Il y a sept ou huit ans, un homme nommé Claude Gueux, pauvre
ouvrier, vivait à Paris. Il avait avec lui une fille qui était sa maîtresse,
et un enfant de cette fille. Je dis les choses comme elles sont, laissant le
lecteur ramasser les moralités à mesure que les faits les sèment sur leur
chemin. L’ouvrier était capable, habile, intelligent, fort maltraité par
l’éducation, fort bien traité par la nature, ne sachant pas lire et sachant
penser. Un hiver, l’ouvrage manqua. Pas de feu ni de pain dans le galetas.
L’homme, la fille et l’enfant eurent froid et faim. L’homme vola. Je ne sais
ce qu’il vola, je ne sais où il vola. Ce que je sais, c’est que de ce vol il
résulta trois jours de pain et de feu pour la femme et pour l’enfant, et cinq
ans de prison pour l’homme.L’homme fut envoyé faire
son temps à la maison centrale de Clairvaux. Clairvaux, abbaye dont on a fait
une bastille, cellule dont on a fait un cabanon, autel dont on a fait un
pilori. Quand nous parlons de progrès, c’est ainsi que certaines gens le
comprennent et l’exécutent. Voilà la chose qu’ils mettent sous notre mot.
Poursuivons.
Arrivé là, on le mit dans un cachot pour la nuit, et dans un
atelier pour le jour. Ce n’est pas l’atelier que je blâme.
Claude Gueux, honnête ouvrier naguère, voleur désormais,
était une figure digne et grave. Il avait le front haut, déjà ridé quoique
jeune encore, quelques cheveux gris perdus dans les touffes noires, l’œil doux
et fort puissamment enfoncé sous une arcade sourcilière bien modelée, les
narines ouvertes, le menton avancé, la lèvre dédaigneuse. C’était une belle
tête. On va voir ce que la société en a fait.
Il avait la parole rare, le geste peu fréquent, quelque
chose d’impérieux dans toute sa personne et qui se faisait obéir, l’air
pensif, sérieux plutôt que souffrant. Il avait pourtant bien souffert.
Dans le dépôt où Claude Gueux était enfermé, il y avait un
directeur des ateliers, espèce de fonctionnaire propre aux prisons, qui tient
tout ensemble du guichetier et du marchand, qui fait en même temps une
commande à l’ouvrier et une menace au prisonnier, qui vous met l’outil aux
mains et les fers aux pieds. Celui-là était lui-même une variété de l’espèce,
un homme bref, tyrannique, obéissant à ses idées, toujours à courte bride sur
son autorité ; d’ailleurs, dans l’occasion, bon compagnon, bon prince, jovial
même et raillant avec grâce ; dur plutôt que ferme ; ne raisonnant avec
personne, pas même avec lui ; bon père, bon mari sans doute, ce qui est devoir
et non vertu ; en un mot, pas méchant, mauvais. C’était un de ces hommes qui
n’ont rien de vibrant ni d’élastique, qui sont composés de molécules inertes,
qui ne résonnent au choc d’aucune idée, au contact d’aucun sentiment, qui ont
des colères glacées, des haines mornes, des emportements sans émotion, qui
prennent feu sans s’échauffer, dont la capacité de calorique est nulle, et
qu’on dirait souvent faits de bois ; ils flambent par un bout et sont froids
par l’autre. La ligne principale, la ligne diagonale du caractère de cet
homme, c’était la ténacité. Il était fier d’être tenace, et se comparait à
Napoléon. Ceci n’est qu’une illusion d’optique. Il y a nombre de gens qui en
sont dupes et qui, à certaine distance, prennent la ténacité pour de la
volonté, et une chandelle pour une étoile. Quand cet homme donc avait une fois
ajusté ce qu’il appelait sa volonté à une chose absurde, il allait tête haute
et à travers toute broussaille jusqu’au bout de la chose absurde. L’entêtement
sans l’intelligence, c’est la sottise soudée au bout de la bêtise et lui
servant de rallonge. Cela va loin. En général, quand une catastrophe privée ou
publique s’est écroulée sur nous, si nous examinons, d’après les décombres qui
en gisent à terre, de quelle façon elle s’est échafaudée, nous trouvons
presque toujours qu’elle a été aveuglément construite par un homme médiocre et
obstiné qui avait foi en lui et qui s’admirait. Il y a par le monde beaucoup
de ces petites fatalités têtues qui se croient des providences.
Voilà donc ce que c’était que le directeur des ateliers de
la prison centrale de Clairvaux. Voilà de quoi était fait le briquet avec
lequel la société frappait chaque jour sur les prisonniers pour en tirer des
étincelles.
L’étincelle que de pareils briquets arrachent à de pareils
cailloux allume souvent des incendies.
Nous avons dit qu’une fois arrivé à Clairvaux, Claude Gueux
fut numéroté dans un atelier et rivé à une besogne. Le directeur de l’atelier
fit connaissance avec lui, le reconnut bon ouvrier, et le traita bien. Il
paraît même qu’un jour, étant de bonne. humeur, et voyant Claude Gueux fort
triste, car cet homme pensait toujours à celle qu’il appelait sa femme, il lui
conta, par manière de jovialité et de passe-temps, et aussi pour le consoler,
que cette malheureuse s’était faite fille publique. Claude demanda froidement
ce qu’était devenu l’enfant. On ne savait.
Au bout de quelques mois, Claude s’acclimata à l’air de la
prison et parut ne plus songer à rien. Une certaine sérénité sévère, propre à
son caractère, avait repris le dessus.
Au bout du même espace de temps à peu près, Claude avait
acquis un ascendant singulier sur tous ses compagnons. Comme par une sorte de
convention tacite, et sans que personne sût pourquoi, pas même lui, tous ces
hommes le consultaient, l’écoutaient, l’admiraient et l’imitaient, ce qui est
le dernier degré ascendant de l’admiration. Ce n’était pas une médiocre gloire
d’être obéi par toutes ces natures désobéissantes. Cet empire lui était venu
sans qu’il y songeât. Cela tenait au regard qu’il avait dans les yeux. L’œil
de l’homme est une fenêtre par laquelle on voit les pensées qui vont et
viennent dans sa tête.
Mettez un homme qui contient des idées parmi des hommes qui
n’en contiennent pas, au bout d’un temps donné, et par une loi d’attraction
irrésistible, tous les cerveaux ténébreux graviteront humblement et avec
adoration autour du cerveau rayonnant. Il y a des hommes qui sont fer et des
hommes qui sont aimant. Claude était aimant.
En moins de trois mois donc, Claude était devenu l’âme, la
loi et l’ordre de l’atelier. Toutes ces aiguilles tournaient sur son cadran.
