Lorsque Dantès rentra le
lendemain matin dans la chambre de son compagnon de captivité, il trouva Faria
assis, le visage calme.
Sous le rayon qui glissait à travers l'étroite
fenêtre de sa cellule, il tenait ouvert dans sa main gauche, la seule, on se
le rappelle, dont l'usage lui fût resté, un morceau de papier, auquel
l'habitude d'être roulé en un mince volume avait imprimé la forme d'un
cylindre rebelle à s'étendre.
Il montra sans rien
dire le papier à Dantès.
- Qu'est-ce cela ? demanda celui-ci.
- Regardez bien, dit
l'abbé en souriant.
- Je regarde de tous
mes yeux, dit Dantès, et je ne vois rien qu'un papier à demi brûlé, et sur
lequel sont tracés des caractères gothiques avec une encre singulière.
- Ce papier, mon ami,
dit Faria, est, je puis vous tout avouer maintenant puisque je vous ai
éprouvé, ce papier c'est mon trésor, dont à compter d'aujourd'hui la moitié
vous appartient.
Une sueur froide passa
sur le front de Dantès. Jusqu'à ce jour, et pendant quel espace de temps ! il
avait évité de parler avec Faria de ce trésor, source de l'accusation de folie
qui pesait sur le pauvre abbé ; avec sa délicatesse instinctive, Edmond avait
préféré ne pas toucher cette corde douloureusement vibrante ; et, de son côté,
Faria s'était tu. Il avait pris le silence du vieillard pour un retour à la
raison ; aujourd'hui, ces quelques mots, échappés à Faria après une crise si
pénible, semblaient annoncer une grave rechute d'aliénation mentale.
- Votre trésor ? balbutia Dantès.
Faria sourit.
- Oui, dit-il ; en tout point vous êtes un noble cœur, Edmond, et
je comprends, à votre pâleur et à votre frisson, ce qui se passe en vous en ce
moment. Non, soyez tranquille, je ne suis pas fou. Ce trésor existe, Dantès,
et s'il ne m'a pas été donné de le posséder, vous le posséderez, vous :
personne n'a voulu m'écouter ni me croire parce qu'on me jugeait fou ; mais
vous, qui devez savoir que je ne le suis pas, écoutez-moi, et vous me croirez
après si vous voulez.
- Hélas ! murmura
Edmond en lui-même, le voilà retombé ! ce malheur me manquait.
Puis tout haut :
- Mon ami, dit-il à Faria, votre accès vous a peut-être fatigué,
ne voulez-vous pas prendre un peu de repos ? Demain, si vous le désirez,
j'entendrai votre histoire, mais aujourd'hui je veux vous soigner, voilà tout.
D'ailleurs, continua-t-il en souriant, un trésor, est-ce bien pressé pour
nous ?
- Fort pressé, Edmond !
répondit le vieillard. Qui sait si demain, après- demain peut-être, n'arrivera
pas le troisième accès ? Songez que tout serait fini alors ! Oui, c'est vrai,
souvent j'ai pensé avec un amer plaisir à ces richesses, qui feraient la
fortune de dix familles, perdues pour ces hommes qui me persécutaient : cette
idée me servait de vengeance, et je la savourais lentement dans la nuit de mon
cachot et dans le désespoir de ma captivité. Mais à présent que j'ai pardonné
au monde pour l'amour de vous, maintenant que je vous vois jeune et plein
d'avenir, maintenant que je songe à tout ce qui peut résulter pour vous de
bonheur à la suite d'une pareille révélation, je frémis du retard, et je
tremble de ne pas assurer à un propriétaire si digne que vous l'êtes la
possession de tant de richesses enfouies.
Edmond détourna la tête
en soupirant.
- Vous persistez dans votre incrédulité, Edmond, poursuivit
Faria, ma voix ne vous a point convaincu ? Je vois qu'il vous faut des
preuves. Eh bien, lisez ce papier que je n'ai montré à personne.
- Demain, mon ami, dit
Edmond répugnant à se prêter à la folie du vieillard ; je croyais qu'il était
convenu que nous ne parlerions de cela que demain.
- Nous n'en parlerons
que demain, mais lisez ce papier aujourd'hui.
- Ne l'irritons point,
pensa Edmond.
