Il n’y avait en tête des premières éditions de cet ouvrage,
publié d’abord sans nom d’auteur, que les quelques lignes qu’on va lire :
« Il y a deux manières de se rendre compte de l’existence de ce
livre. Ou il y a eu, en effet, une liasse de papiers jaunes et inégaux sur
lesquels on a trouvé, enregistrées une à une, les dernières pensées d’un
misérable ; ou il s’est rencontré un homme, un rêveur occupé à observer la
nature au profit de l’art, un philosophe, un poëte, que sais-je ? dont cette
idée a été la fantaisie, qui l’a prise ou plutôt s’est laissé prendre par
elle, et n’a pu s’en débarrasser qu’en la jetant dans un livre. »
« De ces deux explications, le lecteur choisira celle qu’il
voudra. »
Comme on le voit, à l’époque où ce livre fut publié,
l’auteur ne jugea pas à propos de dire dès lors toute sa pensée. Il aima mieux
attendre qu’elle fût comprise et voir si elle le serait. Elle l’a été.
L’auteur aujourd’hui peut démasquer l’idée politique, l’idée sociale, qu’il
avait voulu populariser sous cette innocente et candide forme littéraire. Il
déclare donc, ou plutôt il avoue hautement que le Dernier
Jour d’un Condamné n’est autre chose qu’un plaidoyer, direct
ou indirect, comme on voudra, pour l’abolition de la peine de mort. Ce qu’il a
eu dessein de faire, ce qu’il voudrait que la postérité vît dans son œuvre, si
jamais elle s’occupe de si peu, ce n’est pas la défense spéciale, et toujours
facile, et toujours transitoire, de tel ou tel criminel choisi, de tel ou tel
accusé d’élection ; c’est la plaidoirie générale et permanente pour tous les
accusés présents et à venir ; c’est le grand point de droit de l’humanité
allégué et plaidé à toute voix devant la société, qui est la grande cour de
cassation ; c’est cette suprême fin de non-recevoir, abhorrescere a
sanguine, construite à tout jamais en avant de tous les procès
criminels ; c’est la sombre et fatale question qui palpite obscurément au fond
de toutes les causes capitales sous les triples épaisseurs de pathos dont
l’enveloppe la rhétorique sanglante des gens du roi ; c’est la question de vie
et de mort, dis-je, déshabillée, dénudée, dépouillée des entortillages sonores
du parquet, brutalement mise au jour, et posée où il faut qu’on la voie, où il
faut qu’elle soit, où elle est réellement, dans son vrai milieu, dans son
milieu horrible, non au tribunal, mais à l’échafaud, non chez le juge, mais
chez le bourreau.
Voilà ce qu’il a voulu faire. Si l’avenir lui décernait un
jour la gloire de l’avoir fait, ce qu’il n’ose espérer, il ne voudrait pas
d’autre couronne.
Il le déclare donc, et il le répète, il occupe, au nom de
tous les accusés possibles, innocents ou coupables, devant toutes les cours,
tous les prétoires, tous les jurys, toutes les justices. Ce livre est adressé
à quiconque juge. Et pour que le plaidoyer soit aussi vaste que la cause, il a
dû, et c’est pour cela que Le Dernier Jour d’un
Condamné est ainsi fait, élaguer de toutes parts dans son sujet le
contingent, l’accident, le particulier, le spécial, le relatif, le modifiable,
l’épisode, l’anecdote, l’événement, le nom propre, et se borner (si c’est là
se borner) à plaider la cause d’un condamné quelconque, exécuté un jour
quelconque, pour un crime quelconque. Heureux si, sans autre outil que sa
pensée, il a fouillé assez avant pour faire saigner un cœur sous l’æs triplex
du magistrat ! heureux s’il a rendu pitoyables ceux qui se croient justes !
heureux si, à force de creuser dans le juge, il a réussi quelquefois à y
retrouver un homme !
Il y a trois ans, quand ce livre parut, quelques personnes
imaginèrent que cela valait la peine d’en contester l’idée à l’auteur. Les uns
supposèrent un livre anglais, les autres un livre américain. Singulière manie
de chercher à mille lieues les origines des choses, et de faire couler des
sources du Nil le ruisseau qui lave votre rue ! Hélas ! il n’y a en ceci ni
livre anglais, ni livre américain, ni livre chinois. L’auteur a pris l’idée du
Dernier Jour d’un Condamné, non dans un livre, il
n’a pas l’habitude d’aller chercher ses idées si loin, mais là où vous pouviez
tous la prendre, où vous l’aviez prise peut-être (car qui n’a fait ou rêvé
dans son esprit le Dernier Jour d’un condamné ?),
tout bonnement sur la place publique, sur la place de Grève. C’est là qu’un
jour en passant il a ramassé cette idée fatale, gisante dans une mare de sang
sous les rouges moignons de la guillotine.
Depuis, chaque fois qu’au gré des funèbres jeudis de la cour
de cassation, il arrivait un de ces jours où le cri d’un arrêt de mort se fait
dans Paris, chaque fois que l’auteur entendait passer sous ses fenêtres ces
hurlements enroués qui ameutent des spectateurs pour la Grève, chaque fois, la
douloureuse idée lui revenait, s’emparait de lui, lui emplissait la tête de
gendarmes, de bourreaux et de foule, lui expliquait heure par heure les
dernières souffrances du misérable agonisant, – en ce moment on le confesse,
en ce moment on lui coupe les cheveux, en ce moment on lui lie les mains, – le
sommait, lui pauvre poëte, de dire tout cela à la société, qui fait ses
affaires pendant que cette chose monstrueuse s’accomplit, le pressait, le
poussait, le secouait, lui arrachait ses vers de l’esprit, s’il était en train
d’en faire, et les tuait à peine ébauchés, barrait tous ses travaux, se
mettait en travers de tout, l’investissait, l’obsédait, l’assiégeait. C’était
un supplice, un supplice qui commençait avec le jour, et qui durait, comme
celui du misérable qu’on torturait au même moment, jusqu’à quatre
heures. Alors seulement, une fois le ponens caput
expiravit crié par la voix sinistre de l’horloge, l’auteur respirait et
retrouvait quelque liberté d’esprit. Un jour enfin, c’était, à ce qu’il croit,
le lendemain de l’exécution d’Ulbach, il se mit à écrire ce livre. Depuis lors
il a été soulagé. Quand un de ces crimes publics, qu’on nomme exécutions
judiciaires, a été commis, sa conscience lui a dit qu’il n’en était plus
solidaire ; et il n’a plus senti à son front cette goutte de sang qui
rejaillit de la Grève sur la tête de tous les membres de la communauté
sociale.