Il devait douter lui-même par moments s’il était roi ou prisonnier. C’était
une sorte de pape captif avec ses cardinaux.
Et, par une réaction toute naturelle, dont l’effet
s'accomplit sur toutes les échelles, aimé des prisonniers, il était détesté
des geôliers. Cela est toujours ainsi. La popularité ne va jamais sans la
défaveur. L’amour des esclaves est toujours doublé de la haine des maîtres.
Claude Gueux était grand mangeur. C’était une particularité
de son organisation. Il avait l’estomac fait de telle sorte que la nourriture
de deux hommes ordinaires suffisait à peine à sa journée. M. de Cotadilla
avait un de ces appétits-là, et en riait ; mais ce qui est une occasion de
gaieté pour un duc, grand d'Espagne, qui a cinq cent mille moutons, est une
charge pour un ouvrier et un malheur pour un prisonnier.
Claude Gueux, libre dans son grenier, travaillait tout le
jour, gagnait son pain de quatre livres et le mangeait. Claude Gueux, en
prison, travaillait tout le jour et recevait invariablement pour sa peine une
livre et demie de pain et quatre onces de viande. La ration est inexorable.
Claude avait donc habituellement faim dans la prison de Clairvaux.
Il avait faim, et c’était tout. Il n’en parlait pas. C’était
sa nature ainsi.
Un jour, Claude venait de dévorer sa maigre pitance, et
s’était remis à son métier, croyant tromper la faim par le travail. Les autres
prisonniers mangeaient joyeusement. Un jeune homme, pâle, blanc, faible, vint
se placer près de lui. Il tenait à la main sa ration, à laquelle il n’avait
pas encore touché, et un couteau. Il restait là debout, près de Claude, ayant
l’air de vouloir parler et de ne pas oser. Cet homme, et son pain, et sa
viande, importunaient Claude.
— Que veux-tu ? dit-il enfin brusquement.
— Que tu me rendes un service, dit timidement le jeune
homme.
— Quoi ? reprit Claude.
— Que tu m’aides à manger cela. J’en ai trop.
Une larme roula dans l’œil hautain de Claude. Il prit le
couteau, partagea la ration du jeune homme en deux parts égales, en prit une,
et se mit à manger.
— Merci, dit le jeune homme. Si tu veux, nous partagerons
comme cela tous les jours.
— Comment t’appelles-tu ? dit Claude Gueux.
— Albin.
— Pourquoi es-tu ici ? reprit Claude.
— J’ai volé.
— Et moi aussi, dit Claude.
Ils partagèrent en effet de la sorte tous les jours. Claude
Gueux avait trente-six ans, et par moments il en paraissait cinquante, tant sa
pensée habituelle était sévère. Albin avait vingt ans, on lui en eût donné
dix-sept, tant il y avait encore d’innocence dans le regard de ce voleur. Une
étroite amitié se noua entre ces deux hommes, amitié de père à fils plutôt que
de frère à frère. Albin était encore presque un enfant ; Claude était déjà
presque un vieillard.
Ils travaillaient dans le même atelier, ils couchaient sous
la même clef de voûte, ils se promenaient dans le même préau, ils mordaient au
même pain. Chacun des deux amis était l’univers pour l’autre. Il paraît qu’ils
étaient heureux.
Nous avons déjà parlé du directeur des ateliers. Cet homme,
haï des prisonniers, était souvent obligé, pour se faire obéir d’eux, d’avoir
recours à Claude Gueux, qui en était aimé. Dans plus d’une occasion, lorsqu’il
s’était agi d’empêcher une rébellion ou un tumulte, l’autorité sans titre de
Claude Gueux avait prêté main-forte à l’autorité officielle du directeur. En
effet, pour contenir les prisonniers, dix paroles de Claude valaient dix
gendarmes. Claude avait maintes fois rendu ce service au directeur. Aussi le
directeur le détestait-il cordialement. Il était jaloux de ce voleur. Il avait
au fond du cœur une haine secrète, envieuse, implacable, contre Claude, une
haine de souverain de droit à souverain de fait, de pouvoir temporel à pouvoir
spirituel.
Ces haines-là sont les pires.
Claude aimait beaucoup Albin, et ne songeait pas au
directeur.
Un jour, un matin, au moment où les porte-clefs
transvasaient les prisonniers deux à deux du dortoir dans l’atelier, un
guichetier appela Albin, qui était à côté de Claude et le prévint que le
directeur le demandait.
— Que te veut-on ? dit Claude.
— Je ne sais pas, dit Albin.
Le guichetier emmena Albin.
La matinée se passa, Albin ne revint pas à l’atelier. Quand
arriva l’heure du repas, Claude pensa qu’il retrouverait Albin au préau. Albin
n’était pas au préau. On rentra dans l’atelier, Albin ne reparut pas dans
l’atelier. La journée s’écoula ainsi. Le soir, quand on ramena les prisonniers
dans leur dortoir, Claude y chercha des yeux Albin, et ne le vit pas. Il
paraît qu’il souffrait beaucoup dans ce moment-là, car il adressa la parole à
un guichetier, ce qu’il ne faisait jamais.
— Est-ce qu’Albin est malade ? dit-il.
— Non, répondit le guichetier.
— D’où vient donc, reprit Claude, qu’il n’a pas reparu
aujourd’hui ?
— Ah ! dit négligemment le porte-clefs, c’est qu’on l’a
changé de quartier.
Les témoins qui ont déposé de ces faits plus tard
remarquèrent qu’à cette réponse du guichetier la main de Claude, qui portait
une chandelle allumée, trembla légèrement. Il reprit avec calme :
— Qui a donné cet ordre-là ?
Le guichetier répondit :
— M. D.
Le directeur des ateliers s’appelait M. D.
La journée du lendemain se passa comme la journée
précédente, sans Albin.
Le soir, à l’heure de la clôture des travaux, le directeur,
M. D. , vint faire sa ronde habituelle dans l’atelier. Du plus loin que Claude
le vit, il ôta son bonnet de grosse laine, il boutonna sa veste grise, triste
livrée de Clairvaux, car il est de principe dans les prisons qu’une veste
respectueusement boutonnée prévient favorablement les supérieurs, et il se
tint debout et son bonnet à la main à l’entrée de son banc, attendant le
passage du directeur. Le directeur passa.
— Monsieur ! dit Claude.
Le directeur s’arrêta et se détourna à demi.
— Monsieur, reprit Claude, est-ce que c’est vrai qu’on a
changé Albin de quartier ?
— Oui, répondit le directeur.
— Monsieur, poursuivit Claude, j’ai besoin d’Albin pour
vivre.
Il ajouta :
— Vous savez que je n’ai pas assez de quoi manger avec la
ration de la maison, et qu’Albin partageait son pain avec moi.