Et prenant ce papier
dont la moitié manquait, consumée qu'elle avait été sans doute par quelque
accident, il lut :
"Ce trésor qui peut monter à deux
d'écus romains dans l'angle le plus él
de la seconde ouverture, lequel
déclare lui appartenir en toute pro
tier.
25 avril
149
- Eh bien, dit Faria quand le jeune homme eut fini sa lecture.
- Mais répondit Dantès,
je ne vois là que des lignes tronquées, des mots sans suite ; les caractères
sont interrompus par l'action du feu et restent inintelligibles.
- Pour vous, mon ami,
qui les lisez pour la première fois, mais pas pour moi qui ai pâli dessus
pendant bien des nuits, qui ai reconstruit chaque phrase, complété chaque
pensée.
- Et vous croyez avoir
trouvé ce sens suspendu ?
- J'en suis sûr, vous
en jugerez vous-même ; mais d'abord écoutez l'histoire de ce papier.
- Silence !... s'écria
Dantès. Des pas !... On approche... je pars... Adieu !
Et Dantès, heureux
d'échapper à l'histoire et à l'explication qui n'eussent pas manqué de lui
confirmer le malheur de son ami, se glissa comme une couleuvre par l'étroit
couloir, tandis que Faria rendu à une sorte d'activité par la terreur,
repoussait du pied la dalle qu'il recouvrait d'une natte, afin de cacher aux
yeux la solution de continuité qu'il n'avait pas eu le temps de faire
disparaître.
C'était le gouverneur
qui, ayant appris par le geôlier l'accident de Faria, venait s'assurer par
lui-même de sa gravité.
Faria le reçut assis,
évita tout geste compromettant, et parvint à cacher au gouverneur la paralysie
qui avait déjà frappé de mort la moitié de sa personne. Sa crainte était que
le gouverneur, touché de pitié pour lui, ne le voulût mettre dans une prison
plus saine et ne le séparât ainsi de son jeune compagnon ; mais il n'en fut
heureusement pas ainsi, et le gouverneur se retira convaincu que son pauvre
fou, pour lequel il ressentait au fond du cœur une certaine affection, n'était
atteint que d'une indisposition légère.
Pendant ce temps,
Edmond, assis sur son lit et la tête dans ses mains, essayait de rassembler
ses pensées ; tout était si raisonné, si grand et si logique dans Faria depuis
qu'il le connaissait, qu'il ne pouvait comprendre cette suprême sagesse sur
tous les points alliée à la déraison sur un seul : était-ce Faria qui se
trompait sur son trésor, était-ce tout le monde qui se trompait sur Faria ?
Dantès resta chez lui
toute la journée, n'osant retourner chez son ami. Il essayait de reculer ainsi
le moment où il acquerrait la certitude que l'abbé était fou. Cette conviction
devait être effroyable pour lui.
Mais vers le soir,
après l'heure de la visite ordinaire, Faria, ne voyant pas revenir le jeune
homme, essaya de franchir l'espace qui le séparait de lui. Edmond frissonna en
entendant les efforts douloureux que faisait le vieillard pour se traîner : sa
jambe était inerte, et il ne pouvait plus s'aider de son bras. Edmond fut
obligé de l'attirer à lui, car il n'eût jamais pu sortir seul par l'étroite
ouverture qui donnait dans la chambre de Dantès.
- Me voici impitoyablement acharné à votre poursuite, dit-il avec
un sourire rayonnant de bienveillance. Vous aviez cru pouvoir échapper à ma
magnificence, mais il n'en sera rien. Écoutez donc.
Edmond vit qu'il ne
pouvait reculer ; il fit asseoir le vieillard sur son lit, et se plaça près de
lui sur son escabeau.
- Vous savez, dit l'abbé, que j'étais le secrétaire, le familier,
l'ami du cardinal Spada, le dernier des princes de ce nom. Je dois à ce digne
seigneur tout ce que j'ai goûté de bonheur en cette vie. Il n'était pas riche,
bien que les richesses de sa famille fussent proverbiales et que j'aie entendu
dire souvent : "Riche comme un Spada." Mais lui, comme le bruit public, vivait
sur cette réputation d'opulence. Son palais fut mon paradis. J'instruisis ses
neveux, qui sont morts, et lorsqu'il fut seul au monde, je lui rendis, par un
dévouement absolu à ses volontés, tout ce qu'il avait fait pour moi depuis dix
ans.
