La gloire n’est pas plus le but vrai du poëte que le bonheur
n’est le but vrai de l’homme. L’un et l’autre n’ont qu’un but, la fonction
accomplie, c’est-à-dire le devoir.Pour le poëte comme
pour le philosophe, fonction accomplie signifie mission remplie.
Sur cette terre la fonction est donnée à tous, la mission à
quelques-uns.
Les esprits secondaires se satisfont de la fonction.
Philosophes, ils se laissent « aller doucement à la bonne loi naturelle ».
Poètes, ils chantent comme l’oiseau. Les esprits de premier ordre ont de plus
grandes affaires.
S’ils se bornaient à ce gazouillement, ils sentiraient que
Dieu est mécontent.
La destinée, celle d’autrui surtout, ne doit pas être prise
avec nonchalance.
Quiconque sait faire usage de la pensée finit par s’apercevoir
qu’il n’y a point de choses indifférentes, et toute médiation dans un esprit
sain et droit se termine par un éveil confus de responsabilité. Vivre, c’est
être engagé.
La fonction dirigée par la conscience, c’est l’accomplissent
du devoir, pour l’homme.
Pour l’homme de génie, il faut quelque chose de plus, car il
est homme, plus génie. Pour lui, la fonction doit être héroïque. Elle doit se
faire mission. Elle doit être dirigée par la vertu.
Anacréon fait la fonction du poëte ; Isaïe en remplit la
mission.
Vertu, nous venons de dire ce mot. Ce que nous entendons ici
par vertu, ce n’est pas cette simple probité des actes qui fait la bonne vie,
qui est la règle de conduite de tout homme bien né, et pour les âmes honnêtes
une sorte de respiration naturelle. C’est une chose autre, moins exacte et plus
grande. La vertu propre au génie, c’est la haute exigence.
C’est un tracé du devoir empiétant sur le sublime. C’est une
ardeur profonde du cœur partagée par l’esprit, c’est l’éternelle insomnie de la
volonté couvant le bien, c’est, devant le mal divisant et régnant, une
aspiration presque irritée à l’harmonie universelle ; la colère peut être
tendre, tel rudoiement caresse ; c’est l’effort qui imprime l’élan, c’est
l’embrasement du beau et du juste, c’est une fournaise intérieure de pensées
vraies, c’est cette préméditation démesurée qui fait du philosophe un apôtre et
du poëte un prophète. C’est la conscience en flamme.
Préméditation, tout est là. Une préméditation sublime, voilà,
dans notre ombre humaine, ce qui fait une lueur sur le front du poëte.
Une immense bonne intention, en fait de devoir vouloir le
trop, au besoin un peu de folie dans le sacrifice ; c’est là une loi pour le
génie. On n’est l’archange qu’à ce prix.
Stultitiam crucis.
Dans le génie il doit y avoir du secours.
Le germe humain est si lamentable en effet !
La destinée, c’est-à-dire la souffrance ; la terre telle que
ses habitants la font, la notion de Dieu tournée à mal, tous les mensonges
ajustés à la vérité pour faire des religions, la stupidité à l’état
d’institution, la nuit base du dogme, l’ignorance posée en principe ; ignorer
engendrant haïr, la guerre, l’épée, la hache, la jonction des glaives au-dessus
d’une tête sombre, qui est l’humanité ; les intelligences viciées, le for
intérieur mauvais, l’esclave ayant pour idéal d’être despote, la misère devenue
la méchanceté ; l’autel pierre dure, le prêtre bénisseur du soldat, le bûcher
mis au service de Teutatès, de Moloch et de Jésus, la fourche infernale du
quemadero emmanchée dans du bois de la vraie croix ; une tiare de fer sur la
tête de Jules II, dans le lit d’Alexandre VI une femme qui est sa fille,
Torquemada complétant ces papes ; l’accord des iniquités, les idolâtries sœurs
des tyrannies ; le grand-mogol plus le grand-lama ; les superstitions donnant la
griffe aux préjugés ; la surdité implacable des codes ; l’inepte échafaud, les
bons au bagne, les féroces au trône ; au dedans le volcan, au dehors la
tempête ; la faim, la prostitution, le meurtre ; les convoitises, les appétits,
les passions, la mystérieuse lutte interne de l’instinct et de la conscience ;
le ciel, où est l’inconnu, et sous ce ciel impassible, le grand désespoir
stupéfait, l’homme ; quel spectacle ! et si vous ajoutez à cela le regard
sinistre de la bête, révélation d’un abîme inférieur, quelle vision !
