Dantès étourdi, presque
suffoqué, eut cependant la présence d'esprit de retenir son haleine, et, comme
sa main droite, ainsi que nous l'avons dit, préparé qu'il était à toutes les
chances, tenait son couteau tout ouvert, il éventra rapidement le sac, sortit
le bras, puis la tête ; mais alors, malgré ses mouvements pour soulever le
boulet, il continua de se sentir entraîné ; alors il se cambra, cherchant la
corde qui liait ses jambes, et, par un effort suprême, il la trancha
précisément au moment où il suffoquait ; alors, donnant un vigoureux coup de
pied, il remonta libre à la surface de la mer, tandis que le boulet entraînait
dans ses profondeurs inconnues le tissu grossier qui avait failli devenir son
linceul.
Dantès ne prit que le temps de respirer, et replongea une seconde fois ; car
la première précaution qu'il devait prendre était d'éviter les regards.
Lorsqu'il reparut pour
la seconde fois, il était déjà à cinquante pas au moins du lieu de sa chute ;
il vit au-dessus de sa tête un ciel noir et tempétueux, à la surface duquel le
vent balayait quelques nuages rapides, découvrant parfois un petit coin d'azur
rehaussé d'une étoile ; devant lui s'étendait la plaine sombre et mugissante,
dont les vagues commençaient à bouillonner comme à l'approche d'une tempête,
tandis que, derrière lui, plus noir que la mer, plus noir que le ciel,
montait, comme un fantôme menaçant, le géant de granit, dont la porte sombre
semblait un bras étendu pour ressaisir sa proie ; sur la roche la plus haute
était un falot éclairant deux ombres.
Il lui sembla que ces
deux ombres se penchaient sur la mer avec inquiétude ; en effet, ces étranges
fossoyeurs devaient avoir entendu le cri qu'il avait jeté en traversant
l'espace. Dantès plongea donc de nouveau, et fit un trajet assez long entre
deux eaux ; cette manœuvre lui était jadis familière, et attirait d'ordinaire
autour de lui, dans l'anse du Pharo, de nombreux admirateurs, lesquels
l'avaient proclamé bien souvent le plus habile nageur de Marseille.
Lorsqu'il revint à la
surface de la mer, le falot avait disparu.
Il fallait s'orienter :
de toutes les îles qui entourent le château d'If, Ratonneau et Pommègue sont
les plus proches ; mais Ratonneau et Pommègue sont habitées ; il en est ainsi
de la petite île de Daume : l'île la plus sûre était donc celle de Tiboulen ou
de Lemaire ; les îles de Tiboulen et de Lemaire sont à une lieue du château
d'If.
Dantès ne résolut pas
moins de gagner une de ces deux îles ; mais comment trouver ces îles au milieu
de la nuit qui s'épaississait à chaque instant autour de lui ?
En ce moment, il vit
briller comme une étoile le phare de Planier.
En se dirigeant droit
sur ce phare, il laissait l'île de Tiboulen un peu à gauche ; en appuyant un
peu à gauche, il devait donc rencontrer cette île sur son chemin.
Mais, nous l'avons dit,
il y avait une lieue au moins du château d'If à cette île. Souvent, dans la
prison, Faria répétait au jeune homme, en le voyant abattu et paresseux :
- Dantès, ne vous laissez pas aller à cet amollissement ; vous
vous noierez, si vous essayez de vous enfuir, et que vos forces n'aient pas
été entretenues.
Sous l'onde lourde et
arrière, cette parole était venue tinter aux oreilles de Dantès ; il avait eu
hâte de remonter alors et de fendre les lames pour voir si, effectivement, il
n'avait pas perdu de ses forces ; il vit avec joie que son inaction forcée ne
lui avait rien ôté de sa puissance et de son agilité, et sentit qu'il était
toujours maître de l'élément où, tout enfant, il s'était joué.
D'ailleurs la peur,
cette rapide persécutrice, doublait la vigueur de Dantès ; il écoutait, penché
sur la cime des flots, si aucune rumeur n'arrivait jusqu'à lui. Chaque fois
qu'il s'élevait à l'extrémité d'une vague, son rapide regard embrassait
l'horizon visible et essayait de plonger dans l'épaisse obscurité ; chaque
flot un peu plus élevé que les autres flots lui semblait une barque à sa
poursuite, et alors il redoublait d'efforts, qui l'éloignaient sans doute,
mais dont la répétition devait promptement user ses forces.