Toutefois, cela ne suffit pas. Se laver les mains est bien,
empêcher le sang de couler serait mieux.
Aussi ne connaîtrait-il pas de but plus élevé, plus saint,
plus auguste que celui-là : concourir à l’abolition de la peine de mort. Aussi
est-ce du fond du cœur qu’il adhère aux vœux et aux efforts des hommes
généreux de toutes les nations qui travaillent depuis plusieurs années à jeter
bas l’arbre patibulaire, le seul arbre que les révolutions ne déracinent pas.
C’est avec joie qu’il vient à son tour, lui chétif, donner son coup de cognée,
et élargir de son mieux l’entaille que Beccaria a faite, il y a soixante-six
ans, au vieux gibet dressé depuis tant de siècles sur la chrétienté.
Nous venons de dire que l’échafaud est le seul édifice que
les révolutions ne démolissent pas. Il est rare, en effet, que les révolutions
soient sobres de sang humain, et, venues qu’elles sont pour émonder, pour
ébrancher, pour étêter la société, la peine de mort est une des serpes dont
elles se dessaisissent le plus malaisément.
Nous l’avouerons cependant, si jamais révolution nous parut
digne et capable d’abolir la peine de mort, c’est la révolution de juillet. Il
semble, en effet, qu’il appartenait au mouvement populaire le plus clément des
temps modernes de raturer la pénalité barbare de Louis XI, de Richelieu et de
Robespierre, et d’inscrire au front de la loi l’inviolabilité de la vie
humaine. 1830 méritait de briser le couperet de 93.
Nous l’avons espéré un moment. En août 1830, il y avait tant
de générosité dans l’air, un tel esprit de douceur et de civilisation flottait
dans les masses, on se sentait le cœur si bien épanoui par l’approche d’un bel
avenir, qu’il nous sembla que la peine de mort était abolie de droit,
d’emblée, d’un consentement tacite et unanime, comme le reste des choses
mauvaises qui nous avaient gênés. Le peuple venait de faire un feu de joie des
guenilles de l’ancien régime. Celle-là était la guenille sanglante. Nous la
crûmes dans le tas. Nous la crûmes brûlée comme les autres. Et pendant
quelques semaines, confiant et crédule, nous eûmes foi pour l’avenir à
l’inviolabilité de la vie, comme à l’inviolabilité de la liberté.
Et en effet deux mois s’étaient à peine écoulés qu’une
tentative fut faite pour résoudre en réalité légale l’utopie sublime de César
Bonesana.
Malheureusement, cette tentative fut gauche, maladroite,
presque hypocrite, et faite dans un autre intérêt que l’intérêt général.
Au mois d’octobre 1830, on se le rappelle, quelques jours
après avoir écarté par l’ordre du jour la proposition d’ensevelir Napoléon
sous la colonne, la Chambre tout entière se mit à pleurer et à bramer. La
question de la peine de mort fut mise sur le tapis, nous allons dire quelques
lignes plus bas à quelle occasion ; et alors il sembla que toutes ces
entrailles de législateurs étaient prises d’une subite et merveilleuse
miséricorde. Ce fut à qui parlerait, à qui gémirait, à qui lèverait les mains
au ciel. La peine de mort, grand Dieu ! quelle horreur ! Tel vieux procureur
général, blanchi dans la robe rouge, qui avait mangé toute sa vie le pain
trempé de sang des réquisitoires, se composa tout à coup un air piteux et
attesta les dieux qu’il était indigné de la guillotine. Pendant deux jours la
tribune ne désemplit pas de harangueurs en pleureuses. Ce fut une lamentation,
une myriologie, un concert de psaumes lugubres, un Super flumina
Babylonis, un Stabat mater dolorosa, une grande
symphonie en ut, avec chœurs, exécutée par tout cet orchestre d’orateurs qui
garnit les premiers bancs de la Chambre, et rend de si beaux sons dans les
grands jours. Tel vint avec sa basse, tel avec son fausset. Rien n’y manqua.
La chose fut on ne peut plus pathétique et pitoyable. La séance de nuit
surtout fut tendre, paterne et déchirante comme un cinquième acte de
Lachaussée. Le bon public, qui n’y comprenait rien, avait les larmes aux yeux.
De quoi s’agissait-il donc ? d’abolir la peine de mort ?
Oui et non.
Voici le fait :
Quatre hommes du monde, quatre hommes comme il faut, de ces
hommes qu’on a pu rencontrer dans un salon, et avec qui peut-être on a échangé
quelques paroles polies ; quatre de ces hommes, dis-je, avaient tenté, dans
les hautes régions politiques, un de ces coups hardis que Bacon appelle
crimes, et que Machiavel appelle entreprises. Or, crime ou
entreprise, la loi, brutale pour tous, punit cela de mort. Et les quatre
malheureux étaient là, prisonniers, captifs de la loi, gardés par trois cents
cocardes tricolores sous les belles ogives de Vincennes. Que faire et comment
faire ? Vous comprenez qu’il est impossible d’envoyer à la Grève, dans une
charrette, ignoblement liés avec de grosses cordes, dos à dos avec ce
fonctionnaire qu’il ne faut pas seulement nommer, quatre hommes comme vous et
moi, quatre hommes du monde ? Encore s’il y avait une
guillotine en acajou !
Hé ! il n’y a qu’à abolir la peine de mort !
Et là-dessus, la Chambre se met en besogne.
Remarquez, messieurs, qu’hier encore vous traitiez cette
abolition d’utopie, de théorie, de rêve, de folie, de poésie. Remarquez que ce
n’est pas la première fois qu’on cherche à appeler votre attention sur la
charrette, sur les grosses cordes et sur l’horrible machine écarlate, et qu’il
est étrange que ce hideux attirail vous saute ainsi aux yeux tout à coup.
Bah ! c’est bien de cela qu’il s’agit ! Ce n’est pas à cause
de vous, peuple, que nous abolissons la peine de mort, mais à cause de nous,
députés qui pouvons être ministres. Nous ne voulons pas que la mécanique de
Guillotin morde les hautes classes. Nous la brisons. Tant mieux si cela
arrange tout le monde, mais nous n’avons songé qu’à nous. Ucalégon brûle.