Le génie se penche là-dessus.
S’il se relevait indifférent, quelle épouvante pour la
conscience humaine ! Quoi ! dans cette intelligence plus grande que les autres,
il n’y a rien ! Quoi ! cette âme géante est une âme neutre ! Quoi ! cela lui est
égal ! Quoi ! ce colosse de vie intérieure n’a point de chaleur externe ! Il
sait plus, et il sent moins ! Quoi ! on pleure, on saigne et on râle, et il ne
prend parti ni pour ni contre ! Quoi, de toutes ces douleurs, de tous ces
crimes, de tous ces sacrilèges, de toutes ces lamentations, dé toutes ces
iniquités, de toutes ces ignominies, de toutes ces détresses, de toutes ces
énigmes, de tous ces sanglots, cet esprit extrait un sourire ! il compose
d’horreur sa sérénité. Alors à quoi bon cet homme ?
Il n’est qu’importun par sa stature.
Que sert d’être plus grand si l’on n’est pas meilleur ?
Regarder de haut sans plaindre accable ceux qu’on regarde. Quoi ! tous souffrent
ou font souffrir, et il passe son chemin ! Voir tant de mauvais et tant de
méchants, cela doit rendre bon, sinon l’on est le pire. C’est le rapetissement
du fort que de ne point servir le faible. Quoi ! nulle intercession, nulle
intervention, pas une assistance, pas un conseil ! Le vrai ne le presse donc
pas ! Il n’a donc pas de balance ! Il ne se fait donc pas de confrontation dans
cette pensée ! le juge instructeur est donc absent de cet homme ! Le mal est là
pourtant, qui attend son procès, l’intègre procès de la lumière à la nuit !
Qu’est-ce que c’est que le calme de cet homme ? Quoi ! c’est la sagesse
d’ignorer la justice ! quoi, pour conserver l’équilibre, oublier l’équité ! Ah !
quel vide ! Et y a-t-il rien de plus effrayant que de se dire que toute
l’intelligence, toute la compréhension, toute la faculté, toute la raison, toute
la philosophie, toute la puissance dans une âme humaine, y font le néant !
Non, il n’en est pas ainsi. Et cette déception, l’intelligence
n’aimant pas et ne voulant pas, cette déception, qui serait la plus funèbre de
toutes, est épargnée au genre humain. Les hautes intelligences apparaissent
comme des blancheurs sur l’horizon. La neige, qu’on voit sur ces cimes, ce n’est
pas l’indifférence, c’est la conscience.
Les forts aiment ; les puissants veulent ; les grands sont
bons. Qu’est-ce que le génie, si ce n’est pas une plus grande ouverture de
cœur ?
Les hautes facultés, à leur point de départ comme à leur point
culminant, s’attendrissent. Une larme tombe éternellement, goutte à goutte, sur
le mystérieux sommet de l’âme humaine.
Le marbre fait génie n’existe pas ; ou, s’il existe, il est
monstre.
Non, le grand plaignant, le genre humain, ne crie pas en
vain : justice ! du côté des penseurs. Penser est une générosité. Les penseurs
regardent autour d’eux ; on souffre ; un surcroît de force leur vient de cet
excès de misère ; ils voient, dans ce crépuscule que nous nommons la
civilisation, tous ces noirs groupes désespérés ; les penseurs songent ; et les
gémissements, les angoisses, les fatalités entrevues en même temps que les
douleurs touchées, les tyrannies, les passions, les esclavages, les deuils, les
peines, font poindre dans leur esprit ce sublime commencement du génie, la
pitié.
Le penseur, poëte ou philosophe, poëte et philosophe, se sent
une sorte de paternité immense. La misère universelle est là, gisante ; il lui
parle, il la conseille, il l’enseigne, il la console, il la relève ; il lui
montre son chemin, il lui rallume son âme. — Vois devant toi, pauvre humanité.
