Le livre qu’on va lire est un livre religieux.
Religieux ? à quel point de vue ?
A un certain point de vue idéal, mais absolu ; indéfini,
mais inébranlable.
Qu’on nous permette d’expliquer ceci, le plus rapidement
qu’il nous sera possible.
La situation d’esprit de l’auteur d’un livre importe au
livre lui-même et s’y réverbère.
D’ailleurs, il n’est point mal qu’une étude de ce genre, qui
a l’humanité pour objet, soit précédée d’une espèce de méditation préalable en
commun avec le lecteur.
L’auteur de ce livre, il le dit ici du droit de la liberté
de conscience, est étranger à toutes les religions actuellement régnantes ;
et, en même temps, tout en combattant leurs abus, tout en redoutant leur côté
humain qui est comme l’envers de leur côté divin, il les admet toutes et les
respecte toutes.
S’il arrivait que leur côté divin finît par résorber et
détruire leur côté humain, il ferait plus que les respecter, il les
vénérerait.
Ces restrictions faites, l’auteur, et il le déclare
hautement au seuil de ce livre douloureux, est de ceux qui croient et qui
prient.
De là, dans ce livre, une grande mansuétude pour tout ce qui
se rattache aux croyances. Les quelques silhouettes religieuses qui le
traversent sont graves. Un évêque y apparaît et y jette une ombre vénérable ;
un couvent y est entrevu. Le demi-jour qui en sort est doux.
Ceci, bien entendu, et il convient d’y insister, sans
adhésion aux superstitions.
Reprenons.
L’auteur vient de confesser que, quant à lui, en dehors des
religions écrites, il croit et il prie.
Pourquoi croit-il ? pourquoi prie-t-il ?
Il va essayer de le dire, en s’interdisant tout autre
développement que le nécessaire, et en élaguant, dans cette exposition d’une
âme, tout ce qui ne va pas directement au but.
Si le mot âme, prononcé ici avant toute explication et tout
raisonnement, semble peu rigoureux, et au moins prématuré, aux amis des
déductions correctes, mettez que nous n’avons rien dit.
Écoutez-nous seulement si ceci vous intéresse.
Sinon, passez ces quelques pages.
Ces pages sont ce qu’elles sont. Il est facile au lecteur de
ne point les lire ; il était impossible à l’auteur de ne pas les écrire.
________________________
L’énormité de la nature est accablante.
Regardez. Voici la terre :
L’homme est dessus, le mystère est dedans. Globe enrayant !
Un axe à la fois rotatoire et magnétique, c’est-à-dire produisant le mouvement
et créant la vie ; au centre, peut-être une fournaise ; aux deux extrémités de
l’axe, deux glaciers de mille lieues de tour que déplace lentement la
précession des équinoxes et qui, en fondant, font basculer le globe tous les
quinze mille ans selon les uns, tous les deux cent mille ans selon les autres,
et mettent brusquement la mer à la place de la terre ; submersions périodiques
visibles en quelque sorte dans la forme aiguë actuelle de tous les continents
du côté du pôle austral, plus lourd en ce moment que le pôle boréal. La
première fonction de la terre pour l’homme, c’est d’être l’horloge immense ;
sa rotation crée ce que nous appelons le jour ou le nychthemeron ; la Terre
mesure le temps dans l’éternité. Prise en elle-même, quelle impénétrable
genèse ! Autrefois, dans les profondeurs immémoriales des cycles cosmiques,
elle a bouillonné. Les collines marquent ses palpitations, les monts marquent
ses convulsions.
Puis, les premières effervescences passées, cette fumée’ est
devenue respirable, ce globe est devenu habitable, et une gigantesque ébauche
de création a commencé à s’y mouvoir dans la brume. Les plus récentes fouilles
de l’Attique ont mis au jour, pour l’œil du géologue, on ne sait quels
pachydermes informes, des tapirs au grouin démesuré, des pangolins ongles,
dentus et cornus, des girafes colossales, des singes titaniques, des poules
grosses comme des autruches, des chauves-souris grandes comme des condors, des
sangliers grands comme des hippopotames, des tortues dont l’écaillé ferait le
toit d’une maison. Il y avait alors, et les houillères de Newcastle-on-Tyn en
font foi, des fourrés de monocotylédones hauts de cinq cents pieds, des
fougères sous lesquelles la flèche de Strasbourg et les pyramides d’Egypte
disparaîtraient comme la borne d’un champ disparaît sous les fougères
d’aujourd’hui. Là, dans ces végétations excessives, sous la vase, parmi des
scolopendres plus longs que des boas, rôdait, avec de petits yeux, des pattes
en pelle, des omoplates étroites propres au fouissage et des défenses trouant
la lèvre inférieure et perpendiculaires au sol comme celles des morses, une
bête dont la tête seule avait trois pieds de large et quatre pieds de long.
C’était le mulot de ces halliers. Ces forêts, hautes comme des montagnes,
avaient une taupe grande comme un éléphant. La science nomme cette taupe
« l’animal terrible », le dinothère. Ses taupinières, en cheminant sous le
sol, y soulevaient à la surface des chaînes de collines. Les troglodytes ont
habité plus tard ces galeries antérieures aux déluges. La stature de cette
taupe dépassait tous les animaux mystérieux dont on mesure aujourd’hui les
fossiles. Le dinothère de Pikermi est plus grand que le mastodonte de l’Ohio.
Les deux tibias comparés donnent une différence de quinze centimètres.
Telle était la zoologie terrestre aux temps des
bouillonnements primitifs.
Maintenant ce globe se refroidit ; mais avec quel
frémissement encore ! Percez cette couche de granit, jadis fange, où se sont
vautrés les hécatonpodes et les hécatonchires, où, à côté des monstres que
nous venons d’indiquer, le mammouth, le mégathère, l’épiomis, le paléonthère,
l’elephans primigenius dont les défenses avaient sept pieds de long, le
rhinocéros tichorynus, ont laissé l’empreinte de leur marche ; percez de la
pensée cette surface verte, rousse, blanche, hivernale, torride, où rampe à
présent la fourmilière humaine, entrez dans la terre, entrez sous la terre,
et, dans les artères de cette masse, imaginez, si vous pouvez, ces chocs de
principes moteurs, ces ramifications de forces, ces rencontres d’effluves,
cette fermentation inouïe de phénomènes. Formations diluviennes et
plutoniques, exfoliées çà et là pas les nappes d’eaux sous-jacentes, couches
de roches roulées les unes sur les autres comme les pages d’un palimpseste
indéchiffrable, infiltrations souterraines, pénétrations sous-marines,
réactions multiples, milieux élastiques ou solides traversés par des courants
ou, pour mieux dire, par des torrents magnétiques, avec des grossissements
d’effets impossibles à concevoir, hautes températures enfouies dans les blocs,
pressions effroyables, expansions ténébreuses, explosions, alluvions,
stratifications, minéralisations, cristallisations, végétations,
putréfactions, transformations ; officine d’oxydes et d’acides ; production de
fluides, production de sèves, production de germes ; nourriture aux nuées,
nourriture aux racines ; fleurs, fruits, philtres, simples ; distribution des
parfums, des saveurs, des poisons, des vertus ; pharmacie mystérieuse ;
enfantement simultané des formes et des réalités les plus diverses depuis le
diamant jusqu’au colibri, depuis le lys bleu des sources d’Iran jusqu’aux
rochers de soufre pur de l’Islande où viennent se percher le courlis et le
ptermigan. De toutes ces forces convergentes à un but unique résulte une vie
communiquée à tous les êtres avec une puissance qui crée, particulièrement
dans l’ordre végétal, des longévités extraordinaires. Le tilleul de Morat a
quatre cents ans, le-chêne d’Ellerslie a six cents ans, le cèdre de la casbah
d’Alger a vu Nariaden Barberousse, le Conqueror oak de Windsor a vu Guillaume
le Conquérant, les deux chênes de la Miltière, près Romorantin, ont vu
Charlemagne, le châtaignier de l’Etna a vu Trajan, les cyprès de Soma ont vu
César ; les oliviers de Gethsémani sont âgés de dix-neuf cents ans ; ils ont,
vu Jésus-Christ la veille de son supplice ; l’arbre Bo, d’Anaradjapoura, a vu
Gotama Bouddha la veille de son apothéose, cet arbre a deux mille cent
cinquante ans ; les trois arbres du fleuve des Amazones, constatés en 1816 par
Spix et Martius, ont cinq mille ans. La végétation, cette résultante de la
force terrestre, communique à certains de ses produits une durée qui résiste
même au tarissement de la sève, c’est-à-dire à la mort. Les portes de l’ancien
Saint-Pierre de Rome étaient en bois de cyprès ; lorsqu’on les a brûlées,
elles existaient depuis onze siècles. Quant aux races à peu près humaines que
cette force vitale a produites et qui ont habité ce globe concurremment avec
l’homme, les vestiges ont beau être étranges, ils sont incontestables, depuis
Palenquè, la ville des nains, dans le Nouveau-Monde, jusqu’à Réphaïm, la ville
des géants, dans le Vieux Continent. Palenquè, minée par les eaux stagnantes,
appropriée par l’écroulement aux bêtes de la solitude, abandonnée aux caïmans,
aux jaguars, aux lynx et aux paons rouges-des jongles, devient marais et
s’efface dans les roseaux ; mais les bas-reliefs encore visibles dans cette
ruine révèlent la forme de cette humanité évanouie ; des hommes de trente
pouces de hauteur avec des occiputs surplombants et des fronts d’oiseaux.
L’autre mystérieuse ville, Réphaïm, subit la marée des sables comme Palenquè
l’envahissement des eaux. Elle est sous le ciel torride, dans le désert,
derrière l’infranchissable montagne des druses, au centre de ce pays des
Rochers que les hébreux nommaient Argob et les grecs Trachonitide. C’est la
plus grande des soixante villes du monstre Og, roi de Bâsan. Le voyageur
anglais Cyril Graham, en 1857, et le voyageur prussien Wetzstein, en 1858,
l’ont vue avec toute sa vieille figure biblique, et telle qu’elle était
apparue, il y a quatre mille ans, à Abraham. Seulement, du temps d’Abraham,
elle jetait une rumeur ; maintenant elle est muette. Elle a toutes ses
maisons, avec leurs trois salles au rez-de-chaussée, leurs deux chambres au
premier étage et leur massif escalier de pierre, toutes ses tours, toutes ses
murailles, tous ses carrefours, pavés ou dallés, toutes ses rues, et pas un
habitant. Derrière elle s’étend à plis lugubres le linceul infini des sables.
C’est la ville spectre debout au seuil du pays sépulcre. L’arabe la montre de
loin au voyageur, et ne s’en approche jamais qu’à distance de fantôme.
Pourquoi cette terreur ? C’est qu’à proprement parler Réphaïm n’a jamais, été
habitée par l’homme. La main monstrueuse des géants a pu seule ouvrir et
fermer les portes des maisons, portes de pierre d’une seule dalle de six pieds
de haut et d’un pied d’épaisseur, tournant sur deux pivots taillés dans le
bloc même et emboités dans deux trous percés l’un en haut dans l’architrave,
l’autre en bas dans le seuil. Ainsi la présence des nains et des géants est
démontrée pas deux villes qui sont là et qu’on ne peut nier, Palenquè en
Amérique, Réphaïm en Asie. Ces deux humanités ébauchées ont disparu. Tout ce
globe est un phénomène de permanence et de transformation ; un rut inépuisable
s’y combine avec une destruction impitoyable. La Terre reçoit et résorbe tous
les vingt ans un milliard de cadavres humains, et, par seconde, au calcul de
Leuwenhoëck, vingt milliards de cadavres des diverses espèces animales
visibles à l’œil nu ; et de toute cette mort, de toute cette cendre, de toute
cette pourriture, elle fait son épanouissement perpétuel.
Qu’est-ce que cette sphère ? est-ce un laboratoire ? est-ce
un organisme ? est-ce les deux à la fois ? Presque tous les phénomènes, même
les phénomènes salutaires, y ont des apparences combattantes et irritées. A de
certains moments, l’air, enveloppe de ce globe, veut un surcroît de
calorique ; on dirait que l’atmosphère a soif de flamme et de gaz ; elle
semble exercer sur la bouche des volcans une sorte de succion terrible qui
vide ou qui du moins dégage de son excès d’incandescence et de fumée le
profond incendie central. Une éruption est un calmant. Dans ce mécanisme
vertigineux, la tempête et le volcan sont des instruments d’équilibre. Quant à
la vastitude de ce globe, avez-vous quelquefois examiné les aspérités d’une
peau d’orange ? Eh bien, les chaînes de montagnes les plus élevées, le mont
Blanc, le Pic du Midi, les monstrueuses cimes du Thibet qui ont deux lieues de
haut, ne font pas même de ces aspérités-là sur la terre. Et pourtant, que ce
soit le Kouen-lun comme le pensent Humboldt et Klaproth, ou le Karakoroum,
comme le disent les frères Schlagintweit, quels faîtes effrayants que ces
sommets, au haut desquels se fait la séparation des eaux de toute l’Asie ! Et
cherchez des règles, des analogues, des équivalents à l’inconcevable dynamique
terrestre ! Rendez-vous compte, entre autres miracles, de la force de la
végétation. Un brin d’herbe soulève un bloc d’argile ; au mois d’août 1860, un
champignon, pour se faire passage, a bossue et brisé le pavé d’asphalte sur la
place de la Bastille, à Paris. Toute la terre est un creuset. L’appareil
Giffard donne une vague idée de la façon dont l’eau et la vapeur se comportent
dans les veines gigantesques du globe. Dans ce récipient redoutable que nous
nommons la Terre, les énergies latentes des éléments semblent attendre l’homme
pour le combattre. Forez un puits, vous entendez un sifflement. C’est l’hydre
des forces occultes, c’est le serpent des gaz qui se tord et qui menace dans
les profondeurs. De là ces résistances qui simulent presque une agression et
un refus d’obéir. A Vergougnou (Haute-Loire), le fond d’un puits s’est
brusquement soulevé à vingt-deux mètres de hauteur. Calculez, d’après ce
chiffre pris à la surface, les pressions croissantes à mesure que vous
descendez vers le centre. Calculez quelle force de propulsion il a fallu à
l’acide carbonique, par exemple, pour fendre et faire éclater les massives
nappes porphyriques et basaltiques du bassin houiller de Brassac, et pour
jeter dehors les eaux bicarbonatées de la Limagne d’Auvergne et du bassin de
Vichy ! Il y a les feux souterrains, il y a les eaux souterraines, il y a les
vents souterrains. A Cesi, en Italie, les souffles sortent de terre avec une
telle continuité et une telle exactitude que les habitants comptent dessus,
leur ouvrent des bouches dans les maisons, les ajustent à des manivelles, les
distribuent dans des canaux, les emmagasinent et les mettent sous clef ; le
ventilateur aide là servante ; là l’homme est parvenu à domestiquer le vent.
On ouvre un robinet, le vent se met à travailler. Le souffle dure depuis huit
heures du matin jusqu’à quatre heures du soir et se repose la nuit. Et quelles
énigmes ! Devinez ces affinités inexplicables : comment l’oxygène
transforme-t-il la mannite et le sucre en eau ? Cherchez le rapport entre la
belladone et la pupille de votre œil, entre le perchlorure de fer et les
battements de votre cœur !