Il nageait cependant,
et déjà le château terrible s'était un peu fondu dans la vapeur nocturne : il
ne le distinguait pas, mais il le sentait toujours.
Une heure s'écoula
pendant laquelle Dantès, exalté par le sentiment de la liberté qui avait
envahi toute sa personne, continua de fendre les flots dans la direction qu'il
s'était faite.
- Voyons, se disait-il, voilà bientôt une heure que je nage, mais
comme le vent m'est contraire j'ai dû perdre un quart de ma rapidité ;
cependant, à moins que je ne me sois trompé de ligne, je ne dois pas être loin
de Tiboulen maintenant... Mais, si je m'étais trompé !
Un frisson passa par
tout le corps du nageur ; il essaya de faire un instant la planche pour se
reposer ; mais la mer devenait de plus en plus forte, et il comprit bientôt
que ce moyen de soulagement, sur lequel il avait compté, était impossible.
- Eh bien ! dit-il, soit, j'irai jusqu'au bout, jusqu'à ce que
mes bras se lassent, jusqu'à ce que les crampes envahissent mon corps, et
alors je coulerai à fond !
Et il se mit à nager
avec la force et l'impulsion du désespoir.
Tout à coup, il lui
sembla que le ciel, déjà si obscur, s'assombrissait encore, qu'un nuage épais,
lourd, compact s'abaissait vers lui ; en même temps, il sentit une violente
douleur au genou : l'imagination, avec son incalculable vitesse, lui dit alors
que c'était le choc d'une balle, et qu'il allait immédiatement entendre
l'explosion du coup de fusil ; mais l'explosion ne retentit pas. Dantès
allongea la main et sentit une résistance, il retira son autre jambe à lui et
toucha la terre ; il vit alors quel était l'objet qu'il avait pris pour un
nuage.
A vingt pas de lui
s'élevait une masse de rochers bizarres qu'on prendrait pour un foyer immense
pétrifié au moment de sa plus ardente combustion : c'était l'île de Tiboulen.
Dantès se releva, fit
quelques pas en avant, et s'étendit, en remerciant Dieu, sur ces portes de
granit, qui lui semblèrent à cette heure plus douces que ne lui avait jamais
paru le lit le plus doux.
Puis, malgré le vent,
malgré la tempête, malgré la pluie qui commençait à tomber, brisé de fatigue
qu'il était, il s'endormit de ce délicieux sommeil de l'homme chez lequel le
corps s'engourdit, mais dont l'âme veille avec la conscience d'un bonheur
inespéré.
Au bout d'une heure,
Edmond se réveilla sous le grondement d'un immense coup de tonnerre : la
tempête était déchaînée dans l'espace et battait l'air de son vol éclatant ;
de temps en temps un éclair descendait du ciel comme un serpent de feu,
éclairant les flots et les nuages qui roulaient au-devant les uns des autres
comme les vagues d'un immense chaos.
Dantès, avec son coup
d'œil de marin, ne s'était pas trompé : il avait abordé à la première des deux
îles, qui est effectivement celle de Tiboulen. Il la savait nue, découverte et
n'offrant pas le moindre asile ; mais quand la tempête serait calmée il se
remettrait à la mer et gagnerait à la nage l'île Lemaire, aussi aride, mais
plus large, et par conséquent plus hospitalière.
Une roche qui
surplombait offrit un abri momentané à Dantès, il s'y réfugia, et presque au
même instant la tempête éclata dans toute sa fureur.
Edmond sentait trembler
la roche sous laquelle il s'abritait ; les vagues, se brisant contre la base
de la gigantesque pyramide, rejaillissaient jusqu'à lui ; tout en sûreté qu'il
était, il était au milieu de ce bruit profond, au milieu de ces éblouissements
fulgurants, pris d'une espèce de vertige : il lui semblait que l'île tremblait
sous lui, et d'un moment à l'autre allait, comme un vaisseau à l'ancre, briser
son câble, et l'entraîner au milieu de l'immense tourbillon.
Il se rappela alors
que, depuis vingt-quatre heures, il n'avait pas mangé : il avait faim, il
avait soif.
Dantès étendit les
mains et la tête, et but l'eau de la tempête dans le creux d'un rocher.
