Il est singulier que je pense sans cesse au roi. J’ai beau
faire, beau secouer la tête, j’ai une voix dans l’oreille qui me dit
toujours :– Il y a dans cette même ville, à cette
même heure, et pas bien loin d’ici, dans un autre palais, un homme qui a aussi
des gardes à toutes ses portes, un homme unique comme toi dans le peuple, avec
cette différence qu’il est aussi haut que tu es bas. Sa vie entière, minute
par minute, n’est que gloire, grandeur, délices, enivrement. Tout est autour
de lui amour, respect, vénération. Les voix les plus hautes deviennent basses
en lui parlant et les fronts les plus fiers ploient. Il n’a que de la soie et
de l’or sous les yeux. À cette heure, il tient quelque conseil de ministres où
tous sont de son avis, ou bien songe à la chasse de demain, au bal de ce soir,
sûr que la fête viendra à l’heure, et laissant à d’autres le travail de ses
plaisirs. Eh bien ! cet homme est de chair et d’os comme toi ! – Et pour qu’à
l’instant même l’horrible échafaud s’écroulât, pour que tout te fût rendu,
vie, liberté, fortune, famille, il suffirait qu’il écrivît avec cette plume
les sept lettres de son nom au bas d’un morceau de papier, ou même que son
carrosse rencontrât ta charrette ! – Et il est bon, et il ne demanderait pas
mieux peut-être, et il n’en sera rien !