Éteignons le feu. Vite, supprimons le bourreau, biffons le code.
Et c’est ainsi qu’un alliage d’égoïsme altère et dénature
les plus belles combinaisons sociales. C’est la veine noire dans le marbre
blanc ; elle circule partout, et apparaît à tout moment à l’improviste sous le
ciseau. Votre statue est à refaire.
Certes, il n’est pas besoin que nous le déclarions ici, nous
ne sommes pas de ceux qui réclamaient les têtes des quatre ministres. Une fois
ces infortunés arrêtés, la colère indignée que nous avait inspirée leur
attentat s’est changée, chez nous comme chez tout le monde, en une profonde
pitié. Nous avons songé aux préjugés d’éducation de quelques-uns d’entre eux,
au cerveau peu développé de leur chef, relaps fanatique et obstiné des
conspirations de 1804, blanchi avant l’âge sous l’ombre humide des prisons
d’État, aux nécessités fatales de leur position commune, à l’impossibilité
d’enrayer sur cette pente rapide où la monarchie s’était lancée elle-même à
toute bride le 8 août 1829, à l’influence trop peu calculée par nous
jusqu’alors de la personne royale, surtout à la dignité que l’un d’entre eux
répandait comme un manteau de pourpre sur leur malheur. Nous sommes de ceux
qui leur souhaitaient bien sincèrement la vie sauve, et qui étaient prêts à se
dévouer pour cela. Si jamais, par impossible, leur échafaud eût été dressé un
jour en Grève, nous ne doutons pas, et si c’est une illusion nous voulons la
conserver, nous ne doutons pas qu’il n’y eût eu une émeute pour le renverser,
et celui qui écrit ces lignes eût été de cette sainte émeute. Car, il faut
bien le dire aussi, dans les crises sociales, de tous les échafauds,
l’échafaud politique est le plus abominable, le plus funeste, le plus
vénéneux, le plus nécessaire à extirper. Cette espèce de guillotine-là prend
racine dans le pavé, et en peu de temps repousse de bouture sur tous les
points du sol.
En temps de révolution, prenez garde à la première tête qui
tombe. Elle met le peuple en appétit.
Nous étions donc personnellement d’accord avec ceux qui
voulaient épargner les quatre ministres, et d’accord de toutes manières, par
les raisons sentimentales comme par les raisons politiques. Seulement, nous
eussions mieux aimé que la Chambre choisît une autre occasion pour proposer
l’abolition de la peine de mort.
Si on l’avait proposée, cette souhaitable abolition, non à
propos de quatre ministres tombés des Tuileries à Vincennes, mais à propos du
premier voleur de grands chemins venu, à propos d’un de ces misérables que
vous regardez à peine quand ils passent près de vous dans la rue, auxquels
vous ne parlez pas, dont vous évitez instinctivement le coudoiement poudreux ;
malheureux dont l’enfance déguenillée a couru pieds nus dans la boue des
carrefours, grelottant l’hiver au rebord des quais, se chauffant au soupirail
des cuisines de M. Véfour chez qui vous dînez, déterrant çà et là une croûte
de pain dans un tas d’ordures et l’essuyant avant de la manger, grattant tout
le jour le ruisseau avec un clou pour y trouver un liard, n’ayant d’autre
amusement que le spectacle gratis de la fête du roi et les exécutions en
Grève, cet autre spectacle gratis ; pauvres diables, que la faim pousse au
vol, et le vol au reste ; enfants déshérités d’une société marâtre, que la
maison de force prend à douze ans, le bagne à dix-huit, l’échafaud à
quarante ; infortunés qu’avec une école et un atelier vous auriez pu rendre
bons, moraux, utiles, et dont vous ne savez que faire, les versant, comme un
fardeau inutile, tantôt dans la rouge fourmilière de Toulon, tantôt dans le
muet enclos de Clamart, leur retranchant la vie après leur avoir ôté la
liberté ; si c’eût été à propos d’un de ces hommes que vous eussiez proposé
d’abolir la peine de mort, oh ! alors, votre séance eût été vraiment digne,
grande, sainte, majestueuse, vénérable. Depuis les augustes pères de Trente
invitant les hérétiques au concile au nom des entrailles de Dieu, per
viscera Dei, parce qu’on espère leur conversion, quoniam
sancta synodus sperat hæreticorum conversionem,
jamais assemblée d’hommes n’aurait présenté au monde spectacle plus sublime,
plus illustre et plus miséricordieux. Il a toujours appartenu à ceux qui sont
vraiment forts et vraiment grands d’avoir souci du faible et du petit. Un
conseil de brahmines serait beau prenant en main la cause du paria. Et ici, la
cause du paria, c’était la cause du peuple. En abolissant la peine de mort, à
cause de lui et sans attendre que vous fussiez intéressés dans la question,
vous faisiez plus qu’une œuvre politique, vous faisiez une œuvre sociale.
Tandis que vous n’avez pas même fait une œuvre politique en
essayant de l’abolir, non pour l’abolir, mais pour sauver quatre malheureux
ministres pris la main dans le sac des coups d’État !
Qu’est-il arrivé ? c’est que, comme vous n’étiez pas
sincères, on a été défiant. Quand le peuple a vu qu’on voulait lui donner le
change, il s’est fâché contre toute la question en masse, et, chose
remarquable ! il a pris fait et cause pour cette peine de mort dont il
supporte pourtant tout le poids. C’est votre maladresse qui l’a amené là. En
abordant la question de biais et sans franchise, vous l’avez compromise pour
longtemps. Vous jouiez une comédie. On l’a sifflée.
Cette farce pourtant, quelques esprits avaient eu la bonté
de la prendre au sérieux. Immédiatement après la fameuse séance, ordre avait
été donné aux procureurs généraux, par un garde des sceaux honnête homme, de
suspendre indéfiniment toutes exécutions capitales. C’était en apparence un
grand pas. Les adversaires de la peine de mort respirèrent. Mais leur illusion
fut de courte durée.
Le procès des ministres fut mené à fin. Je ne sais quel
arrêt fut rendu. Les quatre vies furent épargnées. Ham fut choisi comme juste
milieu entre la mort et la liberté. Ces divers arrangements une fois faits,
toute peur s’évanouit dans l’esprit des hommes d’État dirigeants, et, avec la
peur, l’humanité s’en alla. Il ne fut plus question d’abolir le supplice
capital ; et une fois qu’on n’eut plus besoin d’elle, l’utopie redevint
utopie, la théorie, théorie, la poésie, poésie.