— C’était son affaire, dit le directeur.
— Monsieur, est-ce qu’il n’y aurait pas moyen de faire
remettre Albin dans le même quartier que moi ?
— Impossible. Il y a décision prise.
— Par qui ?
— Par moi.
— Monsieur D. , reprit Claude, c’est la vie ou la mort pour
moi, et cela dépend de vous.
— Je ne reviens jamais sur mes décisions.
— Monsieur, est-ce que je vous ai fait quelque chose ?
— Rien.
— En ce cas, dit Claude, pourquoi me séparez-vous d’Albin ?
— Parce que, dit le directeur.
Cette explication donnée, le directeur passa outre.
Claude baissa la tête et ne répliqua pas. Pauvre lion en
cage à qui l’on ôtait son chien !
Nous sommes forcé de dire que le chagrin de cette séparation
n’altéra en rien la voracité en quelque sorte maladive du prisonnier. Rien
d’ailleurs ne parut sensiblement changé en lui. Il ne parlait d’Albin à aucun
de ses camarades. Il se promenait seul dans le préau aux heures de récréation,
et il avait faim. Rien de plus.
Cependant ceux qui le connaissaient bien remarquaient
quelque chose de sinistre et de sombre qui s’épaississait chaque jour de plus
en plus sur son visage. Du reste, il était plus doux que jamais.
Plusieurs voulurent partager leur ration avec lui, il refusa
en souriant.
Tous les soirs, depuis l’explication que lui avait donnée le
directeur, il faisait une espèce de chose folle qui étonnait de la part d’un
homme aussi sérieux. Au moment où le directeur, ramené à heure fixe par sa
tournée habituelle, passait devant le métier de Claude, Claude levait les yeux
et le regardait fixement, puis il lui adressait d’un ton plein d’angoisse et
de colère, qui tenait à la fois de la prière et de la menace, ces deux mots
seulement : Et Albin ? Le directeur faisait semblant de ne pas entendre
ou s’éloignait en haussant les épaules.
Cet homme avait tort de hausser les épaules, car il était
évident pour tous les spectateurs de ces scènes étranges que Claude Gueux
était intérieurement déterminé à quelque chose. Toute la prison attendait avec
anxiété quel serait le résultat de cette lutte entre une ténacité et une
résolution.
Il a été constaté qu’une fois entre autres Claude dit au
directeur :
— Écoutez, monsieur, rendez-moi mon camarade. Vous ferez
bien, je vous assure. Remarquez que je vous dis cela.
Une autre fois, un dimanche, comme il se tenait dans le
préau, assis sur une pierre, les coudes sur les genoux et son front dans ses
mains, immobile depuis plusieurs heures dans la même attitude, le condamné
Faillette s’approcha de lui, et lui cria en riant :
— Que diable fais-tu donc là, Claude ?
Claude leva lentement sa tête sévère, et dit
— Je juge quelqu’un.
Un soir enfin, le 25 octobre 1831, au moment où le directeur
faisait sa ronde, Claude brisa sous son pied avec bruit un verre de montre
qu’il avait trouvé le matin dans un corridor. Le directeur demanda d’où venait
ce bruit.
— Ce n’est rien, dit Claude, c’est moi. Monsieur le
directeur, rendez-moi mon camarade.
— Impossible, dit le maître.
— Il le faut pourtant, dit Claude d’une voix basse et
ferme ; et, regardant le directeur en face, il ajouta :
— Réfléchissez. Nous sommes aujourd’hui le 25 octobre. Je
vous donne jusqu’au 4 novembre.
Un guichetier fit remarquer à M. D. que Claude le menaçait,
et que c’était un cas de cachot.
— Non, point de cachot, dit le directeur avec un sourire
dédaigneux ; il faut être bon avec ces gens-là !
Le lendemain, le condamné Pernot aborda Claude, qui se
promenait seul et pensif, laissant les autres prisonniers s’ébattre dans un
petit carré de soleil à l’autre bout de la cour.
— Eh bien ! Claude, à quoi songes-tu ? tu parais triste.
— Je crains, dit Claude,
qu’il n’arrive bientôt quelque malheur à ce bon M. D.
Il y a neuf jours pleins du 25 octobre au 4 novembre. Claude
n’en laissa pas passer un sans avertir gravement le directeur de l’état de
plus en plus douloureux où le mettait la disparition d’Albin. Le directeur,
fatigué, lui infligea une fois vingt-quatre heures de cachot, parce que la
prière ressemblait trop à une sommation. Voilà tout ce que Claude obtint.
Le 4 novembre arriva. Ce jour-là, Claude s’éveilla avec un
visage serein qu’on ne lui avait pas encore vu depuis le jour où la
décision de M. D. l’avait séparé de son ami. En se levant, il fouilla dans
une espèce de caisse de bois blanc qui était au pied de son lit, et qui
contenait ses quelques guenilles. Il en tira une paire de ciseaux de
couturière. C’était, avec un volume dépareillé de l’Émile, la seule
chose qui lui restât de la femme qu’il avait aimée, de la mère de son enfant,
de son heureux petit ménage d’autrefois. Deux meubles bien inutiles pour
Claude ; les ciseaux ne pouvaient servir qu’à une femme, le livre qu’à un
lettré. Claude ne savait ni coudre ni lire.
Au moment où il traversait le vieux cloître déshonoré et
blanchi à la chaux qui sert de promenoir l’hiver, il s’approcha du condamné
Ferrari, qui regardait avec attention les énormes barreaux d’une croisée.
Claude tenait à la main la petite paire de ciseaux ; il la montra à Ferrari en
disant :
— Ce soir je couperai ces barreaux-ci avec ces ciseaux-là.
Ferrari, incrédule, se mit à rire, et Claude aussi.
Ce matin-là, il travailla avec plus d’ardeur qu’à
l’ordinaire ; jamais il n’avait fait si vite et si bien. Il parut attacher un
certain prix à terminer dans la matinée un chapeau de paille que lui avait
payé d’avance un honnête bourgeois de Troyes, M. Bressier.
Un peu avant midi, il descendit sous un prétexte à l’atelier
des menuisiers, situé au rez-de-chaussée, au-dessous de l’étage où il
travaillait. Claude était aimé là comme ailleurs, mais il y entrait rarement.
Aussi :
— Tiens ! voilà Claude !
On l’entoura. Ce fut une fête. Claude jeta un coup d’œil
rapide dans là salle. Pas un des surveillants n’y était.
— Qui est-ce qui a une hache à me prêter ? dit-il.
— Pourquoi faire ? lui demanda-t-on.
Il répondit :
— C’est pour tuer ce soir le directeur des ateliers.
