Un homme a, par don de nature ou par développement d’éducation,
le sentiment du Beau. Supposez-le en présence d’un chef-d’œuvre, même d’un de
ces chefs-d’œuvre qui semblent inutiles, c’est-à-dire qui sont créés sans souci
direct de l’humain, du juste et de l’honnête, dégagés de toute préoccupation de
conscience et faits sans autre but que le Beau ; c’est une statue, c’est un
tableau, c’est une symphonie, c’est un édifice, c’est un poëme. En apparence,
cela ne sert à rien, à quoi bon une Vénus ? à quoi bon une flèche d’église ? à
quoi bon une ode sur le printemps ou l’aurore, etc., avec ses rimes ? Mettez cet
homme devant cette œuvre. Que se passe-t-il en lui ? le Beau est là. L’homme
regarde, l’homme écoute ; peu à peu, il fait plus que regarder, il voit ; il
fait plus qu’écouter, il entend. Le mystère de l’art commence à opérer ; toute
œuvre d’art est une bouche de chaleur vitale ; l’homme se sent dilaté. La lueur
de l’absolu, si prodigieusement lointaine, rayonne à travers cette chose, lueur
sacrée et presque formidable à force d’être pure. L’homme s’absorbe de plus en
plus dans cette œuvre ; il la trouve belle ; il la sent s’introduire en lui. Le
Beau est vrai de droit. L’homme, soumis à l’action du chef-d’œuvre, palpite, et
son cœur ressemble à l’oiseau qui, sous la fascination, augmente son battement
d’ailes. Qui dit belle œuvre dit œuvre profonde ; il a le vertige de cette
merveille entr’ouverte.. Les doubles-fonds du Beau sont innombrables. Sans que
cet homme, soumis à l’épreuve de l’admiration, s’en rende bien clairement compte
peut-être, cette religion qui sort de toute perfection, la quantité de
révélation qui est dans le Beau, l’éternel affirmé par l’immortel, la
constatation ravissante du triomphe de l’homme dans l’art, le magnifique
spectacle, en face de la création divine, d’une création humaine, émulation
inouïe avec la nature, l’audace qu’a cette chose d’être un chef-d’œuvre à côté
du soleil, l’ineffable fusion de tous les éléments de l’art, la ligne, le son,
la couleur, l’idée, en une sorte de rhythme sacré, d’accord avec le mystère
musical du ciel, tous ces phénomènes le pressent obscurément et accomplissent, à
son insu même, on ne sait quelle perturbation en lui. Perturbation féconde. Une
inexprimable pénétration du Beau lui entre par tous les pores. Il creuse et
sonde de plus en plus l’œuvre étudiée ; il se déclare que c’est une victoire
pour une intelligence de comprendre cela, et que tous peut-être n’en sont pas
capables ni dignes ; il y a de l’exception dans l’admiration, une espèce de
fierté améliorante le gagne ; il se sent élu, il lui semble que ce poëme l’a
choisi. Il est possédé du chef-d’œuvre. Par degrés, lentement, à mesure qu’il
contemple ou à mesure qu’il lit, d’échelon en échelon, montant toujours, il
assiste, stupéfait, à sa croissance intérieure ; il voit, il comprend, il
accepte, il songe, il pense, il s’attendrit, il veut ; les sept marches de
l’initiation ; les sept noces de la lyre auguste qui est nous-mêmes. Il ferme
les yeux pour mieux voir, il médite ce qu’il a contemplé, il s’absorbe dans
l’intuition, et tout à coup, net, clair, incontestable, triomphant, sans
trouble, sans brume, sans nuage, au fond de son cerveau, chambre noire,
l’éblouissant spectre solaire de l’idéal apparaît ; et voilà cet homme qui a un
autre cœur.Quelque chose en lui se redresse et quelque
chose se penche ; la contemplation est devenue éblouissement, la méditation est
devenue pitié. Il semble que cet esprit ait renouvelé sa provision d’infini. Il
se sent meilleur. Il déborde de miséricorde et de mansuétude. S’il était juge,
il absoudrait : s’il était soldat, U dirait à l’ennemi • mon frère ; s’il était
prêtre, il éteindrait l’enfer. Le chef-d’œuvre, inconscient, a donné à cet homme
toutes sortes de conseils sérieux et doux. Une mystérieuse impulsion dans le
sens du bien lui est venue de ce bloc de pierre, de cette mélodie qui ressemble
à une vocalise de fauvette, de cette strophe où il n’y a que des fleurs et de la
rosée. La bonté a jailli de la beauté. Il y a de ces étranges effets de source
qui tiennent à la communication des profondeurs entre elles.