Comme il se relevait,
un éclair qui semblait ouvrir le ciel jusqu'au pied du trône éblouissant de
Dieu illumina l'espace ; à la lueur de cet éclair, entre l'île Lemaire et le
cap Croisille, à un quart de lieue de lui, Dantès vit apparaître, comme un
spectre glissant du haut d'une vague dans un abîme, un petit bâtiment pêcheur
emporté à la fois par l'orage et par le flot ; une seconde après, à la cime
d'une autre vague, le fantôme reparut, s'approchant avec une effroyable
rapidité, Dantès voulut crier, chercha quelque lambeau de linge à agiter en
l'air pour leur faire voir qu'ils se perdaient, mais ils le voyaient bien eux
mêmes. A la lueur d'un autre éclair, le jeune homme vit quatre hommes
cramponnés aux mâts et aux étais ; un cinquième se tenait à la barre du
gouvernail brisé. Ces hommes qu'il voyait le virent aussi sans doute, car des
cris désespérés, emportés par la rafale sifflante, arrivèrent à son oreille.
Au-dessus du mât, tordu comme un roseau, claquait en l'air, à coups
précipités, une voile en lambeaux ; tout à coup les liens qui la retenaient
encore se rompirent, et elle disparut, emportée dans les sombres profondeurs
du ciel, pareille à ces grands oiseaux blancs qui se dessinent sur les nuages
noirs.
En même temps, un
craquement effrayant se fit entendre, des cris d'agonie arrivèrent jusqu'à
Dantès. Cramponné comme un sphinx à son rocher, d'où il plongeait sur l'abîme,
un nouvel éclair lui montra le petit bâtiment brisé, et, parmi les débris, des
têtes aux visages désespérés, des bras étendus vers le ciel.
Puis tout rentra dans
la nuit, le terrible spectacle avait eu la durée de l'éclair.
Dantès se précipita sur
la pente glissante des rochers, au risque de rouler lui-même dans la mer ; il
regarda, il écouta, mais il n'entendit et ne vit plus rien : plus de cris,
plus d'efforts humains ; la tempête seule, cette grande chose de Dieu,
continuait de rugir avec les vents et d'écumer avec les flots.
Peu à peu, le vent
s'abattit ; le ciel roula vers l'occident de gros nuages gris et pour ainsi
dire déteints par l'orage ; l'azur reparut avec les étoiles plus scintillantes
que jamais ; bientôt, vers l'est, une longue bande rougeâtre dessina à
l'horizon des ondulations d'un bleu noir ; les flots bondirent, une subite
lueur courut sur leurs cimes et changea leurs cimes écumeuses en crinières
d'or.
C'était le jour.
Dantès resta immobile
et muet devant ce grand spectacle, comme s'il le voyait pour la première
fois ; en effet, depuis le temps qu'il était au château d'If, il l'avait
oublié. Il se retourna vers la forteresse, interrogeant à la fois d'un long
regard circulaire la terre et la mer.
Le sombre bâtiment
sortait du sein des vagues avec cette imposante majesté des choses immobiles,
qui semblent à la fois surveiller et commander.
Il pouvait être cinq
heures du matin ; la mer continuait de se calmer.
- Dans deux ou trois heures, se dit Edmond, le porte-clefs va
entrer dans ma chambre, trouvera le cadavre de mon pauvre ami, le reconnaîtra,
me cherchera vainement et donnera l'alarme. Alors on trouvera le trou, la
galerie ; on interrogera ces hommes qui m'ont lancé à la mer et qui ont dû
entendre le cri que j'ai poussé. Aussitôt, des barques remplies de soldats
armés courront après le malheureux fugitif qu'on sait bien ne pas être loin.
Le canon avertira toute la côte qu'il ne faut point donner asile à un homme
qu'on rencontrera, nu et affamé. Les espions et les alguazils de Marseille
seront avertis et battront la côte, tandis que le gouverneur du château d'If
fera battre la mer. Alors, traqué sur l'eau, cerné sur la terre, que
deviendrai-je ? J'ai faim, j'ai froid, j'ai lâché jusqu'au couteau sauveur qui
me gênait pour nager ; je suis à la merci du premier paysan qui voudra gagner
vingt francs en me livrant ; je n'ai plus ni force, ni idée, ni résolution. O
mon Dieu ! mon Dieu ! voyez si j'ai assez souffert, et si vous pouvez faire
pour moi plus que je ne puis faire moi-même.