On lui présenta plusieurs haches à choisir. Il prit la plus
petite, qui était fort tranchante, la cacha dans son pantalon, et sortit. Il y
avait là vingt-sept prisonniers. Il ne leur avait pas recommandé le secret.
Tous le gardèrent.
Ils ne causèrent même pas de la chose entre eux.
Chacun attendit de son côté ce qui arriverait. L’affaire
était terrible, droite et simple. Pas de complication possible. Claude ne
pouvait être ni conseillé ni dénoncé.
Une heure après, il aborda un jeune condamné de seize ans
qui bâillait dans le promenoir, et lui conseilla d’apprendre à lire. En ce
moment, le détenu Faillette accosta Claude, et lui demanda ce que diable il
cachait là dans son pantalon. Claude dit :
— C’est une hache pour tuer M. D. ce soir.
Il ajouta :
— Est-ce que cela se voit ?
— Un peu, dit Faillette.
Le reste de la journée fut à l’ordinaire. À sept heures du
soir, on renferma les prisonniers, chaque section dans l’atelier qui lui était
assigné ; et les surveillants sortirent des salles de travail, comme il paraît
que c’est l’habitude, pour ne rentrer qu’après la ronde du directeur.
Claude Gueux fut donc verrouillé comme les autres dans son
atelier avec ses compagnons de métier.
Alors il se passa dans cet atelier une scène extraordinaire,
une scène qui n’est ni sans majesté ni sans terreur, la seule de ce genre
qu’aucune histoire puisse raconter.
Il y avait là, ainsi que l’a constaté l’instruction
judiciaire qui a eu lieu depuis, quatrevingt-deux voleurs, y compris Claude.
Une fois que les surveillants les eurent laissés seuls,
Claude se leva debout sur son banc, et annonça à toute la chambrée qu’il avait
quelque chose à dire. On fit silence.
Alors Claude haussa la voix et dit :
— Vous savez tous qu’Albin était mon frère. Je n’ai pas
assez de ce qu’on me donne ici pour manger. Même en n'achetant que du pain
avec le peu que je gagne, cela ne suffirait pas. Albin partageait sa ration
avec moi ; je l’ai aimé d’abord parce qu’il m’a nourri, ensuite parce qu’il
m’a aimé. Le directeur, M. D., nous a séparés. Cela ne lui faisait rien que
nous fussions ensemble ; mais c’est un méchant homme, qui jouit de tourmenter.
Je lui ai redemandé Albin. Vous avez vu, il n’a pas voulu. Je lui ai donné
jusqu’au 4 novembre pour me rendre Albin. Il m’a fait mettre au cachot pour
avoir dit cela. Moi, pendant ce temps-là, je l’ai jugé et je l’ai condamné à
mort. Nous sommes au 4 novembre. Il viendra dans deux heures faire sa tournée.
Je vous préviens que je vais le tuer. Avez-vous quelque chose à dire à cela ?
Tous gardèrent le silence.
Claude reprit. Il parla, à ce qu’il paraît, avec une
éloquence singulière, qui d’ailleurs lui était naturelle. Il déclara qu’il
savait bien qu’il allait faire une action violente, mais qu’il ne croyait pas
avoir tort. Il attesta la conscience des quatrevingt-un voleurs qui
l’écoutaient :
Qu’il était dans une rude extrémité ;
Que la nécessité de se faire justice soi-même était un
cul-de-sac où l’on se trouvait engagé quelquefois ;
Qu’à la vérité il ne pouvait prendre la vie du directeur
sans donner la sienne propre, mais qu’il trouvait bon de donner sa vie pour
une chose juste ;
Qu’il avait mûrement réfléchi, et à cela seulement, depuis
deux mois ;
Qu’il croyait bien ne pas se laisser entraîner par le
ressentiment, mais que, dans le cas où cela serait, il suppliait qu’on l’en
avertit ;
Qu’il soumettait honnêtement ses raisons aux hommes justes
qui l’écoutaient ;
Qu’il allait donc tuer M. D., mais que, si quelqu’un avait
une objection à lui faire, il était prêt à l’écouter.
Une voix seulement s’éleva, et dit qu’avant de tuer le
directeur, Claude devait essayer une dernière fois de lui parler et de le
fléchir.
— C’est juste, dit Claude, et je le ferai.
Huit heures sonnèrent à la grande horloge. Le directeur
devait venir à neuf heures.
Une fois que cette étrange cour de cassation eut en quelque
sorte ratifié la sentence qu’il avait portée, Claude reprit toute sa sérénité.
Il mit sur une table tout ce qu’il possédait en linge et en vêtements, la
pauvre dépouille du prisonnier, et, appelant l’un après l’autre ceux de ses
compagnons qu’il aimait le plus après Albin, il leur distribua tout. Il ne
garda que la petite paire de ciseaux.
Puis il les embrassa tous. Quelques-uns pleuraient, il
souriait à ceux-là.
Il y eut, dans cette heure dernière, des instants où il
causa avec tant de tranquillité et même de gaieté, que plusieurs de ses
camarades espéraient intérieurement, comme ils l’ont déclaré depuis, qu’il
abandonnerait peut-être sa résolution. Il s’amusa même une fois à éteindre une
des rares chandelles qui éclairaient l’atelier avec le souffle de sa narine,
car il avait de mauvaises habitudes d’éducation qui dérangeaient sa dignité
naturelle plus souvent qu’il n’aurait fallu. Rien ne pouvait faire que cet
ancien gamin des rues n’eût point par moments l’odeur du ruisseau de Paris.
Il aperçut un jeune condamné qui était pâle, qui le
regardait avec des yeux fixes, et qui tremblait, sans doute dans l’attente de
ce qu’il allait voir.
— Allons, du courage, jeune homme ! lui dit Claude
doucement, ce ne sera que l’affaire d’un instant.
Quand il eut distribué toutes ses hardes, fait tous ses
adieux, serré tontes les mains, il interrompit quelques causeries inquiètes
qui se faisaient çà et là dans les coins obscurs de l’atelier, et il commanda
qu’on se remît au travail. Tous obéirent en silence.
L’atelier où ceci se passait était une salle oblongue, un
long parallélogramme percé de fenêtres sur ses deux grands côtés, et de deux
portes qui se regardaient à ses deux extrémités. Les métiers étaient rangés de
chaque côté près des fenêtres, les bancs touchant le mur à angle droit, et
l’espace resté libre entre les deux rangées de métiers formait une sorte de
longue voie qui allait en ligne droite de l'une des portes à l’autre et
traversait ainsi toute la salle. C’était cette longue voie, assez étroite, que
le directeur avait à parcourir en faisant son inspection ; il devait entrer
par la porte sud et ressortir par la porte nord, après avoir regardé les
travailleurs à droite et à gauche. D’ordinaire il faisait ce trajet assez
rapidement et sans s’arrêter.