Lady Montagu, après avoir vu au Trippenhaus d’Amsterdam l’Amalthee
de Jordaëns, s’écriait : Je voudrais avoir là un
pauvre pour lui vider ma bourse
dans les mains !
Être grand et inutile, cela ne se peut. L’art, dans les
questions de progrès et de civilisation, voudrait garder la neutralité qu’il ne
pourrait. L’humanité ne peut être en travail sans être aidée par sa force
principale, la pensée. L’art contient l’idée de liberté, arts libéraux ;
les lettres contiennent l’idée d’humanité, humaniores litterœ.
L’amélioration humaine et terrestre est une résultante de l’art, inconscient
parfois, plus souvent conscient. Les mœurs s’adoucissent, les cœurs se
rapprochent, les bras embrassent, les énergies s’entresecourent, la compassion
germe, la sympathie éclate, la fraternité se révèle, parce qu’on lit, parce
qu’on pense, parce qu’on admire. Le beau entre dans nos yeux rayon et sort
larme. Aimer est au sommet de tout.
L’art émeut. De là sa puissance civilisatrice. Les émus sont
les bons ; les émus sont les grands. Tout martyr a été ému ; c’est par l’émotion
qu’il est devenu impassible. Les grandes fermetés viennent des pleurs. Le héros
songe à la patrie ; et ses yeux se mouillent. Caton commence par
l’attendrissement.
Insistons sur cette vérité ignorée et surprenante : l’art, à la seule condition
d’être fidèle à sa loi, le beau, civilise les hommes par sa puissance propre,
même sans intention, même contre son intention.
Certes, si jamais un esprit, au milieu des misères terrestres,
en face des catastrophes et des attentats, en présence de toutes ces choses que
nous nommons droit, honneur, vérité, dévouement, devoir, a représenté la volonté
absolue d’indifférence, c’est Horace. Cette vaste rage de Juvénal contre le mal,
cette écume du lion juste, cherchez-la dans Horace ; vous trouverez le sourire.
Horace, c’est le neutre ; il veut l’être du moins. Un esprit qui se veut
eunuque, quel froid terrible ! S’il a une foi, elle est contraire au progrès.
C’est l’indifférence implacable. La satiété, voilà le fond de sa sérénité.
Horace fait sa digestion. Il a le contentement accablé du repu. L’intestin-colon
lui monte au cerveau. Ce qui fut convoitise devient sécrétion en bas et idée en
haut, c’est là tout le travail de sa machine. Il a bien soupe chez Mécène, ne
lui en demandez pas plus ; ou il vient de faire une partie de paume avec
Virgile, chassieux comme lui. On s’est fort diverti. Quant aux temps présents ou
passés, quant au fas et au nefas, quant au bien et au mal, quant
au faux et au vrai, il n’en a cure. Sa philosophie se borne à l’acceptation
bienveillante du fait, quel qu’il soit ; l’iniquité qui donne de bons dîners,
est son amie ; il est le commensal né du crime réussi. Prendre l’horreur
publique au sérieux, fi donc ! Cela nuancerait d’une teinte foncée son style qui
veut rester transparent ; son hexamètre, si libre devant la prosodie, est
esclave devant César ; cette danse s’achève à plat ventre. Ses épîtres ont cette
surface de sagesse qu’a eue La Fontaine plus tard : « Le sage dit selon le
temps : Vive le roi ! vive la ligue ! » Ses satires n’exercent sur les lois et
les mœurs aucune surveillance ; l’affreux spectacle permanent des Esquilies
obtient de lui en passant un vers insouciant ; ses odes mentionnent les dieux,
font écho presque machinalement à l’ode sacerdotale grecque, et mettent en
équilibre Jupiter et César ; et quant à l’amour, le puer auquel elles
s’adressent volontiers est frère du Bathylle d’Anacréon et du Corydon de
Virgile. Ajoutez, à chaque instant, l’obscénité toute crue. Voilà le poëte.
