée et
de la poésie, qui, adéquats, pour ainsi dire, au Tout mystérieux, ont la
profondeur même de la création, et qui, comme la création, traduisent et
trahissent extérieurement cette profondeur par une profusion prodigieuse de
formes et d’images, jetant au dehors les ténèbres en fleurs, en feuillages et en
sources vives. Shakespeare, comme Eschyle, a la prodigalité de l’insondable.
L’insondable, c’est l’inépuisable. Plus la pensée est profonde, plus
l’expression est vivante. La couleur sort de la noirceur. La vie de l’abîme est
inouïe ; le feu central fait le volcan, le volcan produit la lave, la lave
engendre l’oxyde, l’oxyde cherche, rencontre et féconde la racine, la racine
crée la fleur ; de sorte que la rose vient de la flamme. De même l’image vient
de l’idée. Le travail de l’abîme se fait dans le cerveau du génie. L’idée,
abstraction dans le poëte, est éblouissement et réalité dans le poëme. Quelle
ombre que le dedans de la terre ! quel fourmillement que la surface ! Sans cette
ombre, vous n’auriez pas ce fourmillement. Cette végétation d’images et de
formes a des racines dans tous les mystères. Ces fleurs prouvent la profondeur.
Shakespeare, comme tous les poètes de cet ordre, a la
personnalité absolue. Il a une façon à lui d’imaginer, une façon à lui de créer,
une façon à lui de produire. Imagination, création, production, trois phénomènes
concentriques amalgamés dans le génie. Le génie est la sphère de ces
rayonnements. L’imagination invente, la création organise, la production
réalise. La production, e^est l’entrée de la matière dans l’idée, lui donnant
corps, la rendant palpable et visible, la dotant de la forme, du son et de la
couleur, lui fabriquant une bouche pour parler, des pieds pour marcher et des
ailes pour s’envoler, en un mot, faisant l’idée extérieure au poëte en même
temps qu’elle lui reste intérieure et adhérente par l’idiosyncrasie, ce cordon
ombilical qui rattache les créations au créateur.
Chez tous les grands poètes, le phénomène de l’inspiration est
le même, mais la diversité des appareils cérébraux le varie à l’infini.
L’idée jaillit du cerveau : conception ; l’idée se fait type :
gestation ; le type se fait homme : enfantement ; l’homme se fait passion et
action : œuvre.
L’idée dans le type, le type dans l’homme, l’homme dans
l’action, tel est, chez Shakespeare, comme chez Eschyle, comme chez Plaute,
comme chez Cervantes, le phénomène, lequel se résume en cette concrétion : la
vie dans le drame.
Tout est voulu dans le chef-d’œuvre. Shakespeare veut son
sujet, celui-là et pas un autre, Shakespeare veut son développement, Shakespeare
veut ses personnages, Shakespeare veut ses passions, Shakespeare veut sa
philosophie, Shakespeare veut son action, Shakespeare veut son style,
Shakespeare veut son humanité. Il la crée ressemblante à l’humanité — et à lui.
De face, c’est l’Homme ; de profil, c’est Shakespeare. Changez le nom, mettez
Aristophane, mettez Molière, mettez Beaumarchais, la formule reste vraie.
Ces hommes ont l’originalité, c’est-à-dire l’immense don du
point de départ personnel. De là leur toute-puissance. Virgile part d’Homère ;
observez la dégradation croissante des reflets : Racine part de Virgile ;
Voltaire part de Racine, Chénier (Marie-Joseph) part de Voltaire, Luce de
Lancival part de Chénier, Zéro part de Luce de Lancival. De lune en lune on
arrive à l’effacement. La progression décroissante est le plus dangereux des
engrenages. Qui s’y engage est perdu. Nul laminoir ne produit un tel
aplatissement.
Exemple : regardez Hector à son point de départ dans Homère,
et voyez-le dans Luce de Lancival, à son point d’arrivée.
Le progression décroissante a été nommée en France école
classique. De là une littérature aux pâles couleurs. Vers 1804, la poésie
toussait. Au commencement de ce siècle, sous l’empire qui a fini à Waterloo,
cette littérature a dit son dernier mot. À cette époque elle est arrivée à sa
perfection. Nos pères ont vu son apogée, c’est-à-dire son agonie.
Les esprits originaux, les poëtes directs et immédiats, n’ont
jamais de ces chloroses. La pâleur maladive de l’imitation leur est inconnue.
Ils n’ont pas dans les veines la poésie d’autrui. Leur sang est à eux. Pour eux,
produire est un mode de vivre. Ils créent parce qu’ils sont. Ils respirent, et
voilà un chef-d’œuvre.
L’identité de leur style avec eux-mêmes est entière. Pour le
vrai critique, qui est un chimiste, leur total se condense dans le moindre
détail. Ce mot, c’est Eschyle ; ce mot, c’est Juvénal ; ce mot, c’est Dante.
Unsex, toute lady Macbeth est dans ce mot, propre à Shakespeare. Pas une
idée dans le poëte, comme pas une feuille dans l’arbre, qui n’ait en lui sa
racine. On ne voit pas l’origine ; cela est sous terre, mais cela est. L’idée
sort du cerveau exprimée, c’est-à-dire amalgamée avec le verbe, analysable, mais
concrète, mélangée du siècle et du poëte, simple en apparence, Composite en
réalité. Sortie ainsi de la source profonde, chaque idée du poëte, une avec le
mot, résume dans son microcosme l’élément entier du poëte. Une goutte, c’est
toute l’eau. De sorte que chaque détail de style, chaque terme, chaque vocable,
chaque expression, chaque locution, chaque acception, chaque extension, chaque
construction, chaque tournure, souvent la ponctuation même, est métaphysique. Le
mot, nous l’avons dit ailleurs, est la chair de l’idée, mais cette chair vit.
Si, comme la vieille école de critique qui séparait le fond de la forme, vous
séparez le mot de l’idée, c’est de la mort que vous faites. Comme dans la mort,
l’idée, c’est-à-dire l’âme, disparaît. Votre guerre au mot est l’attaque à
l’idée. Le style indivisible caractérise l’écrivain suprême. L’écrivain comme
Tacite, le poëte comme Shakespeare, met son organisation, son intuition, sa
passion, son acquis, sa souffrance, son illusion, sa destinée, son entité, son
innéisme, dans chaque ligne de son livre, dans chaque soupir de son poëme, dans
chaque cri de son drame. Le parti pris impérieux de la conscience et on ne sait
quoi d’absolu qui ressemble au devoir, se manifestent dans le style. Écrire
c’est faire ; l’écrivain commet une action. L’idée exprimée est une
responsabilité acceptée. C’est pourquoi l’écrivain est intime avec le style. Il
ne livre rien au hasard. Responsabilité entraîne solidarité.
Le détail s’ajuste à l’ensemble et est lui-même un ensemble.
Tout est compréhensif. Tel mot est une larme, tel mot est une fleur, tel mot est
un éclair, tel mot est une ordure. Et la larme brûle, et la fleur songe, et
l’éclair rit, et l’ordure illumine. Fumier et sublimité s’accouplent ; tout un
poëme le prouve : Job. Les chefs-d’œuvre sont des formations mystérieuses,
l’infini s’y sécrète çà et là ; telle expression qui vous étonne est, au milieu
de toutes ces émotions humaines, de toutes ces palpitations réelles, de tout ce
pathétique vivant, un brusque épanouissement de l’inconnu. Le style a quelque
chose de préexistant. Il reste toujours de son espèce. Il jaillit de tout
l’écrivain, de la racine de ses cheveux aussi bien que des profondeurs de son
intelligence. Tout le génie, son côté terrestre comme son côté cosmique, son
humanité comme sa divinité, le poëte comme le prophète, sont dans le style. Le
style est âme et sang ; il provient de ce lieu profond de l’homme où l’organisme
aime ; le style est entrailles.
Il est incontestablement fatal, et en même temps rien n’est
plus libre. C’est là son prodige. Aucune entrave, aucune gêne, aucune frontière.
Il est impossible de ne pas sourire quand on entend parler, par exemple, des
difficultés de la rime ; pourquoi pas aussi des empêchements de la syntaxe ? Ces
prétendues difficultés sont les formes nécessaires du langage, soit en vers,
soit en prose, s’engendrant d’elles-mêmes, et sans combinaison préalable. Elles
ont leurs analogues dans les faits extérieurs ; l’écho est la rime de la nature.
