Quand je revins à moi, il était nuit. J’étais couché dans un
grabat ; une lanterne qui vacillait au plafond me fit voir d’autres grabats
alignés des deux côtés du mien. Je compris qu’on m’avait transporté à
l’infirmerie.Je restai quelques instants éveillé,
mais sans pensée et sans souvenir, tout entier au bonheur d’être dans un lit.
Certes, en d’autres temps, ce lit d’hôpital et de prison m’eût fait reculer de
dégoût et de pitié ; mais je n’étais plus le même homme. Les draps étaient
gris et rudes au toucher, la couverture maigre et trouée ; on sentait la
paillasse à travers le matelas ; qu’importe ! mes membres pouvaient se
déroidir à l’aise entre ces draps grossiers ; sous cette couverture, si mince
qu’elle fût, je sentais se dissiper peu à peu cet horrible froid de la moelle
des os dont j’avais pris l’habitude. – Je me rendormis.
Un grand bruit me réveilla ; il faisait petit jour. Ce bruit
venait du dehors ; mon lit était à côté de la fenêtre, je me levai sur mon
séant pour voir ce que c’était.
La fenêtre donnait sur la grande cour de Bicêtre. Cette cour
était pleine de monde ; deux haies de vétérans avaient peine à maintenir
libre, au milieu de cette foule, un étroit chemin qui traversait la cour.
Entre ce double rang de soldats cheminaient lentement, cahotées à chaque pavé,
cinq longues charrettes chargées d’hommes ; c’étaient les forçats qui
partaient.
Ces charrettes étaient découvertes. Chaque cordon en
occupait une. Les forçats étaient assis de côté sur chacun des bords, adossés
les uns aux autres, séparés par la chaîne commune, qui se développait dans la
longueur du chariot, et sur l’extrémité de laquelle un argousin debout, fusil
chargé, tenait le pied. On entendait bruire leurs fers, et, à chaque secousse
de la voiture, on voyait sauter leurs têtes et ballotter leurs jambes
pendantes.
Une pluie fine et pénétrante glaçait l’air, et collait sur
leurs genoux leurs pantalons de toile, de gris devenus noirs. Leurs longues
barbes, leurs cheveux courts ruisselaient ; leurs visages étaient violets ; on
les voyait grelotter, et leurs dents grinçaient de rage et de froid. Du reste,
pas de mouvements possibles. Une fois rivé à cette chaîne, on n’est plus
qu’une fraction de ce tout hideux qu’on appelle le cordon, et qui se meut
comme un seul homme. L’intelligence doit abdiquer, le carcan du bagne la
condamne à mort ; et quant à l’animal lui-même, il ne doit plus avoir de
besoins et d’appétits qu’à heures fixes. Ainsi, immobiles, la plupart
demi-nus, têtes découvertes et pieds pendants, ils commençaient leur voyage de
vingt-cinq jours, chargés sur les mêmes charrettes, vêtus des mêmes vêtements
pour le soleil à plomb de juillet et pour les froides pluies de novembre. On
dirait que les hommes veulent mettre le ciel de moitié dans leur office de
bourreaux.
Il s’était établi entre la foule et les charrettes je ne
sais quel horrible dialogue ; injures d’un côté, bravades de l’autre,
imprécations des deux parts ; mais, à un signe du capitaine, je vis les coups
de bâton pleuvoir au hasard dans les charrettes, sur les épaules ou sur les
têtes, et tout rentra dans cette espèce de calme extérieur qu’on appelle
l’ordre. Mais les yeux étaient pleins de vengeance, et les poings des
misérables se crispaient sur leurs genoux.
Les cinq charrettes, escortées de gendarmes à cheval et
d’argousins à pied, disparurent successivement sous la haute porte cintrée de
Bicêtre ; une sixième les suivit, dans laquelle ballottaient pêle-mêle les
chaudières, les gamelles de cuivre et les chaînes de rechange. Quelques
gardes-chiourme qui s’étaient attardés à la cantine sortirent en courant pour
rejoindre leur escouade. La foule s’écoula. Tout ce spectacle s’évanouit comme
une fantasmagorie. On entendit s’affaiblir par degrés dans l’air le bruit
lourd des roues et des pieds des chevaux sur la route pavée de Fontainebleau,
le claquement des fouets, le cliquetis des chaînes, et les hurlements du
peuple qui souhaitait malheur au voyage des galériens.
Et c’est là pour eux le commencement !
Que me disait-il donc, l’avocat ? Les galères ! Ah ! oui,
plutôt mille fois la mort, plutôt l’échafaud que le bagne, plutôt le néant que
l’enfer ; plutôt livrer mon cou au couteau de Guillotin qu’au carcan de la
chiourme ! Les galères, juste ciel !