Il y avait pourtant toujours dans les prisons quelques
malheureux condamnés vulgaires qui se promenaient dans les préaux depuis cinq
ou six mois, respirant l’air, tranquilles désormais, sûrs de vivre, prenant
leur sursis pour leur grâce. Mais attendez.
Le bourreau, à vrai dire, avait eu grand’peur. Le jour où il
avait entendu nos faiseurs de lois parler humanité, philanthropie, progrès, il
s’était cru perdu. Il s’était caché, le misérable, il s’était blotti sous sa
guillotine, mal à l’aise au soleil de juillet comme un oiseau de nuit en plein
jour, tâchant de se faire oublier, se bouchant les oreilles et n’osant
souffler. On ne le voyait plus depuis six mois. Il ne donnait plus signe de
vie. Peu à peu cependant il s’était rassuré dans ses ténèbres. Il avait écouté
du côté des Chambres et n’avait plus entendu prononcer son nom. Plus de ces
grands mots sonores dont il avait eu si grande frayeur. Plus de commentaires
déclamatoires du Traité des Délits et des
Peines. On s’occupait de toute autre chose, de quelque grave intérêt
social, d’un chemin vicinal, d’une subvention pour l’Opéra-Comique, ou d’une
saignée de cent mille francs sur un budget apoplectique de quinze cents
millions. Personne ne songeait plus à lui, coupe-tête. Ce que voyant, l’homme
se tranquillise, il met sa tête hors de son trou, et regarde de tous côtés ;
il fait un pas, puis deux, comme je ne sais plus quelle souris de La Fontaine,
puis il se hasarde à sortir tout à fait de dessous son échafaudage, puis il
saute dessus, le raccommode, le restaure, le fourbit, le caresse, le fait
jouer, le fait reluire, se remet à suifer la vieille mécanique rouillée que
l’oisiveté détraquait ; tout à coup il se retourne, saisit au hasard par les
cheveux dans la première prison venue un de ces infortunés qui comptaient sur
la vie, le tire à lui, le dépouille, l’attache, le boucle, et voilà les
exécutions qui recommencent.
Tout cela est affreux, mais c’est de l’histoire.
Oui, il y a eu un sursis de six mois accordé à de malheureux
captifs, dont on a gratuitement aggravé la peine de cette façon en les faisant
reprendre à la vie ; puis, sans raison, sans nécessité, sans trop savoir
pourquoi, pour le plaisir, on a un beau matin révoqué le
sursis et l’on a remis froidement toutes ces créatures humaines en coupe
réglée. Eh ! mon Dieu ! je vous le demande, qu’est-ce que cela nous faisait à
tous que ces hommes vécussent ? Est-ce qu’il n’y a pas en France assez d’air à
respirer pour tout le monde ?
Pour qu’un jour un misérable commis de la chancellerie, à
qui cela était égal, se soit levé de sa chaise en disant : – Allons ! personne
ne songe plus à l’abolition de la peine de mort. Il est temps de se remettre à
guillotiner ! – il faut qu’il se soit passé dans le cœur de cet homme-là
quelque chose de bien monstrueux.
Du reste, disons-le, jamais les exécutions n’ont été
accompagnées de circonstances plus atroces que depuis cette révocation du
sursis de juillet, jamais l’anecdote de la Grève n’a été plus révoltante et
n’a mieux prouvé l’exécration de la peine de mort. Ce redoublement d’horreur
est le juste châtiment des hommes qui ont remis le code du sang en vigueur.
Qu’ils soient punis par leur œuvre. C’est bien fait.
Il faut citer ici deux ou trois exemples de ce que certaines
exécutions ont eu d’épouvantable et d’impie. Il faut donner mal aux nerfs aux
femmes des procureurs du roi. Une femme, c’est quelquefois une conscience.
Dans le midi, vers la fin du mois de septembre dernier, nous
n’avons pas bien présents à l’esprit le lieu, le jour, ni le nom du condamné,
mais nous les retrouverons si l’on conteste le fait, et nous croyons que c’est
à Pamiers ; vers la fin de septembre donc, on vient trouver un homme dans sa
prison, où il jouait tranquillement aux cartes : on lui signifie qu’il faut
mourir dans deux heures, ce qui le fait trembler de tous ses membres, car,
depuis six mois qu’on l’oubliait, il ne comptait plus sur la mort ; on le
rase, on le tond, on le garrotte, on le confesse ; puis on le brouette entre
quatre gendarmes, et à travers la foule, au lieu de l’exécution. Jusqu’ici
rien que de simple. C’est comme cela que cela se fait. Arrivé à l’échafaud, le
bourreau le prend au prêtre, l’emporte, le ficelle sur la bascule,
l’enfourne, je me sers ici du mot d’argot, puis il lâche le couperet. Le
lourd triangle de fer se détache avec peine, tombe en cahotant dans ses
rainures, et, voici l’horrible qui commence, entaille l’homme sans le tuer.
L’homme pousse un cri affreux. Le bourreau, déconcerté, relève le couperet et
le laisse retomber. Le couperet mord le cou du patient une seconde fois, mais
ne le tranche pas. Le patient hurle, la foule aussi. Le bourreau rehisse
encore le couperet, espérant mieux du troisième coup. Point. Le troisième coup
fait jaillir un troisième ruisseau de sang de la nuque du condamné, mais ne
fait pas tomber la tête. Abrégeons. Le couteau remonta et retomba cinq fois,
cinq fois il entama le condamné, cinq fois le condamné hurla sous le coup et
secoua sa tête vivante en criant grâce ! Le peuple indigné prit des pierres et
se mit dans sa justice à lapider le misérable bourreau. Le bourreau s’enfuit
sous la guillotine et s’y tapit derrière les chevaux des gendarmes. Mais vous
n’êtes pas au bout. Le supplicié, se voyant seul sur l’échafaud, s’était
redressé sur la planche, et là, debout, effroyable, ruisselant de sang,
soutenant sa tête à demi coupée qui pendait sur son épaule, il demandait avec
de faibles cris qu’on vînt le détacher. La foule, pleine de pitié, était sur
le point de forcer les gendarmes et de venir à l’aide du malheureux qui avait
subi cinq fois son arrêt de mort. C’est en ce moment-là qu’un valet du
bourreau, jeune homme de vingt ans monte sur l’échafaud, dit au patient de se
tourner pour qu’il le délie, et, profitant de la posture du mourant qui se
livrait à lui sans défiance, saute sur son dos et se met à lui couper
péniblement ce qui lui restait de cou avec je ne sais quel couteau de boucher.