Qu’est-ce que l’homme ? un poltron qui a jeté son boucher dans la bataille, un
sophiste des appétits, n’ayant qu’un but, la jouissance, un douteur ne croyant
qu’à la possession de l’heure, un enfant du peuple en domesticité chez le Tyran,
un badin du lendemain de la république morte, un romain qui a derrière lui Rome
tuée par Octave et qui ne retourne même pas la tête pour regarder le cadavre
sacré de sa mère. C’est là Horace.
Eh bien, lisez-le. Ce sceptique vous consolidera, ce lâche
vous enflammera, ce corrompu vous assainira ; et de la lecture de cet homme qui
n’est pas bon, vous sortirez meilleur.
Pourquoi ? c’est qu’Horace, c’est beau.
Et qu’à travers le mal, qui est à la surface, le beau, qui est
au fond, agit.
Forma, la beauté. Le beau, c’est
la forme. Preuve étrange et inattendue que la forme, c’est le fond. Confondre
forme avec surface est absurde. La forme est essentielle et absolue ; elle vient
des entrailles mêmes de l’idée. Elle est le Beau ; et tout ce qui est beau
manifeste le vrai.
Insistons sur ces évidences très difficiles à admettre.
L’émotion de lire Horace est exquise. C’est une jouissance
toute littéraire, et singulièrement profonde. On s’absorbe dans ce rare
langage ; chaque détail a une saveur à part. Une forte quantité de bon sens est
malheureusement conciliable avec l’abaissement moral ; tout ce bon sens-là est
dans Horace. Entre les quatre murs du fait accompli, comme il raisonne juste !
Mais c’est ici qu’on apprend à distinguer justesse de justice. Du reste^il n’est
pas bon, nous venons de le dire ; mais il n’est pas méchant. Être méchant, c’est
un effort ; Horace ne fait pas d’effort.
Son style se place entre le lecteur et lui, d’abord comme un
voile, puis comme une clarté, puis comme une forme d’autre chose qui n’est plus
Horace, qui est le Beau. Une certaine disparition d’Horace se fait. Le côté
méprisable se développe sous le côté aimable. La turpitude atténuée devient
bagatelle : Nescio quid méditons nugarum. Cette
philosophie lâche dans ce style souple est douce à voir flotter comme la
ceinture défaite de Vénus ; nul moyen de faire la grosse voix contre cet
enchantement. Ce vers Phryné montre sa gorge, et il n’y a plus là de juges ; il
y a des hommes vaincus. Cette victoire du style sur le lecteur est-elle
malsaine ? Loin de là. L’extase littéraire est essentiellement honnête. Il est
impossible de la mal prendre et de s’en mal trouver. Une certaine chasteté se
dégage de toute poésie vraie. Peu à peu le bon sens d’Horace perd la mauvaise
odeur de son origine, ce style pur le filtre, et l’on ne sent plus que
l’ascendant de cette raison. Horace est limpide et net. Le lecteur est tout à la
joie de voir si clair dans un esprit, à travers une épaisseur de deux mille ans.
Horace est un composé de raison qui peut être divine et de sensualité qui peut
être bestiale ; ce composé, espèce d’être mixte fort humain, discute dans
l’épître, rit dans la satire, chante dans l’ode, se condense dans ce vers, y
produit on ne sait quelle lumière, et s’y transfigure en sagesse. C’est de la
sagesse d’oiseau. Boire, manger, dormir, gazouiller à l’aube, faire le nid et
l’amour. Cette sagesse, qui, avant d’être celle d’Horace, était celle de
Salomon, devient bonne dans cette poésie, tant cette poésie est saine. Dans
cette poésie il y a du parfum, il y a du baiser, il y a du rayon. Toutes les
révoltes contre la pédanterie sont là : prosodie disloquée, césure dédaignée,
mots coupés en deux ; mais dans cette licence que de science ! Tel hémistiche
est une joie, et l’on se récrie. Le contact de ce vers fin et fort est toute
éducation pour la pensée ; c’est une volupté de manier ces hexamètres avec les
doigts de lumière de l’esprit ; on devient délicat à toucher ce divin style ; et
le plus barbare en sort civilisé. Louis XVIII, philosophe relatif, disait :
C’est Horace qui m’a rendu libéral. On
médite ces ressources infinies de légèreté et de force. Le vers, familier, se
tourne, se dresse, saute, va, vient, se fouille du bec, et n’a qu’un souci :
être beau. Quoi de plus charmant qu’un moineau-franc tout à l’arrangement de ses
plumes ! Horace arrive à cette toute-puissance qu’a la gentillesse des enfants ;
il s’impose indolemment et insolemment ; il a la pleine liberté de la grâce ; le
despotisme de l’élégance est en lui. C’est le railleur, qui, à volonté, est le
lyrique ; et quand il lui plaît d’être lyrique, il devient, cette aventure-là
lui arrive, presque grand. Telle de ses odes est un triomphe. Les odes d’Horace
font vaguement songer à des vases d’albâtre. Telle strophe semble portée par
deux bras blancs au-dessus d’une tête lumineuse. C’est ainsi que de certains
versets de la Bible semblent revenir de la fontaine. Tel est Horace. D’autres
ont des dons plus augustes, le flamboiement terrible, la foudre aux serres, la
vertu fière et planante, l’offensive aux méchants, les colères du sublime, tous
les glaives qu’on peut tirer de ce fourreau, l’indignation, les grands espaces,
les grands essors, une réverbération de Cocyte ou d’Apocalypse ; Horace, règne
par le charme serein. Il a ce qu’on pourrait nommer la blancheur du style.