Marche ! — Il souffre avec ceux qui souffrent, pleure avec ceux qui pleurent,
lutte avec ceux qui luttent, espère pour ceux qui désespèrent. Il est tout et à
tous. Il s’ajoute aux infirmes ; il fait voir les aveugles, il fait planer les
boiteux. Il ne donne pas seulement le pain, il donne l’azur. Il travaille au
progrès, il s’y dévoue, il s’y épuise. On sent en lui tout le cœur humain,
énorme. Rien ne le décourage. Il n’accepte aucun démenti. Il voit le juge, et
veut la justice ; il.voit le prêtre, et veut la vérité ; il voit l’esclave et
veut la liberté. Il affirme la rentrée au paradis. Il recommence sans cesse dans
sa vie et dans ses œuvres l’équation du droit et du devoir. Le jour où cet homme
suprême meurt, son agonie bégaie : amour !
Amour, est-ce là tout ? Non. Colère aussi. Car l’être infini
seul aime impassiblement. L’amour dans l’homme se double de colère. Cette colère
est son autre versant. On ne peut aimer le bien sans abhorrer le mal.
Indignatio, dit Juvénal. Haine vigoureuse, dit Molière. Nous
avons parlé quelque part d’un « amour qui hait » ; ceci est de la haine qui
aime. Il faut autant d’entrailles pour créer Alceste que pour créer le marquis
de Posa. Exécrer Cauchon, c’est adorer Jeanne d’Arc. Nous donnons ici des noms
pour être plus intelligible, mais nous rappelons cependant que la pitié doit
s’étendre aux méchants ; son embrassement n’est large qu’à cette condition. On
doit haïr le mal dans les idées, et aimer le bien dans les personnes.
Inépuisable compassion, tel est le fond du génie. Malheur à ceux qui n’ont pas
cette grande flamme intérieure ! Ils sont de la lumière froide. Ils ne seront
jamais que les seconds. C’est cette indifférence, c’est cette sérénité
implacable, c’est cette bonhomie impitoyable, c’est cette absence de cœur humain
qui fait La Fontaine si inférieur à Molière et Gœthe si inférieur à Schiller.
Insistons-y, car ceci est la loi, ce qui fait en art les
chefs-d’œuvre absolus, c’est dans l’homme de génie la volonté du beau compliqué
de la volonté du vrai ; ces deux volontés s’aidant et se surveillant. Cette
double intuition de l’idéal, à la fois céleste et terrestre, sert le progrès par
le rayonnement, civilise l’homme en manifestant Dieu, amende le relatif par sa
confrontation avec l’absolu, élève la lumière à la splendeur et crée les
suprêmes merveilles.
Ces hommes-là, qui font ces choses, ces pères des
chefs-d’œuvre, ces producteurs de civilisation, ces hauts et purs esprits, quel
moi ont-ils ? ils ont un moi incorruptible, parce qu’il est impersonnel. Leur
moi, désintéressé d’eux-mêmes, indicateur perpétuel de sacrifice et de
dévouement, les déborde et se répand autour d’eux. Le moi des grandes âmes tend
toujours à se faire collectif. Les hommes de génie sont Légion. Ils souffrent la
souffrance extérieure, nous l’avons dit ; ils saignent tout le sang qui coule ;
ils pleurent les pleurs de tous les yeux ; ils sont autrui. Autrui, c’est là
leur moi. Vivre en soi seul est une maladie. L’âme est astre, et doit rayonner.
L’égoïsme est la rouille du moi.
Le moi, nettoyé d’égoïsme, voilà le bon intérieur de l’homme.
Ce moi-là donne deux conseils : Être, et devenir utile.
La pitié est juste, la pitié est utile.
Quand le mot amour est dans la nuit, il se prononce pitié.
Fraternité implique pitié, puisqu’il y a un grand frère et un
petit.
Avoir pitié, cela suffit pour la plénitude d’une âme.
Avoir pitié, c’est probablement la plus grande fonction de
Dieu.
La quantité de nécessité que Dieu subit, ne s’équilibre en lui
que par une quantité égale de pitié.
Les génies ont pitié. C’est pour cela qu’ils sont les génies.
Ils sont les grands frères.
Les génies, au-dessus de l’humanité, ouvrent les ailes et
joignent les mains.
Le mieux, c’est là leur rêve. Le mieux, déclaré ennemi du bien
par les peureux et par les lâches, deux espèces de sages fort en crédit.
Cet arrêt a beau être un proverbe ; une sentence, comme
on dit, en fondant dans ce mot les deux idées fort distinctes de chose jugée et
de chose juste. Âpres à la logique, les génies n’en tiennent compte.