Pourquoi les roches cristallines produisent-elles les eaux
sulfureuses, et les ophites les eaux alcalines ? Qu’est-ce que l’albumine qui
a toute l’apparence d’une base vitale, et qui est propre au végétal comme à
l’animal ? Qu’est-ce que cet étrange latex qui semble être à la sève ce que le
sérum est au sang ? Quelle est sa fonction ? Par quelles transformations
arrive-t-il à composer, par exemple, le liquide visqueux qui fait l’opium, le
suc de l’arbre à vache, la matière résineuse de la térébenthine, la liqueur
laiteuse qui tient le caoutchouc en suspension, et le venin de l’écorce de
l’euphorbe des Canaries ? Qu’est-ce que la génération spontanée ? De quelle
nature est la force qui la produit ? Autant de questions, autant d’abîmes.
Tout cela, c’est la gestation terrestre. Je le répète, figurez-vous la terre,
si vous pouvez ; figurez-vous ce foyer d’où sort ce rayonnement, la vie.
Représentez-vous, suspendue dans l’espace, isolée dans le vide, appuyée à
rien, cette terre, cette masse, cette boule, ce sphéroïde démesuré, sorte de
générateur colossal, immense appareil statique, dynamique, chimique, cornu,
qui dégage éternellement, sous d’innombrables formes, la vitalité centrique,
alambic qui distille des forêts, des fleuves, des chutes du Nil, des
cataractes du Rhin, des glaciers, des roses, des rubis, des déserts de sable,
des déserts de neige, des steppes, des savanes, des prairies, des lacs, des
torrents, des montagnes ; bouteille de Leyde de neuf mine lieues de tour ;
pile de Volta planète ; prodigieuse chaudière tubulaire ayant pour soupapes
les jeysers, les soufrières, Stromboli, Lipari, et pour cheminées l’Etna, le
Vésuve, Ténériffe, le Momotombo, le Cotopaxi, le Chimborazo ! Représentez-vous
ce globe monstre, aux évents de feu, roulant éperdument devant lui avec cette
lutte d’éléments dans les entrailles ! Qu’est-ce que cela ? Est-ce le chaos ?
Non. C’est l’ordre.
________________________
Regardez encore. Ceci est la mer :
Le mouvement gigantesque et continu, une sorte d’en-avant
furieux et effréné des masses, des souffles, des bruits, un tas de montagnes
en fuite, ayant l’écume pour neige, une inépuisable colère des nuées contre
les vagues et des vagues contre les rochers, une poussée horrible de l’ombre
contre l’ombre, un cloaque de baves, un râle sans fin ; Autans, Föhns, Borées,
Aquilons, bourrasques, grains, rafales, tourmentes, raz de marées, coups
d’équinoxes, barres, mascarets, ressacs, flux et reflux ; l’agitation à
jamais, le bouleversement indéfini ; un dragon est noué autour du globe, et
souffle et hurle ; le tumulte s’est fait monstre ; voilà la mer.
L’Hymne homérique l’appelle le Fracas ; erispharagos.
Ici la météorologie perd pied et s’évanouit ; impossible d’extraire une loi de
ce tourbillon de forces en fusion. Le vent, ce sanglot des étendues, cette
haleine des espaces, cette respiration de l’abîme, est-ce une force maniable à
l’homme ? Les voiles qui entrent au port disent oui ; les navires qui se
brisent à l’écueil répondent non. La seule marine anglaise subit une moyenne
de dix-huit cent vingt-quatre naufrages par an.
Comment asseoir un calcul quelconque sur cette instabilité
implacable ? Mesurez-le donc, ce vent ! il déconcerte tous vos anémomètres à
indications continues. Vous constaterez, par exemple, qu’en février 1839, la
force du vent s’est élevée, mesure anglaise, à vingt-sept livres par pied
carré, et qu’en février 1860, lors de la perte du Royal-Charter
sur les côtes d’Irlande, elle a atteint trente livres. Vous constaterez qu’à
trente livres de pression le vent renverse des murailles et arrache des toits,
et qu’il fait cinquante-cinq lieues à l’heure. Cela établi, cette note écrite
en marge de la science, vous vous arrêterez. Vos notions de la tempête ne
peuvent aller plus loin. On peut à la rigueur se faire du vent une idée
générale et en concevoir une gigantesque image dans la chambre obscure de
l’esprit ; la sphère est plus lourde que l’atmosphère, et par conséquent se
meut plus vite ; c’est là la première origine du vent ; le vent a deux
causes : déplacement et dilatation ; le mouvement de la terre crée le
déplacement, la chaleur du soleil crée la dilatation ; la rotation terrestre
produit un immense vent alizé d’orient en occident ; l’irradiation solaire
détermine quatre courants des pôles à l’équateur, deux en bas, deux en haut,
lesquels forment, dans l’hémisphère austral et dans l’hémisphère boréal, des
énormes anneaux de vent roulant en sens inverse et jour et nuit, comme la
chaîne sans fin, des tropiques aux pôles. A ces vastes mouvements simples, on
entrevoit deux causes de perturbation : les courants magnétiques, et le flux
et le reflux lunaire plus puissant encore sur l’océan fluide que sur l’océan
liquide, car l’air a sa marée comme l’eau. De même qu’on se figure le muscle
extenseur et le muscle adducteur, on peut se figurer ce prodigieux soufflet de
Cyclopes : la brise de terre, vent d’aspiration, la brise de mer, vent de
répulsion. Mais que dire du reste, et comment l’expliquer ? Pourquoi n’y
a-t-il d’ouragan à l’Île-de-France que de janvier à mars, et aux Antilles que
de juillet à octobre ? Pourquoi l’ouragan de l’hémisphère austral est-il
toujours composé des Quatre Vents, auxquels son centre tournant en trombe
assigne des points cardinaux qui ne sont plus les points cardinaux du globe,
de telle sorte qu’il a le vent du Nord à son est, le vent d’Est à son sud, le
vent du Sud à son ouest, et le vent d’Ouest à son nord ? Pourquoi le vent du
nord souffle-t-il sept mois dans la baie d’Hudson, cinq mois en Norwège et
quatre mois dans la Nouvelle-Angleterre ? Pourquoi le vent d’ouest
souffle-t-il toujours dans le détroit de Magellan, et le vent du sud toujours
dans le détroit de Le Maire, et le vent du sud-ouest toujours sur le pic de
Ténériffe ? Pourquoi y a-t-il au Brésil, de septembre en mars et de mars en
septembre, deux vents immanquables, l’un du nord-est, l’autre du sud-est ?
Pourquoi les vents de l’océan indien se rangent-ils vers l’équateur de mai
jusqu’en novembre ? Pourquoi, dans l’Atlantique, à quatre-vingts lieues de la
côte d’Afrique, y a-t-il une brise permanente du nord-est ? Pourquoi le vent
souffle-t-il de l’ouest dans le golfe du Bengale depuis avril jusqu’en octobre
et du sud dans la mer Rouge depuis août jusqu’en mai ? Pourquoi les vents du
Midi sont-ils seuls de service sur la portion de la mer équatoriale comprise
entre l’Amérique et l’Afrique ? Pourquoi, si Buenos-Ayres aperçoit la rive
opposée de la Plata, la bourrasque est-elle certaine, au point qu’on cargue
immédiatement les voiles dans les navires des deux rades ? Pourquoi la
perpétuité de la brise du nord du cap Blanc à Sierra-Leone et de la brise
d’ouest de Sierra-Leone au cap des Palmes ? Pourquoi le vent d’ouest est-il
moins violent sur les côtes de France la nuit que le jour ? Pourquoi est-ce
habituellement la nuit que le vent d’ouest se change en vent du nord ?
Pourquoi la mousson de Madagascar correspond-elle à la belle saison ? Pourquoi
les deux moussons de Sumatra ne sont-elles entrecoupées d’aucun vent
contraire ? Pourquoi l’ouragan se termine-t-il toujours à l’île de la Trinité
par un coup de tonnerre ? Pourquoi le grain blanc ? Pourquoi le grain
descendant ? Pourquoi la vapeur qui fait le grain est-elle dans les mers du
Cap pire qu’ailleurs ? Quel est ce mistral que les latins appelaient Circius ?
D’où sort ce vent Pontias, une des Sept Merveilles historiques et naturelles
du Dauphiné ? D’où vient ce vent de Pas qui stupéfiait Depping ? Quelles
bouches obscures soufflent toutes ces haleines redoutées, la bise, la
baroussière, la tramontane, le cavalier, le marin, le garbin, le vaccarion ?
De quelle nature sont les tourmentes, ces effrayants engrenages de l’eau et du
vent ? Pourquoi le semoun ? Pourquoi le samour ? Pourquoi le kamsin ? Pourquoi
ce vent que le désert envoie à l’océan et qui est visible parce qu’il est
rouge ? Pourquoi la rafale périodique du cap Guardafù ? Pourquoi le Vent
Serpent de PAbyssinie qui se replie sur lui-même et se tord de la mer au
ciel ? Pourquoi le typhon du Coromandel ? Pourquoi le sirocco de la
Méditerranée ? Sont-ce des mêmes poumons invisibles que sortent le Tornado
d’Afrique et le Pampero d’Amérique ? Des équilibres quelconques sont-ils mêlés
à ces forces ? Quel rapport y a-t-il entre le naufrage et les petites nuées
noires de la Guinée ? A quelle formule soumettre les souffles singuliers des
îles Tristan d’Acunha et de la terre de Nahal ? Pourquoi, dans de certains
parages, faut-il redouter de voir le cirrus, le plus haut des nuages, que les
matelots appellent queue de chat, et qui ressemble à la
balayure de quelque immense oiseau plumé ? Qu’est-ce que les circum-cumuli qui
entourent l’horizon d’une cohue de casques gigantesques que le couchant fait
de cuivre rouge ? Qu’est-ce que les circum-strati, coupés en lames comme avec
une scie, larges îles de l’air dont on voit le dessous ? A quelle géométrie
obéissent tous ces tumultueux entassements d’or, de nacre et d’ombre, parfois
exhaussés sur des gradins de pourpre, mêlés de manteaux d’azur et de pans
étoiles, que nous appelons les nuages ? D’où viennent-ils ? où vont-ils ? que
font-ils ? Quelle quantité de nécessité y a-t-il dans ces caprices apparents ?
Quelle est la loi qui élève, échafaude, emporte, roule et précipite dans les
profondeurs tous ces trônes du vent ? Qu’est-ce que cet étrange spectre
solaire qui apparaît de temps en temps au cap de Bonne-Espérance, au-dessus de
la montagne de la Table, circulaire, peint de toutes les couleurs de
l’arc-en-ciel, enfoncé pourtant et comme caché dans les brouillards, abrité
sous un sourcil de nuées, espèce d’oeil terrible qui regarde la mer jusqu’à ce
qu’elle devienne monstrueuse, et qui, par on ne sait quel hideux prodige,
extrait de l’océan la tempête ? Multipliez ce genre de questions, elles
s’enfoncent et se perdent, et vous en savez autant après la dernière qu’après
la première. L’air et la mer, action et réaction ; le vent gronde sur terre,
sur mer il règne ; là il a la liberté du despote ; l’eau est la multitude du
vent. Le quidquid délirant ne s’applique pas moins aux aquilons
qu’aux rois. Scoresby, l’homme-baromètre, qui prédisait dix-sept orages sur
dix-huit, hoche la tête en présence de l’océan, et se borne à vous dire :
« Tout goéland qui semble s’évader, tout pétrel qui fuit est suivi de la
bourrasque ». Kœmtz ajoute : « Thermomètre qui monte, baromètre qui baisse, la
tourmente approche ». Rien de plus. Voilà tout ce qu’on sait de ce prodigieux
tremblement perpétuel.
Dans de certaines mers, dans la Baltique, par exemple, les
lames ont une telle puissance qu’en entrant dans la Neva, elles arquent les
ponts et les font sauter. Un glaçon flottant coupe un pilotis comme un rasoir
coupe un poil de barbe. La vaporisation incessante de l’eau alourdit la
surface par un excès de sel, la précipite, et remplace continuellement la
couche supérieure plus pesante par la couche inférieure plus légère ; de là
l’immense circulation horizontale de l’océan.
Dans cette masse toujours remuée, il y a des turbines
naturelles, comme le Maelstrom, ce redoutable nombril des flots ; il y a des
fleuves ; les courants ne sont pas autre chose que des torrents dans la mer et
des rivières à vau-l’eau ; un de ces courants, le Gulf-Stream, est un fleuve
d’eau tiède ; il a trois cents lieues de large ; il part des côtes du Mexique
et s’en vient, après un parcours de deux mille lieues, changer la température
de l’Europe.
Ce Gulf-Stream, en particulier, est un surprenant phénomène
de circulation dans l’agitation ; la nature emploie à sa mise en mouvement
trois forces : les vents alizés, qui refoulent les eaux tropicales dans ce
grand cirque des vagues qu’on nomme le golfe du Mexique ; la pesanteur de
l’eau polaire, qui étant plus froide est plus lourde et vient, mue par son
poids, remplacer l’eau équatoriale, et enfin une sorte d’écluse de chasse
composée de cinq fleuves, le Chagres, l’Amazone, le Magdalena, l’Orénoque et
le Mississipi. Jamais de trêve aux flots. Deux fois par jour, Atlantique,
Pacifique, océan Austral, océan Boréal, montent et descendent ; une
prodigieuse oscillation agite, d’un bord à l’autre, cette cuvette. En Chine,
il y a, par révolution diurne, trois marées, que Macgowan attribue à la
fréquence des tremblements de terre. Car c’est la mer qui emplit les
chaudières que les volcans chauffent.
Quant à l’immensité de ces étendues liquides, l’esprit
s’effraie d’y songer. Toute banquise qui a trois cents pieds de haut s’enfonce
nécessairement dans la mer de deux mille cinq cents pieds, et cela flotte.
Quelques-uns de ces blocs errants ont une lieue de tour. Ils sont dans l’océan
comme une plume de sarcelle dans le lac de Lucerne. Tout le sel de la mer, ce
sel que Paracelse appelait le centre de l’eau,
amoncelé en montagne, formerait un cube de quinze cents mètres de haut et dont
la base, au calcul du lieutenant Maury, suffirait à couvrir toute l’Amérique
septentrionale. Si du sel on passe à l’eau, en se bornant seulement à la
quantité d’eau que la mer reçoit des fleuves, disons quelques-uns des chiffres
auxquels l’esprit se heurte : la Tamise, à Teddington, verse dans la Manche
vingt-sept mille mètres cubes d’eau par minute ; le Nil, à son embouchure,
vomit un volume d’eau deux cent cinquante fois plus considérable que le
versement de la Tamise. Le Nil n’a pas d’affluents ; le Gange, dans son
parcours de six cents lieues, a onze fleuves tributaires, dont le plus grand
dépasse le Rhin et dont le moindre vaut la Tamise ; la masse d’eau qu’il
dégorge dans la mer des Indes est incalculable. Évaluez, si vous ne reculez
pas, les quantités d’eau que jettent le Rhône qui draine deux mille cinq cents
lieues carrées, le Rhin qui, dans un cours de deux cents lieues, draine cinq
mille lieues carrées, le Danube qui draine vingt mille lieues carrées, le
Saint-Laurent qui draine cent mille lieues carrées, le Mississipi qui, sur une
longueur de douze cents lieues, draine trois cent mille lieues carrées. La
Méditerranée seule reçoit de ces fleuves un milliard huit cent mille tonnes
d’eau par jour. Quant à l’océan, le chiffre est impossible à préciser ; et
comme le gigantesque bassin liquide ne hausse pas d’un millimètre, chaque
jour, à un pouce d’eau près, et avec une exactitude mathématique, ces
milliards de tonnes d’eau s’envolent en nuées. Des chaînes de montagnes sont
comme perdues sous la mer. De longues arêtes sombres et des sommets à pic y
apparaissent à des profondeurs inaccessibles. Sous l’enfouissement tumultueux
des vagues il y a des Athos, des Caucases, des Libans, des Pyrénées et des
Cordillières. A quelque distance des côtes de la Nouvelle-Hollande, on
entrevoit un monstrueux mont sous-marin de trois cents lieues de long, tout à
fait pareil aux chaînes de la Souabe et de la Franconie, qui sont des coraux.