"La maison du cardinal
n'eut bientôt plus de secrets pour moi ; j'avais vu souvent monseigneur
travailler à compulser des livres antiques et fouiller avidement dans la
poussière des manuscrits de famille. Un jour que je lui reprochais ses
inutiles veilles et l'espèce d'abattement qui les suivait, il me regarda en
souriant amèrement et m'ouvrit un livre qui est l'histoire de la ville de
Rome. Là, au vingtième chapitre de la Vie du pape Alexandre VI, il y avait les
lignes suivantes, que je n'ai pu jamais oublier :
"Les grandes guerres de
la Romagne étaient terminées. César Borgia, qui avait achevé sa conquête,
avait besoin d'argent pour acheter l'Italie tout entière. Le pape avait
également besoin d'argent pour en finir avec Louis XII, roi de France, encore
terrible malgré ses derniers revers. Il s'agissait donc de faire une bonne
spéculation, ce qui devenait difficile dans cette pauvre Italie épuisée.
"Sa Sainteté eut une
idée. Elle résolut de faire deux cardinaux.
"En choisissant deux
des grands personnages de Rome, deux riches surtout, voici ce qui revenait au
Saint-Père de la spéculation : d'abord il avait à vendre les grandes charges
et les emplois magnifiques dont ces deux cardinaux étaient en possession ; en
outre, il pouvait compter sur un prix très brillant de la vente de ces deux
chapeaux.
"Il restait une
troisième part de spéculation, qui va apparaître bientôt.
"Le pape et César
Borgia trouvèrent d'abord les deux cardinaux futurs : c'était Jean Rospigliosi,
qui tenait à lui seul quatre des plus hautes dignités du Saint-Siège, puis
césar Spada, l'un des plus nobles et des plus riches Romains. L'un et l'autre
sentaient le prix d'une pareille faveur du pape. Ils étaient ambitieux.
Ceux-là trouvés, César trouva bientôt des acquéreurs pour leurs charges.
"Il résulta que
Rospigliosi et Spada payèrent pour être cardinaux, et que huit autres payèrent
pour être ce qu'étaient auparavant les deux cardinaux de création nouvelle. Il
entra huit cent mille écus dans les coffres des spéculateurs.
"Passons à la dernière
partie de la spéculation, il est temps. Le pape ayant comblé de caresses
Rospigliosi et Spada, leur ayant conféré les insignes du cardinalat, sûr
qu'ils avaient dû, pour acquitter la dette non fictive de leur reconnaissance,
rapprocher et réaliser leur fortune pour se fixer à Rome, le pape et César
Borgia invitèrent à dîner ces deux cardinaux.
"Ce fut le sujet d'une
contestation entre le Saint-Père et son fils : César pensait qu'on pouvait
user de l'un de ces moyens qu'il tenait toujours à la disposition de ses amis
intimes, savoir : d'abord, de la fameuse clef avec laquelle on priait
certaines gens d'aller ouvrir certaine armoire. Cette clef était garnie d'une
petite pointe de fer, négligence de l'ouvrier. Lorsqu'on forçait pour ouvrir
l'armoire, dont la serrure était difficile, on se piquait avec cette petite
pointe, et l'on en mourait le lendemain. Il y avait aussi la bague à tête de
lion, que César passait à son doigt lorsqu'il donnait de certaines poignées de
main. Le lion mordait l'épiderme de ces mains favorisées, et la morsure était
mortelle au bout de vingt-quatre heures.
"César proposa donc à
son père, soit d'envoyer les cardinaux ouvrir l'armoire, soit de leur donner à
chacun une cordiale poignée de main, mais Alexandre VI lui répondit :
"- Ne regardons pas à
un dîner quand il s'agit de ces excellents cardinaux Spada et Rospigliosi.
Quelque chose me dit que nous regagnerons cet argent-là. D'ailleurs, vous
oubliez, César, qu'une indigestion se déclare tout de suite, tandis qu'une
piqûre ou une morsure n'aboutissent qu'après un jour ou deux.