Un échelon gravi, ils lèvent le pied vers l’autre. Ils ne
laissent sur quoi que ce soit leur ombre que le temps de passer. En science
chercheurs, en art songeurs. Ils sont dans la forêt vierge ; ils vont. De leur
vivant, ils s’enfoncent et se perdent sous les confus branchages de l’avenir.
Ils sont lointains à leurs contemporains. Poésie, philosophie, civilisation, le
futur dans l’actuel, l’humanité réelle, l’humanité vraie à conclure de
l’humanité réelle, tels sont leurs entraînements. Vivre à même les rêves, c’est
là leur joie et leur tourment. Derrière toutes les questions obscures on entend
le coup de pioche de ces pionniers. Ce bruit sourd de pas vers l’inconnu, vient
d’eux. Plus ils avancent, plus le but semble fuir. Le propre de l’idéal, c’est
de reculer. De halte, point, pour ces travailleurs du beau et du juste. Le mieux
d’hier n’est plus que le bien d’aujourd’hui ; il leur faut le mieux de demain.
L’utopie est devenue lieu commun ; il s’agit d’escalader la chimère. Laissez-les
faire. Avant peu, la chimère sera praticable ; Tout-le-monde marchera dessus et
logera dedans. Après quoi, ils passeront à l’impossible. Qu’est-ce que
l’impossible ? C’est le fœtus du possible. La nature fait la gestation, les
génies font l’accouchement. Tout arrivera, laissez-les faire. Ils commencent,
finissent, et recommencent. Ils dévident à mesure derrière eux la civilisation.
Jamais d’interruption ni de lassitude. Oh ! les puissants ouvriers ! Oh ! les
sombres eclaireurs ! Car ils souffrent. N’importe, ils vont. Où
s’arrêteront-ils ? Dans la tombe. Croyez-vous ?
La création, cette merveille à demi obscure, les contente sans
les satisfaire. Là encore, ils rêvent mieux. Parfois, ils murmurent. C’est ainsi
que le lion, tout seul dans le désert, gronde. Dieu et lui savent pourquoi.
Étreints, comme toutes les créatures, par le fait immanent,
ils sont soumis, mais non optimistes. Ils font des remontrances. La destinée,
compliquée de fatalité, les trouble. L’homme, c’est l’âme à fleur de peau ; la
bête et la chose, c’est l’âme située profondément et sous des épaisseurs ;
quelle est cette ombre ? Ils méditent sur cela, sévères. L’homme, c’est le mieux
de la bête ; la bête, c’est le mieux de la chose ; mais pourquoi ces stages
sinistres de l’âme dans la matière ? À quoi bon ces prisons ? Dans quel but ces
captivités successives ? Qu’est-ce que tout ce temps dépensé, perdu peut-être ?
Qu’attend-on là-haut ? Ils^sont tristes.
À de certaines heures redoutables, ces êtres immenses ont une
façon à eux de regarder le ciel, irrités, quoique tremblants.
L’univers leur semble ébauché. La nature leur apparaît comme à
moitié faite. Pourquoi s’être arrêté en chemin ? De solution de continuité,
certes, il n’y en a point ; mais, selon eux, il y a des haltes, des repos
inutiles, des nœuds, on ne sait quel effrayant embarras de charrettes dans
l’infini. En marche, mondes !
La majesté des évolutions leur semble indifférence ; les
signes qui passent au zénith amenant les changements climatériques font avec peu
de zèle leur besogne sidérale ; est-ce que les cycles qui déterminent les phases
meilleures ne pourraient pas tourner moins lentement ? Le globe n’est point
assez vite habitable. Qu’il faille tant de siècles pour éteindre un volcan ou
pour réduire une mer, ces hommes, ces génies, en froncent le sourcil. La Genèse
appelle cela des jours, elle est bien bonne. Un mot n’est pas une excuse. Ils
blâment la saison, la tempête, l’avalanche, l’hiver lugubre, cette mort
intermittente de la nature ; ils appellent à grands cris toute la perfectibilité
à la fois, tous les accomplissements, tous les avènements, toutes les
floraisons, l’amour dans l’homme, l’éden sur la terre. Rien n’est trop haut pour
leur effort. Leur impatience de progrès va jusqu’à Dieu. Ils le hâteraient
presque, et dans leur ardeur de pousser à la route, ils mettraient la main au
zodiaque.