Nous connaissons un poëte qui de sa vie n’a ouvert Richelet, qui, enfant, a
composé des vers, d’abord informes, puis de moins en moins inexacts, puis enfin
corrects, qui a trouvé, pas à pas, tout seul, l’une après l’autre, toutes les
lois, la césure, la rime féminine alternée, etc., et duquel la prosodie est
sortie toute faite, instinctivement.
Le style a une chaîne, l’idiosyncrasie, ce cordon ombilical
dont nous parlions tout à l’heure, qui le rattache à l’écrivain. A cette attache
près, qui est sa source de vie, il est libre. Il traverse en pleine liberté tous
les alambics de la grammaire ; il est essentiel ; son principe, qui est
l’écrivain même, lui est incorporé, et il n’en perd pas un atome dans tous les
appareils de filtrage d’où il sort phrase pour la prose ou vers pour la poésie.
Dans l’intérieur même du rhythme général, qu’il accepte, il a son rhythme à lui,
qu’il impose. De là, au point de vue absolu, cette surprenante élasticité du
style, pouvant tout enserrer, depuis le subtil chaste jusqu’à l’obscène sublime,
depuis Pétrarque jusqu’à Rabelais. Quelquefois Pétrarque et Rabelais sont dans
le même homme, la gamme du style va de Roméo à Falstaff, l’univers tient dans
l’intervalle, les hommes, les anges, les fées ; la fosse apparaît ayant à l’une
de ses extrémités son travailleur’ et à l’autre son habitant, le fossoyeur et le
spectre ; la nuit, cynique, montre autre chose que sa face, buttock of
the night ; la sorcière se dresse, euménide canaille, caricature
dessinée sur la vague muraille du rêve avec un charbon de l’enfer, et, penché
sur ce monde voulu par lui, contemplant sa préméditation, le vaste poëte
regarde, écoute, ajoute, sanglote, ricane, aime, songe. Maintenant traduisez
cela.
Luttez contre ce style pour l’exprimer, contre cette pensée
pour l’extraire, contre cette philosophie pour la comprendre, contre cette
poésie pour l’embrasser, contre cette volonté pour lui obéir. Obéir, c’est là
qu’éclate la puissance du traducteur. Brumoy, Bitaubé, Artaud, Poinsinet de
Sivry, Florian, sont désobéissants. Ils en savent plus long que les maîtres. Ils
sont plus malins que le génie, ces imbéciles. Le traducteur vrai, le traducteur
prépondérant et définitif, étant intelligence, se subordonne à l’original, et se
subordonne avec autorité. La supériorité se manifeste dans cette obéissance
souveraine. Le traducteur excellent obéit au poëte comme le miroir obéit à la
lumière, en vous renvoyant l’éblouissement. Etre ce vivant miroir ; mérite rare
que Molière a cherché en présence de Plaute et Chateaubriand en présence de
Milton. Plus de fidélité produit plus de rayonnement.
Est-il à propos, à cette heure où nous sommes du dix-neuvième
siècle, de donner en France un tel miroir à Shakespeare ? Condenser dans une
traduction toute l’irradiation de ce grand foyer, faire converger ce
flamboiement sur notre littérature à côté des splendeurs de nos poètes
originaux, introduire dans la lumière française cette clarté, rayon fraternel de
plus, est-ce là une chose aujourd’hui faisable ? Les préjugés ambiants le
permettent-Us ? Notre rhétorique est-elle assez affaiblie pour y consentir ? La
vieille ophtalmie classique est-elle guérie ? L’œil français s’ouvre-t-il tout
grand ? Ducis et Le Tourneur sont-ils dépassés ? Il vient pour les traductions
comme pour les religions un moment où le vrai absolu est possible. Le goût entre
en convalescence de même que la philosophie prend des forces. Ce moment est-il
venu pour Shakespeare ?
Le traducteur actuel l’a pensé. Nous croyons qu’il a eu
raison.
Sous toutes réserves et dans une certaine mesure, nous sommes
pour toutes les traductions de même que nous sommes pour toutes les religions.
Religions et traductions, choses plus semblables qu’on ne
croit au premier abord, sont toujours proportionnées à l’état des esprits.
Toutes sont mauvaises et toutes sont bonnes, jusqu’au moment où le vrai
définitif peut être admis, d’un côté en art, de l’autre en philosophie.
Les traducteurs, ces autres révélateurs, vous donnent tout
l’à-peu-près dont vous êtes capables. Ils ne travaillent pas sur l’infini comme
le fondateur de religion, mais leur œuvre est analogue. Ce qu’ils contemplent,
ce qu’ils étudient, ce qu’ils traduisent, n’est pas en dehors de l’humanité,
mais simplement en dehors d’un peuple, ce n’est pas l’Esprit, c’est un esprit,
ce n’est pas le Verbe, c’est un idiome, ce n’est pas le ciel, c’est le livre, ce
n’est pas l’univers avec son âme, Dieu, c’est le chef-d’œuvre avec son âme, le
poëte.
Labeur sévère. Ils font ce qu’ils peuvent. S’ils ne vous
disent pas tout, c’est moins leur faute que la vôtre. Ce n’est pas le public qui
fait le poëte, mais c’est le public qui fait le traducteur. Les traducteurs ont
un aïeul illustre, Moïse. Nous acceptons ce fait contesté, comme nous acceptons
toute l’histoire, contestable, elle aussi, à peu près partout. Moïse est
révélateur sous les deux espèces ; sur l’Horeb il est traducteur de Dieu, dans
la Bible, il est traducteur de Job. Hé bien, ce traducteur puissant n’est pas
libre. Quoique Moïse et parce que Moïse. Il ne peut donner au peuple juif toute
la téméraire mise en scène du ciel, de Dieu et de Satan, telle que Job l’avait
imaginée. Le traducteur Moïse adoucit, abrège et retranche, l’arabe se
permettant ce que l’hébreu n’ose risquer. Job est expurgé par Moïse. Le
traducteur, en effet, subit son milieu. Le traducteur a pour collaborateur le
moment donné. Aux intelligences encore peu ouvertes, il faut des
demi-traductions comme il leur faut des demi-religions. Aux intelligences
adultes et arrivées à la complète croissance, il faut tout le texte, de même
qu’en religion il leur faut tout le logos. La jupe d’Isis ne se lève pas aux
enfants. Quand vous serez grands, quand vous serez des hommes pour de vrai,
quand vous serez des peuples sachant qui vous êtes, on vous dira tout.
Grâce à un mauvais régime d’enseignement, il peut arriver que
telle nation herculéenne, effrontément sublime en guerre, en révolution, en
progrès, soit une mijaurée en littérature. Tant que cela dure, un de ses côtés
reste petit. C’est par la pleine intelligence littéraire que la civilisation se
couronne. Quand le goût est grand, c’est que le peuple est fait.
Le goût est un estomac. Il a des maladies qu’il prend pour des
délicatesses. Il lui arrive d’aimer les sucreries, la Guirlande de Julie, le
Petit-Carême, Bérénice ; quelquefois même les fadeurs, GentilBernard, Moncrif,
Florian. Il fut un temps où il vomissait Shakespeare. Boileau au dix-septième
siècle et au dix-huitième Voltaire, si hardi du côté de Jésus, si timide du côté
de Racine, avaient donné ce dégoût à la littérature. Dans cette inappétence,
qualifiée « bon goût », une traduction pure, complète et généreuse, sans alliage
et sans appauvrissement, d’aucun poëte, n’était possible en France ; pas même
d’Horace, pas même de Virgile. Il y a eu une chose dite « beau langage » et
« style noble » dans laquelle on mettait tout à tremper. Ce délayage était
nécessaire. La poésie ne passait qu’étendue d’eau. Eau, lisez Périphrase. Il est
certain, que, même à l’heure où nous sommes, pour beaucoup d’esprits, il faut
encore doser Homère.
Dans Homère, Minerve prend Achille aux cheveux. Bitaubé
traduit : la déesse saisit la blonde
chevelure du héros.
Et cela de bonne foi. Bitaubé ignore que plaqué sur Homère, le
joli est laid.