"César se rendit à ce
raisonnement. Voilà pourquoi les cardinaux furent invités à ce dîner.
"On dressa le couvert
dans la vigne que possédait le pape près de Saint-Pierre-ès-Liens, charmante
habitation que les cardinaux connaissaient bien de réputation.
"Rospigliosi, tout
étourdi de sa dignité nouvelle, apprêta son estomac et sa meilleure mine.
Spada, homme prudent et qui aimait uniquement son neveu, jeune capitaine de la
plus belle espérance, prit du papier, une plume, et fit son testament.
"Il fit dire ensuite à
ce neveu de l'attendre aux environs de la vigne, mais il paraît que le
serviteur ne le trouva pas.
"Spada connaissait la
coutume des invitations. Depuis que le christianisme, éminemment civilisateur,
avait apporté ses progrès dans Rome, ce n'était plus un centurion qui arrivait
de la part du tyran vous dire : "César veut que tu meures" ; mais c'était un
légat a latere, qui venait, la bouche souriante, vous dire de la part
du pape : "Sa Sainteté veut que vous dîniez avec elle."
"Spada partit vers les
deux heures pour la vigne de Saint-Pierre-ès-Liens ; le pape l'y attendait. La
première figure qui frappa les yeux de Spada fut celle de son neveu tout paré,
tout gracieux, auquel César Borgia prodiguait les caresses. Spada pâlit ; et
César, qui lui décocha un regard plein d'ironie, laissa voir qu'il avait tout
prévu, que le piège était bien dressé.
"On dîna. Spada n'avait
pu que demander à son neveu : "Avez-vous reçu mon message ?" Le neveu répondit
que non et comprit parfaitement la valeur de cette question, il était trop
tard, car il venait de boire un verre d'excellent vin mis à part pour lui par
le sommelier du pape. Spada vit au même moment approcher une autre bouteille
dont on lui offrit libéralement. Une heure après un médecin les déclarait tous
deux empoisonnés par des morilles vénéneuses. Spada mourait sur le seuil de la
vigne, le neveu expirait à sa porte en faisant un signe que sa femme ne
comprit pas.
"Aussitôt César et le
pape s'empressèrent d'envahir l'héritage, sous prétexte de rechercher les
papiers des défunts. Mais l'héritage consistait en ceci : un morceau de papier
sur lequel Spada avait écrit :
"Je lègue à mon neveu
bien-aimé mes coffres, mes livres, parmi lesquels mon beau bréviaire à coins
d'or, désirant qu'il garde ce souvenir de son oncle affectionné.
"Les héritiers
cherchèrent partout, admirèrent le bréviaire, firent main basse sur les
meubles, et s'étonnèrent que Spada, l'homme riche, fût effectivement le plus
misérable des oncles ; de trésors, aucun : si ce n'est des trésors de science
renfermés dans la bibliothèque et les laboratoires.
"Ce fut tout. César et
son père cherchèrent, fouillèrent et espionnèrent, on ne trouva rien, ou du
moins très peu de chose : pour un millier d'écus, peut-être, d'orfèvrerie, et
pour autant à peu près d'argent monnayé ; mais le neveu avait eu le temps de
dire en rentrant à sa femme :
"-
Cherchez parmi les papiers de mon oncle, il y a un testament réel."
"On chercha plus
activement encore peut-être que n'avaient fait les augustes héritiers. Ce fut
en vain : il resta deux palais et une vigne derrière le Palatin. Mais à cette
époque les biens immobiliers avaient une valeur médiocre ; les deux palais et
la vigne restèrent à la famille, comme indignes de la rapacité du pape et de
son fils.
"Les mois et les années
s'écoulèrent. Alexandre VI mourut empoisonné, vous savez par quelle méprise ;
César, empoisonné en même temps que lui, en fut quitte pour changer de peau
comme un serpent, et revêtir une nouvelle enveloppe où le poison avait laissé
des taches pareilles à celles que l'on voit sur la fourrure du tigre ; enfin,
forcé de quitter Rome, il alla se faire tuer obscurément dans une escarmouche
nocturne et presque oubliée par l'histoire.