Pour arriver à une telle approximation de l’idéal, il faut des
forces conductrices. Ces forces conductrices sont les esprits. De là, la
nécessité des génies.
Un génie est un fonctionnaire de civilisation.
Une multitude est assoupie, il faut qu’elle se réveille ; une
autre dévie, il faut qu’elle se ravise ; une autre s’alourdit, il faut qu’elle
se remette à penser ; une autre emploie mal sa peine, il faut qu’elle étudie ;
une autre se fanatise, il faut qu’elle s’éclaire ; une autre se désordonné, il
faut qu’elle se régularise ; une autre subit le tyran, il faut qu’elle s’allège.
Là, on fait du faux luxe, producteur d’indigence ; là, il y a travail aveugle,
la science manquant ; là, paresse, là, sauvagerie, là, épaississement cérébral,
causé par quelque superstition régnante ; là, vice et absorption du côté esprit
par le côté jouissance ; il est nécessaire de pourvoir à tous ces besoins, à
toutes ces lacunes, à tous ces risques, à toutes ces calamités ; il importe
d’avertir et d’épurer la richesse matérielle devenant pauvreté d’âme.
La dilatation spirituelle est urgente, l’opulence se
consolidant jusqu’à s’endurcir. Ici les ulcères du paupérisme, là les maladies
de la prospérité. Trop d’accablement ici, trop de succès là. Sous
l’assouvissement du petit nombre, l’envie de tous. Péril d’autant plus
redoutable qu’il est silencieux. Il est indispensable d’y obvier. Sinon,
catastrophe. Les lois sont féroces ; les mœurs sont bêtes. Qui fera à la loi une
déclaration de guerre ? Un esprit. Qui se fera juge des juges, rectificateur des
poids de justice, dénonciateur de la fausse balance publique, instructeur du
procès des codes ? un esprit. Cet esprit s’appellera Beccaria, s’appellera
Montesquieu, s’appellera Voltaire. Qui prendra les mœurs à partie, qui les
ramènera à l’école, qui leur retirera la lisière des préjugés, qui leur
arrachera la béquille du passé, qui leur ôtera la difformité, qui les
redressera, qui leur criera : marchez droit ! Mœurs, vous êtes des mères, et vos
enfants sont les peuples ! Qui fera cette sublime orthopédie ? Un esprit.
Comptez les travailleurs, les avertisseurs, les guérisseurs, depuis Platon
jusqu’à Diderot. Lutte robuste et sainte ! au nom du progrès contre les mœurs,
au nom du droit contre les lois.
Spiritus flat. Tel esprit
est palpitation, tel autre est ouragan ; c’est toujours de l’haleine. Seulement
dans le premier cas l’haleine échauffe et caresse ; dans le second, elle
bouleverse, casse, brise, entraîne, arrache, déracine, renouvelle par
extermination. Ces violences salubres se nomment en météorologie orages et en
politique révolutions.
Il y a des inondations fécondantes ; le Nil en est une. Luther
en est une autre.
Les orages font de l’équilibre.
Pour le savant vrai, pour l’observateur qui approfondit
l’observation, il est certain qu’il y a pour la nature des heures de souffrance
latente, par suite d’on ne sait quel alanguissement du climat ou de la saison,
la mystérieuse distribution de vie universelle s’est faite inégalement,
l’harmonie s’est peu à peu rompue presque léthargiquement, il y a trop ici et
pas assez là, les énergies accablées agonisent en silence, la stagnation s’étale
là-dessus, commencement tranquille de chaos. Une tempête est un rappel à
l’ordre.
La pensée orage rend de ces services. Isaïe, Juvénal, Dante,
sont de grands vents.
Il y a des enchaînements en concordance entre ces mystérieuses
forces conductrices. Un esprit prend l’humanité là où un autre l’a laissée et la
mène plus loin.
Les esprits sont l’un pour l’autre un accomplissement. Ils s’entr’achèvent.
Le progrès, étant loi, arrive toujours. Seulement, sans les
génies, il suit la progression arithmétique ; avec les génies, il suit la
progression géométrique. Le génie a ce don de toujours multiplier toute la somme
humaine par elle-même. Les génies, nous l’avons fait remarquer, résument le
genre humain à un instant donné, et l’ayant tout entier en eux, ils l’emploient,
comme force, à son propre progrès. Prenez chacun des esprits que nous avons
indiqués au livre II, et examinez-le en lui-même. Qu’est-ce que cet esprit ? un
total de l’humanité.