Pope aussi enjolive Homère. À la comparaison de l’orateur
(chant III de l’Iliade) si admirablement et si largement traduite par
André Chénier :
Dans sa bouche abondaient les paroles divines
Comme en hiver la neige au sommet des collines.
Pope ajoute ce vers agréable :
Melting they fall, and sink into
the heart.
Les traducteurs délicats sont mal à l’aise avec cette vieille
poésie grecque. Eschyle leur donne le mal de mer. Il a en effet assez de flot
pour cela. Dans le Prométhee ou l’Orestie, la traduction, à chaque
instant, a des nausées. Les haut-le-cceur redoublent si on est en présence
d’Aristophane. L’Harpaliote de l’Iliade, traversé du javelot de Mérion,
se tord à terre « comme un serpent » ; Mme Dacier refuse de traduire et déclare
net que ceci dépasse les bornes de notre langue. Anacréon lui-même répugne.
Croirait-on qu’il donne au lion « une grande ouverture de gueule » ? χάσμ’
ὀδόντϖν. Mme Dacier traduit cette gueule par « le courage ». Et son sourire
est en note au bas de la page. « Je crois, dit-elle, qu’on me pardonnera de
n’avoir pas suivi le grec. » Cette note d’ailleurs est une ritournelle. Elle
revient sans cesse dans les traductions de l’ancien régime. À chaque instant on
lit en marge : « il y a dans le texte ceci : etc.. ». En d’autres termes : je
saisis cette occasion pour vous faire savoir que je suis un traducteur qui ne
traduit pas. Bitaubé enchérit sur Mme Dacier. Mme Dacier se risque à écrire {Iliade,
chant XIX) : « Agamemnon parle de sa place sans se lever. » Sans se
lever est bas ; Bitaubé rectifie : « sans porter ses pas au milieu de
l’assemblée ». Où Homère dit : « Pallas parle », Bitaubé traduit : « elle
l’accompagne de sa voix terrible ». La flèche de Teucer qui atteint Clitus « le
prend par derrière ». Derrière est choquant ; Bitaubé dit : le
frappe à la tête. Plutarque observe que le cuir d’un
bœuf tué est plus solide que le cuir d’un bœuf mort, et qu’Homère, à cause de
cela, a attaché le casque de Paris avec une courroie « faite du cuir d’un bœuf
tué ». Ces exactitudes sont des beautés. Bitaubé ne le pense pas, et traduit :
« forte courroie ». Au chant XXI de L’Iliade, Junon, tendrement, tirant
d’une infirmité une caresse, ce que Plutarque admire avec raison, Junon appelle
Vulcain « mon boiteux ». Bitaubé traduit : « ô mon fils ! » Neptune dit à
Apollon : « Laomédon jura qu’il nous couperait les oreilles ». Bitaubé traduit :
« que son épée nous laisserait une marque ineffaçable d’ignominie ». La pierre
jetée par Ajax à Hector tombe, et, dans Homère, tourne à terre « comme une
toupie ». Que va devenir Bitaubé ? Il écrit : « tourne avec rapidité ». Homère
montre la double source du Scamandre, chaude et froide, où, avant le siège, les
femmes de Troie venaient laver leur linge ; fi donc ! Bitaubé prend la parole :
« ... où, durant les jours fortunés de la paix, les dames troyennes, et leurs
filles ornées d’appas, purifiaient leurs superbes vêtements ». Homère dit :
« Apollon non tondu ». Macrobe en effet demande avec quels ciseaux on pourrait
couper les rayons du soleil. Ces ciseaux, Bitaubé les a. Il efface non tondu. Il
rase Phébus. Un traducteur est un barbier. Un traducteur est un censeur. Dans ce
mode de traduction, « un poisson sacré » (Iliade, chant XVI) devient « un
énorme habitant du liquide empire ». Une broche devient « un dard » ; les
cuisses deviennent « les parties consacrées aux dieux ». Toujours Bitaubé.
Parfois un affadissement du goût produit des effets
singuliers. Voyez l’Iphigénie de Racine, laquelle est une traduction. Le
sujet d’Iphigénie est simplement féroce. C’est un père qui tue sa fille
pour avoir du vent. Un cacique de l’Hellade fait la guerre à un cacique de la
Troade ; il réunit sa flottille de pirogues dans un petit port, Aulis ; le vent
manque pour la traversée. L’idole Éole ne souffle pas. Il s’agit de faire
souffler l’idole. Le cacique consulte l’obi, Calchas. L’obi répond au cacique :
l’idole veut manger ta fille. Tel est le sujet. Tout ceci est vrai à la lettre ;
la moitié de l’armée grecque était tatouée. Si vous restez dans ce vieux sauvage
d’Homère (déjà un peu mâtiné par Euripide), rien de mieux ; sujet et personnages
sont d’accord. L’épopée est buveuse de sang ; les égorgements, crûment exécutés,
lui conviennent. Une sorte d’harmonie terrible sort du poëme. On croit entendre
l’hymne sacré du vieux meurtre idiot. Tout l’orient donne la réplique à cette
Grèce sanglante. Du fond de l’ombre Abraham, sacrificateur de son fils, fait
écho à Agamemnon, sacrificateur de sa fille. L’idole propose un marché ; il ne
s’agit que d’ouvrir le ventre à une fille, de donner aux dieux le cœur, le foie
et les poumons, et de lui regarder dans les entrailles. Cela fait, la brise
soufflera. Iphigénie, stupéfaite et douce, accepte ; la femme est peu comptée en
l’an 1200 avant Jésus-Christ. Dans les jeux du chant XXIII de l’Iliade,
le premier prix est un trépied ; le second prix est une femme. Iphigénie, en
plein égarement de résignation, accoutumée à ce maniement brutal de la femme par
les mœurs sauvages, attend, le cou baissé, l’heure où elle sera saisie « comme
une chèvre », dit Eschyle, par deux poings dont un tiendra un couteau. Rien de
plus âpre, rien de plus logiquement atroce, rien de plus grand dans l’horrible.
Du reste nulle difformité. Sujet farouche, personnages fauves. La chose se passe
entre lions. Maintenant, avec ce sujet barbare, faites une tragédie pelle. En
d’autres termes, manquez de goût. Faites parler à ces hurons grecs le beau style
de cour. Remplacez la poésie primitive par la poésie élégante. Qu’au lieu de
s’insulter et de s’appeler, comme dans Homère, sac à vin,
œil de chien, cœur de cerf, ils se
disent : Seigneur, qu’Achille soit marquis, qu’à cette pauvre chèvre
Iphigénie on dise : Madame, et, adorable princesse, la
dissonance devient monstrueuse, le contraste entre l’action et les personnages
révolte, l’intérêt s’évanouit, avec la foi au sujet, on se figure quelque chose
comme sa majesté Louis XIV faisant égorger par l’archevêque de Paris
Mademoiselle de Blois pour que son Altesse monsieur le Comte de Toulouse, duc et
pair d’Anville, reçu amiral de France au parlement de Paris, ait bon vent, et ce
qui était formidable en Grèce devient absurde à Versailles. Pourquoi ? tout
simplement parce que le traducteur a changé la clef du style. Le goût est une
proportion.
A qui la faute ? à Racine ? non certes. Racine, en dehors de
l’observation directe et de la poésie immédiate, mérite le rang qu’il a dans le
dix-septième siècle, et, s’il s’agit d’orner de tragédies un règne, il est, sans
nul doute, l’égal de ces décorateurs magnifiques, Le Nôtre, Mansard et Lebrun,
avec quelque chose de moins dans l’invention et de plus dans le sentiment, le
style étant le même. La faute est à l’époque, de certains siècles raffinés
répugnent aux grandes choses et aux grandes œuvres. Comprenant peu le sublime,
ils ne comprennent pas le naïf, Louis XIV qui disait de Téniers : remportez
ces magots, trouvait Homère grossier, et interpellait ainsi
Fénelon : Monsieur de Cambray, ne pourriez-vous
accommoder Homère poliment pour monsieur
le duc de Bourgogne ? Fénelon eût pu répondre comme
Euclide à Ptolémée demandant qu’on lui rendît la géométrie facile : Il
n’y a point d’entrée particulière pour
les rois.
Nous venons de dire : la moitié de
l’armée grecque était tatouée, et nous savons que cette
assertion peut être contestée. Elle a de fortes autorités pour elle. Il ne faut
pas oublier qu’Homère est postérieur de trois cents ans aux faits qu’il raconte.