Dans l’Atlantique quelque chose de semblable aux Andes serpente sous l’eau
vers l’occident ; quelque chose de semblable aux Alpes se dirige vers
l’orient. Çà et là, de colossales falaises dessinent sous les lames leurs
escarpements ténébreux ; des gorges tortueuses, des ravins tout froncés de
plis et de crevasses, des détroits réservés au glissement obscur d’une foule
d’espèces animales inconnues, s’ébauchent sous la glauque diaphanéité de l’eau
infinie ; on a reconnu et tâté, pour ainsi dire, des plateaux sous-marins
grands comme l’Europe ; on distingue confusément d’effroyables amphithéâtres
de gradins descendants ; le plus bas qu’on ait mesuré, vers le cinquantième
degré de latitude, plonge à trente mille pieds sous l’eau.
Tel est ce gouffre, énorme convulsion. Il est le puits des
ouragans. Il est le lieu du déchaînement ; un orage, toujours rugissant,
l’obsède et secoue aux quatre vents sa crinière d’éclairs, et ne s’arrête sur
un point que pour recommencer sur l’autre. Après la mousson, le typhon ; après
le typhon, le cyclone ; la trombe passe tordant, une pointe sur l’autre, son
double cône à la fois élargi sur les flots et évasé dans les nuées ; on dirait
l’X formidable de l’Inconnu, subitement pris de folie et tournoyant dans
l’immensité.
Maintenant, au fond de cette agitation sans trêve et de ce
bouleversement forcené, qu’y a-t-il ? l’immobilité.
L’immobilité sourde, aveugle, impénétrable, terrible. Ce
tumulte a pour dessous, quoi ? le silence. Une sorte de paix épouvantable sert
de base à la tempête. Ceci est le secret de l’abîme.
Oui, ce farouche orage perpétuel est superposé à une tombe ;
tombe démesurée, muette, ténébreuse ; et qu’y a-t-il dans cette tombe ? la
vie.
Écoutez. Voici ce que c’est que le fond de la mer :
Au-dessous de cette surface d’ondes que déchirent sans l’entamer toutes les
proues de l’homme, proues tellement innombrables que le seul commerce de
l’Europe et de l’Amérique entrecroise sur une seule ligne de navigation
dix-sept mille navires ; au-dessous de la houle où voguent au hasard les
goémons, les varechs, les conferves, les grandes herbes couvertes de puces
d’eau, les fucus nageants, praderias del mar, comme
disait Colomb, et les arborescences aux longues nervures nues, et ces paquets
d’algues qu’on rencontre parmi les vagues dans les solitudes et qui
ressemblent à des rouleaux de cordes dénouées ; au-dessous de la couche où se
forment les crustacés et les coquillages, actinies, astéries radiées, doris,
porcelaines, agatines, volutes, cyclostomes, crabes à cuirasse de bronze,
poings-clos sanglants, homards, langoustes, poursuivis par le devil-fish, le
monstre aux huit cents ventouses ; au-dessous de la couche où tremblent et
resplendissent les phosphores, néréides, cyclidies, mammaria, vers
polygastriques, insectes lumineux, pierreries des flots ; au-dessous de la
région déjà moins distincte où rôdent les nautiles, les jantines, les cyanées
bleues, les globigérinées, les rhizopodes, les méduses ; au-dessous de toutes
ces zones tourmentées et fauves, la mer s’apaise solennellement et, peu à peu,
se tait. Cependant les poissons vont et viennent encore ; une nappe d’environ
deux mille mètres d’épaisseur appartient aux colosses étranges de l’eau,
fourmillement confus de ces transparences, aux squales, aux requins, aux
poulpes, aux krakens, à Léviathan, à Céto, des formes épouvantables glissent
çà et là, et les hydres se meuvent crépusculairement dans cet invisible.
Plongez plus bas. Cette zone dépassée, l’eau devient lugubre. Plus rien.
L’esprit — car l’esprit seul pénètre dans ces précipices — ne perçoit plus un
seul frémissement d’être animé. Partout, en haut, en bas, en avant, en
arrière, une lame de verre, liquide et immobile. Vous êtes dans l’unité de
l’eau. Ceci est l’eau toute seule, chose horrible. Descendez encore pourtant ;
et tout à coup, sans que vous en soyez déjà à apercevoir le fond, toute la mer
qui est au-dessus de vous vous apparaît comme une masse distincte, et vous
croyez voir le dessous d’une incommensurable nuée. C’est une nuée en effet que
forme au-dessus du fond inconnu toute cette première épaisseur d’océan, et de
cette nuée il tombe, dans la seconde épaisseur, une pluie. Quelle pluie ? Une
pluie vivante. Une pluie d’animalcules. Ici apparaît le mystère. L’immensité
microscopique se démasque. Le tremblement de la création vous saisit. On
pourrait dire que c’est à l’infiniment petit que commence l’énormité de la
mer. La mer a son produit, c’est le foraminifère ; l’océan secrète
l’infusoire. La molécule et la cellule, ces deux limites de la vision
microscopique, tellement abstruses que la cellule animale n’est pas distincte
de la cellule végétale, ce Calpe et cet Abyla de l’infiniment petit,
engendrent, en se combinant avec toutes lés forces obscures en suspension dans
l’océan, un être imperceptible. Que fait cet être ? il bâtit sous l’eau des
continents.
La fonction de cet atome, c’est de remplacer à un moment
donné les Europes, les Asies, les Afriques et les Amériques que vous avez à
cette heure sous les pieds.
Il est l’extrême ouvrier de l’œuvre inouïe.
Là où semble finir la vie sous-marine, il naît, il charge le
bas du nuage monstrueux des vagues, et, sans cesse et à toute minute, et jour
et nuit, il en tombe innombrablement, immense pluie éternelle.
Analogies vertigineuses ! il neige sur le haut des
montagnes, il pleut sur le fond de l’océan. Seulement ce qui neige au haut des
montagnes, c’est de la mort ; ce qui pleut au fond de la mer, c’est de la vie.
A présent, comment sait-on cela ?
Qui a vu ces choses ? quel plongeur est allé regarder là ?
La sonde.
Rendons-nous compte de ce que c’est qu’un tel sondage.
La profondeur réelle de la mer est ignorée.
Entre les Açores et le Maroc, la profondeur dépasse six
mille mètres ; entre les Bermudes, groupe de rochers de corail, et les
Antilles, la profondeur dépasse dix mille mètres. Autour des îles du Cap Vert
le sondage nage et se perd. Pas de fond. Au sud du banc de Terre-Neuve, entre
le quarantième et le quarante-cinquième degré de latitude, le gouffre est
inouï ; supposez qu’on puisse jeter là l’Himalaya comme une pierre, il
disparaîtrait.
Quant aux difficultés d’une telle exploration, jugez-en par
un seul fait : il faut une tonne pesant de ligne à baleine pour descendre à
deux mille quatre cents brasses. A une certaine distance de la surface, la
masse de l’eau entre en équilibre avec la sonde, quelque lourde qu’elle soit,
et la sonde flotte.
A la vérité, comme semble le démontrer la curieuse
expérience du lieutenant Dayman, la sonde, en supposant un fil et un temps
indéfini, arriverait toujours à toucher le fond ; mais le sondage serait
mauvais, le plus de perpendicularité possible étant la première condition d’un
bon sondage.
Telles sont les difficultés, presque les impossibilités, de
ces explorations profondes.
Cependant, grâce au boulet remontant du lieutenant Maury, la
sonde a triomphé çà et là, sur des points relativement assez nombreux, et
l’appareil de Brooke a fini par échantillonner le fond de l’océan.
Cet appareil, promené partout et en tous sens, a plongé au
nord et au sud, dans le Pacifique et dans l’Atlantique, et a toujours et
imperturbablement ramené à la surface le même objet : un grain de poussière
tout blanc.
Il a fallu, pour que cette molécule prît forme, les plus
puissants microscopes connus. Soumis à des grossissements énergiques, l’atome
s’est dévoilé, l’infinitésimal a avoué, et l’on a vu apparaître sous la
lentille une coquille, frêle, fine, transparente, d’une blancheur de neige et
d’une pureté de cristal.
Cette coquille est la caverne de l’infusoire ; cette
coquille est l’atelier du foraminifère.
Chose presque incompréhensible, cette coquille, plus mince
que le plus frêle verre mousseline, est toujours entière. Cette coquille est
miraculeusement vierge. Jamais une cassure, jamais une fêlure, jamais une
érosion ; ses arêtes sont tranchantes, ses pointes sont aiguës. Toute la mer
pèse pacifiquement sur cette fragilité.
Ce gouffre d’eau qui, à sa surface, broie les steamers de
fer battu, dans ses profondeurs ne crèverait pas une aile de mouche.
Quel est le mot de cette énigme ? Mouvement perpétuel à la
surface ; immobilité absolue au fond.
La moindre ride du moindre courant briserait la coquille du
foraminifère. Or cette coquille est intacte. Donc pas de courant.
La loi du fond de la mer est connue aujourd’hui. C’est la
coquille du foraminifère qui l’a dite.
Un hasard a confirmé cette révélation. Un jour, à bord du
Cyclops, le lieutenant Dayman, en retirant sa ligne de sondage, en ramena
d’un seul coup deux cents brasses qui avaient reposé et s’étaient mises en tas
sur le fond de l’océan. Ces deux cents brasses formaient un rouleau de cordes
dont tous les cercles étaient égaux et réguliers. Que démontraient tous ces
cercles parfaits, superposés les uns aux autres au fond de la mer ? Pas de
courants.
Le foraminifère est-il seul dans ce désert, sous ce lourd
suaire de l’océan ? Non. A côté de lui, au-dessous de lui, plus bas que lui, ô
descente sans fin de l’échelle des êtres ! ô verticale vertigineuse du
précipice Création ! il y a un être, un autre être plus incompréhensible
encore, près duquel le foraminifère est un géant. C’est le polycistinée.
On observe le foraminifère, on ne peut que constater le
polycistinée.
Et probablement, et à coup sûr, pourrait-on dire, comme le
foraminifère est géant pour le polycistinée, il y a plus bas un autre être
pour lequel le polycistinée est colosse, et ainsi de suite, ô terreur !
jusqu’à épuisement de l’infini.
Telle est la loi, et l’on y frissonne, et l’on s’y perd ;
les mites des mites, les poux des poux, la gale de l’acarus, la vermine de la
vermine, l’abîme de l’abîme.
Ajoutons ceci : les objets et les êtres ne nous échappent
pas moins par leur grandeur que par leur petitesse. Il n’y a pas que le
microscopique qui se dérobe à notre prunelle. Arrivée à de certaines
proportions, l’énormité est invisible. L’acarus de l’éléphant ignore
l’éléphant ; pour lui, cet animal est un monde. Qui nous dit, à nous, que le
monde n’est pas un animal ?
Nul ne peut se pencher sur ces questions sans
étourdissement.
Pour ce qui est du polycistinée, contentez-vous de ceci :
tel coquillage, construit et habité par les polycistinées et grand comme une
pièce de cinq francs, contient plus d’animaux vivants qu’il n’y a d’hommes sur
toute la surface de la terre.
Myriades. Milliards de milliards.
Achevons de dire ce qu’est le fond de l’océan.
A partir de trois mille pieds de profondeur, il n’y a plus
de gros animal. Tout est aux infiniment petits.
A ces distances de la surface, sous de si accablantes
épaisseurs liquides, les squales ne pourraient vivre. La seule pression de
l’eau les désorganiserait.
En haut la baleine, en bas le polycistinée. Quand il tombe
mort en pleine mer, dans le trajet de la surface au fond, ce cétacé se
dissout.
La baleine arrive au fond de la mer, infusoire. Prodigieuse
mise en poussière !
Quant aux débris des naufrages, quant aux richesses
disparues, quant aux hommes engloutis, quant aux armadas, quant aux
Lapeyrouses, quant à tous les navires sombres depuis le commencement des
temps, la sonde a cherché, qu’a-t-elle rapporté ? Rien. Où tout cela est-il ?
Qu’est-ce que la mer fait des épaves ? Où met-elle ce qu’elle prend ? Le plus
effrayant des sphinx est sous l’eau ; sa colère est en haut, dans les vagues ;
son silence est au fond.
Rien des naufrages. Rien des poissons non plus. Jamais une
arête. Jamais un squelette. Toujours et partout les infusoires.
Selon quelques observateurs, et ceci compliquerait le
problème de ces disparitions énigmatiques, l’eau de la mer serait
conservatrice. A cela deux raisons : l’eau marine est salée, et la salure est
un embaumement ; l’eau marine est incompressible, incompressible au point que
les plus énergiques appareils la réduisent à peine d’un soixantième ; or
l’incompressibilité, qui maintient les molécules en place, est aussi un
élément de conservation. Cette hypothèse, à laquelle se rallie un des plus
sagaces sondeurs, le lieutenant Maury, serait corroborée par ces coquillages
d’eau douce que Ehrenberg a trouvés au fond de la Méditerranée, et dont la
chair était fraîche, et par ce vaisseau de guerre, le Royal-George,
retiré de l’eau intact avec ses bois et ses cordages en quelque sorte neufs,
après cinquante ans d’immersion dans la rade de Spithrad. Si la conjecture est
fondée, si la mer conserve en effet ce qu’elle dévore, chaque fois que, du
bord d’un navire en marche, on jette un homme mort à la mer avec un boulet aux
pieds, l’homme tombe, s’enfonce, descend, se précipite, et tout à coup touche
le fond et s’arrête, et, lesté par le boulet, à la même place à jamais,
immobile comme les morts et debout comme les vivants, il reste, il persiste,
il attend, momie éternelle et terrible, il est là avec le visage qu’il avait
sur la terre, et les lueurs noyées sous les épaisseurs de l’eau éclairent
vaguement cette forme sinistre.
Dans ce cas-là, la disparition des épaves, phénomène à peu
près constaté, aurait toujours lieu après des siècles, non par désagrégation
et pourriture, mais par l’enlisement dans les infusoires. Tout s’enfoncerait
lentement et s’effacerait sous le niveau montant des féculences de la mer. Pas
à pas, par une sorte de marée insensible et irrésistible, l’oaze, au fond de
l’océan, engloutirait les ruines des navires comme le sable engloutit les
carcasses des temples dans le désert.
Quoi qu’il en soit, les conjectures sont ouvertes. Il y a
une énigme sous la mer, la disparition des épaves. Parviendra-t-on jamais à
saisir cet inconnu qui se cache sous l’eau ? Le monde sous-marin sera-t-il
découvert ? Le sondage aura-t-il son Christophe Colomb ?
Cette gigantesque nappe de vase visqueuse qu’on appelle oaze
est toute formée de squelettes d’infusoires inconnus à l’œil humain.