Chose merveilleuse, et ce sont là les étonnements croissants
de l’art contemplé, oui, l’on peut affirmer que les idées dans Horace, ce qu’on
nomme le fond, ce n’est que la surface, et que le vrai fond c’est la forme,
cette forme éternelle qui, dans le mystère insondable du Beau, se rattache à
l’absolu.
Voulez-vous un autre exemple ? Prenez Virgile.
Qu’y a-t-il de plus misérable comme idée que ceci :
Octave-Auguste admis parmi les astres et les étoiles se rangeant pour lui faire
place. Jamais la flatterie fut-elle plus abjecte ? C’est l’idée, c’est le fond,
n’est-ce pas ? Et c’est plat, et honteux. Voici la forme :
Tuque adeo, quem mox quse sint habitura deorum
Concilia, incertum est ; urbesne invisere, Ceesar,
Terrarumque velis curam et te maximus orbis
Auctorem frugum tempestatumque potentem
Accipiat, cingens materna tempora myrto ;
An deus immensi venias maris ; ac tua nautœ
Numina sola colant, tibi serviat ultima Thule,
Teque sibi generum Tethys emat omnibus undis ;
Anne novum tardis sidus te mensibus addas,
Qua locus Erigonen inter Chelasque sequentes
Panditur : ipse tibi jam brachia contrahit ardens
Scorpius, et cœli j’usta plus parte relinquit :
Quidquid eris, (nam te nec sperent Tartara regem,
Nec tibi regnandi veniat tam dira cupido,
Quamvis Elysios miretur Grœcia campos,
Nec repetita sequi curet Proserpina matrem),
Da facilem cursum, atque audacibus annue coeptis,
Ignarosque vias mecum miseratus agrestes,
Ingredere, et votis jam nunc assuesce vocari.
Je lis ces vers, je subis cette forme, et quel est son premier
effet ? j’oublie Auguste, j’oublie même Virgile ; le lâche tyran et le chanteur
lâche s’effacent, comme Horace tout à l’heure, le poëte s’éclipse dans sa
poésie ; j’entre en vision ; le prodigieux ciel s’ouvre au-dessus de moi, j’y
plonge, j’y plane, je m’y précipite, je vois la région incorruptible et
inaccessible, l’immanence splendide, les mystérieux astres, cette voie lactée,
ce zodiaque amenant chaque mois au zénith un archipel de soleils, ce scorpion
qui contracte ses bras énormes, la profondeur, l’azur ; et, par l’idée, par ce
que vous nommez le fond, j’étais dans le petit, et par le style, par ce que vous
nommez la forme, me voilà dans l’immense.
Que dites-vous de vos distinctions, forme et fond ?
Il y a deux hommes dans cet homme, un courtisan et un poëte ;
le poëte esclave du courtisan, hélas ! comme l’âme de la bête dans la machine
humaine. Le courtisan a eu une idée vile, il l’a confiée au poëte, l’aigle avec
un ver de terre dans le bec n’en vole pas moins au soleil, et de l’idée basse le
poëte a fait une page sublime. Ô sainteté involontaire de l’art ! splendeur
propre à l’esprit de l’homme ! Beauté du beau !