Ôtez de la question le progrès, ôtez la civilisation, ôtez les
évolutions et les révolutions, c’est-à-dire les deux modes de transfiguration
humaine, l’un normal, l’autre convulsif, l’un qui est la paix du bien, l’autre
qui est la guerre du mieux, ôtez l’amélioration des hommes, ôtez le
perfectionnement social, ôtez la formation de l’âme du peuple, ôtez de la
question cela, à quoi bon les génies ?
À quoi bon ces poumons surhumains, ces voix de vérité et de
justice, ces hautes clameurs de la pensée par-dessus les opprimés et les
oppresseurs, ces bouches sonnant les grandes choses ?
Pour quel résultat et pour quel emploi ces missionnaires, ces
laboureurs d’hommes, ces apôtres, ces vastes maîtres d’école, ces éducateurs,
ces instituteurs, ces initiateurs, ces chercheurs du bien, ces trouveurs du feu
sacré, ces bons titans, ces prométhées ?
Le génie est avant tout une bonne volonté.
Quoi ! à cette bonne volonté immense, pas de but !
Nous l’avons dit, et il faut le dire, le but, c’est le peuple.
Le but, c’est l’homme.
Le peuple n’est pas autre chose que l’homme combiné avec
lui-même, et donnant pour résultante la plus grande somme possible
d’intelligence, de vertu, de raison, de science, de foi et d’amour.
But de la civilisation : que l’homme soit peuple, et que le
peuple soit homme.
L’homme fait peuple, c’est la liberté ; le peuple fait homme,
c’est la fraternité. Liberté et fraternité amalgamées, c’est l’harmonie.
L’harmonie ; plus que la paix. Les hommes en paix, c’est l’état passif ; les
hommes en harmonie, c’est l’état actif.
Le perpétuel épanouissement du chaos en ordre, l’éclosion et
la rectification de la société humaine en vie, en beauté, en clarté, en logique,
en joie, en équité et en équilibre, c’est là la tâche des esprits. La populace,
voilà leur bloc ; la civilisation, voilà leur statue. Tous les sauvages, tous
les barbares et tous les ignorants, voilà leur amour. Du tas de pierres extraire
l’édifice, du tas d’hommes extraire l’homme, magnifique problème.
Dieu le pose aux génies.
La solution implique la collaboration divine.
La formule scientifique, concrète, sociale et religieuse de
l’homme, c’est le Peuple.
Sans cette genèse à mener à bonne fin, on ne comprendrait pas
pourquoi Dieu dépense sur la terre tant de grands esprits. Le motif d’ornement
ne suffit pas.
Les ouvriers dénoncent l’œuvre. Le passage des génies parmi
les hommes indique manifestement des difficultés à résoudre.
Hélas ! c’est une rude tâche de seconder l’homme. L’histoire,
du plus loin qu’il lui en souvienne, n’a jamais vu l’humanité autrement que
misérable. L’âge embryonnaire du monde a été horrible. Dès les premiers temps,
le roi funeste, le juge louche, le prêtre difforme, le bourreau, le soldat, le
meurtre légal, le meurtre sacerdotal, le meurtre militaire, les tables de pierre
de la loi, le code, le glaive, le dogme, ont pesé sur l’homme. C’est alors qu’a
commencé ce gémissement immense, Jérémie.
Mille ans après Jérémie, Lucrèce a murmuré dans le
crépuscule : o genus infelix humanum !
Dix-sept cent ans après Lucrèce, Albert Durer a écrit
au-dessus du mystère humain : Melancholia !
Et trois cent cinquante ans après Albert Durer, au
dix-neuvième siècle, dans cette Angleterre, si admirable productrice de
puissance et de richesse, les mineurs des houillères de la Tyne mangent du
charbon comme les paysans de France, sous Louis XV, mangeaient de l’herbe, et
dans les galetas de Londres les ouvrières chantent cette chanson qu’on pourrait
nommer livide, la chanson de l’aiguille : — Ah ! aiguille ! tu es une mauvaise
nourrice ! — créatures accablées, qui sont sans feu, sans vêtements, sans pain,
et qui ne peuvent, par quatorze heures de labeur quotidien, atteindre au
nécessaire, malgré la rallonge de la prostitution ajoutée au travail.