Au moment où Edmond,
dans une espèce de délire occasionné par l'épuisement de sa force et le vide
de son cerveau, prononçait, anxieusement tourné vers le château d'If, cette
prière ardente, il vit apparaître, à la porte de l'île de Pommègue, dessinant
sa voile latine à l'horizon, et pareil à une mouette qui vole en rasant le
flot, un petit bâtiment que l'œil d'un marin pouvait seul reconnaître pour une
tartane génoise sur la ligne encore à demi obscure de la mer. Elle venait du
port de Marseille et gagnait le large en poussant l'écume étincelante devant
la proue aiguë qui ouvrait une route plus facile à ses francs rebondis.
- Oh ! s'écria Edmond, dire que dans une demi heure j'aurais
rejoint ce navire si je ne craignais pas d'être questionné, reconnu pour un
fugitif et reconduit à Marseille ! Que faire ? que dire ? quelle fable
inventer dont ils puissent être la dupe ? Ces gens sont tous des
contrebandiers, des demi-pirates. Sous prétexte de faire le cabotage, ils
écument les côtes ; ils aimeront mieux me vendre que de faire une bonne action
stérile.
"Attendons.
"Mais attendre est
chose impossible : je meurs de faim ; dans quelques heures, le peu de forces
qui me reste sera évanoui : d'ailleurs l'heure de la visite approche ; l'éveil
n'est pas encore donné, peut-être ne se doutera-t-on de rien : je puis me
faire passer pour un des matelots de ce petit bâtiment qui s'est brisé cette
nuit. Cette fable ne manquera point de vraisemblance ; nul ne viendra pour me
contredire, ils sont bien engloutis tous. Allons.
Et, tout en disant ces
mots, Dantès tourna les yeux vers l'endroit où le petit navire s'était brisé,
et tressaillit. A l'arête d'un rocher était resté accroché le bonnet phrygien
d'un des matelots naufragés, et tout près de là flottaient quelques débris de
la carène, solives inertes que la mer poussait et repoussait contre la base de
l'île, qu'elles battaient comme d'impuissants béliers.
En un instant, la
résolution de Dantès fut prise ; il se remit à la mer, nagea vers le bonnet,
s'en couvrit la tête, saisit une des solives et se dirigea pour couper la
ligne que devait suivre le bâtiment.
- Maintenant, je suis sauvé, murmura-t-il.
Et cette conviction lui
rendit ses forces.
Bientôt, il aperçut la
tartane, qui, ayant le vent presque debout, courait des bordées entre le
château d'If et la tour de Planier. Un instant, Dantès craignit qu'au lieu de
serrer la côte le petit bâtiment ne gagnât le large, comme il eût fait par
exemple si sa destination eût été pour la Corse ou la Sardaigne ; mais, à la
façon dont il manœuvrait, le nageur reconnut bientôt qu'il désirait passer,
comme c'est l'habitude des bâtiments qui vont en Italie, entre l'île de Jaros
et l'île de Calaseraigne.
Cependant, le navire et
le nageur approchaient insensiblement l'un de l'autre ; dans une de ses
bordées, le petit bâtiment vint même à un quart de lieue à peu près de dantès.
Il se souleva alors sur les flots, agitant son bonnet en signe de détresse ;
mais personne ne le vit sur le bâtiment, qui vira le bord et recommença une
nouvelle bordée. Dantès songea à appeler ; mais il mesura de l'œil la distance
et comprit que sa voix n'arriverait point jusqu'au navire, emportée et
couverte qu'elle serait auparavant par la brise de la mer et le bruit des
flots.
C'est alors qu'il se
félicita de cette précaution qu'il avait prise de s'étendre sur une solive.
Affaibli comme il était, peut-être n'eût-il pas pu se soutenir sur la mer
jusqu'à ce qu'il eût rejoint la tartane ; et, à coup sûr, si la tartane, ce
qui était possible, passait sans le voir, il n'eût pas pu regagner la côte.
Dantès, quoiqu'il fût à
peu près certain de la route que suivait le bâtiment, l'accompagna des yeux
avec une certaine anxiété, jusqu'au moment où il lui vit faire son abattée et
revenir à lui.