Tous les développements qu’on donne à une vérité convergent,
et c’est pourquoi nous sommes ramenés ici à une observation déjà faite à propos
d’Horace : il y a dans cette page superbe une surface et un fond ; la surface,
c’est ce que vous appelez l’idée première, c’est la louange courtisane à
Auguste ; le fond, c’est la forme. Par la vertu du grand style, la surface, la
flatterie au maître, immonde écorce du sublime, se brise et s’ouvre, et par la
déchirure, le fond étoile de l’art, l’éternel beau, apparaît.
Idéal et Beauté sont identiques ; idéal correspond à idée et
beauté à forme ; donc idée et fond sont congénères. Nous voici arrivés, la
logique le voulant, à une vérité presque dangereuse : l’art civilise par sa
puissance propre. L’œuvre, participant de l’influence générale du beau, a une
action indépendante au besoin de la volonté de l’ouvrier, et, même à travers le
vice de l’artiste, la vertu de l’art rayonne. La Fontaine, immoral, civilise ;
Horace, impur, civilise ; Aristophane, inique et cynique, civilise. C’est là, au
premier abord, répétons-le, une vérité d’aspect mauvais.
En réalité, si l’on veut s’élever, pour regarder l’art, à
cette hauteur qui résume tout et où les distinctions comme les collines
s’effacent, en réalité, il n’y a ni fond ni forme. Il y a, et c’est là tout, le
puissant jaillissement de la pensée apportant l’expression avec elle, le jet du
bloc complet, bronze par la fournaise, statue par le moule, l’éruption immédiate
et souveraine de l’idée armée du style. L’expression sort comme l’idée,
d’autorité ; non moins essentielle que l’idée, elle fait avec elle sa rencontre
mystérieuse dans les profondeurs, l’idée s’incarne, l’expression s’idéalise, et
elles arrivent toutes deux si pénétrées l’une de l’autre que leur accouplement
est devenu adhérence. L’idée, c’est le style ; le style, c’est l’idée. Essayez
d’arracher le mot, c’est la pensée que vous emportez. L’expression sur la pensée
est ce qu’il faut qu’elle soit, vêtement de lumière à ce corps d’esprit. Le
génie, dans cette gésine sacrée qui est l’inspiration, pense le mot en même
temps que l’idée. De là ces profonds sens inhérents au mot ; de là ce qu’on
appelle le mot de génie.
C’est une erreur de croire qu’une idée peut être rendue de
plusieurs façons différentes. Tout en maintenant, bien entendu, au poëte
souverain, le droit magnifique de développement, cette haute faculté, qui tient
à l’habitation des sommets, de mettre en lumière autour de la pensée centrale
toutes les idées circonvoisines, tout en maintenant cette faculté et ce droit,
qui sont l’essence même de la poésie, nous affirmons ceci : une idée n’a qu’une
expression. C’est cette expression-là que le génie trouve. Comment la
trouve-t-il ? d’en haut. Par le souffle. Parfois sans savoir comment, mais
toujours avec certitude. Instinct d’aigle. Pour lui, créateur, l’idée avec
l’expression, le fond avec la forme, c’est l’unité. L’idée sans le mot, serait
une abstraction ; le mot sans l’idée, serait un bruit ; leur jonction est leur
vie. Le poëte ne peut les concevoir distincts. L’Alphée idée et l’Aréthuse
expression, l’Arve jaune et le Rhône bleu coulant côte à côte des lieues
entières sans se confondre, non, certes, rien de pareil. Il n’y a point, dans le
miracle de l’idée faite style, deux phénomènes, quelque chose comme un
embrassement de jumeaux, si étroit qu’il soit. Non. C’est la fusion où la fonte
n’a pas laissé de veine, c’est le mélange à sa plus haute puissance, c’est
l’amalgame à ne plus reconnaître l’un de l’autre, c’est l’intimité élevée à
l’identité.
Ceux qui tentent de défaire brin à brin cette torsion, divine,
les vivisecteurs de la critique, n’ont même pas la satisfaction que donne la
table de dissection à l’anatomiste, voir des entrailles ici, de la cervelle là,
des éclaboussures de sang, une tête dans un panier ; d’un côté le fond, de
l’autre la forme. Point. Ils arrivent tout de suite, s’ils sont de bonne foi et
s’ils ont le grand sens critique, à l’indivisible, à l’indissoluble, au
congénial, à l’absolu. Ils disent : fond et forme sont le même fait de vie.