Claude s’était replacé lui-même à son banc, et il s’était
remis au travail, comme Jacques Clément se fût remis, à la prière.
Tous attendaient. Le moment approchait. Tout à coup on
entendit un coup de cloche. Claude dit :
— C’est l’avant-quart.
Alors il se leva, traversa gravement une partie de la salle,
et alla s’accouder sur l’angle du premier métier à gauche, tout à côté de la
porte d’entrée. Son visage était parfaitement calme et bienveillant.
Neuf heures sonnèrent. La porte s’ouvrit. Le directeur
entra.
En ce moment-là, il se fit dans l’atelier un silence de
statues.
Le directeur était seul comme d’habitude.
Il entra avec sa figure joviale, satisfaite et inexorable,
ne vit pas Claude qui était debout à gauche de la porte, la main droite cachée
dans son pantalon, et passa rapidement devant les premiers métiers, hochant la
tête, mâchant ses paroles, et jetant çà et là son regard banal, sans
s’apercevoir que tous les yeux qui l’entouraient étaient fixés sur une idée
terrible.
Tout à coup il se détourna brusquement, surpris d’entendre
un pas derrière lui.
C’était Claude, qui le suivait en silence depuis quelques
instants.
— Que fais-tu là, toi ? dit le directeur ; pourquoi n’es-tu
pas à ta place ?
Car un homme n’est plus un homme là, c’est un chien, on le
tutoie.
Claude Gueux répondit respectueusement :
— C’est que j’ai à vous parler, monsieur le directeur.
— De quoi ?
— D’Albin.
— Encore ! dit le directeur.
— Toujours ! dit Claude.
— Ah çà ! reprit le directeur continuant de marcher, tu n’as
donc pas eu assez de vingt-quatre heures de cachot ?
Claude répondit en continuant de le suivre :
— Monsieur le directeur, rendez-moi mon camarade.
— Impossible !
— Monsieur le directeur, dit Claude avec une voix qui eût
attendri le démon, je vous en supplie, remettez Albin avec moi, vous verrez
comme je travaillerai bien. Vous qui êtes libre, cela vous est égal, vous ne
savez pas ce que c’est qu’un ami ; mais, moi, je n’ai que les quatre murs de
ma prison. Vous pouvez aller et venir, vous ; moi je n’ai qu’Albin.
Rendez-le-moi. Albin me nourrissait, vous le savez bien. Cela ne vous
coûterait que la peine de dire oui. Qu’est-ce que cela vous fait qu’il y ait
dans la même salle un homme qui s’appelle Claude Gueux et un autre qui
s’appelle Albin ? Car ce n’est pas plus compliqué que cela. Monsieur le
directeur, mon bon monsieur D. , je vous supplie vraiment, au nom du ciel !
Claude n’en avait peut-être jamais tant dit à la fois à un
geôlier. Après cet effort, épuisé, il attendit. Le directeur répliqua avec un
geste d’impatience :
— Impossible. C’est dit. Voyons, ne m’en reparle plus. Tu
m’ennuies.
Et, comme il était pressé, il doubla le pas. Claude aussi.
En parlant ainsi, ils étaient arrivés tous deux près de la porte de sortie ;
les quatrevingts voleurs regardaient et écoutaient, haletants.
Claude toucha doucement le bras du directeur.
— Mais au moins que je sache pourquoi je suis condamné à
mort. Dites-moi pourquoi vous l’avez séparé de moi.
— Je te l’ai déjà dit, répondit le directeur, parce que.
Et, tournant le dos à Claude, il avança la main vers le
loquet de la porte de sortie.
À la réponse du directeur, Claude avait reculé d’un pas. Les
quatrevingts statues qui étaient là virent sortir de son pantalon sa main
droite avec la hache. Cette main se leva, et, avant que le directeur eût pu
pousser un cri, trois coups de hache, chose affreuse à dire, assénés tous les
trois dans la même entaille, lui avaient ouvert le crâne. Au moment où il
tombait à la renverse, un quatrième coup lui balafra le visage ; puis, comme
une fureur lancée ne s’arrête pas court, Claude Gueux lui fendit la cuisse
droite d’un cinquième coup inutile. Le directeur était mort.
Alors Claude jeta la hache et cria : À l’autre
maintenant ! L’antre, c’était lui. On le vit tirer de sa veste les petits
ciseaux de « sa femme », et, sans que personne songeât à l’en empêcher, il se
les enfonça dans la poitrine. La laine était courte, la poitrine était
profonde. Il y fouilla longtemps et à plus de vingt reprises en criant — Cœur
de damné, je ne te trouverai donc pas ! — Et enfin il tomba baigné dans son
sang, évanoui sur le mort.
Lequel des deux était la victime de l’autre ?
Quand Claude reprit connaissance, il était dans un lit,
couvert de linges et de bandages, entouré de soins. Il avait auprès de son
chevet de bonnes sœurs de charité, et de plus un juge d’instruction qui
instrumentait et qui lui demanda avec beaucoup d’intérêt :
— Comment vous trouvez-vous ?
Il avait perdu une grande quantité de sang, mais les ciseaux
avec lesquels il avait eu la superstition touchante de se frapper avaient mal
fait leur devoir ; aucun des coups qu’il s’était portés n’était dangereux. Il
n’y avait de mortelles pour lui que les blessures qu’il avait faites à M. D.
Les interrogatoires commencèrent. On lui demanda si c’était
lui qui avait tué le directeur des ateliers de la prison de Clairvaux. Il
répondit : Oui. On lui demanda pourquoi. Il répondit :
Parce que.
Cependant, à un certain moment, ses plaies s’envenimèrent ;
il fut pris d’une fièvre mauvaise dont il faillit mourir.
Novembre, décembre, janvier et février se passèrent en soins
et en préparatifs ; médecins et juges s’empressaient autour de Claude ; les
uns guérissaient ses blessures, les autres dressaient son échafaud.
Abrégeons. Le 16 mars 1832, il parut, étant parfaitement
guéri, devant la cour d’assises de Troyes. Tout ce que la ville peut donner de
foule était là.
Claude eut une bonne attitude devant la cour. Il s’était
fait raser avec soin, il avait la tête nue, il portait ce morne habit des
prisonniers de Clairvaux, mi-parti de deux espèces de gris.
Le procureur du roi avait encombré la salle de toutes les
bayonnettes de l’arrondissement, « afin, dit-il à l’audience, de contenir tous
les scélérats qui devaient figurer comme témoins dans cette affaire ».