"Après la mort du pape,
après l'exil de son fils, on s'attendait généralement à voir reprendre à la
famille le train princier qu'elle menait du temps du cardinal Spada ; mais il
n'en fut pas ainsi. Les Spada restèrent dans une aisance douteuse, un mystère
éternel pesa sur cette sombre affaire, et le bruit public fut que César,
meilleur politique que son père, avait enlevé au pape la fortune des deux
cardinaux ; je dis des deux, parce que le cardinal Rospigliosi, qui n'avait
pris aucune précaution, fut dépouillé complètement.
- Jusqu'à présent, interrompit Faria en souriant, cela ne vous
semble pas trop insensé, n'est-ce pas ?
- O mon ami, dit
Dantès, il me semble que je lis, au contraire, une chronique pleine d'intérêt.
Continuez, je vous prie.
- Je continue :
"La famille s'accoutuma
à cette obscurité. Les années s'écoulèrent ; parmi les descendants les uns
furent soldats, les autres diplomates ; ceux-ci gens d'Église, ceux-là
banquiers ; les uns s'enrichirent, les autres achevèrent de se ruiner.
J'arrive au dernier de la famille, à celui-là dont je fus le secrétaire, au
comte de Spada.
"Je l'avais bien
souvent entendu se plaindre de la disproportion de sa fortune avec son rang,
aussi lui avais-je donné le conseil de placer le peu de biens qui lui restait
en rentes viagères ; il suivit ce conseil, et doubla ainsi son revenu.
"Le fameux bréviaire
était resté dans la famille, et c'était le comte de Spada qui le possédait :
on l'avait conservé de père en fils, car la clause bizarre du seul testament
qu'on eût retrouvé en avait fait une véritable relique gardée avec une
superstitieuse vénération dans la famille ; c'était un livre enluminé des plus
belles figures gothiques, et si pesant d'or, qu'un domestique le portait
toujours devant le cardinal dans les jours de grande solennité.
"A la vue des papiers
de toutes sortes, titres, contrats, parchemins, qu'on gardait dans les
archives de la famille et qui tous venaient du cardinal empoisonné, je me mis
à mon tour, comme vingt serviteurs, vingt intendants, vingt secrétaires qui
m'avaient précédé, à compulser les liasses formidables : malgré l'activité et
la religion de mes recherches, je ne retrouvai absolument rien. Cependant
j'avais lu, j'avais même écrit une histoire exacte et presque éphéméridique de
la famille des Borgia, dans le seul but de m'assurer si un supplément de
fortune était survenu à ces princes à la mort de mon cardinal César Spada, et
je n'y avais remarqué que l'addition des biens du cardinal Rospigliosi, son
compagnon d'infortune.
"J'étais donc à peu
près sûr que l'héritage n'avait profité ni aux Borgia ni à la famille, mais
était resté sans maître, comme ces trésors des contes arabes qui dorment au
sein de la terre sous les regards d'un génie. Je fouillai, je comptai, je
supputai mille et mille fois les revenus et les dépenses de la famille depuis
trois cents ans : tout fut inutile, je restai dans mon ignorance, et le comte
de Spada dans sa misère.
"Mon patron mourut. De
sa rente en viager il avait excepté ses papiers de famille, sa bibliothèque,
composée de cinq mille volumes, et son fameux bréviaire. Il me légua tout
cela, avec un millier d'écus romains qu'il possédait en argent comptant, à la
condition que je ferais dire des messes anniversaires et que je dresserais un
arbre généalogique et une histoire de sa maison, ce que je fis fort
exactement...
"Tranquillisez-vous,
mon cher Edmond, nous approchons de la fin.
"En 1807, un mois avant
mon arrestation et quinze jours après la mort du comte de Spada, le 25 du mois
de décembre, vous allez comprendre tout à l'heure comment la date de ce jour
mémorable est restée dans mon souvenir, je relisais pour la millième fois ces
papiers que je coordonnais, car, le palais appartenant désormais à un
étranger, j'allais quitter Rome pour aller m'établir à Florence, en emportant
une douzaine de mille livres que je possédais, ma bibliothèque et mon fameux
bréviaire, lorsque, fatigué de cette étude assidue, mal disposé par un dîner
assez lourd que j'avais fait, je laissai tomber ma tête sur mes deux mains et
m'endormis : il était trois heures de l'après midi.
"Je me réveillai comme
la pendule sonnait six heures.