Alors il s'avança à sa
rencontre ; mais avant qu'ils se fussent joints, le bâtiment commença à virer
de bord.
Aussitôt Dantès, par un
effort suprême, se leva presque debout sur l'eau, agitant son bonnet, et
jetant un de ces cris lamentables comme en poussent les marins en détresse, et
qui semblent la plainte de quelque génie de la mer.
Cette fois, on le vit
et on l'entendit. La tartane interrompit sa manœuvre et tourna le cap de son
côté. En même temps, il vit qu'on se préparait à mettre une chaloupe à la mer.
Un instant après, la
chaloupe, montée par deux hommes, se dirigea de son côté, battant la mer de
son double aviron. Dantès alors laissa glisser la solive dont il pensait
n'avoir plus besoin, et nagea vigoureusement pour épargner la moitié du chemin
à ceux qui venaient à lui.
Cependant, le nageur
avait compté sur des forces presque absentes ; ce fut alors qu'il sentit de
quelle utilité lui avait été ce morceau de bois qui flottait déjà, inerte, à
cent pas de lui. Ses bras commençaient à se raidir, ses jambes avaient perdu
leur flexibilité, ses mouvements devenaient durs et saccadés, sa poitrine
était haletante.
Il poussa un grand cri,
les deux rameurs redoublèrent d'énergie, et l'un deux lui cria en italien :
- Courage !
Le mot lui arriva au
moment où une vague, qu'il n'avait plus la force de surmonter, passait
au-dessus de sa tête et le couvrait d'écume.
Il reparut battant la
mer de ces mouvements inégaux et désespérés d'un homme qui se noie, poussa un
troisième cri, et se sentit enfoncer dans la mer, comme s'il eût eu encore au
pied le boulet mortel.
L'eau passa par-dessus
sa tête, et à travers l'eau, il vit le ciel livide avec des taches noires.
Un violent effort le
ramena à la surface de la mer. Il lui sembla alors qu'on le saisissait par les
cheveux ; puis il ne vit plus rien, il n'entendit plus rien ; il était
évanoui.
Lorsqu'il rouvrit les
yeux, Dantès se retrouva sur le pont de la tartane, qui continuait son
chemin ; son premier regard fut pour voir quelle direction elle suivait : on
continuait de s'éloigner du château d'If.
Dantès était tellement
épuisé, que l'exclamation de joie qu'il fit fut prise pour un soupir de
douleur.
Comme nous l'avons dit,
il était couché sur le pont : un matelot lui frottait les membres avec une
couverture de laine ; un autre, qu'il reconnut pour celui qui lui avait crié :
"Courage !" lui introduisait l'orifice d'une gourde dans la bouche ; un
troisième, vieux marin, qui était à la fois le pilote et le patron, le
regardait avec le sentiment de pitié égoïste qu éprouvent en général les
hommes pour un malheur auquel ils ont échappé la veille et qui peut les
atteindre le lendemain.
Quelques gouttes de
rhum, que contenait la gourde, ranimèrent le cœur défaillant du jeune homme,
tandis que les frictions que le matelot, à genoux devant lui, continuait
d'opérer avec de la laine rendaient l'élasticité à ses membres.
- Qui êtes-vous ? demanda en mauvais français le patron.
- Je suis, répondit
Dantès en mauvais italien, un matelot maltais ; nous venions de Syracuse, nous
étions chargés de vin et de panoline. Le grain de cette nuit nous a surpris au
cap Morgiou, et nous avons été brisés contre ces rochers que vous voyez
là-bas.
- D'où venez-vous ?
- De ces rochers où
j'avais eu le bonheur de me cramponner, tandis que notre pauvre capitaine s'y
brisait la tête. Nos trois autres compagnons se sont noyés. Je crois que je
suis le seul qui reste vivant ; j'ai aperçu votre navire, et, craignant
d'avoir longtemps à attendre sur cette île isolée et déserte, je me suis
hasardé sur un débris de notre bâtiment pour essayer de venir jusqu'à vous.
Merci, continua Dantès, vous m'avez sauvé la vie ; j'étais perdu quand l'un de
vos matelots m'a saisi par les cheveux.
- C'est moi, dit un
matelot à la figure franche et ouverte, encadrée de longs favoris noirs ; et
il était temps, vous couliez.
- Oui, dit Dantès en
lui tendant la main, oui, mon ami, et je vous remercie une seconde fois.