Il omet le tatouage, quoiqu’il lui arrive très souvent de faire « de la couleur
locale ». Ainsi par exemple, la cavalerie, arme qui existait du temps d’Homère,
n’existant pas du temps d’Achille, Homère n’a point mis de cavalerie dans
l’Iliade ; les soldats se battent à pied, les héros en char.
L’Iliade est légende, et Homère
est légendaire. Pourtant nous sommes de ceux qui croient à Homère, et à un seul
Homère. Dans quel temps vivait-il ? Nous ne pensons pas qu’il fût, quoi qu’on en
ait dit, contemporain du corroyeur Tychius dont il parle à propos du bouclier
d’Ajax. Hérodote, qui suivait de près Homère, devait en savoir sur lui plus long
que nous. Hérodote dit qu’Homère jeune connut le vieux Mentor qui, jeune, avait
connu Ulysse vieux. Avec la longévité d’un siècle, souvent constatée en ces
temps-là, cela fait les trois cents ans après Troie que nous avons indiqués.
Quant au tatouage des combattants de l’Iliade, il est certain, dans
l’armée grecque pour les Caucons, peuple nomade, errant du Péloponèse en
Cappadoce, et dans l’armée troyenne pour les Hippomolgues, scythes buveurs de
lait de jument. Les thraces sont tatoués. De même les mysiens. La sauvagerie,
insistons-y, est partout dans ces augustes poèmes. Les ancres des navires
étaient de grosses pierres, comme il y a cent ans aux îles Sandwich. On pansait
une blessure avec une fronde nouée sur la plaie ; Agénor panse ainsi la blessure
d’Hélénus ; et c’est ce que font encore à cette heure les Botocados.
Figurez-vous la construction que voici : pour murailles des troncs de sapin liés
de cordes d’écorce, pour toit un clayonnage de joncs, tout autour une étroite
bande de terrain enclose d’une palissade à pointes ; qu’est ceci ? c’est la
cabane d’un chef Toucouleurs. Oui, et c’est aussi la tente d’Achille. L’enclos
palissade avait une porte fermée d’une poutre, poutre qui ne pouvait être
soulevée que par trois hommes, ou par Achille. Les héros, dans les jeux,
luttaient brutalement ; Ulysse donne un croc-en-jambe à Ajax. Quant à Achille,
pendant douze jours, il traîne tous les matins par les pieds Hector mort autour
du tombeau de Patrocle. C’est, dit Callimaque, une coutume thessalienne. Achille
égorge sur ce tombeau de Patrocle les douze plus beaux de ses captifs troyens,
choisissant les jeunes et les gras, exactement comme un sachem caraïbe. Plus
tard Pyrrhus égorgera Polyxene sur le tombeau d’Achille. Achille vend ses
prisonniers, notamment plusieurs fils de Priam qu’il envoie au marché de Lemnos.
Achille est très près de mordre dans Hector ; Pope remarque qu’il se contente
d’en avoir bien envie. Hécube voudrait bien manger aussi un peu d’Achille. Voyez
le chant XXIV. Quant à Priam, Achille s’attendrit, mais c’est Un attendrissement
fauve, et assez inquiétant ; "tout à coup il crie aux captives de cacher à Priam
le corps d’Hector, car si le vieillard pleurait trop, il serait, lui Achille,
forcé de le tuer. Il y a loin, on le voit, de cet Achille-là à l’Achille de
Versailles. Les défenseurs du grand siècle nous feront peut-être ici observer
que le grand siècle aussi, à ses heures, a été atroce. J’accorde atroce ; mais
qu’on se contente de cette concession. Je m’explique. Atroce, oui ; féroce, non.
Le sauvage est féroce, le civilisé est atroce. On ne dit pas : une bête atroce.
Il y a de l’esprit et de la politesse dans l’atrocité. Un exemple fera sentir la
nuance du féroce qui est brut, à l’atroce qui est travaillé. L’atrocité, c’est
la férocité ciselée. C’est du perfectionnement. Dans Homère comme dans la Bible,
on « écrase les enfants contre la pierre » dans le siècle des arts, sous Louis
XIV, on « les met à la broche ». Voilà le progrès. Nous venons de dire que
l’atrocité est polie. Elle l’est jusqu’à l’élégance. Écoutez Mme de Sévigné :
« (aux Rochers, dimanche 5 janvier 1676)... pour nos soldats, on gagnerait
beaucoup si c’étaient des cordeliers ; ils s’amusent à voler ; ils mirent,
l’autre jour, un petit enfant à la broche ; mais d’autres désordres, point de
nouvelles. » Les enfants mis à la broche, désordres ! quelle exquise
politesse ! Voltaire, parlant de Pierre Ier de Russie, dit : « ... Les roues
furent couvertes des membres rompus des amis de son fils, il fit couper la tête
à son propre beau-frère le comte Laprechin, oncle du prince Alexis. Le
confesseur du prince eut aussi la tête coupée. Si la Moscovie a été civilisée,
il faut avouer que cette politesse lui a coûté cher. » Les partisans du grand
siècle insistent. Nous exagérons l’incompatibilité entre Homère et Racine. Les
dissemblances entre les mœurs homériques et les mœurs de l’Œil-de-Bœuf ne sont
pas si évidentes qu’on le dit. Il y a plus d’une analogie. Ainsi le rapport qui
existe entre Menesthée et Anchialus, Sarpédon et Thrasymèle, Polydamas et Clitus,
Ajax et Lycophron de Cythère, Diomède et Sthénélus, Achille et Patrocle, existe,
de même, entre Monsieur et le chevalier de Lorraine. Où est donc cette grande
différence de mœurs ? Au fond c’est la même chose. Pardon. Patrocle n’empoisonne
pas Briséis.
Du reste les demi-traducteurs sont des initiateurs utiles. Ils
habituent l’œil peu à peu. Chaque nuance du crépuscule est formatrice du jour.
Pas à pas, telle est la loi des traductions. Les poètes de race ne peuvent être
insérés tout d’une pièce dans l’esprit d’une nation qui ne les a point portés.
Les introduire d’abord de profil, est sage. C’est de transition en transition
que le public arrive à les accepter. Qui voudrait faire tout de suite l’enjambée
du goût de Boileau au génie d’Eschyle échouerait. Il ferait un coup de brutalité
comme le soleil entrant brusquement dans une chambre sans rideaux. (— Ah !
chevalier, écrivait la marquise de Joux à son frère le chevalier de
Brève, l’affreux soleil levant ! Comme il
m’a malhonnêtement réveillée ! le maladroit !)
Le public, lui aussi, est une prunelle, tantôt myope, tantôt presbyte, très
aisément irritable. Il faut pour l’accoutumer à la lumière des écrivains
supérieurs, toujours nets et directs, une série d’interpositions successives, de
plus en plus transparentes. C’est peu à peu et par degrés que le modelé des
traductions finit par s’ajuster sur les originaux. Celui-ci est trop du sud,
celui-là est trop du nord ; notre zone tempérée, notre goût littéraire de
demi-saison n’admettent pas d’emblée ces esprits entiers, ces puissants étalons
de la poésie universelle. L’acclimatation des génies veut des ménagements.
Exemple. Êzéchiel bâtit au centre de sa ville Jéhovah-Schammash, un temple ; il
en exclut les tombeaux de rois. Il crie : « Loin d’ici les carcasses des
rois ! » Carcasse est dur. Le premier traducteur, qui est du grand siècle
et du beau monde, traduit : dépouilles. Le deuxième traducteur, genevois,
risque : ossements. Un troisième traducteur ose : squelettes.
Maintenant le quatrième traducteur peut venir, articuler toute la pensée
d’Ézéchiel, retirer à ces rois morts l’humanité, les dégrader en les déterrant,
et dire : Loin d’ici ces carcasses !
Squelette, c’est l’homme ; carcasse, c’est la bête. Cet Êzéchiel, prophète à
ongles, dévore dans sa caverne les rois, et puisqu’il les a sous la dent, il
sait ce que c’est.