"Je levai la tête,
j'étais dans l'obscurité la plus profonde. Je sonnai pour qu'on m'apportât de
la lumière, personne ne vint ; je résolus alors de me servir moi même. C'était
d'ailleurs une habitude de philosophe qu'il allait me falloir prendre. Je pris
d'une main une bougie toute préparée, et de l'autre je cherchai, à défaut des
allumettes absentes de leur boîte, un papier que je comptais allumer à un
dernier reste de flamme au-dessus du foyer ; mais, craignant dans l'obscurité
de prendre un papier précieux à la place d'un papier inutile, j'hésitais,
lorsque je me rappelai avoir vu, dans le fameux bréviaire qui était posé sur
la table à côté de moi, un vieux papier tout jaune par le haut, qui avait
l'air de servir de signet, et qui avait traversé les siècles, maintenu à sa
place par la vénération des héritiers. Je cherchai, en tâtonnant, cette
feuille inutile, je la trouvai, je la tordis, et, la présentant à la flamme
mourante, je l'allumai.
"Mais, sous mes doigts,
comme par magie, à mesure que le feu montait, je vis des caractères jaunâtres
sortir du papier blanc et apparaître sur la feuille ; alors la terreur me
prit : je serrai dans mes mains le papier, j'étouffai le feu, j'allumai
directement la bougie au foyer, je couvris avec une indicible émotion la
lettre froissée, et je reconnus qu'une encre mystérieuse et sympathique avait
tracé ces lettres apparentes seulement au contact de la vive chaleur. un peu
plus du tiers du papier avait été consumé par la flamme : c'est ce papier que
vous avez lu ce matin ; relisez-le, Dantès ; puis quand vous l'aurez relu, je
vous compléterai, moi, les phrases interrompues et le sens incomplet.
Et Faria, interrompant,
offrit le papier à Dantès, qui, cette fois, relut avidement les mots suivants
tracés avec une encre rousse, pareille à la rouille :
"Cejourd'hui 25 avril 1498, ay
Alexandre VI, et craignant que, non
il ne veuille hériter de moi et ne me ré
et Bentivoglio, morts empoisonnés,
mon légataire universel, que j'ai enf
pour l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans
île de
Monte-Cristo, tout ce que je pos
reries, diamants, bijoux ; que seul
peut monter à peu près à deux mil
trouvera ayant levé la vingtième roch
crique de l'Est en droite ligne. Deux ouvertu
dans ces grottes : le trésor est dans l'angle le plus é
lequel trésor je lui lègue et cède en tou
seul héritier.
25 avril
1498.
Cés
- Maintenant, reprit l'abbé, lisez cet autre papier.
Et il présenta à Dantès
une seconde feuille avec d'autres fragments de lignes.
Dantès prit et lut :
ant été
invité à dîner par Sa Sainteté
.
content de m'avoir fait payer le chapeau,
serve le sort des cardinaux Crapara
je déclare à mon neveu Guido Spada,
oui dans un endroit qu'il connaît
les grottes de la petite
sédais de lingots, d'or monnayé, de pier-
je connais l'existence de ce trésor, qui
lions d'écus romains, et qu'il
e, à partir de la petite
res ont été pratiquées
loigné de la deuxième,
te propriété, comme à mon
ar † Spada."
Faria le suivait d'un
œil ardent.
- Et maintenant, dit-il, lorsqu'il eut vu que Dantès en était
arrivé à la dernière ligne, rapprochez les deux fragments, et jugez vous-même.
Dantès obéit ; les deux
fragments rapprochés donnaient l'ensemble suivant :
"Cejourd'hui
25 avril 1498, ay... ant été invité à dîner par Sa Sainteté
Alexandre
VI, et craignant que, non... content de m'avoir fait payer le chapeau,
il ne
veuille hériter de moi et ne me ré... serve le sort des cardinaux Crapara
et
Bentivoglio, morts empoisonnés,... je déclare à mon neveu Guido Spada,
mon
légataire universel, que j'ai en... foui dans un endroit qu'il connaît
pour
l'avoir visité avec moi, c'est-à-dire dans... les grottes de la petite
île de
Monte-Cristo, tout ce que je pos, sédais de lingots, d'or monnayé, pier-
reries,
diamants, bijoux ; que seul... je connais l'existence de ce trésor, qui
peut
monter à peu près à deux mil...lions d'écus romains, et qu'il
trouvera
ayant levé la vingtième roch... e à partir de la petite
crique de
l'Est en droite ligne. Deux ouvertu... res ont été pratiquées
dans ces
grottes : le trésor est dans l'angle le plus é...loigné de la deuxième,
lequel
trésor je lui lègue et cède en tou... te propriété, comme à mon
seul
héritier.