Seulement, dans l’Atlantique, il y à des nappes de cette vase d’un million de
milles anglais carrés. Les animalcules abondent sur les côtes au point
d’encombrer les passes et de fermer les ports. Une seule variété de
polycistinées couvre le fond de la mer du golfe du Mexique à Oran.
Les courants sont chargés de les porter où il faut qu’ils
aillent. Cette fonction se fait avec l’exactitude impassible de l’absolu. Au
cap Horn, il y a une bifurcation mystérieuse. Deux de ces fleuves de la mer,
venus parallèlement du pôle austral, se séparent là ; ils charrient chacun une
famille différente de foraminifères. Ils longent, le premier la côte
orientale, le second la côte occidentale de l’Amérique du Sud. L’un
approvisionne l’Atlantique, l’autre le Pacifique.
Ainsi se fait la grande construction inconnue.
Voilà ce qui est sous le navire pendant que, les mâts
penchés, les voiles haletantes, la barre oscillante, il erre et il flotte,
porteur de la pensée humaine, couvert de nuit, battu des souffles, épiant les
voies d’eau dans sa cale, attentif aux mouvements démesurés des groupes
stellaires, perdu dans l’anarchie des vagues.
La mer travaille sous lui.
D’incommensurables polypiers (identiques aux terrains
jurassiques) s’agrègent dans l’obscurité. Les cellules des madrépores
groupées, superposées, enchevêtrées, étagées, amoncelées, s’escaladent les
unes les autres, partent d’en bas, arrivent en haut. Des millions et des
millions de flots passent, des millions et des millions d’années s’écoulent.
La Babel de la mer monte silencieusement du fond du gouffre ; tout à coup la
vague se ride, une cime monstrueuse l’affleure ; c’est un univers qui éclôt.
C’est la pléiade d’archipels du Pacifique qui émerge ; c’est
la Polynésie qui apparaît ; c’est l’Australie qui fait son entrée, et qui dit
aux continents : Me voilà.
Le foraminifère sécrète de la chaux ; le polycistinée fait
du silice. Le fluide vital cosmique bâtit avec cette chaux des Pyrénées, et
avec ce silice des Andes.
La dynamique de l’océan est terrifiante à force de
simplicité. Elle se compose de ce va-et-vient perpétuel et inverse, sorte de
double courant vertical à travers les flots : les sels qui descendent, les
gouttes d’eau déminéralisées par les infusoires qui remontent.
Quant à la stagnation de cette masse, stagnation plus
lugubre encore que son bouleversement, une fois les profondeurs atteintes,
elle dépasse tout ce qu’on peut rêver. Froid hivernal. Nulle vibration. Calme
absolu. Pas d’orages. L’eau pétrifiée, pour ainsi dire. Çà et là, les
banquises, flottant très loin en haut, jettent des ombres énormes à ce fond
formidable.
C’est là que, parmi les spicules d’épongés et quelques rares
diatomacées, à la fois plantes et bêtes, rampe le ver de ce sépulcre, le
foraminifère, ayant au-dessous de lui un autre ver, le polycistinée ; C’est là
que, lugubrement éclairé par la quantité de lumière qui peut passer à travers
une vitre épaisse de douze mille mètres, dans le silence, dans l’immuabilité,
dans la solitude, l’atome travaille au monde.
Il ne faut pas que ce travailleur soit dérangé. Cet ouvrier
a besoin d’isolement, de paix et de recueillement dans son atelier ; et c’est
pourquoi quelqu’un (qui donc ?) a placé entre l’ouragan et l’infusoire
l’assoupissement de l’océan, et a mis à la tempête une sourdine de trois
lieues d’eau dormante.
A de certaines heures pourtant, cette immobilité de cadavre
s’émeut. Il n’y a là qu’une seule tempête qui soit possible. L’aurore boréale
ne rougit jamais le zénith sans faire tressaillir ce nadir que nous nommons le
fond de la mer. Le câble électrique, couvert et caché par les alluvions
microscopiques, dort sur l’oaze. Tout à coup l’aiguille magnétique devient
comme folle et s’agite d’elle-même, l’électrographe frémit, l’homme s’étonne.
Qu’est-ce que ceci ? .Quels sont ces signaux inconnus ? C’est un orage
électrique qui éclate au pôle et qui passe au fond de l’océan. C’est un
message. De qui ? Du mystère. A qui ? A l’abîme.
Cette terre porte cette mer. La sphère qu’elles font à elles
deux tourne dans l’espace autour d’un point donné. Voulez-vous savoir avec
quelle vitesse ? La vitesse d’une balle de carabine est de quatorze mille
quatre cents lieues par jour, la terre, qui a trois mille lieues de diamètre,
fait par jour six cent quarante mille lieues.
Maintenant quittons la terre, quittons la mer ; laissons là
ce grain de sable et cette goutte d’eau. Regardons le reste.
________________________
Le point donné autour duquel la terre tourne, c’est le
soleil. Qu’est-ce que le soleil ?
On le voit sans pouvoir le regarder ; c’est là tout ce qu’on
sait de lui. Cette irradiation prodigieuse a été la contemplation et la
stupéfaction de tous les grands astronomes, depuis Hipparque jusqu’à Arago.
Son diamètre apparent a été mesuré par Ptolémée, Tycho, Kepler, Riccioli,
Cassini, La Hire. Lucrèce dit : Il est le centre. Centrum rerum.
Sénèque dit : Il est près de la terre. Sol proximus. Centre ?
Oui et non. Proche ? Oui et non. A un homme qui ferait cent lieues par jour et
ne se reposerait jamais, il faudrait mille ans pour aller dans le soleil ; à
un boulet de canon qui parcourt six cents lieues à l’heure, il faudrait six
ans et dix mois ; la. lumière fait ce trajet en cinq minutes. Cette lumière
est aussi la chaleur. La lumière offre à notre étude une double intensité :
l’intensité optique, l’intensité chimique. Quelle est la chaleur du soleil ?
On l’ignore, mais voici un chiffre : la comète de 1680 qui, à son périhélie,
arriva à deux cent dix mille lieues du soleil, fut, au calcul de Newton,
chauffée en ce moment-là à une température deux mille fois plus haute que la
chaleur du fer rouge. Cette comète, replongée depuis cent quatre-vingts ans
dans les ténèbres, mettra cinquante mille années à se refroidir. Le soleil est
treize cent soixante mille fois plus gros que la terre. Rendons ceci sensible
par des images : mettez une pièce de vingt sous d’un côté, et de l’autre un
million trois cent soixante mille francs, voilà le rapport de la terre au
soleil. Mettez d’un côté un pois, et de l’autre un de ces boulets de marbre de
Mahomet II qui avaient trois pieds de diamètre, voilà le rapport de la terre
au soleil. Si certaines taches du soleil sont des bouches de volcan — Huyghens
en doute, mais Scheiner l’affirme, — si ces taches, qu’on nomme facules, sont
des Vésuves béants, neuf Terres comme la notre traversées du même axe comme
neuf perles de la même épingle pourraient entrer de front dans un de ces
cratères. Un habitant du soleil qui serait à la masse du soleil dans la
proportion de l’homme à la masse de la terre aurait six cents lieues de haut,
c’est-à-dire que, couché, sa tête serait à Paris et ses pieds à
Constantinople. Ce géant qui suffirait à faire basculer notre globe, que
serait-il sur le soleil ? Le nain que nous sommes sur la terre.
La souveraineté du soleil a été patente pour les premier
hommes. C’est bien de l’aube en effet qu’on pouvait dire : patuit
dea. Le soleil était l’éclipsé du reste ; on le croyait seul, on le
sacrait roi. Sol despotes cceli. Ainsi parle l’obélisque
grec transcrit par Ammien Marcellin. Domino soli, dit
l’inscription latine citée par Gruter. Beel-Samen (Seigneur du
ciel), dit l’inscription arabe. L’homme, ne comprenant pas le soleil, l’a
adoré. Les sept plus grands temples de la terre étaient au soleil. Sol
deus magnus, dit encore l’obélisque grec construit peut-être par
quelque chercheur d’aventure et de sagesse revenu de Chaldée. Le soleil, étude
difficile, était une philosophie facile : faire de la lumière une religion,
quoi de plus simple ; et le sabéisme est sorti tout naturellement de l’homme
enivré et charmé de la visibilité de Dieu.
Mais de la constitution du soleil, de sa substance, de sa
structure, de sa dynamique, de sa chimie, de sa loi interne, de sa loi
externe, que sait-on ? Rien. L’astronomie est à tâtons dans le soleil. Cette
splendeur est ténèbres.
Que ce soit l’observatoire de Storlus, en Russie, ou la
station du cap Bon, en Afrique, qui l’étudié, la cécité est la même. Les
questions se pressent, sans solution. Certaines parties du soleil semblent
faire fonction de lune et envoyer de la lumière réfléchie. Pourquoi la lumière
de la couronne est-elle polarisée et pourquoi la lumière des protubérances ne
Pest-elle pas ? Pourquoi cette fleur, l’Hibiscus Africanus,
ferme-t-elle sa corolle au moment d’une éclipse ? En lui-même, de quelle
nature est ce foyer ? Globe obscur avec une photosphère, selon Arago ; globe
incandescent avec une atmosphère d’incendie, selon Laplace. Les religions ne
sont pas moins que la science perdues dans le soleil. Enfer pour celles qui le
croient feu ; Paradis pour celles qui le croient lumière.
Chose étrange, on peut dire que nous ne voyons pas le
soleil. Il nous accable de clarté ; il nous bande les yeux avec des rayons. Le
soleil est là, baissez la tête. Nous subissons ce prodigieux bienfait ;
l’aigle seul le regarde. Pour que nous voyions un peu le soleil, il faut qu’il
se cache. Il s’éclipse, on l’observe. Alors l’extraordinaire apparaît ; on
aperçoit des flamboiements de toutes les formes les plus imprévues,
cyclindriques, pyramidaux, paraboliques ; on entrevoit des tourbillons de
lueurs, des incendies de diamants, des grêles de braises, des averses de
soufres, des cascades d’aurores, des niagaras de rubis dans des fournaises
d’escarboucles ; le soleil est de l’infini en combustion ; toutes les larves
de la flamme surnaturelle s’ébauchent confusément, des choses terribles
resplendissent, les macules, les facules, les Protubérances Roses, la
Proéminance Crochue, les Aigrettes qui ont la hauteur d’un diamètre de lune,
les Faisceaux coniques Noirs, les Nuages Ignés, les Coruscations de Liouville,
les Endentures de Paris, le Trou d’Ulloa,... la science perd pied et sombre
dans les visions !
Qu’est-ce que le soleil ?
C’est l’éblouissement.
________________________
A présent, qu’est-ce que la nuit ?
C’est l’éblouissement.
Un soir d’été, Herschell songeait dans son gigantesque
télescope à réflecteur qui était assez grand pour qu’un homme pût marcher
dedans. L’astronome, l’œil sur le champ noir du télescope, guettait
l’obscurité étoilée. Tout à coup, le bord du ténébreux champ microscopique
blanchit ; c’est l’aube ; une rougeur remplace la blancheur, c’est l’aurore ;
l’extrémité de la puissante lunette s’illumine, tous les phénomènes riants du
matin s’y succèdent avec on ne sait quoi de fauve et de farouche, comme si
cette aurore-là n’était pas faite pour être vue par des yeux humains ; une
gerbe de rayons commence à poindre dans le champ du télescope, et s’élargit,
et monte, et grandit, et une flamme s’y mêle, et voilà une éruption de lumière
et, brusquement, un globe splendide, majestueux, incandescent, fulgurant,
énorme, apparaît, Herschell, à ce coup de clarté, ferme les yeux. — Quoi !
déjà le soleil ! dit-il. Mais quelle heure est-il donc ?
Il regarde à sa montre. Il est minuit. Ce soleil, ce
monstrueux astre qui venait d’entrer dans son télescope et de s’y lever,
c’était Sirius.
Sirius est la plus proche des étoiles fixes. La lumière qui
fait en cinq minutes le trajet qu’un coureur à cent lieues par jour ferait en
mille ans, la lumière met trois ans et quatre mois à nous venir de Sirius.
Sirius est notre soleil voisin.
Ce soleil est environ trois fois gros comme le nôtre.
________________________
Toutes les étoiles fixes sont des soleils.
Il en est dont la lumière, à raison de soixante-dix mille
lieues par seconde, ne nous parvient qu’au bout de mille ans. Tel rayon
d’étoile, parti le jour de la mort de Charlemagne, vient à peine de nous
arriver. Cette étoile que vous voyez là-bas, si étincelante, est peut-être
éteinte et a peut-être disparu depuis neuf cents ans. Il en est dont la
lumière ne nous parvient qu’après dix mille, vingt mille, trente mille années.
Il y a, dans les profondeurs, des étoiles dont la lumière, partie avant le
commencement de notre monde, ne nous arrivera jamais. La Voie Lactée est une
épaisseur d’astres ; des mares d’étoiles stagnantes çà et là, c’est la Voie
Lactée. Si l’on pouvait observer ces astres qui nous apparaissent comme
écrasés ensemble et noyés dans leur nombre même, on trouverait entre l’un
d’eux et l’autre les mêmes distances inouïes qu’entre notre soleil et Sirius.
Et chacun de ces astres, nous le répétons, est un soleil, et notre soleil
n’est qu’une très petite étoile, et chacun de ces soleils a autour de lui son
système planétaire où l’atome d’une terre comme la nôtre ne vaut pas même
qu’on en parle. Eh bien, cette Voie Lactée, enfoncée, engloutie et perdue à de
si monstrueuses distances, c’est nous-mêmes. La Voie Lactée est la
circonférence d’Une sorte de lentille sidérale, d’une agrégation circulaire de
mondes, d’un disque stellaire tout composé d’astres et dont est notre soleil ;
et c’est ce disque, auquel adhèrent (par quelle loi ? par quelle force ? par
quelle volonté ?) toutes les constellations, amalgamées en lui, pour ainsi
dire, c’est ce disque prodigieux qui constitue spécialement notre univers à
nous. Toutes les étoiles fixes que nous voyons et que nous découvrons sont de
notre cosmos et tiennent à nous, et font partie de notre polypier. Ces espèces
de maculatures blanchâtres qu’on aperçoit la nuit çà et là dans l’espace, que
l’auteur de ce livre a appelées quelque part « nuages d’étoiles » et que
l’astronomie nomme nébuleuses, ce sont d’autres disques stellaires
comme le nôtre, d’autres systèmes de soleils, d’autres voies lactées, d’autres
univers. Ces univers, situés à des profondeurs incalculées et qu’aucun chiffre
ne pourrait désigner, font à peine un blêmissement dans notre ciel. Ils sont
là. Nous ne savons rien de plus. Ce sont les spectres du réel.
Et derrière ceux-là il y en a d’autres, et derrière les
autres il y en a d’autres. Et sans fin, sans fin, sans fin.
Il y a plus d’étoiles dans le ciel que d’infusoires dans la
mer. Dans le ciel le polycistinée s’appelle soleil.
Ce que c’est qu’un soleil, nous venons de le dire. Ou plutôt
nous avons tâché de le balbutier.
Et, la vie étant la loi évidente, il est impossible que tout
cela ne soit pas habité.
Et la nuit est toute pleine de ces fanaux de l’infini. Et
quelles sont les formes de la vie, de la vie dans les mondes, de la vie dans
l’espace ? Quelles phalènes vont se brûler à ces phares ? Vous figurez-vous
les prodigieux monstres que cela doit être ?