On peut dire de la traduction en elle-même ce que Cicéron dit
de l’histoire : quoquo modo scripta, placet. Nous
n’excluons de notre tolérance aucun traducteur, pas même ceux qui, innocemment,
sont presque des parodistes. Ils ont, eux aussi, leur raison d’être. La grimace
prépare au visage. Ces valves plates finiront par se façonner en bouche
parlante. Une chose ridicule qui se superpose à une chose sublime la défigure,
soit ; mais l’annonce. C’est un commencement de révélation. Vous êtes avertis
que derrière cette opacité mal transparente, il y a quelqu’un. Massieu initie à
Pindare, Lefranc de Pompignan à Eschyle, Toureil à Démosthènes, Larcher à
Hérodote, Longepierre à Théocrite, Bergier à Hésiode, Levesque à Thucydide,
Desfontaines à Virgile, la Bletterie à Tacite, Guérin à Tite-Live, Tarteron à
Juvénal, Bauzée à Salluste, du Ryer à Cicéron, des Coutures à Lucrèce, Amelot de
la Houssaye à Machiavel, Artaud à Dante, Macpherson à Ossian, Dupré de S’-Maur à
Milton, Filleau de S’-Martin à Cervantes, Gueudeville à Plaute, Lemonnier à
Térence, Poinsinet de Sivry à Aristophane, Grou à Platon, Brumoy à Sophocle, Le
Tourneur à Shakespeare, à peu près comme le singe initie à l’homme.
L’indulgence est due et même la bienveillance, et même
l’encouragement, à toutes ces tentatives ; le redressement du goût se fait par
superpositions d’ébauches, de moins en moins informes ; les préparations sont
les échelons du résultat ; ces avortements finissent par accoucher ; il vient un
jour où le traducteur définitif paraît.
Quant à ces avortements préalables, ils n’ont en eux-mêmes
rien qui doive étonner. La tâche est rude de traduire. La lutte est presque
toujours disproportionnée entre le traducteur et l’écrivain traduit. C’est un
corps à corps entre deux statures inégales. L’un, ordinairement, n’est qu’un
talent, tandis que, souvent, l’autre est un génie. C’est le cas de Delille
vis-à-vis de Virgile. Delille pourtant est, à tout prendre, un poëte de la
famille de Virgile. Du côté bâtard. La fausse muse Rhétorique a rencontré
Virgile au coin d’un bois, lui a fait violence, et a eu de lui tous ces
petits-là, Stace, Claudien, Pope, Dryden, Gray, Gessner, S’-Lambert, Roucher,
Lemierre, Esménard, Delille. Racine aussi est de cette famille, mais d’un
meilleur côté.
Habituellement, c’est le fond même des langues qui résiste,
dans de certains cas, c’est la surface. Quelquefois le Dictionnaire se mêle de
faire le difficile. Le Dictionnaire, par exemple, dit : vafrities n’est
pas latin. Or vafrities est dans Valère-Maxime. Dans tous les
vocabulaires latins, le mot Induperator est marqué de ce signe : basse
latinité. Ouvrez Lucrèce, écrivain grand parmi les plus grands, vous y
trouverez ce mot Induperator dans de magnifiques vers.
Ce bas latin des pédants est du beau latin des poètes. Quant
au fond de la langue, sa résistance est autrement sérieuse. Le ser et
Yestar de l’espagnol ne peuvent se nuancer en français. Ser signifie
l’être essentiel, estar, l’être contingent ; pour les deux acceptions,
nous n’avons qu’un seul verbe : être. Le mucho, interjection, est
plus intraduisible encore. (El rey se ha marchado ?
— Mucho. Le Roi est parti ? — Beaucoup.) Le français baron ne
traduit plus le varon espagnol, qui a conservé le double sens de
seigneur et de héros. Varon est plus près de vir que de
baron. Dans le vers de Perse : Cum benè dicinto,
etc., ozyma signifie injures, à moins qu’il ne signifie fricassée
de tripes. Et puis tirez-vous de la richesse des acceptions. Les
acceptions sont un dédale. Traduisez, si vous pouvez, le Virginibus
bacchata Lacœnis. Traduisez le Uxorius amnis. En latin,
le père abdique son fils ; Suétone dit : Augustus Agrippant
abdicavit ; le laurier qui refuse de brûler abdique le feu ; Pline dit :
laurus manifesto abdicat ignes crepitu ; une
rivière qui se sépare d’une autre rivière l’abdique : Amnem Eurotam
brevi spatio portatum abdicat. D’autres expressions
sont en quelque sorte ramassées sur elles-mêmes ; si vous les dépliez, vous les
énervez. Virgile dit : A vulnere recens. Florus dit :
Nuper a silva elephanti. Ôtez la force, vous ôtez la
grâce. Quelquefois pour rendre un mot, il faudrait toute une phrase. Se coucher
dans le temple de Jupiter et y passer la nuit, afin d’y avoir un songe
renfermant un oracle, ce groupe d’idées si complexe, Plaute l’exprime d’un mot :
Incubare lovi. Luttez avec cette condensation. Traduisez dans sa
concision le aridus atque jejunus de Paul Jove sur
Calchondyle. Cette prose à jeun, quoi de plus charmant !
Calchondyle était un écrivain sobre. Il poussait la tempérance jusqu’à l’étisie.
A force de mettre son style à la diète, il arrivait à la maigreur de l’idée.
Tout cela et dans jejunus. Traduisez le reparabilis
absonat écho dans les quatre étranges vers de Néron cités par Perse.
Traduisez les ellipses ; tantôt l’ellipse simple, comme dans le beau vers de
Racine : je t’aimais inconstant, qu’eussé-je
fait fidèle ? tantôt l’ellipse compliquée de la métaphore, comme
le : on le bombarda mestre de camp, de
St-Simon.
La relation du traducteur à l’auteur est habituellement, npus
l’avons dit, l’infériorité. Ceci est vrai dans la plupart des cas. Il y a
toutefois des exceptions. Quelquefois le traducteur est de taille. Ainsi Moïse
vis-à-vis de Job. Ainsi Newton vis-à-vis de l’Apocalypse. Molière est de force
avec Plaute. Chateaubriand peut se mesurer avec Milton. Jean-Jacques Rousseau,
tout en manquant Tacite, ne lui fait pas déshonneur. Corneille est inférieur à
David, mais La Fontaine est supérieur à Ésope. Du reste Corneille, traducteur
des Psaumes, même ridicule,, demeure le grand Corneille. Quant à La Fontaine, il
copie si bien Ésope, qu’il le supprime. C’est la loi de ce cas spécial : volez,
mais après le vol, soyez le seul vivant. Tuer celui qu’on vole, en équité
sociale, aggrave, en équité littéraire, efface le crime. Amyot ne vole ni ne tue
Plutarque ; il le transforme et de subtil le fait naïf, Toute proportion gardée
entre l’homme du premier ordre et l’homme du second, La Mennais, âpre et ferme
intelligence, quoique sa traduction ne soit pas la meilleure, peut, sans
dissonance, approcher Dante. Horace, qui a toujours eu du bonheur, vient de
rencontrer Jules Janin, charmant esprit de même qu’Horace, et de plus qu’Horace,
généreux cœur.
Les traducteurs ont une fonction de civilisation. Ils sont des
ponts entre les peuples. Ils transvasent l’esprit humain de l’un chez l’autre.
Ils servent au passage des idées. C’est par eux que le génie d’une nation fait
visite au génie d’une autre nation. Confrontations fécondantes. Les croisements
ne sont pas moins nécessaires pour la pensée que pour le sang.
Autre fonction des traducteurs : ils superposent les idiomes
les uns aux autres, et quelquefois, par l’effort qu’ils font pour amener et
allonger le sens des mots à des acceptions étrangères, ils augmentent
l’élasticité de la langue. À la condition de ne point aller jusqu’à la
déchirure, cette traction sur l’idiome le développe et l’agrandit.
L’esprit humain est plus grand que tous les idiomes. Les
langues n’en expriment pas toutes la même quantité. Chacune puise dans cette mer
selon sa capacité. Il est dans toutes plus ou moins pur, plus ou moins trouble.
Les patois puisent avec leur cruche. Les grands écrivains sont ceux qui
rapportent le plus de cet infini. De là l’incompréhensible quelquefois,
l’intraduisible souvent. Le Sunt lacrymœ rerum est une
goutte de l’immensité. Toute la profondeur est dans ce mot. Virgile, au moment
où il le dit, égale et peut-être dépasse Dante.
