La question sociale a été trop réduite au point de vue
économique ; il est temps de la remonter au point de vue moral. Le côté
économique, certes, est sérieux, et celui qui écrit ces lignes est un de ceux
qui ont le plus énergiquement réclamé, de front avec l’amélioration morale,
l’amélioration matérielle. Mais, du jour où un certain danger d’abaissement se
révèle, les questions doivent reprendre leurs rangs, et la question matérielle,
si importante qu’elle soit, n’est que la seconde. Avant tout, la question morale
et intellectuelle ; avant tout le droit, le devoir, la conscience ; avant tout
les principes ; avant tout les notions du vrai, du bon, du juste, du grand, du
beau. Commencez par là. Une vaste éducation publique tournée vers l’idéal. Comme
tout est logique, et se lie, et se suit, et qu’un chaînon du bien tire l’autre,
si la condition intellectuelle s’améliore, forcément le sort matériel
s’améliorera. Soyez tranquilles, si votre âme grandit, votre pain blanchira.
Le progrès difforme est possible. C’est la prépondérance de la
matière. Défiez-vous du ventre.
Il y a deux types : Apollon et Silène. Choisissez. La Grèce,
c’est le peuple Apollon ; le bas-empire, c’est la civilisation Silène.
Nous autres vieux socialistes datant de 1828, nous devons être
les premiers à donner l’alarme. Il ne faut point oublier que le despotisme a la
prétention d’être socialiste. Frédéric II ignorait le mot, mais pratiquait la
chose ; il écrivait à Voltaire : « Je fais bâtir un quartier neuf à Berlin ;
vous ne sauriez croire comme la bâtisse aide à régner. » On apaise les capitales
par de grands travaux. Maxime d’état : Quand le bâtiment
va, tout va. On donne de l’ouvrage, on élève le prix des
journées, on bâtit, débâtit, rebâtit, on perce des rues, on recommence les
villes de fond en comble, on construit des palais et des citadelles, on
émerveille le bourgeois. De là un véritable applaudissement public ; de ces
constructions et reconstructions, où il y a quelques ruines, il se dégage une
certaine popularité. La restauration des Stuarts a été consolidée par l’incendie
de 1666. Charles II regardait en se frottant les mains flamber Saint-Paul avec
sa flèche et quatre-vingt-huit églises, l’hôtel de ville et treize mille
maisons, et quatre cents rues, et quinze quartiers sur vingt-six. Il disait en
riant au doyen de Saint-Asaph : Je referai Londres. Un
césar brûla Rome pour la rebâtir, et en fut si populaire qu’après sa mort il y
eut des pseudo-Nérons.
Si la fourniture du travail, coûte que coûte, était toute la
question, si l’élévation de la main d’œuvre dissipait tout le problème, si une
augmentation de salaire suffisait, les habiles auraient beau jeu. Une première
opération réussie leur mettant dans la main l’atout, c’est-à-dire le pouvoir,
ils n’auraient plus qu’à continuer, et ceci serait la gloire : tricher le
progrès.
Insistons-y, car c’est pour avoir oublié ces choses que Rome
n’est plus Rome, s’il n’y a point de devoir, s’il n’y a point de dignité
humaine, si l’appétit et la jouissance sont le but, la tyrannie est
satisfaisante. Caton est une dupe ; Thraséas est un niais. Brutus est bien près
d’être un traite. En tuant César, il tue la solution. Il assassine panem
et circenses.
Panem et circenses,
c’est le mot du césarisme. Le droit divin a le’ sien, fort ressemblant :
Festa, Farina. Il y ajoute en sous-entendu : Forca.
Mettons nos axiomes le plus loin possible de ceux-là. Mêlons-y
l’idée morale pour les assainir.
La principale fonction de l’homme n’est pas de manger ; mais
de penser. Sans doute qui ne mange pas meurt, mais qui ne pense pas rampe ; et
c’est pire.
L’absolutisme autrichien se déclare paternel et se charge de
tout. Il n’y a pas d’autre Dieu que Dieu, et il n’y a pas d’autre père que le
père. Père, dans la vieille langue monarchique, signifie maître. Pourvoir à tous
vos besoins autorise ceci : tenir sous clef toutes vos facultés. Vous voilà à
jamais mineurs. Vous êtes une vieille nation d’enfants. L’état se substitue à
l’individu. Il lui ôte la peine d’exister. Il faut prendre garde, nous disons
ceci pour l’Autriche, aux gouvernements qui se font votre providence ; ils ne
tardent pas à vouloir devenir votre conscience. L’Autriche est paternelle ; le
pacha d’Egypte pratique un vaste communisme ; le seigneur russe, propriétaire
d’hommes, ne laisse manquer de rien ses paysans ; le planteur américain a les
mêmes bontés pour ses nègres. Tous ces gouvernements ne demandent à ceux qu’ils
rendent heureux qu’une petite concession, la servitude. Vous serez logés,
nourris, chauffés, lavés, abreuvés, etc. ; seulement on verra la marque du
collier. Oh ! où y a-t-il des loups et des bois !
Je demande à avoir faim en liberté.