Cela s’est fait. Cela s’est vu. Oui.
Aux termes de la loi, un juge a dû assister à cette
exécution. D’un signe il pouvait tout arrêter. Que faisait-il donc au fond de
sa voiture, cet homme pendant qu’on massacrait un homme ? Que faisait ce
punisseur d’assassins, pendant qu’on assassinait en plein jour, sous ses yeux,
sous le souffle de ses chevaux, sous la vitre de sa portière ?
Et le juge n’a pas été mis en jugement ! et le bourreau n’a
pas été mis en jugement ! Et aucun tribunal ne s’est enquis de cette
monstrueuse extermination de toutes les lois sur la personne sacrée d’une
créature de Dieu !
Au dix-septième siècle, à l’époque de barbarie du code
criminel, sous Richelieu, sous Christophe Fouquet, quand M. de Chalais fut mis
à mort devant le Bouffay de Nantes par un soldat maladroit qui, au lieu d’un
coup d’épée, lui donna trente-quatre coups d’une doloire de tonnelier, du
moins cela parut-il irrégulier au parlement de Paris : il y eut enquête et
procès, et si Richelieu ne fut pas puni, si Christophe Fouquet ne fut pas
puni, le soldat le fut. Injustice sans doute, mais au fond de laquelle il y
avait de la justice.
Ici, rien. La chose a eu lieu après juillet, dans un temps
de douces mœurs et de progrès, un an après la célèbre lamentation de la
Chambre sur la peine de mort. Eh bien ! le fait a passé absolument inaperçu.
Les journaux de Paris l’ont publié comme une anecdote. Personne n’a été
inquiété. On a su seulement que la guillotine avait été disloquée exprès par
quelqu’un qui voulait nuire à l’exécuteur
des hautes œuvres. C’était un valet du bourreau, chassé
par son maître, qui, pour se venger, lui avait fait cette malice.
Ce n’était qu’une espièglerie. Continuons.
À Dijon, il y a trois mois, on a mené au supplice une femme.
(Une femme !) Cette fois encore, le couteau du docteur Guillotin a mal fait
son service. La tête n’a pas été tout à fait coupée. Alors les valets de
l’exécuteur se sont attelés aux pieds de la femme, et à travers les hurlements
de la malheureuse, et à force de tiraillements et de soubresauts, ils lui ont
séparé la tête du corps par arrachement.
À Paris, nous revenons au temps des exécutions secrètes.
Comme on n’ose plus décapiter en Grève depuis juillet, comme on a peur, comme
on est lâche, voici ce qu’on fait. On a pris dernièrement à Bicêtre un homme,
un condamné à mort, un nommé Désandrieux, je crois ; on l’a mis dans une
espèce de panier traîné sur deux roues, clos de toutes parts, cadenassé et
verrouillé ; puis, un gendarme en tête, un gendarme en queue, à petit bruit et
sans foule, on a été déposer le paquet à la barrière déserte de Saint-Jacques.
Arrivés là, il était huit heures du matin, à peine jour, il y avait une
guillotine toute fraîche dressée et pour public quelque douzaine de petits
garçons groupés sur les tas de pierres voisins autour de la machine
inattendue ; vite, on a tiré l’homme du panier, et, sans lui donner le temps
de respirer, furtivement, sournoisement, honteusement, on lui a escamoté sa
tête. Cela s’appelle un acte public et solennel de haute justice. Infâme
dérision !
Comment donc les gens du roi comprennent-ils le mot
civilisation ? Où en sommes-nous ? La justice ravalée aux stratagèmes et aux
supercheries ! la loi aux expédients ! monstrueux !
C’est donc une chose bien redoutable qu’un condamné à mort,
pour que la société le prenne en traître de cette façon !
Soyons juste pourtant, l’exécution n’a pas été tout à fait
secrète. Le matin on a crié et vendu comme de coutume l’arrêt de mort dans les
carrefours de Paris. Il paraît qu’il y a des gens qui vivent de cette vente.
Vous entendez ? du crime d’un infortuné, de son châtiment, de ses tortures, de
son agonie, on fait une denrée, un papier qu’on vend un sou. Concevez-vous
rien de plus hideux que ce sou, vert de grisé dans le sang ? Qui est-ce donc
qui le ramasse ?
Voilà assez de faits. En voilà trop. Est-ce que tout cela
n’est pas horrible ?
Qu’avez-vous à alléguer pour la peine de mort ?
Nous faisons cette question sérieusement : nous la faisons
pour qu’on y réponde : nous la faisons aux criminalistes, et non aux lettrés
bavards. Nous savons qu’il y a des gens qui prennent l’excellence de la peine
de mort pour texte à paradoxe comme tout autre thème. Il y en a d’autres qui
n’aiment la peine de mort que parce qu’ils haïssent tel ou tel qui l’attaque.
C’est pour eux une question quasi littéraire, une question de personnes, une
question de noms propres. Ceux-là sont les envieux, qui ne font pas plus faute
aux bons jurisconsultes qu’aux grands artistes. Les Joseph Grippa ne manquent
pas plus aux Filangieri que les Torregiani aux Michel-Ange et les Scudéry aux
Corneille.
Ce n’est pas à eux que nous nous adressons, mais aux hommes
de loi proprement dits, aux dialecticiens, aux raisonneurs, à ceux qui aiment
la peine de mort pour la peine de mort, pour sa beauté, pour sa bonté, pour sa
grâce.
Voyons, qu’ils donnent leurs raisons.
Ceux qui jugent et qui condamnent disent la peine de mort
nécessaire. D’abord, – parce qu’il importe de retrancher de la communauté
sociale un membre qui lui a déjà nui et qui pourrait lui nuire encore. – S’il
ne s’agissait que de cela, la prison perpétuelle suffirait. À quoi bon la
mort ? Vous objectez qu’on peut s’échapper d’une prison ? faites mieux votre
ronde. Si vous ne croyez pas à la solidité des barreaux de fer, comment
osez-vous avoir des ménageries ?