Lorsqu’il fallut entamer les débats, il se présenta une
difficulté singulière. Aucun des témoins des événements du 4 novembre ne
voulait déposer contre Claude. Le président les menaça de son pouvoir
discrétionnaire. Ce fut en vain. Claude alors leur commanda de déposer. Toutes
les langues se délièrent. Ils dirent ce qu’ils avaient vu.
Claude les écoutait tous avec une profonde attention. Quand
l’un d’eux, par oubli, ou par affection pour Claude, omettait des faits à la
charge de l’accusé, Claude les rétablissait.
De témoignage en témoignage, la série des faits que nous
venons de développer se déroula devant la cour.
Il y eut un moment où les femmes qui étaient là pleurèrent.
L’huissier appela le condamné Albin. C’était son tour de déposer. Il entra en
chancelant ; il sanglotait. Les gendarmes ne purent empêcher qu’il n’allât
tomber dans les bras de Claude. Claude le soutint et dit en souriant au
procureur du roi — Voilà un scélérat qui partage son pain avec ceux qui ont
faim.
— Puis il baisa la main d’Albin.
La liste des témoins épuisée, monsieur le procureur du roi
se leva et prit la parole en ces termes — Messieurs les jurés, la société
serait ébranlée jusque dans ses fondements, si la vindicte publique
n’atteignait pas les grands coupables comme celui qui, etc.
Après ce discours mémorable, l’avocat de Claude parla. La
plaidoirie contre et la plaidoirie pour firent, chacune à leur tour, les
évolutions qu’elles ont coutume de faire dans cette espèce d’hippodrome qu’on
appelle un procès criminel.
Claude jugea que tout n’était pas dit. Il se leva à son
tour. Il parla de telle sorte qu’une personne intelligente qui assistait à
cette audience s’en revint frappée d’étonnement.
Il paraît que ce pauvre ouvrier contenait bien plutôt un
orateur qu’un assassin. Il parla debout, avec une voix pénétrante et bien
ménagée, avec un œil clair, honnête et résolu, avec un geste presque toujours
le même, mais plein d’empire. Il dit les choses comme elles étaient,
simplement, sérieusement, sans charger ni amoindrir, convint de tout, regarda
l’article 296 en face, et posa sa tête dessous. Il eut des moments de
véritable haute éloquence qui faisaient remuer la foule, et où l’on se
répétait à l’oreille dans l'auditoire ce qu’il venait de dire.
Cela faisait un murmure pendant lequel Claude reprenait
haleine en jetant un regard fier sur les assistants.
Dans d’autres instants, cet homme qui ne savait pas lire
était doux, poli, choisi, comme un lettré ; puis, par moments encore, modeste,
mesuré, attentif, marchant pas à pas dans la partie irritante de la
discussion, bienveillant pour les juges.
Une fois seulement, il se laissa aller à une secousse de
colère. Le procureur du roi avait établi dans le discours que nous avons cité
en entier que Claude Gueux avait assassiné le directeur des ateliers sans voie
de fait ni violence de la part du directeur, par conséquent
sans provocation.
— Quoi ! s’écria Claude, je n’ai pas été provoqué ! Ah !
oui, vraiment, c’est juste, je vous comprends. Un homme ivre me donne un coup
de poing, je le tue, j’ai été provoqué, vous me faites grâce, vous m’envoyez
aux galères. Mais un homme qui n’est pas ivre et qui a toute sa raison me
comprime le cœur pendant quatre ans, m’humilie pendant quatre ans, me pique
tous les jours, toutes les heures, toutes les minutes, d’un coup d’épingle à
quelque place inattendue pendant quatre ans ! J’avais une femme pour qui j’ai
volé, il me torture avec cette femme ; j’avais un enfant pour qui j’ai volé,
il me torture avec cet enfant ; je n’ai pas assez de pain, un ami m’en donne,
il m’ôte mon ami et mon pain. Je redemande mon ami, il me met au cachot. Je
lui dis vous, à lui mouchard, il me dit tu. Je lui dis que je
souffre, il me dit que je l’ennuie. Alors que voulez-vous que je fasse ? Je le
tue. C’est bien, je suis un monstre, j’ai tué cet homme, je n’ai pas été
provoqué, vous me coupez la tête. Faites.
Mouvement sublime, selon nous, qui faisait tout à coup
surgir, au-dessus du système de la provocation matérielle, sur lequel s’appuie
l’échelle mal proportionnée des circonstances atténuantes, toute une théorie
de la provocation morale oubliée par la loi.
Les débats fermés, le président fit son résumé impartial et
lumineux. Il en résulta ceci. Une vilaine vie. Un monstre en effet. Claude
Gueux avait commencé par vivre en concubinage avec une fille publique, puis il
avait volé, puis il avait tué. Tout cela était vrai.
Au moment d’envoyer les jurés dans leur chambre, le
président demanda à l’accusé s’il avait quelque chose à dire sur la position
des questions.
— Peu de chose, dit Claude. Voici, pourtant. Je suis un
voleur et un assassin ; j’ai volé et tué. Mais pourquoi ai-je volé ? pourquoi
ai-je tué ? Posez ces deux questions à côté des autres, messieurs les jurés.
Après un quart d’heure de délibération, sur la déclaration
des douze champenois qu’on appelait messieurs les jurés, Claude Gueux
fut condamné à mort.
Il est certain que, dès l’ouverture des débats, plusieurs
d’entre eux avaient remarqué que l’accusé s’appelait Gueux, ce qui leur
avait fait une impression profonde.
On lut son arrêt à Claude, qui se contenta de dire :
— C’est bien. Mais pourquoi cet
homme a-t-il volé ? Pourquoi cet homme a-t-il tué ? Voilà deux questions
auxquelles ils ne répondent pas.
Rentré dans la prison, il soupa gaiement et dit :
— Trente-six ans de faits !
Il ne voulut pas se pourvoir en cassation. Une des sœurs qui
l’avaient soigné vint l’en prier avec larmes. Il se pourvut par complaisance
pour elle. Il paraît qu’il résista jusqu’au dernier instant, car, au moment où
il signa son pourvoi sur le registre du greffé ; le délai légal des trois
jours était expiré depuis quelques minutes.
La pauvre fille reconnaissante lui donna cinq francs. Il
prit l’argent et la remercia.
Pendant que son pourvoi pendait, des offres d’évasion lui
furent faites par les prisonniers de Troyes, qui s’y dévouaient tous. Il
refusa.
Les détenus jetèrent successivement dans son cachot, par le
soupirail, un clou, un morceau de fil de fer et une anse de seau. Chacun de
ces trois outils eût suffi, à un homme aussi intelligent que l’était Claude,
pour limer ses fers. Il remit l’anse, le fil de fer et le clou au guichetier.