La première chose que l’homme a sous les pieds, c’est
l’impénétrable, la terre ; la première chose qu’il a sous les yeux, c’est
l’incommensurable, le ciel.
________________________
Une fois l’éblouissement de cette quantité de soleils passé,
le cœur se serre, l’esprit tressaille, une idée vertigineuse et funèbre lui
apparaît. Cette idée, qui, sans qu’on devine pourquoi, a échappé aux
astronomes, l’auteur de ce livre l’a déjà exprimée ailleurs, et la voici :
L’état normal du ciel, c’est la nuit.
Supposez un espace dans lequel il y a des chandelles, et
supposez ces chandelles placées à au moins deux cents lieues l’une de
l’autre ; c’est là notre univers. La pensée peut concevoir d’autres cieux qui
existent probablement et dont la lumière inonde toutes les zones, mais le ciel
que nous voyons est ainsi fait, et nous ne pouvons parler que de celui-là.
Deux cents lieues entre deux chandelles représentent à peine la distance
céleste qui sépare notre soleil de Sirius ; et, hormis quelques systèmes de
soleils concentriques, tels qu’Aldebaran et Arcturus, toutes les étoiles ont
entre elles et leurs voisines de ces espaces-là. Dans ces espaces, qu’y
a-t-il ? La nuit.
La nuit opaque, stagnante, informe, éternelle.
Imaginez, si vous le pouvez, ces inexprimables ténèbres.
Ceux qui, comme nous, humanité terrestre, sont placés près d’une chandelle, —
trente-cinq millions de lieues sont de la proximité quand il s’agit d’un
soleil, —ceux-là ont un peu de jour. Tout le reste est dans la nuit. Et la
nuit, c’est l’hiver.
Quel hiver ?
Dans les dimensions de l’infini, les froids correspondent
aux chaleurs. La chauffe de la comète de 1680 égalait deux mille fois la
température du fer rouge ; à moitié chemin, entre notre soleil et Sirius, le
froid surpasse un million de fois la température du mercure congelé,
c’est-à-dire descend à quarante millions de degrés au-dessous de zéro.
Avez-vous quelquefois regardé Vénus ? Eh bien, doublez la
grosseur de Vénus, vous aurez le soleil vu de Saturne. Telle est la
décroissance de la lumière ; le halo de clarté qui entoure le soleil atteint à
peine Saturne. Saturne, même avec ses huit lunes, même avec son colossal
double anneau pour réflecteur, n’a pour plein midi qu’un crépuscule. Et
Saturne n’est pas la plus profonde planète de notre système ; il a derrière
lui Uranus, qui a derrière lui Oceanus, qui a derrière lui l’ombre. Au delà d’Oceanus,
qui est à douze cents millions de lieues du soleil, commencent les évolutions
des mondes noirs.
Les espaces intrastellaires sont-ils déserts ? Sont-ils
habités ? La conjecture est ouverte. S’ils sont habités, ceci dépasse
l’épouvante. Que peut-il y avoir là ?
Solitude, engourdissement, stupeur ; en haut, un énorme
linceul étoile. Notre hiver polaire, où l’on casse l’eau-de-vie à coups de
hache, et où l’haleine sort des bouches en flocons de neige, est une
température torride à côté de cette glace, un Sénégal près de cette Sibérie.
Ce froid-ci n’est plus mesurable ; c’est le froid abstrait. A un tel
abaissement de température, aucune atmosphère n’est possible ; par conséquent
pas de bruit, toute espèce de son s’éteignant dans le vide. Jamais un cri,
jamais un souffle, jamais une aube ; l’existence de ce que nous appelons un
soleil ne peut même être soupçonnée. Supposez que l’éternité est une fosse,
c’en est le dedans. Une étendue fuligineuse avec quelques étincelles
immobiles, voilà le plafond de cette fosse. Ce plafond immuablement noir, nous
les terrestres, nous le voyons bleu pendant quelques heures, et c’est ce que
nous appelons le Ciel.
Quel à vau-l’eau formidable qu’une telle obscurité ! Les
univers qui y sont noyés y gravitent comme à l’aventure sans savoir autour de
quoi. Ceux qui sont les plus proches de ce qu’on pourrait appeler la frontière
solaire aperçoivent encore au fond des espaces un peu de pâleur ; ils
reconnaissent confusément Saturne qui a un crépuscule, Uranus qui a une
blancheur, Oceanus qui a un blêmissement, et ils les envient, et ils disent :
Quels paradis ! Et ces univers désespérés sont paradis eux-mêmes pour d’autres
qui sont derrière eux. L’épaississement ténébreux va croissant. Des univers,
Léviathans de la noirceur incommensurable, apparaissent et disparaissent comme
des simulacres ; de la fumée pétrifiée en forme de sphères tourne et rôde, des
planètes aveugles tracent des orbites à tâtons. A quoi bon ces roues dans
l’ombre ? La cécité centrale est inouïe. On n’y distingue plus même le
glissement vague des globes ébauchant leur rondeur, et les lividités
spectrales des univers enfouis dans l’inconnu. De temps en temps, dans ce
sépulcre, une comète passe, torche terrible. Les êtres qui sont là profitent
de cette lueur pour se regarder et voient des aspects effrayants.
A cette profondeur où il est impossible que la méditation
cosmique ne descende pas, en présence de cet incontestable fait : — l’état
normal du ciel, c’est la nuit ; — quelque résistance que fasse la philosophie,
l’hypothèse du monde puni se dresse devant le penseur. Il songe à toutes les
inexplicables formes du mal visibles dans la vie, et il voit se lever devant
lui, comme arrière-plan, cette réalité terrifiante, le monde ténébreux. Ceci
est la souffrance ; et, chose lugubre, la souffrance ayant la dimension de
l’univers. Or, la souffrance pour la souffrance n’est pas. Rien n’existe sans
cause ; la souffrance est donc invinciblement ou un châtiment ou une épreuve,
et, dans tous les cas, un rachat.
Mais quoi ! cet immense monde que nous voyons et dont nous
sommes, serait donc l’enfer ? Ce monde-ci, oui. Mais nous ne voyons qu’un coin
de l’infini ; nous ne connaissons point tous les compartiments de l’Être ; il
y a d’autres mondes. Mais alors les religions ont donc raison contre les
philosophies, ce monde qui est sous nos yeux, ayant le caractère de
l’éternité, l’enfer est donc éternel ? Distinguons. Éternel en soi, momentané
en nous. Il est ; on le traverse ; on n’y souffre qu’un temps ; on y entre et
l’on en sort. Éternité, mais passage. Quant à lui, il est immanent et
persiste, c’est en ce sens seulement qu’il est éternel. La permanence de mon
cachot ne prouve pas la permanence de ma peine. Les théogonies ont confondu la
durée de la prison avec la durée de l’emprisonnement.
Enfer éternel, oui ; damnation éternelle, non.
Ici s’ouvrirait toute la série la plus ardue des questions
religieuses et philosophiques ; mais ce n’est pas le lieu d’y pénétrer.
Sortons de ces austères hypothèses.
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Chaque astre, dans sa révolution, trace un cercle de
l’abîme, et chaque cercle de l’abîme est une courbe d’intersection de l’infini
sur laquelle, par la rencontre de toutes les conditions spéciales, propres à
ce point donné, se développe un des modes de la vie universelle, nécessaire
ici, impossible ailleurs ; normal ici, monstrueux ailleurs. Un homme
apparaissant à un habitant de Saturne le ferait probablement évanouir
d’épouvante, et réciproquement.
Les modes d’existence, même les plus voisins "de nous, nous
ne pouvons les concevoir. Qu’est-ce que la vie sélénocentrique, c’est-à-dire
la vie sans atmosphère ? Qu’est-ce que la vie héliocentrique, c’est-à-dire la
vie dans une fournaise ? Ces questions confondent notre entendement. L’être de
la lune et l’être du soleil sont des énigmes pour nous.
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A cet ensemble qui vient d’être ébauché, ajoutez des astres
étranges, des lumières désordonnées, des comètes, des apparitions. Des masques
de l’abîme surgissent du fond de l’ombre, et se mêlent brusquement aux mondes,
et leur font des surprises. Diri arsêre cometae ’,
s’écrie Virgile. La comète de Calixte II occupait les deux tiers du ciel.
Qu’est-ce que cette comète de Louis XIV (1652), au dire d’Hévélius, aussi
grosse que la lune, et que cette comète de Néron, au dire de Sénèque, aussi
grosse que le soleil ? Qu’est-ce que cette étrange comète de 1680 ? Elle
marque la révocation de l’édit de Nantes, et, en remontant de cinq cent
soixante-quinze ans en cinq cent soixante-quinze ans, on la retrouve vers l’an
mille de l’Apocalypse, puis en 531, sous le consulat de Lampadius et d’Orestes ;
elle semble guider Totila ; puis en 44 avant Jésus-Christ, elle éclaire les
ides vengeresses de mars et elle tient la torche à ceux qui tuent César, et,
en continuant ainsi, on arrive à l’époque même du grand sinistre dé la terre.
Elle assiste au déluge. Depuis l’origine des siècles, la terre regarde les
comètes avec anxiété. La trace de leur passage est parmi les plus anciens
souvenirs des hommes. Il n’y a pas seulement la comète de Charles-Quint, la
comète de Louis XI, la comète de Louis le Débonnaire, la comète de Justinien,
la comète de Gordien III, la comète de César, il y a la comète de Mathusalem.
Abraham a vu une comète ; les livres rabbiniques en font foi. La Chine parle
encore avec inquiétude de la comète observée par l’astronome Ma-Tuan-Lin,
quatre cent soixante-quatre ans avant Jésus-Christ. Les comètes jadis ont
épouvanté l’astrologie, elles déconcertent maintenant l’astronomie. Purbah et
Regio Montanus ont essayé les premiers calculs ; mais une sorte d’effroi
religieux y est mêlé. Jacques Bernoulli, tout en calculant les éléments de la
comète de 1680, disait : « Le corps de la comète n’est pas un signe visible de
la colère céleste, mais la queue pourrait bien en être un. »
Quelques-unes des lois cométaires ont été devinées par
Dœrfel et confirmées par Newton. A l’exception du cercle, qui semble
n’appartenir qu’aux planètes, toutes les sections coniques, ellipse, hyperbole
et parabole sont décrites par les orbites des comètes. Jamais d’orbite
serpentant, quoiqu’on ait longtemps cru le contraire. Cela dit, on ne sait
plus rien. Les calculs sont terrifiants. La différence d’un dix-millième
d’excentricité suffit pour retarder d’un siècle l’apparition d’une comète.
D’où viennent ces astres ? Où retournent-ils ? Ils
accourent, effarent le ciel, et prennent la fuite. Le trou qu’ils font dans
l’azur se bouche, et tout est dit. Quelle occlusion ! L’ardente curiosité de
l’esprit se précipite. On n’entre pas, dit la Nuit. La pensée voudrait en vain
poursuivre ces visions échevelées, ces sidérales faces de fantômes, ces
effrayantes flammes évadées. L’épaississement obscur redouble derrière les
phénomènes aussitôt disparus qu’apparus. O fermeture des portes sombres à
peine entrouvertes !
La stupeur de la science devant les comètes atteint à la
poésie. Quelle est la fonction de ces astres erratiques ? Sont-ils chargés de
relier les univers entre eux ? Et est-ce comme des anneaux allongés rattachant
les uns aux autres les anneaux circulaires, que leurs courbes prodigieuses
entrent dans les nôtres ? Dans ce cas, l’orbite d’une comète (il faut bien se
résigner à ces images énormes) agirait sur les systèmes solaires comme la
courroie de l’arbre de transmission d’une machine à vapeur.
L’immanent, le sans fond et le sans borne, tous les points
de l’infini dilatés eux-mêmes en autant d’infinis, l’enfoncement possible de
la pensée dans tous les sens au delà de tout, le lieu et la chose s’enchaînant
et se renouvelant à jamais dans le visible et dans l’invisible, l’éther sans
fin, l’espace du prodige. Et dans cette immensité, figurez-vous ce réseau :
des orbites de soleils reliées par des ellipses de comètes ; les comètes
jetées comme des amarres d’une nébuleuse à l’autre. Ajoutez les vitesses et
les flamboiements, des astres faisant des courses de tonnerres. Abîmes,
abîmes, abîmes. C’est là le monde.
________________________
Et maintenant, que voulez-vous que je fasse ? Cette énormité
est là. Ce précipice de prodiges est là. Et ignorant, j’y tombe, et savant, je
m’y écroule. Oui, savant, j’entrevois l’incompréhensible ; ignorant, je le
sens, ce qui est plus formidable encore. Il ne faut pas s’imaginer que
l’infini puisse peser sur le cerveau de l’homme sans s’y imprimer. Entre le
croyant et l’athée, il n’y a pas d’autre différence que celle de l’impression
en relief à l’impression en creux. L’athée croit plus qu’il ne pense. Nier
est, au fond, une forme irritée de l’affirmation. La brèche prouve le mur.
Dans tous les cas, nier n’est pas détruire. Les brèches que l’athéisme fait à
l’infini ressemblent aux blessures qu’une bombe ferait à la mer. Tout se
referme et continue. L’immanent persiste. Et c’est de l’immanent, toujours
présent, toujours tangible, toujours inexplicable, toujours inconcevable,
toujours incontestable, que sort l’agenouillement humain. Un frémissement
vertigineux est mêlé à l’univers. De telles choses que celles que nous venons
de dire ne peuvent pas exister sans dégager une sorte d’horreur sacrée,
visible à l’esprit humain, et qui est comme l’ombre de la réalité redoutable.
L’homme devant l’immanent sent sa petitesse, et sa brièveté, et sa nuit, et le
tremblement misérable de son rayon visuel. Qu’y a-t-il donc là derrière ?
Rien, dites-vous.
Rien ?
Quoi ! moi ver de terre, j’ai une intelligence, et cette
immensité n’en a pas ! Oh ! pardonne-leur, Gouffre !
Mais, qui que vous soyez, regardez donc au-dessus de vous,
regardez au-dessous de vous, regardez cette chose, ce fait, cet escarpement,
ce vertige, cette obsession, cette urgence, l’infini ! Plus de mesure
possible ; le même fourmillement et la même genèse partout, dans la sphère
céleste et dans la bulle d’eau ; les trois milles espèces d’éphémères, pour un
seul rosier, constatées par Bonnet de Genève, l’anneau de Saturne qui a
soixante-sept mille cinq cents lieues de diamètre, les dix sept mille facettes
de l’œil de la mouche, les trois astres versicolores d’Aldebaran qui tournent
concentriquement à raison de cent millions de lieues par minute, les fourmis
qui viennent sur les jasmins traire les pucerons, le calcul des parallaxes,
cette échelle sidérale, inutilement appliqué aux astres fixes, le diamètre de
notre orbite, soixante-dix millions de lieues, insuffisant à créer un écart
qui puisse troubler la parallèle des étoiles et servir de base à leur
triangulation, le bolide et la comète, le volvoce et le vibrion, Vénus, le
soir, au-dessus des solitudes de la mer, cet inconcevable bruit pareil au
frôlement de la soie qui, au pôle, accompagne les aurores boréales, les
nébuleuses, ces nuées de l’abîme, les moisissures, ces forêts de l’atome, les
ouragans de Jupiter, les volcans de Mars, les hydres nageant dans les globules
du sang, l’infiniment grand de Campanella, l’infiniment petit de Swammerdam,
l’éternelle vie à jamais visible en haut et en bas... — ôtez-moi de
là-dessous, si vous ne voulez pas que je prie !