Pas de bourreau où le geôlier suffit.
Mais, reprend-on, – il faut que la société se venge, que la
société punisse. – Ni l’un, ni l’autre. Se venger est de l’individu, punir est
de Dieu.
La société est entre deux. Le châtiment est au-dessus
d’elle, la vengeance au-dessous. Rien de si grand et de si petit ne lui sied.
Elle ne doit pas « punir pour se venger » ; elle doit corriger pour
améliorer. Transformez de cette façon la formule des criminalistes,
nous la comprenons et nous y adhérons.
Reste la troisième et dernière raison, la théorie de
l’exemple. – Il faut faire des exemples ! il faut épouvanter par le spectacle
du sort réservé aux criminels ceux qui seraient tentés de les imiter ! Voilà
bien à peu près textuellement la phrase éternelle dont tous les réquisitoires
des cinq cents parquets de France ne sont que des variations plus ou moins
sonores. Eh bien ! nous nions d’abord qu’il y ait exemple. Nous nions que le
spectacle des supplices produise l’effet qu’on en attend. Loin d’édifier le
peuple, il le démoralise, et ruine en lui toute sensibilité, partant toute
vertu. Les preuves abondent, et encombreraient notre raisonnement si nous
voulions en citer. Nous signalerons pourtant un fait entre mille, parce qu’il
est le plus récent. Au moment où nous écrivons, il n’a que dix jours de date.
Il est du 5 mars, dernier jour du carnaval. À Saint-Pol, immédiatement après
l’exécution d’un incendiaire nommé Louis Camus, une troupe de masques est
venue danser autour de l’échafaud encore fumant. Faites donc des exemples ! le
mardi gras vous rit au nez.
Que si, malgré l’expérience, vous tenez à votre théorie
routinière de l’exemple, alors rendez-nous le seizième siècle, soyez vraiment
formidables, rendez-nous la variété des supplices, rendez-nous Farinacci,
rendez-nous les tourmenteurs-jurés, rendez-nous le gibet, la roue, le bûcher,
l’estrapade, l’essorillement, l’écartèlement, la fosse à enfouir vif, la cuve
à bouillir vif ; rendez-nous, dans tous les carrefours de Paris, comme une
boutique de plus ouverte parmi les autres, le hideux étal du bourreau, sans
cesse garni de chair fraîche. Rendez-nous Montfaucon, ses seize piliers de
pierre, ses brutes assises, ses caves à ossements, ses poutres, ses crocs, ses
chaînes, ses brochettes de squelettes, son éminence de plâtre tachetée de
corbeaux, ses potences succursales, et l’odeur du cadavre que par le vent du
nord-est il répand à larges bouffées sur tout le faubourg du Temple.
Rendez-nous dans sa permanence et dans sa puissance ce gigantesque appentis du
bourreau de Paris. À la bonne heure ! Voilà de l’exemple en grand. Voilà de la
peine de mort bien comprise. Voilà un système de supplices qui a quelque
proportion. Voilà qui est horrible, mais qui est terrible.
Ou bien faites comme en Angleterre. En Angleterre, pays de
commerce, on prend un contrebandier sur la côte de Douvres, on le pend pour
l’exemple, pour l’exemple on le laisse accroché au
gibet ; mais, comme les intempéries de l’air pourraient détériorer le cadavre,
on l’enveloppe soigneusement d’une toile enduite de goudron, afin d’avoir à le
renouveler moins souvent. Ô terre d’économie ! goudronner les pendus !
Cela pourtant a encore quelque logique. C’est la façon la
plus humaine de comprendre la théorie de l’exemple.
Mais vous, est-ce bien sérieusement que vous croyez faire un
exemple quand vous égorgillez misérablement un pauvre homme dans le recoin le
plus désert des boulevards extérieurs ? En Grève, en plein jour, passe
encore ; mais à la barrière Saint-Jacques ! mais à huit heures du matin ! Qui
est-ce qui passe là ? Qui est-ce qui va là ? Qui est-ce qui sait que vous tuez
un homme là ? Qui est-ce qui se doute que vous faites un exemple là ? Un
exemple pour qui ? Pour les arbres du boulevard, apparemment.
Ne voyez-vous donc pas que vos exécutions publiques se font
en tapinois ? Ne voyez-vous donc pas que vous vous cachez ? Que vous avez peur
et honte de votre œuvre ? Que vous balbutiez ridiculement votre discite
justitiam moniti ? Qu’au fond vous êtes ébranlés, interdits,
inquiets, peu certains d’avoir raison, gagnés par le doute général, coupant
des têtes par routine et sans trop savoir ce que vous faites ? Ne sentez-vous
pas au fond du cœur que vous avez tout au moins perdu le sentiment moral et
social de la mission de sang que vos prédécesseurs, les vieux parlementaires,
accomplissaient avec une conscience si tranquille ? La nuit, ne retournez-vous
pas plus souvent qu’eux la tête sur votre oreiller ? D’autres avant vous ont
ordonné des exécutions capitales, mais ils s’estimaient dans le droit, dans le
juste, dans le bien. Jouvenel des Ursins se croyait un juge ; Élie de
Thorrette se croyait un juge ; Laubardemont, La Reynie et Laffemas eux-mêmes
se croyaient des juges ; vous, dans votre for intérieur, vous n’êtes pas bien
sûrs de ne pas être des assassins !
Vous quittez la Grève pour la barrière Saint-Jacques, la
foule pour la solitude, le jour pour le crépuscule. Vous ne faites plus
fermement ce que vous faites. Vous vous cachez, vous dis-je !
Toutes les raisons pour la peine de mort, les voilà donc
démolies. Voilà tous les syllogismes de parquets mis à néant. Tous ces copeaux
de réquisitoires, les voilà balayés et réduits en cendres. Le moindre
attouchement de la logique dissout tous les mauvais raisonnements.
Que les gens du roi ne viennent donc plus nous demander des
têtes, à nous jurés, à nous hommes, en nous adjurant d’une voix caressante au
nom de la société à protéger, de la vindicte publique à assurer, des exemples
à faire. Rhétorique, ampoule, et néant que tout cela ! un coup d’épingle dans
ces hyperboles, et vous les désenflez. Au fond de ce doucereux verbiage, vous
ne trouvez que dureté de cœur, cruauté, barbarie, envie de prouver son zèle,
nécessité de gagner ses honoraires. Taisez-vous, mandarins ! Sous la patte de
velours du juge on sent les ongles du bourreau.