- Ma foi ! dit le
marin, j'hésitais presque ; avec votre barbe de six pouces de long et vos
cheveux d'un pied, vous aviez plus l'air d'un brigand que d'un honnête homme.
Dantès se rappela
effectivement que depuis qu'il était au château d'If il ne s'était pas coupé
les cheveux, et ne s'était point fait la barbe.
- Oui, dit-il, c'est un vœu que j'avais fait à Notre Dame del Pie
de la Grotta, dans un moment de danger, d'être dix ans sans couper mes cheveux
ni ma barbe. C'est aujourd'hui l'expiration de mon vœu, et j'ai failli me
noyer pour mon anniversaire.
- Maintenant,
qu'allons-nous faire de vous ? demanda le patron.
- Hélas ! répondit
Dantès, ce que vous voudrez : la felouque que je montais est perdue, le
capitaine est mort ; comme vous le voyez, j'ai échappé au même sort, mais
absolument nu : heureusement, je suis assez bon matelot ; jetez-moi dans le
premier port où vous relâcherez, et je trouverai toujours de l'emploi sur un
bâtiment marchand.
- Vous connaissez la
Méditerranée ?
- J'y navigue depuis
mon enfance.
- Vous savez les bons
mouillages ?
- Il y a peu de ports,
même des plus difficiles, dans lesquels je ne puisse entrer ou dont je ne
puisse sortir les yeux fermés.
- Eh bien ! dites donc,
patron, demanda le matelot qui avait crié courage à Dantès, si le camarade dit
vrai, qui empêche qu'il reste avec nous ?
- Oui, s'il dit vrai,
dit le patron d'un air de doute, mais dans l'état où est le pauvre diable, on
promet beaucoup, quitte à tenir ce que l'on peut.
- Je tiendrai plus que
je n'ai promis, dit Dantès.
- Oh ! oh ! fit le
patron en riant, nous verrons cela.
- Quand vous voudrez,
reprit Dantès en se relevant. Où allez-vous ?
- A Livourne.
- Eh bien ! alors, au
lieu de courir des bordées qui vous font perdre un temps précieux, pourquoi ne
serrez-vous pas tout simplement le vent au plus près ?
- Parce que nous irions
donner droit sur l'île de Rion.
- Vous en passerez à
plus de vingt brasses.
- Prenez donc le
gouvernail, dit le patron, et que nous jugions de votre science.
Le jeune homme alla
s'asseoir au gouvernail, s'assura par une légère pression que le bâtiment
était obéissant ; et, voyant que, sans être de première finesse, il ne se
refusait pas :
- Aux bras et aux boulines ! dit-il.
Les quatre matelots qui
formaient l'équipage coururent à leur poste, tandis que le patron les
regardait faire.
- Halez ! continua Dantès.
Les matelots obéirent
avec assez de précision.
- Et maintenant, amarrez bien !
Cet ordre fut exécuté
comme les deux premiers, et le petit bâtiment, au lieu de continuer de courir
des bordées, commença de s'avancer vers l'île de Rion, près de laquelle il
passa, comme l'avait prédit Dantès, en la laissant, par tribord, à une
vingtaine de brasses.
- Bravo ! dit le patron.
- Bravo ! répétèrent
les matelots.
Et tous regardaient,
émerveillés, cet homme dont le regard avait retrouvé une intelligence et le
corps une vigueur qu'on était loin de soupçonner en lui.
- Vous voyez, dit Dantès en quittant la barre, que je pourrai
vous être de quelque utilité, pendant la traversée du moins. Si vous ne voulez
pas de moi à Livourne, eh bien ! vous me laisserez là ; et, sur mes premiers
mois de solde, je vous rembourserai ma nourriture jusque-là et les habits que
vous allez me prêter.
- C'est bien, c'est
bien, dit le patron ; nous pourrons nous arranger si vous êtes raisonnable.
- Un homme vaut un
homme, dit Dantès ; ce que vous donnez aux camarades, vous me le donnerez, et
tout sera dit.
- Ce n'est pas juste,
dit le matelot qui avait tiré Dantès de la mer, car vous en savez plus que
nous.
- De quoi diable te
mêles-tu ? Cela te regarde-t-il, Jacopo ? dit le patron ; chacun est libre de
s'engager pour la somme qui lui convient.