Le 8 juin 1832, sept mois et quatre jours après le fait,
l’expiation arriva, pede claudo, comme on voit. Ce jour-là, à sept
heures du matin, le greffier du tribunal entra dans le cachot de Claude, et
lui annonça qu’il n’avait plus qu’une heure à vivre.
Son pourvoi était rejeté.
— Allons, dit Claude froidement, j’ai bien dormi cette nuit,
sans me douter que je dormirais encore mieux la prochaine.
Il paraît que les paroles des hommes forts doivent toujours
recevoir de l’approche de la mort une certaine grandeur.
Le prêtre arriva, puis le bourreau. Il fut humble avec le
prêtre, doux avec l’autre. Il ne refusa ni son âme, ni son corps.
Il conserva une liberté d’esprit parfaite. Pendant qu’on lui
coupait les cheveux, quelqu’un parla, dans un coin du cachot, du choléra qui
menaçait Troyes en ce moment.
— Quant à moi, dit Claude avec un sourire, je n'ai pas peur
du choléra.
Il écoutait d’ailleurs le prêtre avec une attention extrême,
en s’accusant beaucoup et en regrettant de n'avoir pas été instruit dans la
religion.
Sur sa demande, on lui avait rendu les ciseaux avec lesquels
il s’était frappé. Il y manquait une lame, qui s’était brisée dans sa
poitrine. Il pria le geôlier de faire porter de sa part ces ciseaux à Albin.
Il dit aussi qu’il désirait qu’on ajoutât à ce legs la ration de pain qu’il
aurait dû manger ce jour-là.
Il pria ceux qui lui lièrent les mains de mettre dans sa
main droite la pièce de cinq francs que lui avait donnée la sœur, la seule
chose qui lui restât désormais.
À huit heures moins un quart, il sortit de la prison, avec
tout le lugubre cortège ordinaire des condamnés. Il était à pied, pâle, l’oeil
fixé sur le crucifix du prêtre, mais marchant d’un pas ferme.
On avait choisi ce jour-là pour l’exécution, parce que
c’était jour de marché, afin qu’il y eût le plus de regards possible sur son
passage ; car il paraît qu’il y a encore en France des bourgades à demi
sauvages où, quand la société tue un homme, elle s’en vante.
Il monta sur l’échafaud gravement, l’œil toujours fixé sur
le gibet du Christ. Il voulut embrasser le prêtre, puis le bourreau,
remerciant l’un, pardonnant à l’autre. Le bourreau le repoussa doucement,
dit une relation. Au moment où l’aide le liait sur la hideuse mécanique, il
fit signe au prêtre de prendre la pièce de cinq francs qu’il avait dans sa
main droite, et lui dit :
— Pour les pauvres.
Comme huit heures sonnaient en ce moment, le bruit du
beffroi de l’horloge couvrit sa voix, et le confesseur lui répondit qu’il
n’entendait pas. Claude attendit l’intervalle de deux coups et répéta avec
douceur :
— Pour les pauvres.
Le huitième coup n’était pas encore sonné que cette noble et
intelligente tête était tombée.
Admirable effet des exécutions publiques ! ce jour-là même,
la machine étant encore debout au milieu d’eux et pas lavée, les gens du
marché s’ameutèrent pour une question de tarif et faillirent massacrer un
employé de l’octroi. Le doux peuple que vous font ces lois-là !
Nous avons cru devoir raconter en détail l’histoire de
Claude Gueux, parce que, selon nous, tous les paragraphes de cette histoire
pourraient servir de têtes de chapitre au livre où serait résolu le grand
problème du peuple au dix-neuvième siècle.
Dans cette vie importante il y a deux phases principales :
avant la chute, après la chute ; et, sous ces deux phases, deux questions :
question de l’éducation, question de la pénalité ; et, entre ces deux
questions, la société tout entière.
Cet homme, certes, était bien né, bien organisé, bien doué.
Que lui a-t-il donc manqué ? Réfléchissez.
C’est là le grand problème de proportion dont la solution,
encore à trouver, donnera l’équilibre universel : Que
la société fasse toujours pour l’individu autant que la nature.
Voyez Claude Gueux. Cerveau bien fait, cœur bien fait, sans
nul doute. Mais le sort le met dans une société si mal faite, qu’il finit, par
voler ; la société le met dans une prison si mal faite, qu’il finit par tuer.
Qui est réellement coupable ?
Est-ce lui ?
Est-ce nous ?
Questions sévères, questions poignantes, qui sollicitent à
cette heure toutes les intelligences, qui nous tirent tous tant que nous
sommes par le pan de notre habit, et qui nous barreront un jour si
complètement le chemin, qu’il faudra bien les regarder en face et savoir ce
qu’elles nous veulent.
Celui qui écrit ces lignes essaiera de dire bientôt
peut-être de quelle façon il les comprend.
Quand on est en présence de pareils faits, quand on songe à
la manière dont ces questions nous pressent, on se demande à quoi pensent ceux
qui gouvernent, s’ils ne pensent pas à cela.
Les Chambres, tous les ans, sont gravement occupées.
Il est sans doute très important de désenfler les sinécures
et d’écheniller le budget ; il est très important de faire des lois pour que
j’aille, déguisé en soldat, monter patriotiquement la garde à la porte de M.
le comte de Lobau, que je ne connais pas et que je ne veux pas connaître, ou
pour me contraindre à parader au carré Marigny, sous le bon plaisir de mon
épicier, dont on a fait mon officier.
Il est important, députés ou ministres, de fatiguer et de
tirailler toutes les choses et toutes les idées de ce pays dans des
discussions pleines d’avortements ; il est essentiel, par exemple, de mettre
sur la sellette et d’interroger et de questionner à grands cris, et sans
savoir ce qu’on dit, l’art du dix-neuvième siècle, ce grand et sévère accusé
qui ne daigne pas répondre et qui fait bien ; il est expédient de passer son
temps, gouvernants et législateurs, en conférences classiques qui font hausser
les épaules aux maîtres d’école de la banlieue ; il est utile de déclarer que
c'est le drame moderne qui a inventé l’inceste, l’adultère, le parricide,
l’infanticide et l’empoisonnement, et de prouver par là qu’on ne connaît ni
Phèdre, ni Jocaste, ni Œdipe, ni Médée, ni Rodogune ; il est indispensable que
les orateurs politiques de ce pays ferraillent, trois grands jours durant, à
propos du budget, pour Corneille et Racine, contre on ne sait qui, et
profitent de cette occasion littéraire pour s’enfoncer les uns les autres à
qui mieux mieux dans la gorge de grandes fautes de français jusqu’à la garde.
Tout cela est important ; nous croyons cependant qu’il
pourrait y avoir des choses plus importantes encore.