Il est difficile de songer de sang-froid à ce que c’est
qu’un procureur royal criminel. C’est un homme qui gagne sa vie à envoyer les
autres à l’échafaud. C’est le pourvoyeur titulaire des places de Grève. Du
reste, c’est un monsieur qui a des prétentions au style et aux lettres, qui
est beau parleur ou croit l’être, qui récite au besoin un vers latin ou deux
avant de conclure à la mort, qui cherche à faire de l’effet, qui intéresse son
amour-propre, ô misère ! là où d’autres ont leur vie engagée, qui a ses
modèles à lui, ses types désespérants à atteindre, ses classiques, son Bellart,
son Marchangy, comme tel poëte a Racine et tel autre Boileau. Dans le débat,
il tire du côté de la guillotine, c’est son rôle, c’est son état. Son
réquisitoire, c’est son œuvre littéraire, il le fleurit de métaphores, il le
parfume de citations, il faut que cela soit beau à l’audience, que cela plaise
aux dames. Il a son bagage de lieux communs encore très neufs pour la
province, ses élégances d’élocution, ses recherches, ses raffinements
d’écrivain. Il hait le mot propre presque autant que nos poëtes tragiques de
l’école de Delille. N’ayez pas peur qu’il appelle les choses par leur nom. Fi
donc ! Il a pour toute idée dont la nudité vous révolterait des déguisements
complets d’épithètes et d’adjectifs. Il rend M. Samson présentable. Il gaze le
couperet. Il estompe la bascule. Il entortille le panier rouge dans une
périphrase. On ne sait plus ce que c’est. C’est douceâtre et décent. Vous le
représentez-vous, la nuit, dans son cabinet, élaborant à loisir et de son
mieux cette harangue qui fera dresser un échafaud dans six semaines ? Le
voyez-vous suant sang et eau pour emboîter la tête d’un accusé dans le plus
fatal article du code ? Le voyez-vous scier avec une loi mal faite le cou d’un
misérable ? Remarquez-vous comme il fait infuser dans un gâchis de tropes et
de synecdoches deux ou trois textes vénéneux pour en exprimer et en extraire à
grand’peine la mort d’un homme ? N’est-il pas vrai que, tandis qu’il écrit,
sous sa table, dans l’ombre, il a probablement le bourreau accroupi à ses
pieds, et qu’il arrête de temps en temps sa plume pour lui dire, comme le
maître à son chien : – Paix là ! paix là ! tu vas avoir ton os !
Du reste, dans la vie privée, cet homme du roi peut être un
honnête homme, bon père, bon fils, bon mari, bon ami, comme disent toutes les
épitaphes du Père-Lachaise.
Espérons que le jour est prochain où la loi abolira ces
fonctions funèbres. L’air seul de notre civilisation doit dans un temps donné
user la peine de mort.
On est parfois tenté de croire que les défenseurs de la
peine de mort n’ont pas bien réfléchi à ce que c’est. Mais pesez donc un peu à
la balance de quelque crime que ce soit ce droit exorbitant que la société
s’arroge d’ôter ce qu’elle n’a pas donné, cette peine, la plus irréparable des
peines irréparables !
De deux choses l’une :
Ou l’homme que vous frappez est sans famille, sans parents,
sans adhérents dans ce monde. Et dans ce cas, il n’a reçu ni éducation, ni
instruction, ni soins pour son esprit, ni soins pour son cœur ; et alors de
quel droit tuez-vous ce misérable orphelin ? Vous le punissez de ce que son
enfance a rampé sur le sol sans tige et sans tuteur ! Vous lui imputez à
forfait l’isolement où vous l’avez laissé ! De son malheur vous faites son
crime ! Personne ne lui a appris à savoir ce qu’il faisait. Cet homme ignore.
Sa faute est à sa destinée, non à lui. Vous frappez un innocent.
Ou cet homme a une famille ; et alors croyez-vous que le
coup dont vous l’égorgez ne blesse que lui seul ? que son père, que sa mère,
que ses enfants, n’en saigneront pas ? Non. En le tuant, vous décapitez toute
sa famille. Et ici encore vous frappez des innocents.
Gauche et aveugle pénalité, qui, de quelque côté qu’elle se
tourne, frappe l’innocent !
Cet homme, ce coupable qui a une famille, séquestrez-le.
Dans sa prison, il pourra travailler encore pour les siens. Mais comment les
fera-t-il vivre du fond de son tombeau ? Et songez-vous sans frissonner à ce
que deviendront ces petits garçons, ces petites filles, auxquelles vous ôtez
leur père, c’est-à-dire leur pain ? Est-ce que vous comptez sur cette famille
pour approvisionner dans quinze ans, eux le bagne, elles le musico ? Oh ! les
pauvres innocents !
Aux colonies, quand un arrêt de mort tue un esclave, il y a
mille francs d’indemnité pour le propriétaire de l’homme. Quoi ! vous
dédommagez le maître, et vous n’indemnisez pas la famille ! Ici aussi ne
prenez-vous pas un homme à ceux qui le possèdent ? N’est-il pas, à un titre
bien autrement sacré que l’esclave vis-à-vis du maître, la propriété de son
père, le bien de sa femme, la chose de ses enfants ?
Nous avons déjà convaincu votre loi d’assassinat. La voici
convaincue de vol.
Autre chose encore. L’âme de cet homme, y songez-vous ?
Savez-vous dans quel état elle se trouve ? Osez-vous bien l’expédier si
lestement ? Autrefois du moins, quelque foi circulait dans le peuple ; au
moment suprême, le souffle religieux qui était dans l’air pouvait amollir le
plus endurci ; un patient était en même temps un pénitent ; la religion lui
ouvrait un monde au moment où la société lui en fermait un autre ; toute âme
avait conscience de Dieu ; l’échafaud n’était qu’une frontière du ciel. Mais
quelle espérance mettez-vous sur l’échafaud maintenant que la grosse foule ne
croit plus ? maintenant que toutes les religions sont attaquées du dry-rot,
comme ces vieux vaisseaux qui pourrissent dans nos ports, et qui jadis
peut-être ont découvert des mondes ? maintenant que les petits enfants se
moquent de Dieu ? De quel droit lancez-vous dans quelque chose dont vous
doutez vous-mêmes les âmes obscures de vos condamnés, ces âmes telles que
Voltaire et M. Pigault-Lebrun les ont faites ? Vous les livrez à votre
aumônier de prison, excellent vieillard sans doute ; mais croit-il et fait-il
croire ? Ne grossoie-t-il pas comme une corvée son œuvre sublime ? Est-ce que
vous le prenez pour un prêtre, ce bonhomme qui coudoie le bourreau dans la
charrette ? Un écrivain plein d’âme et de talent l’a dit avant nous : C’est
une horrible chose de conserver le
bourreau après avoir ôté le confesseur !