- C'est juste, dit
Jacopo ; c'était une simple observation que je faisais.
- Eh bien ! tu ferais
bien mieux encore de prêter à ce brave garçon, qui est tout nu, un pantalon et
une vareuse, si toutefois tu en as de rechange.
- Non, dit Jacopo, mais
j'ai une chemise et un pantalon.
- C'est tout ce qu'il
me faut, dit Dantès ; merci, mon ami.
Jacopo se laissa
glisser par l'écoutille, et remonta un instant après avec les deux vêtements,
que Dantès revêtit avec un indicible bonheur.
- Maintenant, vous faut-il encore autre chose ? demanda le
patron.
- Un morceau de pain et
une seconde gorgée de cet excellent rhum dont j'ai déjà goûté ; car il y a
bien longtemps que je n'ai rien pris.
En effet, il y avait
quarante heures à peu près.
On apporta à Dantès un
morceau de pain, et Jacopo lui présenta la gourde.
- La barre à bâbord ! cria le capitaine en se retournant vers le
timonier.
Dantès jeta un coup
d'œil du même côté en portant la gourde à sa bouche, mais la gourde resta à
moitié chemin.
- Tiens ! demanda le patron, que se passe-t-il donc au château
d'If.
En effet, un petit
nuage blanc, nuage qui avait attiré l'attention de Dantès, venait
d'apparaître, couronnant les créneaux du bastion sud du château d'If.
Une seconde après, le
bruit d'une explosion lointaine vint mourir à bord de la tartane.
Les matelots levèrent
la tête en se regardant les uns les autres.
- Que veut dire cela ? demanda le patron.
- Il se sera sauvé
quelque prisonnier cette nuit, dit Dantès, et l'on tire le canon d'alarme.
Le patron jeta un
regard sur le jeune homme, qui, en disant ces paroles, avait porté la gourde à
sa bouche ; mais il le vit savourer la liqueur qu'elle contenait avec tant de
calme et de satisfaction, que, s'il eût eu un soupçon quelconque, ce soupçon
ne fit que traverser son esprit et mourut aussitôt.
- Voilà du rhum qui est diablement fort, fit Dantès, essuyant
avec la manche de sa chemise son front ruisselant de sueur.
- En tout cas, murmura
le patron en le regardant, si c'est lui, tant mieux ; car j'ai fait là
l'acquisition d'un fier homme.
Sous le prétexte qu'il
était fatigué, Dantès demanda alors à s'asseoir au gouvernail. Le timonier,
enchanté d'être relayé dans ses fonctions, consulta de l'œil le patron, qui
lui fit de la tête signe qu'il pouvait remettre a barre à son nouveau
compagnon.
Dantès ainsi placé put
rester les yeux fixés du côté de Marseille.
- Quel quantième du mois tenons-nous ? demanda Dantès à Jacopo,
qui était venu s'asseoir auprès de lui, en perdant de vue le château d'If.
- Le 28 février,
répondit celui-ci.
- De quelle année ?
demanda encore Dantès.
- Comment, de quelle
année ! Vous demandez de quelle année ?
- Oui, reprit le jeune
homme, je vous demande de quelle année.
- Vous avez oublié
l'année où nous sommes ?
- Que voulez-vous !
J'ai eu si grande peur cette nuit, dit en riant Dantès, que j'ai failli en
perdre l'esprit ; si bien que ma mémoire en est demeurée toute troublée : je
vous demande donc le 28 de février de quelle année nous sommes ?
- De l'année 1829, dit
Jacopo.
Il y avait quatorze
ans, jour pour jour, que Dantès avait été arrêté.
Il était entré à
dix-neuf ans au château d'If, il en sortait à trente-trois ans.
Un douloureux sourire
passa sur ses lèvres ; il se demanda ce qu'était devenue Mercédès pendant ce
temps où elle avait dû le croire mort.
Puis un éclair de haine
s'alluma dans ses yeux en songeant à ces trois hommes auxquels il devait une
si longue et si cruelle captivité.
Et il renouvela contre
Danglars, Fernand et Villefort ce serment d'implacable vengeance qu'il avait
déjà prononcé dans sa prison.
Et ce serment n'était
plus une vaine menace, car, à cette heure, le plus fin voilier de la
Méditerranée n'eût certes pu rattraper la petite tartane qui cinglait à
pleines voiles vers Livourne.