Que dirait la Chambre, au milieu des futiles démêlés qui
font si souvent colleter le ministère par l’opposition et l’opposition par le
ministère, si, tout à coup, des bancs de la Chambre ou de la tribune publique,
qu’importe ? quelqu’un se levait et disait ces sérieuses paroles :
— Taisez-vous, qui que vous soyez, vous qui parlez ici,
taisez-vous ! vous croyez être dans la question, vous n’y êtes pas.
La question, la voici. La justice vient, il y a un an à
peine, de déchiqueter un homme à Pamiers avec un eustache ; à Dijon, elle
vient d’arracher la tête à une femme ; à Paris, elle fait, barrière
Saint-Jacques, des exécutions inédites.
Ceci est la question. Occupez-vous de ceci.
Vous vous querellerez après pour savoir si les boutons de la
garde nationale doivent être blancs ou jaunes, et si l’assurance est
une plus belle chose que la certitude.
Messieurs des centres, messieurs des extrémités, le gros du
peuple souffre !
Que vous l’appeliez république ou que vous l’appeliez
monarchie, le peuple souffre, ceci est un fait.
Le peuple a faim, le peuple a froid. La misère le pousse au
crime ou au vice, selon le sexe. Ayez pitié du peuple, à qui le bagne prend
ses fils, et le lupanar ses filles. Vous avez trop de forçats, vous avez trop
de prostituées.
Que prouvent ces deux ulcères ?
Que le corps social a un vice dans le sang.
Vous voilà réunis en consultation au chevet du malade ;
occupez-vous de la maladie.
Cette maladie, vous la traitez mal. Étudiez-là mieux. Les
lois que vous faites, quand vous en faites, ne sont que des palliatifs et des
expédients. Une moitié de vos codes est routine, l’autre moitié empirisme.
La flétrissure était une cautérisation qui gangrenait la
plaie ; peine insensée que celle qui pour la vie scellait et rivait le crime
sur le criminel ! qui en faisait deux amis, deux compagnons, deux
inséparables !
Le bagne est un vésicatoire absurde qui laisse résorber, non
sans l’avoir rendu pire encore, presque tout le mauvais sang qu’il extrait. La
peine de mort est une amputation barbare.
Or, flétrissure, bagne, peine de mort, trois choses qui se
tiennent. Vous avez supprimé la flétrissure ; si vous êtes logiques, supprimez
le reste.
Le fer rouge, le boulet et le couperet, c’étaient les trois
parties d’un syllogisme.
Vous avez ôté le fer rouge ; le boulet et le couperet n’ont
plus de sens. Farinace était atroce ; mais il n’était pas absurde.
Démontez-moi cette vieille échelle boiteuse des crimes et
des peines, et refaites-la. Refaites votre pénalité, refaites vos codes,
refaites vos prisons, refaites vos juges. Remettez les lois au pas des mœurs.
Messieurs, il se coupe trop de têtes par an en France.
Puisque vous êtes en train de faire des économies, faites-en là-dessus.
Puisque vous êtes en verve de suppressions, supprimez le
bourreau. Avec la solde de vos quatrevingts bourreaux, vous payerez six cents
maîtres d’école.
Songez au gros du peuple. Des écoles pour les enfants, des
ateliers pour les hommes.
Savez-vous que la France est un des pays de l’Europe où il y
a le moins de natifs qui sachent lire ! Quoi ! là Suisse sait lire, la
Belgique. sait lire, le Danemark sait lire, la Grèce sait lire, l’Irlande sait
lire, et la France ne sait pas lire ? c’est une honte.
Allez dans les bagnes. Appelez autour de vous toute la
chiourme. Examinez un à un tous ces damnés de la loi humaine. Calculez
l’inclinaison de tous ces profils, tâtez tous ces crânes. Chacun de ces hommes
tombés a au-dessous de lui son type bestial ; il semble que chacun d’eux soit
le point d’intersection de telle ou telle espèce animale avec l’humanité.
Voici le loup-cervier, voici le chat, voici le singe, voici le vautour, voici
la hyène. Or, de ces pauvres têtes mal conformées, le premier tort est à la
nature sans doute, le second à l’éducation.
La nature a mal ébauché, l’éducation a mal retouché
l’ébauche. Tournez vos soins de ce côté. Une bonne éducation au peuple.
Développez de votre mieux ces malheureuses têtes, afin que l’intelligence qui
est dedans puisse grandir.
Les nations ont le crâne bien ou mal fait selon leurs
institutions.
Rome et la Grèce avaient le front haut. Ouvrez le plus que
vous pourrez l’angle facial du peuple.
Quand la France saura lire, ne laissez pas sans direction
cette intelligence que vous aurez développée. Ce serait un autre désordre.
L’ignorance vaut encore mieux que la mauvaise science. Non. Souvenez-vous
qu’il y a un livre plus philosophique que Le Compère Mathieu, plus
populaire que le Constitutionnel, plus éternel que la charte de 1830 ;
c’est l’Écriture sainte. Et ici un mot d’explication.
Quoi que vous fassiez, le sort de la grande foule, de la
multitude, de la majorité, sera toujours relativement pauvre, et
malheureux, et triste. À elle le dur travail, les fardeaux à pousser, les
fardeaux à traîner, les fardeaux à porter.
Examinez cette balance : toutes les jouissances dans le
plateau du riche, toutes les misères dans le plateau du pauvre. Les deux parts
ne sont-elles pas inégales ? La balance ne doit-elle pas nécessairement
pencher, et l’état avec elle ?
Et maintenant dans le lot du pauvre, dans le plateau des
misères, jetez la certitude d’un avenir céleste, jetez l’aspiration au bonheur
éternel, jetez le paradis, contre-poids magnifique ! Vous rétablissez
l’équilibre. La part du pauvre est aussi riche que la part du riche.
C’est ce que savait Jésus, qui en savait plus long que
Voltaire.
Donnez au peuple qui travaille et qui souffre, donnez au
peuple, pour qui ce monde-ci est mauvais, la croyance à un meilleur monde fait
pour lui.
Il sera tranquille, il sera patient. La patience est faite
d’espérance.
Donc ensemencez les villages d’évangiles. Une bible par
cabane. Que chaque livre et chaque champ produisent à eux deux un travailleur
moral.
La tête de l’homme du peuple, voilà la question. Cette tête
est pleine de germes utiles. Employez pour la faire mûrir et venir à bien ce
qu’il y a de plus lumineux et de mieux tempéré dans la vertu.
Tel a assassiné sur les grandes routes qui, mieux dirigé,
eût été le plus excellent serviteur de la cité.
Cette tête de l’homme du peuple, cultivez-la, défrichez-la,
arrosez-la, fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, utilisez-la ; vous n’aurez
pas besoin de la couper.