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L’être est un miracle innombrable. Multiplication
vertigineuse ; unité impassible. Quel tourbillon que la génération ! Quel
inextricable croisement de forces et de sèves ! Mesure qui pourra ce
prodigieux diamètre de la vie qui a, à l’une de ses extrémités, le baiser
d’Adam et d’Eve, et, à l’autre, la gemmiparité ! Pas un physiologiste, pas un
psychologiste n’a osé étudier, sous son double aspect d’enchaînement et
d’intervalle, le phénomène tout entier, depuis le mystérieux et sacré
embrassement d’où sortira Shakespeare ou Michel-Ange jusqu’à la génération
alternante de l’helminthe. Les problèmes de la germination se ramifient les
uns dans les autres jusqu’à produire l’ombre absolue. Tout est mêlé à la
vitalité, même la pourriture ; tout a ses vivants, même le sépulcre ;
l’ossuaire fourmille ; la cendre pullule. L’entozoaire dans les muscles,
l’annélide dans les intestins, le cisticerque sur la souris, la trichine sur
le porc, le ccenure sur le mouton, le tœnia sur l’homme, le gui sur le chêne,
quelle question que le parasitisme ! Est-ce de la mort ? est-ce de la vie ?
Des commencements de fonctions se mêlent à des achèvements
de destinées ; tout crépuscule est double, aurore et soir. Cette formidable
chrysalide qu’on appelle l’univers tressaille éternellement de sentir à la
fois agoniser la chenille et s’éveiller le papillon.
Rien ne s’achève à pic ; tout ce qui finit une chose en
ébauche une autre ; toute mort naît.
Rien ne s’amalgame, tout s’équilibre ; rien ne stagne, tout
gravite ; l’interstice est la loi de l’être ; plus ou moins de densité, voilà
toute la différence de la pierre au nuage ; le granit est un brouillard ; la
hache qui coupe une tête est une vapeur ; entre deux atomes, comme entre deux
univers, il y, a l’espace ; et l’intervalle est aussi infranchissable de la
molécule à la molécule dans l’infini d’en bas que du soleil au soleil dans
l’infini d’en haut.
Expliquer n’est pas plus possible que nier.
Vous entendez le vent. Qui est-ce qui le souffle ? Vous
voyez l’aurore. Qui l’a allumée ? Vous respirez un liseron. Qui l’a parfumé ?
Vous avez un enfant. Qui vous l’a donné ? Isolez-vous donc, si vous le pouvez.
Est-ce que l’idée n’est pas de toutes parts pénétrée par l’infini ? Est-ce que
l’auréole du cerveau n’est pas mêlée à la chevelure de l’étoile ? Et tout se
dissipe ! Et rien ne se perd ! Où tout cela tombe-t-il ? Où va ce qui s’en
va ? Un météore passe ; il a disparu. Où est-il ? Oh ! le ciel est un
évanouissement d’astres ; le cimetière est une constellation de tombeaux. Cela
médite, cela songe, cela est. Comment sonder tous ces sombres mondes
éternels ?
Que voulez-vous que je réponde à l’affirmation mystérieuse
qui sort de ces éblouissements ? que voulez-vous que je devienne, moi l’homme,
cela étant sur moi ?
La nuit est immense. Est-ce nous qui avons fait le monde ?
Non. Pourquoi est-il ainsi ? Nous l’ignorons. Il y a des lumières dans cette
nuit. Qu’est-ce que ces lumières font là ? Elles disent l’indicible. Elles
illuminent l’invisible. Elles éclairent, car elles ressemblent à des
flambeaux, elles regardent, car elles ressemblent à des prunelles. Elles sont
terribles et charmantes. C’est de la lueur éparse dans l’inconnu. Nous
appelons cela les astres. L’ensemble de ces choses est inouï de chimère et
écrasant de réalité. Un fou ne le rêverait pas, un génie ne l’imaginerait pas.
Tout cela est une unité. C’est l’unité. Et je sens que j’en suis. Comment
puis-je me tirer de là ? que puis-je répondre à ces énormes levers de
constellations ? Toute lumière a une bouche, et parle ; et ce qu’elle dit, je
le vois. Et le ciel est plein de lumières. Les forces s’accouplent et se
fécondent ; tout est à la fois levier et point d’appui, les désagrégations
sont des germinations, les dissonances sont des harmonies, les contraires se
baisent, ce qui a l’air d’un rêve est de la géométrie, les prodiges
convergent, la loi sesquialtère qui régit les planètes et leurs satellites se
retrouve parmi les molécules infinitésimales, le soleil se confronte avec
l’infusoire et l’un fait la preuve de l’autre ; c’était hier, ce sera demain.
Tout cela est absolu. Est-ce que je sais, moi ?
Et vous voulez que sous la pression de tous ces gouffres
concentriques au fond desquels je suis, bah ! je me recroqueville et me
pelotonne dans mon moi ! dans quel moi ? dans mon moi matériel ! dans le moi
de ma chair, dans le moi qui mange, dans le moi de mon appareil digestif, dans
le moi de mes appétits suivis de fétidités, dans le moi de ma fange ! Vous
voulez que je dise à tout cela qui est : Je n’en suis pas ! Vous voulez que je
refuse mon adhésion à l’indivisible ! Vous voulez que je refuse ma chute à la
gravitation ! Vous voulez que je ne regarde pas, que je n’interroge pas, que
je ne songe pas, que je né conjecture pas !
Vous voulez que de la prodigieuse inquiétude cosmique je ne tire que ma propre
pétrification ! Vous voulez que, sous le souffle des souffles, je ne remue
point ! Vous voulez que mon petit tas de cendre intérieur ne tourbillonne pas
quand de toutes parts, de la terre et de la mer, du zénith et du nadir, du
télescope et du microscope, de la constellation et de l’acarus, l’infini fait
irruption en moi ! Vous voulez que je me contente de ces deux certitudes : je
suis né et je mourrai ! certitudes qui sont elles-mêmes deux gouffres.
Non, cela ne se peut. Il n’y a pas que l’épiploon graisseux
au monde. Le pancréas n’est pas l’unique affaire. La manière dont mon chyle et
ma bile et ma lymphe se comportent, cela ne peut pas être le point d’arrivée
de ma philosophie. Il y a moi, mais il y a autre chose. La manifestation
universelle et sidérale est là.
De là l’effarement. De là les mains tendues vers l’énigme.
De là l’œil hagard des ascètes. Le genre humain ne peut s’empêcher d’adresser
des questions à l’obscurité et d’en attendre des réponses. Quelle est la
destinée ? Dans quelles proportions l’homme fait-il partie du monde ? Tout
phénomène n’est-il pas fatalement consécutif ? Qu’est-ce que la vie ? Qu’y
a-t-il avant ? qu’y a-t-il après ? Qu’est-ce que le monde ? De quelle nature
est le prodigieux être en qui se réalise au fond de l’absolu l’identité inouïe
de la Nécessité et de la Volonté. Toutes ces questions se résolvent en
prosternement. Les plus forts esprits chancellent sous la pression des
hypothèses, et c’est ainsi que les têtes se courbent devant l’Immanent. La
vague présence du possible crée les religions.
________________________
Simples, tâchez de penser. Penseurs, tâchez de prier.
Qui donc échappe à l’immensité ? La science exacte ? elle
frissonne devant l’infini. A chaque instant, l’algèbre éperdue est forcée de
renverser son 8 et de crier : Silence ! le voilà.
La géométrie est à perte de vue.
Les mathématiques ne sont pas une moindre immensité que la
mer. Les logarithmes sont aussi insondables que les vagues. L’extraction des
racines des nombres a toujours du vide au-dessous d’elle. Le nombre et le
logos ont une affinité qui faisait rêver Pythagore. N’a-t-il pas existé, cet
étrange et peut-être grand penseur Hoëné Wronski, lequel croyait, à force de
sondages dans le Nombre, avoir trouvé le point de jonction du polynôme
algébrique et de la destinée humaine, et avait fini par oser écrire en X et en
Y la formule des passions et des événements ? Quel est l’algébriste qui pourra
jeter l’ancre dans le calcul infinitésimal ? Les sections coniques s’enfoncent
dans l’azur tout aussi profondément que la voie lactée. L’asymptote et
l’hyperbole sont des apparitions de l’incompréhensible sous une forme
géométrique.
Avez-vous réfléchi à la profondeur où est situé le point
géométrique ? Près du point géométrique, un atome de cendre est un monde, le
grain de poussière est plus près du soleil que le point géométrique n’est près
du grain de poussière. Mais, dira-t-on, l’infini dans l’abstraction ne prouve
rien, il ne serait autre chose que le miroir de l’infini dans les faits ;
c’est une répercussion, rien de plus. Eh bien non, ce n’est pas une
répercussion, c’est une intersection, c’est plus encore, c’est une identité.
La matière arrive à la molécule comme l’idée arrive au point ; et le point
abstrait et la molécule matérielle, étant l’un, et l’autre indivisibles, sont
nécessairement identiques au fond de l’infini, c’est-à-dire abstraits tous les
deux, et réels tous les deux. L’abîme matériel arrive à se confondre avec
l’abîme spirituel ; et, là où la biduité semblait évidente, l’unité surgit,
d’autant plus souveraine qu’elle est plus inattendue. Cette rencontre absolue,
nécessaire, incontestable, de l’idée et de la matière à l’extrémité de la
réalité est peut-être la plus grande profondeur que l’esprit puisse
contempler. Par cette ouverture-là on voit distinctement Dieu.
________________________
La vision des Choses, plus morale encore que matérielle, est
révélatrice de l’Être. Aucun philosophe, même le plus sceptique, n’est sûr de
la force de résistance de sa philosophie, tant qu’il ne l’a pas emportée dans
la solitude et soumise à la pression de l’univers. Pas un grand sage, on peut
l’affirmer, n’est sorti athée de la contemplation, immense persuasion étoilée.
Car, nous le répétons, n’est pas athée qui croit l’être. Nous connaissons de
hautes et profondes intelligences qui, de bonne foi, nient Dieu, sans se
douter qu’en elles Dieu nous apparaît. Dans tous les cas, les grands athées
sont rares ; il est peu de grands esprits imperméables à l’infini. Devant
l’harmonie universelle, les plus farouches penseurs ont fléchi. En laissant de
côté les Patriarches, les Druides, les mages, les Pères, tous les ascètes, et
pour ne citer (pêle-mêle et dans l’ordre où notre mémoire nous les donne) que
des esprits d’une nature hautaine, Aristoxène, Épicure, Aristote, Démocrite,
Eschyle, Heraclite, Leucippe, Dicéarque, Thaïes le milésien, Anaxagore,
Hippocrate, Xénophane, Hérodote, Critius, Empédocle, Velléius l’épicurien,
Sextus Empiricus, Cicéron, Sénèque, ont prié ; Averroè’s, Némésius, Avicenne,
Boëce, Calderin, Pomponace, Cardan, Galien, Taurell, Cremonin, Viviani,
Hobbes, ont prié. Tout en protestant contre les religions, Anaximène, Hippon,
Çritolaiis, Asclépiade le médecin, Marc-Antonin, Proclus de Lycie, Épithorme,
Phérécyde le syrien, Parménide, ont proposé ou ébauché des formules de prière
en commun. « Initiez-vous, dit Andocide, contemplez les rites sacrés ! » —
Pindare appelle les esprits au naturalisme et par le naturalisme à la
religion : — « Heureux, dit-il, celui qui descend dans la terre profonde ! il
sait la fin de la vie ; il en sait l’origine sacrée. »
Tout en me promenant je faisais ma prière.
C’est Rousseau qui à la prose des Confessions a mêlé
ce vers involontaire.
Toutes les ardentes curiosités de la métaphysique, les
doutes des travailleurs spirituels, les tentatives des pionniers du mystère,
les aspirations des philosophes, leurs indiscrétions devant le silence de la
nature, leur confrontation de l’Inconnu avec la création, confrontation qui va
quelquefois jusqu’à l’insulte, leurs recherches, leurs audaces, aboutissent à
ceci : le doigt posé sur la bouche et l’œil fixe épiant la nuit.
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La religion n’est autre chose que l’ombre portée de
l’univers sur l’intelligence humaine.
La forme de cette ombre varie selon les angles divers de la
civilisation de l’homme, elle varie selon le plus ou moins de rectitude des
esprits qui la reçoivent, mais, quelle que soit son apparence, cette ombre est
toujours identique à elle-même. Elle vient du Tout. C’est cette identité qui
fait le fond commun des religions.
A cette ombre, — car la loi morale ne dément jamais la loi
physique, qui n’est que son symbole, — à cette ombre se mêlent des crépuscules
et des pénombres. Ce sont les idolâtries et les superstitions.
La grandeur visible ou latente du fait presse l’esprit
humain et en fait sortir des chimères plus ou moins empreintes de vérité. Ces
chimères sont les théogonies. Si l’on veut se rendre compte des déviations que
subissent les réalités naturelles en traversant l’imagination ignorante de
l’homme, si l’on veut apprécier les aberrations que cette réfraction peut
produire, un ou deux exemples suffisent :
La première merveille qui a stupéfié les hommes, c’est la
terre. Ils l’ont appelée la Grande Déesse, la Déesse-au-large-sein (Eυρὐστερ
νον), Titéria, Ops, Tellus, Géo, Vesta, Cybèle, Cérès, Déméter ; et, au
fond de la nuée qui emplissait les temples, à Thèbes, où ses prêtres avaient
des masques de bêtes, à Delphes où, selon Pausanias, la Terre a rendu des
oracles avant Apollon, en Achaïe, près du fleuve Crathis, à Sparte, dans le
vertigineux sanctuaire nommé Gasepton, l’antiquité éleusienne et isiaque la
représentait droite et debout dans une robe de pierre qui avait les cannelures
d’une colonne, symbolisation du grand point d’appui terrestre, avec une tête
de cheval qui signifiait la force patente, une chevelure de serpents qui
signifiait les puissances cachées, ayant dans sa main droite un dauphin qui
signifiait l’eau et dans sa main gauche une colombe qui signifiait l’air.
Et sous cette forme fausse et vraie on l’adorait.
Quand à ce soleil dont il a été parlé plus haut, tous les
cultes, nous l’avons dit, se sont adressés à lui. Le paganisme a vu dans le
soleil un dieu et le christianisme un archange. Apollon, c’est Michel. Le
radical Hel se trouve dans Michel comme dans Hélios. Typhon, c’est Satan. On
pourrait dire que Saint-Michel foudroie Typhon et qu’Apollon terrasse Satan.
Le carquois de l’olympien est plein d’éclairs comme le fourreau de l’ange est
plein de flamboiements. Les religions ont pris cet astre et en ont fait un
héros de l’azur. L’illuminisme allemand, représenté par Swinden, place l’enfer
dans le soleil, c’est là que Michel garde Lucifer. L’ange, cicérone de
l’enfer, qui montre les damnés à Albéric, moine du Mont-Cassin, l’appelle
Hélios. Du dieu payen et de l’ange chrétien, l’orient le premier avait fait un
génie. Bhaël, Baal, Bel, Belus, Bélénus, c’est toujours Hel, c’est toujours
Hélios. Le soleil est devenu une sorte de figure humaine sublimée. On l’a mis
sur un char et on lui a donné quatre chevaux qu’Homère appelle Pyroéis, Eoiis,
iEthon, Phlégon, c’est-à-dire, à peu près, Rougeur d’en haut, Clarté, Chaleur,
Rougeur d’en bas, et que Fulgence nomme Erythreus, Actéon, Lampas, Philogeus,
et qui signifie quelque chose comme le Rouge, le Lumineux, le Flamboyant,
l’Ami de la terre, ou la Rentrée à l’Écurie. Ainsi procède le rapetissement
gigantesque des mythologies.