Le beau est un.
Le beau est âme.
Il y a de l’irradiation dans le beau, et par conséquent du
mystère, car toute irradiation vient de plus loin que l’homme. Lors même que
l’irradiation vient de l’intérieur de l’homme, elle vient de plus loin que lui.
Il y a dans l’homme un autre que l’homme, et cet autre est situé dans les
profondeurs. En deçà, au delà, plus haut, plus bas, ailleurs. Le dedans de
l’homme est dehors. Qui oserait dire que notre conscience, c’est nous ?
Or la notion du beau est, comme la notion du bon, un fait de
conscience. Le beau s’impose souverainement. Disons plus, divinement. Avant de
penser le beau, on le sent. C’est là le propre de tout ce qui appartient à
l’absolu.
L’absolu s’appelle aussi l’infini. L’infini dépasse
l’intelligence terrestre qui est pourtant contrainte de l’accepter, au moins en
tant que fait et réalité. Pourquoi ? parce qu’elle le sent. Ce sentiment-là est
en toute chose la grande lumière. Il révèle le juste, et il révèle le beau.
Faire son devoir, c’est accepter l’infini.
La pression de l’infini sur l’homme fait jaillir de l’homme le
grand.
Le raisonnement suit le sentiment, et l’infini que le
sentiment a proclamé, le raisonnement le démontre. Le raisonnement prouve
l’infini comme le flot prouve recueil, en s’y brisant. La raison en vient à ceci
que, tout en n’imaginant point comment l’infini peut être, elle ne saurait
admettre que l’infini ne soit pas. C’est là, dans la mesure humaine, ce que nous
appelons comprendre. L’invincible nécessité se promulgue dans sa toute-puissance
sidérale. Elle est patente. Qui que vous soyez, regardez-la par cette ouverture,
le ciel. Voyez-la encore par cette autre ouverture, la conscience. La
philosophie lève la tête, puis l’incline, et tout est dit. L’infini est. Étant,
il règne. N’y pas croire, c’est ne plus penser. La notion de l’infini devient
l’élément même de l’entendement, et notion implique relativement compréhension.
A la condition d’être aidée par l’intuition, l’intelligence arrive à cette
surprenante victoire : comprendre l’incompréhensible.
Cette compréhension, saturée de sentiment, s’applique au
mystère de l’art comme aux autres phénomènes. L’infini irradie le beau comme le
vrai. De l’infini source il coule du surhumain. De là la quantité d’inexplicable
qui est dans le sublime. D’où cela vient-il ? Quel est ce jaillissement ?
Qu’est-ce que c’est que cet éclair ? Autant lueur de Dieu que clarté de
l’homme ! Où ce génie a-t-il trouvé cela ? Questions faites à l’inconnu. L’œil
du prophète brille comme l’œil du tigre ; mais dans le tigre il y a l’enfer,
dans le poëte il y a le ciel. Ici prunelle féline, là prunelle stellaire. C’est
la différence du monstre au prodige, et de Busiris à Homère.
Une fois cette vaste fenêtre de l’absolu ouverte sur
l’intelligence humaine, l’aurore abonde, les révélations resplendissent de toute
part. Tout reste mystère et devient clarté. De sorte que la destinée peut être
employée à la civilisation, et Dieu mis au service de l’homme. L’énigme dit son
mot, qui est le Verbe. La route dit son mot, qui est le Progrès. Un fil de feu,
mystérieux guide, serpente dans tous les labyrinthes. Philosophie, histoire,
langue, Humanité, passé, avenir, ces dédales s’éclairent. L’utopie apparaît
praticable. Les merveilleux linéaments de l’harmonie universelle s’ébauchent
dans un-demi-jour de sanctuaire. Toutes les ressemblances de l’unité éclatent
dans les innombrables formes de la nature et de la destinée. Poésie devient
identique à vertu. La synonymie du vrai et du grand se manifeste. Le beau, comme
le bien, fait partie de l’immense vision de l’idéal. L’idéal rayonne au-dessus
de l’homme à ces hauteurs inouïes où le regard des contemplateurs entrevoit
béants, incandescents, presque terribles, tous les porches de la lumière.