Ce mot, entre tous, est irréductible à la traduction. Cela
tient à sa sublimité concrète, composée de tout le fatalisme antique résumé et
de toute la mélancolie moderne entrevue. Chose qui semble extraordinaire à ceux
qui ne méditent point habituellement sur ces vastes problèmes de linguistique,
ce mot littérairement traduit en français, n’offre aucun sens. Aucune femme ne
comprendra il est des pleurs de choses,
et toute femme porte en elle le Sunt lacrymœ rerum.
La question philologique n’est pas autre chose que la question
métaphysique. Les traducteurs y jettent beaucoup de lumière. Pas d’étude
philosophique plus utile et plus surprenante que ces superpositions de langues.
Les langues ne s’ajustent pas. Elles n’ont point la même configuration ; elles
n’ont point dans l’esprit humain les mêmes frontières. Il les déborde de toutes
parts, elles y sont immergées, avec des promontoires différents plongeant plus
ou moins avant dans des directions diverses. Où un idiome s’arrête, l’autre
continue. Ce que l’un dit, l’autre le manque. Au delà de tous les idiomes, on
aperçoit l’inexprimé, et au delà de l’inexprimé, l’inexprimable.
Le traducteur est un peseur perpétuel d’acceptions et
d’équivalents. Pas de balance plus délicate que celle où l’on met en équilibre
les synonymes. L’étroit lien de l’idée et du mot se manifeste dans ces
comparaisons des langages humains. La fameuse distinction de la forme et du
fond, qui a servi de base il y a trente ans â toute une critique écroulée
aujourd’hui, apparaît ici dans sa puérilité. Forme et fond adhèrent au point que
dans beaucoup de cas, le fond se dissout si la forme change. On vient d’en voir
l’exemple dans le Sunt lacrymœ rerum. Dira-t-on que c’est
la pensée qui manque ? Jamais pensée ne fut plus haute. Dans d’autres cas, le
fond ne se dissout pas, mais se dénature. L’idée, traduite par les mots
rigoureusement correspondants, devient autre. Traduisez en français littéral le
Plenus rimarum sum hac atque ilïac
perfiuo, l’idée se métamorphose au passage ; en latin, c’est, à votre choix,
l’indiscrétion comique ou l’inspiration lyrique ; en français, c’est le
suintement purulent d’un lépreux couvert d’ulcères. Toute langue est
propriétaire d’un certain nombre de sens. Elle a ceux-ci et n’a point ceux-là.
Ce profond sous-entendu est caché sous cette locution banale : telle langue est
riche, telle langue est pauvre. Les grands écrivains sont les enrichisseurs des
langues. Les écrivains créent des mots, la foule sécrète des locutions ; le
peuple et le poëte travaillent en commun. Homère et la Halle font assaut de
métaphores. Shakespeare rivalise d’audace triviale et sublime avec John Bull.
Mais quoi qu’ils fassent, ils ne peuvent tout prendre à
l’esprit humain et tout donner à la langue. Le tout n’appartient qu’au Verbe.
Ici éclaté l’identité de l’esprit humain et de l’esprit divin. La pensée, c’est
l’illimité. Exprimer l’illimité, cela ne se peut. Devant cette énormité
immanente, les langues bégaient. Une arrache ceci, l’autre cela. Ces lambeaux
recousus, ces morceaux amalgamés composent la connaissance humaine et la pensée
publique. Après les langues mortes viennent les langues vivantes, continuant le
même travail, tâchant de faire tenir de plus en plus l’esprit humain dans la
parole humaine. Les idiomes sont un effort.
Ceci explique la difficulté considérable des traductions.
Idiotismes dans les langues, idiosyncrasies dans les écrivains. De toutes parts
l’écrivain fait obstacle au traducteur. Une bonne traduction suppose tout
ensemble l’entente la plus cordiale et la lutte la plus acharnée.
A qui avez-vous affaire ? à Horace ? c’est la grâce même du
tour qui résiste : o matre pulchrâ filia
pulchrior. À Lucrèce ? c’est l’ampleur farouche du style : nihïlo
fertus minus ad vada leti. À Catulle ? c’est une
certaine vigueur mêlée au charme : funestet sese suosque.
Perdre est plus bref ; porter malheur est plusjuste. À
Lucain ? c’est le raccourci énergique : si cives, hue
usque licet. A Tibulle ? c’est la délicatesse dans la réalité : in
uno corpore servato, restituisse duos. À
Sénèque ? c’est l’expression parfois volatilisée jusqu’à la grandeur : aperto
œthere innocuus errât. Ni ciel ouvert, ni
air libre ne rendent aperto œthere. À Perse ? c’est la
transparence dans l’obscurité : nescio quod certè est,
quod me, tibi tempérât astrum. À Juvénal ?
C’est la majesté étrange du vers plein d’une haute pensée mécontente :
Fumosos Equitum cum Dictatore Magistros ".
Ajoutez ceci que chaque écrivain a son énigme ; énigme de son temps, énigme de
Jui-même. Cette énigme, le traducteur est tenu de la pénétrer ; l’intimité avec
l’écrivain original est à ce prix ; et souvent cette énigme se dérobe. Alors, et
cela n’est point rare, le traducteur n’entre pas dans l’écrivain ; il ne peut
l’ouvrir, la clef lui manque, et il est réduit à dire comme l’esclave de
YAndrienne de Térence : Davus sum, non œdipus.
Aux difficultés intérieures ajoutez les difficultés
extérieures ; aux obstacles qui sont dans la langue, aux obstacles qui sont dans
l’écrivain, ajoutez les complications qui sont autour du traducteur, ajoutez les
préjugés du moment, les antipathies nationales, les maladies inoculées par les
rhétoriques, les scrupules, les effarouchements, les pudeurs bêtes, les
résistances du petit goût local au grand goût éternel. Comment, traduisant
Plaute, par exemple, vous tirerez-vous du Potavi, atque accubui
scortum ? Comment, traduisant Horace, vous tirerez-vous du Tum,
quantum displosa potest vesica, pepedi " ? En
France particulièrement, prenez garde à vous. Nous autres français, nous sommes
une nation de demoiselles. Il faut s’observer dans notre pensionnat. Cambronne
en a été expulsé dernièrement.
Et j’ajoute qu’il ne l’avait pas volé.
Il avait trouvé moyen de dire la plus grande chose dans le
plus gros mot. Ce malembouché gênait l’histoire. On l’a mis dehors. C’est bien
fait.
Après quoi on lui a donné, pour habiller proprement son mot,
un traducteur, M. de Rougemont.
M. de Rougement, auteur du : La garde meurt
et ne se rend pas, continua le service public
et fit plus tard d’autres mots pour les princes, entr’autres celui du
Trocadéro : je serais mort en bonne
compagnie. Ce Bitaubé de Cambronne avait un gros ventre et beaucoup
d’esprit. C’est à lui qu’un passant émerveillé disait : Ah !
monsieur de Rougemont, comme vous êtes
gros ! Mais vous l’avez bien mérité.
Les grands écrivains font l’enrichissement des langues, les
bons traducteurs en retardent l’appauvrissement.
Le dépérissement des idiomes est un remarquable phénomène
métaphysique qui veut être étudié.
Un idiome ne se défait qu’en en faisant un autre, quelquefois
plusieurs autres. Une gestation se mêle à son agonie. Pour de certains insectes,
la mort est une ponte. Il en est de même pour les langues.
La mort des langues commence par un épaississement de l’idiome
qui lui ôte sa transparence. Les mots prennent de l’opacité, la prononciation
s’alourdit dans la même mesure, et les rapports entre les syllabes deviennent
autres. Cet épaississement tient à la quantité de temps écoulé qui frappe la
langue de sénilité, et non, comme on le dit si frivolement, à l’introduction des
idées nouvelles. Les idées nouvelles, étant jeunes, sont saines, communiquent
leur verdeur à l’idiome, et loin de le ruiner, le conservent. Quelquefois elles
le sauvent. Cependant si la disparition de l’idiome doit avoir lieu,
l’épaississement augmente ; l’obscurité envahit certaines zones du langage, la
logique de là langue s’altère, les analogies s’effacent, les étymologies cessent
de transparaître sous les mots, une orthographe vicieuse attaque les racines
irrévocables, de mauvais usages malmènent ce qui reste du bon vieux fonds de
l’idiome. L’agonie arrive : les voyelles meurent les premières : les consonnes
persistent. Les consonnes sont le squelette du mot. Plus tard elles aideront à
retrouver l’étymologie. Un mot se conclut des consonnes comme un animal des
ossements. La carcasse suffit pour refaire le vocable comme pour reconstruire la
bête.