Ainsi la nature enseigne et en même temps égare l’homme. Ces
contagions du naturalisme, insistons-y, n’ont point épargné les sages.
L’univers contemplé devient facilement l’univers visionné. Plusieurs génies
ont vacillé sous le poids de cette idée fixe : la nature. Platon voit la danse
des sphères ; Pythagore entend leur musique. Quant à Aristote, il doute.
Pythagore, créateur de la musique, comme le qualifie, dans la boiserie de la
cathédrale d’Ulm, le grand menuisier gothique Georges Syrlin, Pietagoras
musice inventor, Pythagore assigne entre le soleil et la lune et
entre le soleil et Saturne des intervalles musicaux d’une quarte, et précise
le son de la lune qui est, dit-il, le plus aigu, et le son de Saturne, qui
est, dit-il, le plus grave. D’autres osent être plus formels encore. Pour eux,
le ciel est une lyre, le système solaire, c’est la gamme, le soleil donne
l’ut, Mars donne le ré, Jupiter le mi, Saturne le fa, la lune le sol, Vénus le
la, Mercure le si ; comme on le voit, la gamme, partie du soleil, s’enfonce
par Mars et Jupiter jusqu’à Saturne et revient par la lune, Mercure et Vénus,
au soleil. Ils entendent cela ; ils affirment cela. Quels sont ces foux ? Ils
sont deux. Le premier s’appelle Nicomaque, le deuxième se nomme Cicéron.
Ce qui égare les sages égare aussi les peuples, et plus
encore.
Une foule de phénomènes, même terrestres, même de ceux que
nous pouvons, en quelque sorte, toucher avec la main, restent inexpliqués. De
là des fétichismes et des idolâtries.
Les grands esprits ne se rendent qu’au grand Tout, et
beaucoup d’entre eux résisteraient s’ils n’étaient pas accablés par l’ensemble
des prodiges. Ces héros de la libre pensée sont, on peut le dire, vaincus par
le nombre. Ils cèdent à la convergence des sublimités. Toute la nature
converge à Dieu ; il leur faut cela pour s’incliner. La faible imagination de
certains peuples primitifs n’est pas si exigeante. Le premier phénomène local
venu sert de prétexte à un dogme. Veut-on des exemples ? Il y a, en Afrique,
deux vents : le samyel de l’Arabie Pétrée ; l’harmatan de la côte de Guinée.
On entend un sifflement, les voyageurs se jettent à terre, la face dans la
poussière ; les chevaux cachent leur tête entre leurs jambes, une sorte de feu
passe dans l’air en pétillant, qui respire meurt ; cela dure un quart
d’heure ; si l’on touche ensuite à ceux qui sont morts, on les trouve pourris,
leur chair se détache et tombe ; ce n’est pas du vent qui a soufflé, c’est de
la gangrène. Cette chose redoutable s’appelle le samyel. Quant à l’harmatan,
il arrive dans un brouillard, on ne distingue plus rien, c’est la nuit ; les
feuilles tombent, les plantes agonisent, l’homme a soif, le nez enfle, les
lèvres se gercent, les yeux pleurent, l’épiderme s’exfolie, et, quoique Pair
soit chaud, on a froid ; mais ici commence l’inexplicable, les malades se
dressent sur leur séant et respirent, les fièvres, les petites véroles, les
dysenteries s’arrêtent court ; l’inoculation devient inutile, la peste
s’éteint, les épidémies s’évanouissent, toute la contrée est assainie. Ce vent
qui a passé, c’est de la guérison.
Naturellement, l’harmatan et le samyel ont des prêtres ; une
religion est née de cet Ormus et de cet Arimane des vents.
A la rigueur, on peut scientifiquement rendre raison de la
pierre chantante du druidisme et du phonolithe d’Egypte. Celle des deux
statues de Memnon qui soupirait à l’aurore, ce colosse Tama, haut de quarante
pieds, qui regardait l’orient les mains sur ses genoux, peut s’expliquer, non
par l’automate du jésuite Kircher, mais par cette colonne chinoise de cent
verges de haut, appelée Mixe, c’est-à-dire la pierre au
bruit de cloche, qu’on voit sur une montagne près de
Tancham, et qui, touchée du bout du doigt, sonne comme vingt tambours. Ce
serait tout simplement une sorte de pierre très riche en molécules
métalliques, et cristallisée de telle sorte que la moindre dilatation ou la
moindre percussion la fait vibrer. On peut rapprocher du même fait, et, par
conséquent, dépouiller de tout mystère, les divers phonolithes de la
Haute-Loire et du Puy-en-Velay, et cette fameuse église bâtie à la Vierge avec
des pierres sonores noires et blanches alternées, et la porte de pierre du
caveau des francs-juges de Baden qui, en s’ouvrant, donne l’ut grave.
D’autres phénomènes se présentent, plus malaisés à
éclaircir, et toujours suivis d’appendices mythologiques ajoutés par l’homme.
Qu’était-ce que cet écho, entendu par Roger Bacon dans les
collines du confluent de la Marne, qui changeait Ys en v, et qui,
lorsqu’on lui criait Satan, répondait Va-t’en ? Qu’est-ce
que cette Montagne du Diable, près du Cap, d’où s’élèvent, à de certaines
heures, une grande voix et une grande lumière ? Vous êtes en Finlande : ce
porche au fond duquel on voit un puits, comme un gosier au fond d’une gueule,
c’est la grotte smellique. Jetez-y un chien, un mouton, une bête vivante, vous
entendez quelque chose de stupéfiant et de hideux qui ressemble aux mille cris
d’une hydre mangeant sa proie. Qui donc est là sur le seuil de la caverne
évanoui de terreur ? C’est Olaüs Magnus. De là une religion. Nous sommes aux
Orcades : voici, avec son solfège éolien, avec ses millions de colonnes
pareilles à des tuyaux où une goutte d’eau détermine une symphonie, la grotte
de Staffa, orgue colossal de l’Océan. Les bardes gaëls, charmés et tremblants,
écoutent. La grotte, comme si elle avait une pensée, chante jour et nuit. De
là une religion.
Un hollandais, appelé Haafner, voyageait, en 1783, seul et à
pied, dans l’île de Ceylan. C’était un curieux intelligent. On lui avait
raconté les mystérieuses solitudes de cette île et les bruits extraordinaires
qu’on y entend. Ces bruits lui étaient attestés par des pêcheurs du fleuve
Mabehagonga, ce cours d’eau plein de roches rebelle à la navigation. Un
allemand mecklembourgeois, nommé Wolf, qui habitait depuis vingt ans la plaine
de Jafnapatam, affirmait avoir été réveillé une nuit par la chose effrayante
qu’on appelait « la Voix ». Sa femme, réveillée en même temps que lui, en
avait été malade. Un de leurs voisins, européen comme eux, déclarait avoir
entendu le bruit. Haafner voulut vérifier le fait, s’il était possible, et,
dans tous les cas, voir de près ces déserts étranges dont les indigènes ne
parlent qu’à voix basse. La saison des pluies s’achevait, il pénétra dans les
forêts et aborda les montagnes. Il voyageait seul, nous venons de le dire.
Plusieurs semaines se passèrent, Haafner allant toujours devant lui ; rien de
singulier ne s’était produit ; ces halliers étaient des halliers comme les
autres, et ces roches étaient les premières pierres venues. Un jour, après le
soleil couché, Haafner était sur un sommet de la chaîne de Bancol, la lune
venait de se lever, la nuit approchait ; un trou s’offrit dans le rocher ; ces
alcôves sont précieuses à de telles heures et dans de tels lieux, Haafner s’y
coucha. Il allait s’endormir, quand tout à coup il entendit près de lui le
jappement d’un chien. Jappement lugubre et puissant, d’un chien à coup sûr,
mais d’un chien qui eût été gros comme un lion. Haafner regarda. Pas de chien,
et pas de lion. Cependant le jappement continuait et allait grandissant ;
c’était toujours un jappement, mais cela devenait un tonnerre ; pour qu’un
chien pût hurler de la sorte, il fallait qu’il eût deux cents toises de haut.
Un silence se fit, puis le hurlement recommença ; cette fois il était
accompagné et comme croisé par des rumeurs inexprimables, quelquefois
pareilles aux quintes d’un catarrhe, qui semblaient venir de tous les points
de l’horizon, de près, de loin, de l’arbre, du nuage, quelquefois du haut des
montagnes, quelquefois des profondeurs de la terre ; il s’y mêlait une
conversation de voix humaines très distinctes, parfois se répondant, parfois
parlant toutes ensemble, entrecoupées de ricanements. Haafner, éperdu et
hardi, se jeta hors de son gîte et promena ses yeux autour de lui. Il n’y
avait rien. La lune éclairait des cimes désertes. Ce tumulte inouï se
compliquait d’un prodigieux paysage immobile. Qui donc faisait ce bruit ? Les
montagnes. Haafner était entouré de montagnes qui aboyaient, de montagnes qui
toussaient et de montagnes qui. dialoguaient, et, à de certains moments, cette
monstrueuse solitude éclatait de rire.
Un autre voyageur, Burckhardt, explorait en 1816 le littoral
de la mer Rouge. Il désirait savoir à quoi s’en tenir sur ce que raconte
Katsner des bruits incompréhensibles qui se manifestent dans les chaînes
voisines du golfe d’Haïfan. Il cherchait ce sépulcral Mont des Cloches, le
Ghebel-nakus, ainsi nommé du mot arabe Elnakus, campanule ; mont qui
recouvre, disent les traditions locales, un monastère damné dont, à de
certaines heures, on entend vaguement les cloches bruire sous la masse de la
montagne. Tout en marchant dans ces solitudes, Burckhardt arriva sur un sommet
très élevé appelé Onschomar. Là, tout à coup, en plein jour, à un moment où
aucune surprise n’est possible, il entendit un énorme rugissement
intermittent, clameur qu’aucune bête terrestre n’eût pu jeter, espèce de
fracas orageux composé d’un bruit de cuivre et d’un bruit de foudre.
Burckhardt sonda l’horizon du regard. Il était absolument seul. A une centaine
de toises se dressait un pic inaccessible ; le rugissement sortait de là. Du
reste, pas de commotion souterraine, ni basalte, ni lave ; aucune trace
volcanique. Le bruit était donc inexplicable. Sur une hauteur voisine, il y a
un monastère ; Burckhardt y alla et questionna les moines ; ils lui
racontèrent qu’ils avaient entendu cela, eux aussi, cinq ans auparavant, à
l’heure de midi. L’économe, qui avait vieilli dans le couvent, se souvenait
d’avoir eu la surprise et la terreur de ce bruit inconnu, à des époques
irrégulières, quatre ou cinq fois dans l’espace de quarante ans. Maintenant
qu’est-ce que ce mont Onschomar ? C’est le plus haut sommet du Sinaï ; et
voyez quelle étrange clarté sur la Bible ! les rauques éclats de voix que
cette cime jette dans la solitude en plein dix-neuvième siècle et que
Burckhardt a constatés, ce sont les clairons terribles que Moïse a entendus.
Une religion est sortie de Ceylan : le Bouddhisme. Une
religion est sortie du Sinaï : le Mosaïsme.
Les académies attribuent ces prodiges à des effets
d’acoustique ; le peuple a plus tôt fait de croire en Dieu. Il y croit mal ;
mais il y croit.
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Nous avons tout à l’heure parlé du fond commun de la
croyance humaine.
C’est de ce fond commun que vient la locution usuelle : « les
vérités de telle ou telle région ». Ici, comme dans beaucoup d’autres
cas, le pluriel est moindre que le singulier, et les vérités n’impliquent pas
la vérité.
Ce mystérieux fond commun des religions n’éclate pas
seulement dans leur côté métaphysique par l’homogénéité des dogmes ; il
apparaît aussi dans leur côté plastique par l’identité des légendes.
Nous avons indiqué Apollon et Michel. Samson est le jumeau
d’Hercule. Ammonia est à la fois Junon et Isis. Hermanubis, en habit de
sénateur, avec une tête d’épervier et un caducée, est en même temps Anubis et
Mercure. Adawâsa prenant l’épi des mains de Brahma, n’est-ce pas Triptolème
recevant le grain de blé qu’il sèmera dans le champ Rharion ? La citerne de
Lorette ressemble au puits de Parthénios, et Marie en fuite rappelle Cérès
errante. Cérès, comme Marie, est une mater dolorosa.
Si l’on descend de ces hautes traditions épiques, les menues
fables populaires offrent les mêmes concordances. C’est à l’imitation de
Zéphyr et d’Éole que saint Clair donne le beau temps et saint Baumade la
pluie. Saint Hospice dessèche la main levée sur lui, exactement comme le cheik
Amrou paralyse l’émir Nassar-Eddin prêt à le frapper. A Issandon, un bœuf ne
suffisait pas à traîner dans la montagne le chariot qui transportait le
cercueil de saint Viance ; un ours vint se faire atteler à côté du bœuf ; à
Bénarès, un tigre vint aider le singe Baniam à creuser la fosse du brahme
Wharhâti. Les trois têtes de Cerbère qui aboient dans l’Averne aboient aussi
dans l’île de Guernesey où l’on voit trois flammes sortir de la gueule du
chien C’hy Coh, et dans l’île de Man, où l’on entend les trois jappements
distincts du chien Mawth-Dog. Le spectre Perroblanco des Asturies est le même
que le Kigwyn du pays de Galles et le Banco d’Ecosse. Kigwyn, en gallois, et
Ban Cho, en dialecte calédonien, signifient Chien Blanc. Les femmes druses
portent le tantour cornu en l’honneur de Bacchus, comme les cauchoises
la coiffe pointue en l’honneur de saint Vallier, avec la même idée de talisman
contre la stérilité. Le sang qu’un coup de pierre fait jaillir du crâne de
l’évêque Guy de Léron, mort depuis cent ans, n’est-ce pas l’épée de Cambyse
faisant saigner le squelette du mage Raglath ? Simplicius retirant avec un
signe du doigt la grosse pierre Lios du précipice de Capdenac, c’est Bawâsa
ordonnant au rocher Nyan-hu de venir fermer sa grotte. Saint Colomban, ce
sévère travailleur de la terre et de l’esprit, cet ascète impitoyable pour
toute débilité, qui exigeait que les moines malades se levassent pour aller
dans l’aire battre le blé, saint Colomban, Columba peccator, comme il
se nommait lui-même, mangeait de l’herbe et de Pécorce d’arbre, ainsi qu’avait
fait le druide Taliesin. Il se reprochait les baies de myrtil comme une
sensualité. Au dire de son disciple Chamnoaldus, plus tard évêque, les
écureuils descendaient vers saint Colomban du haut des sapins (férusculam,
quant vulgo homines squirium vocant) ; les
oiseaux venaient se cacher dans les plis de sa robe ; un jour, douze loups
surviennent, le flairent, effleurent de leur gueule sa coule de bure, et
passent (conspicit duodecim lupos advenire...
intactum relinquunt). Il renvoyait les ours des cavernes (abiitfera
mitis, necprorsus estausa redire). Ici, après
avoir été Taliesin, saint Colomban devient Orphée. Dictus ob
hoc lenire tigres.