25 avril
1498.
Ces...ar
† Spada."
- Eh bien, comprenez-vous enfin ? dit Faria.
- C'était la
déclaration du cardinal Spada et le testament que l'on cherchait depuis si
longtemps ? dit Edmond encore incrédule.
- Oui, mille fois oui.
- Qui l'a reconstruite
ainsi ?
- Moi, qui, à l'aide du
fragment restant, ai deviné le reste en mesurant la longueur des lignes par
celle du papier et en pénétrant dans le sens caché au moyen du sens visible,
comme on se guide dans un souterrain par un reste de lumière qui vient d'en
haut.
- Et qu'avez-vous fait
quand vous avez cru avoir acquis cette conviction ?
- J'ai voulu partir et
je suis parti à l'instant même, emportant avec moi le commencement de mon
grand travail sur l'unité d'un royaume d'Italie ; mais depuis longtemps la
police impériale, qui, dans ce temps, au contraire de ce que Napoléon a voulu
depuis, quand un fils lui fut né, voulait la division des provinces, avait les
yeux sur moi : mon départ précipité, dont elle était loin de deviner la cause,
éveilla ses soupçons, et au moment où je m'embarquais à Piombino je fus
arrêté.
"Maintenant, continua
Faria en regardant Dantès avec une expression presque paternelle, maintenant,
mon ami, vous en savez autant que moi : si nous nous sauvons jamais ensemble,
la moitié de mon trésor est à vous ; et si je meurs ici et que vous vous
sauviez seul, il vous appartient en totalité.
- Mais, demanda Dantès
hésitant, ce trésor n'a-t-il pas dans ce monde quelque plus légitime
possesseur que nous ?
- Mais non,
rassurez-vous, la famille est éteinte complètement ; le dernier comte de
Spada, d'ailleurs, m'a fait son héritier ; en me léguant ce bréviaire
symbolique il m'a légué ce qu'il contenait ; non, non, tranquillisez-vous : si
nous mettons la main sur cette fortune, nous pourrons en jouir sans remords.
- Et vous dites que ce
trésor renferme...
- Deux millions d'écus
romains, treize millions à peu près de notre monnaie.
- Impossible ! dit
Dantès effrayé par l'énormité de la somme.
- Impossible ! et
pourquoi ? reprit le vieillard. La famille Spada était une des plus vieilles
et des plus puissantes familles du XVe siècle. D'ailleurs, dans ces temps où
toute spéculation et toute industrie étaient absentes, ces agglomérations d'or
et de bijoux ne sont pas rares, il y a encore aujourd'hui des familles
romaines qui meurent de faim près d'un million en diamants et en pierreries
transmis par majorat, et auquel elles ne peuvent toucher.
Edmond croyait rêver :
il flottait entre l'incrédulité et la joie.
- Je n'ai gardé si longtemps le secret avec vous, continua Faria,
d'abord que pour vous éprouver, et ensuite pour vous surprendre ; si nous nous
fussions évadés avant mon accès de catalepsie, je vous conduisais à
Monte-Cristo ; maintenant, ajouta-t-il avec un soupir, c'est vous qui m'y
conduirez. Eh bien, Dantès, vous ne me remerciez pas ?
- Ce trésor vous
appartient, mon ami, dit Dantès, il appartient à vous seul, et je n'y ai aucun
droit : je ne suis point votre parent.
- Vous êtes mon fils,
Dantès ! s'écria le vieillard, vous êtes l'enfant de ma captivité ; mon état
me condamnait au célibat : Dieu vous a envoyé à moi pour consoler à la fois
l'homme qui ne pouvait être père et le prisonnier qui ne pouvait être libre.
Et Faria tendit le bras
qui lui restait au jeune homme qui se jeta à son cou en pleurant.