Ce ne sont là, sans doute, que des « raisons
sentimentales », comme disent quelques dédaigneux qui ne prennent leur logique
que dans leur tête. À nos yeux, ce sont les meilleures. Nous préférons souvent
les raisons du sentiment aux raisons de la raison. D’ailleurs les deux séries
se tiennent toujours, ne l’oublions pas. Le Traité des Délits
est greffé sur l’Esprit des Lois. Montesquieu a engendré
Beccaria.
La raison est pour nous, le sentiment est pour nous,
l’expérience est aussi pour nous. Dans les états modèles, où la peine de mort
est abolie, la masse des crimes capitaux suit d’année en année une baisse
progressive. Pesez ceci.
Nous ne demandons cependant pas pour le moment une brusque
et complète abolition de la peine de mort, comme celle où s’était si
étourdiment engagée la Chambre des députés. Nous désirons, au contraire, tous
les essais, toutes les précautions, tous les tâtonnements de la prudence.
D’ailleurs, nous ne voulons pas seulement l’abolition de la peine de mort,
nous voulons un remaniement complet de la pénalité sous toutes ses formes, du
haut en bas, depuis le verrou jusqu’au couperet, et le temps est un des
ingrédients qui doivent entrer dans une pareille œuvre pour qu’elle soit bien
faite. Nous comptons développer ailleurs, sur cette matière, le système
d’idées que nous croyons applicable. Mais, indépendamment des abolitions
partielles pour le cas de fausse monnaie, d’incendie, de vols qualifiés, etc.,
nous demandons que dès à présent, dans toutes les affaires capitales, le
président soit tenu de poser au jury cette question : L’accusé a-t-il
agi par passion ou par intérêt ? et
que, dans le cas où le jury répondrait : L’accusé a agi
par passion, il n’y ait pas condamnation à mort. Ceci nous
épargnerait du moins quelques exécutions révoltantes. Ulbach et Debacker
seraient sauvés. On ne guillotinerait plus Othello.
Au reste, qu’on ne s’y trompe pas, cette question de la
peine de mort mûrit tous les jours. Avant peu, la société entière la résoudra
comme nous.
Que les criminalistes les plus entêtés y fassent attention,
depuis un siècle la peine de mort va s’amoindrissant. Elle se fait presque
douce. Signe de décrépitude. Signe de faiblesse. Signe de mort prochaine. La
torture a disparu. La roue a disparu. La potence a disparu. Chose étrange ! la
guillotine elle-même est un progrès.
M. Guillotin était un philanthrope.
Oui, l’horrible Thémis dentue et vorace de Farinace et de
Vouglans, de Delancre et d’Isaac Loisel, de d’Oppède et de Machault, dépérit.
Elle maigrit. Elle se meurt.
Voilà déjà la Grève qui n’en veut plus. La Grève se
réhabilite. La vieille buveuse de sang s’est bien conduite en juillet. Elle
veut mener désormais meilleure vie et rester digne de sa dernière belle
action. Elle qui s’était prostituée depuis trois siècles à tous les échafauds,
la pudeur la prend. Elle a honte de son ancien métier. Elle veut perdre son
vilain nom. Elle répudie le bourreau. Elle lave son pavé.
À l’heure qu’il est, la peine de mort est déjà hors de
Paris. Or, disons-le bien ici, sortir de Paris c’est sortir de la
civilisation.
Tous les symptômes sont pour nous. Il semble aussi qu’elle
se rebute et qu’elle rechigne, cette hideuse machine, ou plutôt ce monstre
fait de bois et de fer qui est à Guillotin ce que Galatée est à Pygmalion.
Vues d’un certain côté, les effroyables exécutions que nous avons détaillées
plus haut sont d’excellents signes. La guillotine hésite. Elle en est à
manquer son coup. Tout le vieil échafaudage de la peine de mort se détraque.
L’infâme machine partira de France, nous y comptons, et,
s’il plaît à Dieu, elle partira en boitant, car nous tâcherons de lui porter
de rudes coups.
Qu’elle aille demander l’hospitalité ailleurs, à quelque
peuple barbare, non à la Turquie, qui se civilise, non aux sauvages, qui ne
voudraient pas d’elle ; mais qu’elle descende quelques échelons encore de
l’échelle de la civilisation, qu’elle aille en Espagne ou en Russie.
L’édifice social du passé reposait sur trois colonnes, le
prêtre, le roi, le bourreau. Il y a déjà longtemps qu’une voix a dit : Les
dieux s’en vont ! Dernièrement une autre voix s’est
élevée et a crié : Les rois s’en vont ! Il est
temps maintenant qu’une troisième voix s’élève et dise : Le bourreau
s’en va !
Ainsi l’ancienne société sera tombée pierre à pierre ; ainsi
la providence aura complété l’écroulement du passé.
À ceux qui ont regretté les dieux, on a pu dire : Dieu
reste. À ceux qui regrettent les rois, on peut dire : la patrie reste. À ceux
qui regretteraient le bourreau, on n’a rien à dire.
Et l’ordre ne disparaîtra pas avec le bourreau ; ne le
croyez point. La voûte de la société future ne croulera pas pour n’avoir point
cette clef hideuse. La civilisation n’est autre chose qu’une série de
transformations successives. À quoi donc allez-vous assister ? à la
transformation de la pénalité. La douce loi du Christ pénétrera enfin le code
et rayonnera à travers. On regardera le crime comme une maladie, et cette
maladie aura ses médecins qui remplaceront vos juges, ses hôpitaux qui
remplaceront vos bagnes. La liberté et la santé se ressembleront. On versera
le baume et l’huile où l’on appliquait le fer et le feu. On traitera par la
charité ce mal qu’on traitait par la colère. Ce sera simple et sublime. La
croix substituée au gibet. Voilà tout.
15 mars 1832.