Inutile de multiplier ces exemples. Ces légendes,
quelques-unes poétiques, d’autres puériles, n’ont d’autre valeur philosophique
que leur ressemblance. C’est par là seulement qu’elles méritent d’être visées
et homologuées en passant. Elles témoignent d’un certain état persistant de
l’esprit humain. Elles ont une signification comme symptômes externes de ce
quid divinum qui préoccupe l’homme. L’horreur sacrée emplit cette
forêt des croyances et y donne partout la même attitude à l’humanité.
Recueillement et anxiété. Il y a des Crescentius et des Siméons dans l’Inde ;
le fakir est fait du même bronze que le stylite ; le réfectoire de la Trappe
peut convenir aux monophages d’Égine ; le gymnosophe dans la fosse aux
insectes reproduit Job ; la prophétesse juive est la même femme que la sibylle
payenne ; la carmélite n’est autre chose que la vestale. Déclarerez-vous vides
de sens ces identités saisissantes de la supplication humaine ?
Déraisonnables, oui ; irrationnelles, non.
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La recherche de la solitude est propre à toutes les
religions. Pourquoi ? C’est que la nature est là.
C’est que là, même pour la superstition, il y a une
philosophie ; c’est que le grand ciel dit ce que le Talmud et le Koran
ignorent ; c’est que le désert en sait plus long que le dogme.
Les solitudes sont le vrai point de départ des croyances.
Les précurseurs crient au désert. Pas d’arbre sans racine, pas de religion
sans Thébaïde.
Partout où apparaît l’étendue sauvage, la nature seule, le
grand lieu abandonné, vastus eremus, l’anachorète surgit.
Isochore se creuse un trou dans la clairière de lauriers roses près de
Famagouste, et c’est là qu’il trouve cette herbe si longtemps crue panacée,
l’ammi de Candie, que Gallien appelle une des quatre petites semences chaudes.
Daniel d’Illyrie vivait prosterné sur une plage de sable toute couverte de ces
horribles vipères Ammodytes qu’on nomme Cerchnias, à cause de leurs
tachetures de grains de millet, et Serpents cornus, à cause de
leur espadon frontal. Les vallons d’épreuve et de rêverie s’ouvrent de tous
les côtés à l’inquiétude humaine. C’est Ombos près du Nil, Vosagus près du
Rhin ; c’est Ligugée près Poitiers, où saint Martin fonda le plus ancien
monastère de France ; c’est le Montserrat, le Mont Ferrât, le Mont Cassin,
Viterbe, Camaldoli, Centorbi, Vallerfusa, Vallombrosa, Monte-Tabalo, Pisilie
près de Zante, Brittini dans la marche d’Ancône, Saint-Gall, la
Grande-Chartreuse, les Météores où l’on n’a pour parvenir aux cellules qu’une
poulie et une corde où pend un panier. Saint Antoine institue le moine, saint
Pacôme établit le cénobite, saint Paul de Thèbes crée l’ermite. Basile,
Basilius, magister monachorum, invente la règle. Ainsi
naissent les claustraux, les ascètes, les clercs, les moniaux, les
sanctimoniaux. Ainsi se forment et s’agrègent les munsters d’occident et les
laures d’orient. On y vient de toutes parts, les nobles en tête : nobilium
liberi undique concurrunt ; on y apporte ses biens :
omnia sua contradunt ; on y coupe ses cheveux, signe de
seigneurie : coma capitis deposita ; on y accepte le
triple communisme du logis, de l’argent et de la signature : claustrum,
arca communis, et sigillum. Ce qu’on appellerait
aujourd’hui « la raison sociale ». On y proclame la fraternité universelle :
unius enim corporis sumus commenbra.
Sive Galli, sive Britanni, sive Iberi,
sive quœque gentes ".
Là, on veille, on s’appelle les Acémètes, « ceux qui
ne dorment pas » ; un moine syrien du Ve siècle, Alexandre, réfugié dans une
friche près de l’Euphrate, menait à ce grand combat de la méditation et de la
prière trois cents solitaires, divisés en six chœurs, qui se relevaient pour
que le chant ne s’interrompît ni jour ni nuit. Là on prie, là on travaille ;
et le labeur est rude. Un autre moine, Jonas, a vu les austérités qu’il
raconte : « Debout tous ! Qu’on vienne casser la glèbe, qu’on arrive au lit
fatigué, qu’on se lève avant d’avoir épuisé son sommeil, et qu’on marche
encore endormi. » Omnes surgant, glebas scindant,
lassus ad stratum veniat, necdum expleto
somno surgere compellatur, ambu lansque
dormitet. Près du Jourdain, on institue le Laus perennis,
germe de l’Adoration Perpétuelle, et qui sera plus tard la règle de Saint
Denis et de Remiremont. Psalmi divini absque
diminutione. On est là dans l’ombre, on emploie les heures sombres au
chant ; le fil du psaume sans fin sort de la quenouille des ténèbres ; on
garde toute la nuit —des immobilités terribles ou lugubres. Psallentia
ibi erat, incessabiles totius noctis
habens stabilitates. Près d’Augst, l’ancien Augustodunum, on voyait
encore il y a cent ans trois tronçons de pierre faisant une sorte de triangle
dans la forêt. C’est tout ce qui restait de trois piliers où il y avait eu, au
VIe siècle, trois stylites. L’un criait au point du jour : Sto
gemens, l’autre au coucher du soleil criait : Sto tremens,
le troisième criait à minuit : Sto fremens. ’Les
corbeaux, les montains, les pinsons des Ardennes et les éperviers leur
apportaient à manger. On ne savait rien de ces hommes ; on leur donnait pour
nom leur cri. Sto Fremens mourut le dernier. Il manque à cette
légende celui qui dit : Sto sperans. De quelque façon qu’on juge
tous ces faits, il est impossible de n’y pas constater la pression de
l’infini. Le phénomène est livré à la critique, mais il est. Les générations
passent, le phénomène persiste. Les individus meurent, d’autres les remplacent
dans la même attitude. Les contemplateurs des steppes de Tartarie qui ont
parlé à Pholiorbe n’ont point bougé de leur sauvage observatoire ; les voyants
que Pythagore a rencontrés dans les jungles "de l’Inde y sont encore. Le
solitaire pensif est éternel.
Chercherez-vous à ce phénomène des explications
historiques ? Attribuerez-vous par exemple le cénobitisme chrétien à la
persécution de Dèce et de Valérien ? Mais comment l’expliquerez-vous pour le
brahmanisme, pour le bouddhisme, pour le magisme, pour le druidisme, pour le
sabéisme, pour le mahométisme ? Comment l’expliquerez-vous pour la philosophie
elle-même, qui a ses solitaires et ses ascètes ?
Que prouve-t-il donc, ce phénomène ? La ténacité des
superstitions. Oui. Et en même temps la permanence du grand avertissement
religieux adressé par la nature à l’homme. L’un de ces faits est la surface ;
l’autre est le fond.
________________________
Résumons ce qui vient d’être indiqué.
Il n’est pas sur la terre un être pensant en qui le
spectacle de l’univers ne fasse une lente construction de Dieu. De quelques
esprits considérables qui résistent ou qui protestent, on peut dire que, très
probablement, c’est que pour eux la contemplation n’a pas été assez prolongée
ou assez assidue, et la dose de solitude assez grande. Quant à l’ensemble du
genre humain, depuis le philosophe jusqu’au sauvage, depuis le plus profond
jusqu’au plus simple, depuis Manou absorbé dans l’extase jusqu’au charretier
bulgare qui pique ses deux bœufs sur le pont de Galata, depuis le cerveau où
est le génie jusqu’au crâne où il n’y a que l’instinct, quant au genre humain,
disons-nous, pourvu qu’il regarde, il songe, et pourvu qu’il réfléchisse, il
s’incline. Pour l’humanité, le naturalisme se résout en religion. La nature,
créée par Dieu, crée Dieu dans l’homme. Sous la pression des étoiles, un mage
croît dans le pâtre de Chaldée. L’univers fait plus que démontrer ; il montre.
Il montre d’abord le palpable, puis le visible, puis l’inaccessible, puis
l’incompréhensible. Cette fleur est ; cueillez-la, respirez-la, ; méditez-la ;
je vous défie de la nier et de la comprendre. La vision du réel se dilate
forcément jusqu’à l’idéal. Tâtez le pouls aux choses, vous sentez sous l’effet
la palpitation de la Cause. Cette Cause est en vous et au delà de vous, et il
vous est impossible d’imaginer une idée quelconque et de faire quelque rêve
que ce soit hors de sa présence. Que vous y consentiez ou non, la face
inconnue regarde tout. Pas un phénomène qui n’en soit le miroir. Ce miroir est
en vous, et souvent vous le considérez avec tremblement ; vous l’appelez
conscience. L’homme méchant ou coupable l’ôterait de là s’il pouvait. Ceux des
philosophes qui n’adhèrent à aucune des communions religieuses partiellement
dominantes sont, en dépit d’eux-mêmes, de la grande communion cosmique. Cette
situation mentale s’impose avec la rigueur d’une loi à toute tête consciente.
Une espèce d’Être invincible se dégage de l’examen du savant comme de la
contemplation du penseur. Dieu est involontaire à l’homme.
Dira-t-on : ceci n’est que de la sensation. On se
tromperait. La sensation confirmée par le raisonnement, c’est tout simplement
la double forme du réel, et cela a quelque affinité avec l’évidence. Du reste,
le nihilisme seul, récemment rajeuni par une forte école allemande, est
inexpugnable, soit dans son doute, soit dans sa négation. IL N’Y
A RIEN ; voilà pour l’athéisme la seule forteresse
imprenable. Exagérer l’abstraction jusqu’à considérer le monde visible comme
de peu de poids dans la balance philosophique, cela ne suffit pas. Il faut
supprimer le monde tout à fait. Du moment où l’on admet que quelque chose
existe, on peut être irrésistiblement entraîné jusqu’à Dieu. Pour se bien
défendre, il faut aller résolument à l’extrémité de la contestation logique,
prendre pied sur le seul fond solide du matérialisme, le nihilisme, et dire
tout net : le monde n’est pas. Rejet du monde visible comme élément de la
question, c’est là la première condition du scepticisme, s’il veut être
irréfutable. Quant à nous, nous avouons que nous avons peu de dédain pour
l’univers.
Si l’abstraction veut efficacement ruiner la certitude, il
faut qu’elle change de nom et qu’elle s’appelle la négation. A quoi bon mettre
des masques sur ces deux mots, les seuls indomptables : Non, et Rien !
Et il ne faut pas seulement dire : le monde n’est pas. Il
faut dire : JE NE SUIS PAS. Je
ne suis pas sûr d’être serait trop peu solide
et donnerait prise aux raisonnements qui s’appuient dans une mesure quelconque
sur la réalité.
Déclarer que tout est apparence, à commencer par soi-même,
frapper de néant l’objectif et d’impuissance le subjectif, c’est à cette
condition-là seulement que le doute est un « bon oreiller ».
Cette forme du scepticisme n’est pas, du reste, contagieuse.
Elle a contre elle l’irrésistible protestation du sentiment intime.
L’hypothèse poussée jusque-là est maladive.
Continuons.
Qui que vous soyez, vous avez en vous une prunelle fixée sur
l’Inconnu, et que l’infini engloutit sous son rayonnement. L’infini dans tous
les sens monte au-dessus de votre tête, et s’élargit et se croise et
s’épanouit et flamboie et monte et recommence et monte encore, prodigieuse
gerbe des faits du gouffre.
Mais, dira-t-on encore, tout cela est surchargé de
suppositions. Le visionnaire trouble le philosophe. L’univers ainsi regardé
semble vu de Pathmos. La logique s’accommode peu de ces grossissements où la
conjecture est mêlée. Le raisonnement, comme le calcul, n’aime pas voir de la
fumée circuler dans la géométrie. Chassez tout ce rêve épars dans votre
cosmos.
Soit. Contentons-nous du scalpel et du squelette. L’univers
est là devant nos yeux. Soufflons sur cette apocalypse. Que reste-t-il ? Une
machine.
Eh bien, une machine prouve un machiniste.
A la mécanique céleste, il faut un mécanicien.
Pas de locomotive sans chauffeur.
Vous en tiendrez-vous au coup de pied newtonien ?
Direz-vous que cela a été arrangé une fois pour toutes ?
Par qui ?
Par un ensemble de forces.
Quoi, sans intelligence ?
Ainsi, d’une convergence de forces inintelligentes,
l’intelligence serait sortie ! Mais le moins ne crée pas le plus. Un ensemble,
quel qu’il soit, ne produit jamais que la somme de son possible. Une houillère
ne produit pas un gland ; un chêne ne produit pas un œuf ; un condor ne
produit pas un homme. Le jour où je verrai un oiseau éclore d’un bouton
d’aubépine, ce jour-là seulement, je croirai que le bourgeon monstrueux de la
matière s’est ouvert, et que l’intelligence ailée et rayonnante en est sortie.
Amalgamez les forces, diminuez les frottements, décomposez
les résistances, multipliez les leviers, emboîtez les pivots, échelonnez les
points d’appui, corroborez les cabestans, coordonnez les engrenages, ajustez
les pistons, équilibrez les balanciers, combinez les rouages, compliquez les
poulies, faites la machine de Marly que vous voudrez ; vous n’en ferez pas
sortir l’Iliade.
L’univers posé comme prémisse, c’est un impérieux
raisonnement qui commence. Si vous ne voulez pas aller jusqu’au bout, ne vous
laissez pas saisir par la logique du logos. Elle n’entend pas raison et dès
qu’elle vous tient, elle ne vous lâche pas. Heureusement ; car le contraire
serait terrible. On ne saurait rien imaginer de plus déconcertant pour
l’intelligence et de plus désespérant pour la conscience que ceci : cette
immense démonstration commencée par les azurs, les espaces, les océans, les
étoiles, et déduite de phénomène en phénomène par toute la réalité palpable,
visible ou concevable, s’arrête en chemin et laisse là le penseur ; et le
monde ne conclut pas.
Si ! le monde conclut.
Sa conclusion, c’est : Quelqu’un.
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Il faut bien le reconnaître, et c’est là qu’on est
irréfragablement conduit, en dehors même de toute observation intérieure, la
nature accable l’homme d’on ne sait quelle clarté qui rayonne d’autant plus
qu’on la regarde plus fixement, et qui, chose étrange, sans cesser d’être un
mystère, finit par être une évidence.
En présence de ce fait permanent, prodigieux pour les forts,
monstrueux pour les faibles, que faire ? Comment se mettre bien avec cette
irradiation ? Comment échapper à la terreur sacrée ?
Le genre humain se précipite dans les religions, portes
ouvertes.
Mais des religions peuvent naître et naissent les
superstitions et les fanatismes, ces difformités de la foi.
Danger.
Les sages, les philosophes, les libres penseurs l’ont
compris.
Comment obvier à ce péril ?
En extirpant la « Religiosité » ; en ôtant de
l’Éternité l’Intelligence ; en ôtant du tombeau l’avenir ; en bornant l’homme
à la vie ; en faisant le moi de chair pour vivre et de cendre pour
s’anéantir ; en niant Dieu, en niant l’âme ; en supprimant le « surnaturalisme ».
Déclarer l’homme animal.
Fonder sur l’homme animal la société matérielle ;
c’est-à-dire limiter la conscience humaine au succès et l’aspiration humaine
au bien-être.
Que vaut cet effort ?
Examinons-le.
Expliquons-nous sur l’homme pure machine.