Peu à peu la désuétude croissante de l’idiome condamné crée un
demi-idiome, peu organisé, embryonnaire, qui s’interpose entre l’ancien qui va
mourir et le nouveau qui doit naître. Ce demi-idiome, lichen, parasite, ténia,
maladie, s’attache à l’ancien, y plonge ses racines, le tapisse pour ainsi dire
en dessous, devient sa dartre et sa lèpre, s’en nourrit et le fatigue. Il est
petit, informe, difforme ; il y a du monstre dans ce nain. La succion de
l’avorton exténue le géant. Ainsi le roman épuise la latin. Ce soutirage de
force tue à la longue l’idiome le plus robuste. L’idiome parasite, n’étant que
provisoire, meurt également. Il ne peut vivre sans support. Le gui ne survit pas
au chêne. C’est ainsi qu’à l’heure où le latin expire, le roman se décompose, et
alors la place est faite à de nouvelles langues complètes et viables, filles de
la grande aïeule morte, et l’on voit poindre sur le même sol l’italien, et au
sud l’espagnol, et au nord le français. La pensée humaine, pourvue de nouveaux
organes, peut maintenant reprendre la parole.
Elle le fait, sans diminution. L’italien de Dante vaut le
latin de Tacite.
Ces transitions d’un idiome à l’autre, du passé à l’avenir, de
la décrépitude à l’aurore, de la mort à la vie, sont laborieuses. Les
traductions y aident, les apprêtent de longue main, les adoucissent, les
facilitent. Dans toute traduction il y a de l’amalgame. Les transformations de
langues ont besoin d’une mixture préalable. Cet amalgame du fond commun des
idiomes est une préparation.
L’esprit humain, un dans son essence, est divers par
corruption. Les frontières et les antipathies géographiques le tronçonnent et le
localisent. L’homme ayant perdu l’union, l’esprit humain a perdu l’unité. On
pourrait dire qu’il y a plusieurs esprits humains. L’esprit humain chinois n’est
pas l’esprit humain grec.
Les traductions brisent ces cloisons, détruisent ces
compartiments et font communiquer entre eux ces divers esprits humains.
Nécessaires à cette mise en communication des idées, elles
sont de plus utiles d’abord à la conservation, puis à la transformation des
langues.
J’ai parlé de l’énigme qui est dans tout écrivain. Cette
énigme sollicite le traducteur, et s’il ne la devine pas, le tue. Elle est
toujours ardue, et veut que le traducteur soit historien autant que philologue,
philosophe autant que grammairien, esprit autant qu’intelligence. Et qu’est-ce
donc quand l’écrivain est un poëte ? qu’est-ce donc quand le poëte est un
prophète ?
Voyez la Bible. Que de questions philosophiques,
chronologiques, historiques, et même religieuses, peuvent faire naître l’élément
élohiste et l’élément jéhoviste, si inextricablement mêlés dans le Pentateuque !
Dieu n’est d’abord que le Tout-Puissant, puis il devient l’Eternel, et cette
transformation d’Elohim en Jéhovah se fait dans le buisson ardent (Voir Exode,
ch. iii et vi) : « Je suis apparu’à Abraham comme Elohim, et je t’apparais comme
Jéhovah ». C’est sur ce gond que tourne la Bible. Les traducteurs s’en sont peu
aperçus. De là beaucoup de confusion, force querelles, plusieurs hérésies, et
quelques bûchers.
Homère n’est pas moins que la Bible matière à controverses.
Homère ne peut avoir que des traducteurs inquiets. Quel est le vrai texte ? Où
est le vrai sens ? pas d’écrivain plus clair pourtant. Mais, écoutez Horace,
grammatici certant.
Homère a d’abord été oral. On le chantait, on ne l’écrivait
pas. C’est après plus de cent ans qu’un rapsode eut l’idée d’en écrire quelque
chose. Déjà cependant, s’il faut en croire la légende, la première des
bibliothèques avait été fondée, en Egypte, par Osymandias qui l’avait nommée
Pharmacie de l’Esprit. Linus, avant Homère, avait écrit ses
poèmes en caractères pélasgiques, et au dire de Diodore de Sicile, Homère avait
eu un maître, Pronapidès, qui connaissait l’alphabet de Linus. Pronapidès est
appelé par d’autres Phémius. Cet alphabet était évidemment syllabique, peut-être
même hiéroglyphique. Les premiers exemplaires d’Homère, absolument comme les
poëmes erses et celtes, et les courtes épopées d’Ossian, furent écrits par
fragments, chaque rapsode écrivant le sien, et furent écrits dans cette écriture
syllabique, peu maniable, moins précise que l’alphabet par lettre, et prêtant
aux doubles-sens et aux contresens. Pisistrate ajusta les fragments. De là tant
d’indécision sur le texte réel. De là un choix possible dans Homère. Pausanias a
ses variantes. Cynéthus a ses retouches. Le scoliaste de Pindare rature certains
passages qu’Eustathe rectifie. Klotz, le critique de 1758, hésite entre Eustathe
et le scoliaste. Il indique en revanche les coups de lime d’Aristarque.
Un passage du chant IV de l’Iliade offre quatre sens,
ce qui enchante Mme Dacier. Où le scoliaste voit une comète, Clarke ne voit
qu’une étoile filante. Le scoliaste réduit aux proportions d’un simple pillage
de moissons la mise aux prises des grues et des pygmées. Le talon vulnérable
d’Achille n’est pas dans l’Iliade telle que nous l’avons aujourd’hui. Y
était-il avant les coupures et les raccords de Pisistrate ? Hubert Goltzius dit
oui ; le ragusain Raimondo Cuniccio, traducteur de l’Iliade en latin, dit
non. Bianchini décrète que l’lliade est une querelle de Thalassocratie,
c’est-à-dire de liberté des mers et qu’il s’agit, non d’Hélène, mais de la
navigation du Pont-Euxin et de la mer Egée. Pour Bianchini, Mars est l’Arménie,
Minerve est l’Egypte, et Junon « aux bras blancs » est la Syrie Blanche. Pour
Camoëns, Mars est Jésus-Christ et Vénus est l’église. Voilà Homère soumis aux
réactifs de l’orthodoxie comme le Cantique des Cantiques.
Pour Apollodore la grande affaire, c’est qu’Homère soit ionien, attendu que
l’lliade n’est guère utile qu’à constater la haine des ioniens contre les
cariens. A cause de ce vers du chant XV de l’lliade, « nous sommes trois
fils de Saturne », Platon, dans le Gorgias, attribue à Homère une sorte
d’invention d’une Trinité, que Lactance ne rejette pas absolument. Etc., etc.,
etc. Problèmes de linguistique, de religion, de philosophie, de géographie, de
mythologie, de théogonie, de législation, d’histoire, de légende. Que répondre à
tous ces points d’interrogation ? Le manuscrit du dixième siècle, annoté par
soixante scoliastes, et trouvé à Venise par Villoison, ne résout rien. L’Homericus
Achilles de Drelincourt éclaire peu. Les glossateurs se prêtent leur
lanterne ; Ernesti, commentateur d’Homère, la passe à Heyne, commentateur de
Virgile. Le commentaire d’Hésychius s’embourbe dans le Φρὰσαι de
Calchas ; il penche tantôt vers Tu die, tantôt vers Tecum
expende, et n’en sort plus. Certains critiques se tirent des difficultés
par des ratures ; ainsi disparaissent dans beaucoup d’éditions les neuf vers
charmants et lugubres d’Andromaque sur Astyanax. L’anglais voyageur Wood
confronte Aristote, Pausanias et Strabon. Le grammairien Appien, perplexe entre
les divers textes et les divers sens, prend sagement le parti d’évoquer l’ombre
d’Homère pour savoir à quoi s’en tenir.
Maintenant un dernier mot.
Une traduction est une annexion.