Les esprits ont les initiatives. En avant ! tel est le cri, —
le reproche — qui vient des profondeurs. Les fanatismes résistent, les préjugés
résistent, la fausse science résiste, la fausse autorité résiste, la prospérité
à base de fange résiste, le bonheur de quelques-uns résiste, le parasitisme
résiste, la bêtise résiste, les opacités résistent, les immobilités résistent,
les ténacités résistent, le mal résiste, le doute résiste, l’ironie résiste, la
pourriture résiste, l’or et l’argent résistent, l’oisiveté résiste, le
contentement de ce qui est résiste, les ornières résistent, les idolâtries
résistent, les marcheurs à reculons résistent, le passé résiste, l’avenir,
lui-même, dans une certaine mesure, résiste. Éclore est une fracture, naître est
un effort. Toute cette résistance agrégée fait bloc. Cela doit céder, et aller,
et avancer, et rouler, et courir, et obéir à l’impérieux appel du but. Les
génies, la sueur au front, donnent le branle. Pour une telle mise en mouvement,
il faut cette poussée énorme.
Masse effrayante ! l’humanité. Tous les Atlas s’y mettent. Ils
portent, soutiennent, étagent, dirigent, amortissent les chocs, déterminent les
impulsions. Les uns déplacent les points d’appui, les autres pèsent sur les
leviers. Ce prodigieux bloc, l’homme, remue et marche. Mais quelle sombre
lenteur ! Eschyle s’y adosse, Tacite soulève, Montaigne s’attelle, Cervantes
aide, Molière pousse, Voltaire tire. L’épaule de Juvénal est contre, l’épaule de
Dante est dessous. Rabelais rit, et encourage.
Dieu ne fait pas de géants en pure perte. Vous voyez bien
qu’il les utilise.
Autrement, je le répète, qui aurait droit de dire : À quoi
bon ?
La civilisation est pour les peuples une sorte d’algèbre
vitale dont il faut successivement dégager les inconnues.
Le globe est le support, la population est le fourmillement,
la civilisation est l’ordre. Ordre profond, contesté et troublé par tous ses
pseudonymes, théocratie, aristocratie, droit divin, qui ne sont autre chose que
les formes mêmes du désordre. En civilisation, la conception se nomme utopie, et
Faccouchement, découverte. Le progrès est une grossesse perpétuelle. À un
enfantement succède une naissance, à une naissance une nouveauté, à une
nouveauté une aube, à une aube un épanouissement. Et dans tous ces phénomènes,
épanouissement, aube, nouveauté, naissance, enfantement, qui est-ce qui vient au
monde ? la Vérité !
La civilisation, vaste surface de travail, profond laboratoire
de toutes les forces sociales combinées, est comme une seconde création où les
esprits, visibles dans les poètes et les philosophes, vont et viennent,
travaillant. La pensée est véhicule. Faire une révolution, ce n’est pas tout, il
faut la propager, l’étendre, la répandre, la débiter, la détailler, la
multiplier, la rendre volatile et respirable, s’époumoner dessus. Il est
nécessaire qu’elle passe la frontière. Le moment est venu de la rouler sur
toutes les têtes. Il s’agit de la transférer d’une zone à l’autre. Le transport
d’un orage est quelquefois utile. Les éléments remplissent de ces devoirs-là ;
les grands hommes aussi. Et voilà pourquoi ils sont les grands hommes. Il faut
la mer à remuer, les forêts à secouer, les marées à balancer, les ondes, les
sables, les nuages à pousser, les oiseaux à disperser, les avalanches à
précipiter, les Alpes, les Cordillères des Andes à couvrir tantôt de neige,
tantôt de verdure, les fleurs à ouvrir, les parfums à mêler, les pollens à
distribuer, les semences à éparpiller, les amours à désaltérer, les essences à
amalgamer, les fluides et les liquides à équilibrer, les déserts à vivifier, les
volcans à allumer et à éteindre, les saisons à détacher et à répandre l’une
après l’autre sous le ciel, les tempêtes à apporter et à remporter, l’air à
assainir, la terre à féconder, pour expliquer l’immensité des souffles.