Il est bon de s’augmenter d’un poëte ; il ne l’est pas moins
de s’ajouter un philosophe. Ceci est un conseil de bon voisinage. Les nations,
même les plus libres, arrivent parfois à de certaines situations intellectuelles
et morales où un ravitaillement de philosophie leur est nécessaire. La
théocratie est sournoise et se glisse. Luther l’a dénoncée dans le
christianisme, et saisie, et traînée au grand jour, et chassée. En ce moment,
grâce à Luther, qui a donné le branle, la théocratie est en train de vider Rome.
Mais la théocratie sait se retourner. Luther la fait sortir de Rome, eh bien,
elle entre dans Luther. Ce qu’elle perd en Italie, elle le regagne en
Angleterre. Elle était papauté, elle se fera épiscopat ; détruirez-vous
l’évêché ? elle se fera presbytère. Abolirez-vous la prêtrise ? elle se fera
fanatisme pur et simple. Le chapeau du quaker met sur le crâne humain presque
autant d’ombre que la tiare. Ombre moins mauvaise, sans doute, mais dangereuse
pourtant. L’Angleterre, sa vaste et majestueuse existence politique mise à part,
vit d’une vie à la fois matérielle et mystique. La matière est souveraine en
Angleterre ; et disons-le, souveraine utile et magnifique ; elle se nomme
banque, bourse, industrie, commerce, production, circulation, échange, richesse,
prospérité ; la matière en Angleterre encombre le progrès, et l’aiguillonne ;
elle est masse et tumulte ; elle alourdit l’homme et l’emporte, elle l’emplit de
plomb et le couvre d’ailes ; ces ailes sont puissance, ce plomb est or. Faire
des affaires, telle est la volonté fixe du cerveau anglais. Time is
money. De là une fièvre. L’Angleterre (nous l’en louons) croise en tous
sens sa marine marchande sur toutes les trajectoires de l’océan. Londres est un
tourbillon, la circulation y est presque terrible ; la foule sur le London
Bridge est à l’état de chaîne sans fin, et toute cette foule court et se rue ;
pas de badaud ; le badaud est un songeur, nul ne flâne. Multitude affairée et
hâte matérielle partout. La Tamise disparaît sous le fourmillement des bateaux à
vapeur, les chevaux d’omnibus de Londres durent en moyenne vingt-et-un jours.
Or, cela est bizarre à dire, mais rigoureusement vrai, la vie matérielle est une
préparation à la vie fanatique. La Bible est bien assise sur le ballot. En
somme, on est né et on mourra, de l’obscur est sur nous, il y a là au-dessus de
nos têtes l’infini, bleu le jour, étoile la nuit ; pression mystérieuse ; il
faut une solution à cette obsession. Tirer à peu près l’homme d’inquiétude,
c’est là le succès de toutes les religions. L’esprit, débarrassé du souci de
là-haut, est plus alerte ensuite aux calculs et aux négoces. On se dépêche bien
vite de croire une chose quelconque une fois pour toutes, et l’on se repose
là-dedans. Tel est le phénomène anglais. La théocratie n’en demande pas
davantage. Elle a un talent, couper à merveille l’homme en deux. L’égoïsme en
entente cordiale avec Dieu ; elle excelle dans ces bons ménages-là. Elle laisse
aux affaires l’homme extérieur, et s’empare de l’homme intérieur. C’est au
dedans qu’elle blanchit le sépulcre. La religion est une exsudation profonde de
l’infini, qui pénètre l’homme ; mais les religions sont badigeonnage. Une couche
de foi sur les vices suffit. Cela se voit chez les catholiques, et aussi chez
les protestants. Ici on insiste un peu plus sur le nouveau testament, là sur
l’ancien. Le jésuitisme est de tous les cultes. La théocratie, en Angleterre
particulièrement, pourvu qu’elle règne, est bonne personne ; elle se contente
d’un certain abrutissement. Elle tapisse intérieurement l’homme de chimères et
de préjugés ; elle lui accroche sous le crâne, pour intercepter toute vérité au
passage, la large toile d’araignée des idées fausses. Maintenant, tu es libre.
Traite, contracte, vends, achète, pioche, laboure, navigue, dépense, épargne,
dispose, jouis, gouverne le reste. Elle a l’art de vous enfermer dans un cercle
qu’elle a l’art de vous cacher. Tu croiras beaucoup et penseras peu. Elle laisse
à l’homme le va-et-vient dehors et lui met l’empêchement dans l’esprit ; l’homme
matière peut faire ce que bon lui semble, l’homme conscience est entravé ; la
liberté de conscience existe pourtant, mais cette liberté est manégée sans s’en
douter, et tourne sur elle-même à son insu, toujours en deçà d’un obstacle
invisible ; de certaines mœurs religieuses s’installent, fort distinctes des
mœurs politiques ; une vaste superposition d’articles de foi et de croyances
intolérantes se fait sur cette nation, vraie formation de bigotisme ; l’alluvion
des préjugés grossit insensiblement et sans cesse ; le fanatisme, avec
l’épaississement croissant propre au fanatisme, obstrue peu à peu les
intelligences, le texte commande, la lettre indiscutable ordonne et défend, la
raison, dénoncée et suspecte, bat en retraite pas à pas devant l’obéissance
compacte de tous, un universel regard de travers déconcerte, et parfois
intimide, le penseur, il y a, au besoin, d’étranges tribunaux spéciaux, la cour
des Arches, voyez l’évêque Collenso, et c’est ainsi que sur un peuple libre la
tyrannie d’un livre s’établit. Tyrannie redoutable. Il y a de l’ankylose dans le
puritanisme. Une nation qui a trop de dogmes dans le sang finit par avoir ces
dogmes dans les articulations, nodosités gênantes pour les agiles enjambées du
progrès. Un conformiste est un podagre. On peut être atteint de la Bible comme
de la goutte. Ô grand peuple, il s’agit d’aller en avant, non de rêvasser en
arrière. La théocratie arrive à ce résultat, chef-d’œuvre pour elle : figer la
pensée. La liberté civique elle-même en souffre. Tu n’ouvriras pas ta boutique
le dimanche. Tu n’iras pas au musée le dimanche. Tu n’iras pas au spectacle le
dimanche. Écrivain, toi qui enseignes et qui éclaires, tu n’enseigneras pas et
tu n’éclaireras pas le dimanche. Pas de journal ce jour-là. La censure de la
presse, faite de droit divin, sévit en Angleterre un jour sur sept. À Guernesey
une pauvre femme est surprise un dimanche versant un verre de bière à un
passant ; amende et prison. Un autre dimanche, un bateau à vapeur arrive portant
des voyageurs de plaisir, un prédicateur millénaire leur jette publiquement
l’anathème du haut du quai du port, malédiction à ces trouble-nuit, ils trouvent
toutes les auberges fermées et se rembarquent sans avoir bu ni mangé. Et
naturellement, car la logique existe même pour l’absurde, réprobation de la
poésie et des poètes, oiseaux qui ont l’art de toujours sortir des cages. Haine
turque de l’art. Iconoclastie. En Angleterre toute la Bible tourne en
discipline. La Bible a son banc au parlement, et Moïse contrôle Cobden. Il y a
autant de chapelles, par toise carrée de terrain, en Angleterre qu’en Espagne.
L’Angleterre subit cet obscurcissement. Entre elle et la liberté son puritanisme
s’interpose comme son brouillard entre elle et le soleil. Or, prenez garde, chez
vous les libertés poussent en plein champ, les superstitions aussi. Cette ivraie
menace ce froment. La ronce est vivace, elle fait sève de tout ; elle est
encombrante et méchante, elle étouffe en même temps qu’elle égratigne. Les
préjugés anglais sont décidément de trop belle venue ; il faut à l’Angleterre un
sarcleur. Un sarcleur alerte, puissant, infatigable, sur pied jour et nuit, dé
bonne humeur, éclatant de rire sur les mauvaises herbes, méchant lui aussi quand
il le faut, et ayant des griffes contre les épines. Ironie contre ortie. La
France, mise à la diète, au point de vue de l’art, par deux siècles plus
littéraires que poétiques, avait une soif, la poésie, Shakespeare est un de ceux
qui étanchent largement cette soif ; l’Angleterre, elle, a un besoin, la
philosophie ; et maintenant que la France a une traduction de Shakespeare c’est
le tour de sa voisine, et il importe que l’Angleterre ait une traduction de
Voltaire.