Après avoir passé en se
courbant, mais cependant avec assez de facilité, par le passage souterrain,
Dantès arriva à l'extrémité opposée du corridor qui donnait dans la chambre de
l'abbé. Là, le passage se rétrécissait et offrait à peine l'espace suffisant
pour qu'un homme pût se glisser en rampant. La chambre de l'abbé était
dallée ; c'était en soulevant une de ces dalles placée dans le coin le plus
obscur qu'il avait commencé la laborieuse opération dont Dantès avait vu la
fin.A
peine entré et debout, le jeune homme examina cette chambre avec grande
attention. Au premier aspect, elle ne présentait rien de particulier.
- Bon, dit l'abbé, il n'est que midi un quart, et nous avons
encore quelques heures devant nous.
Dantès regarda autour
de lui, cherchant à quelle horloge l'abbé avait pu lire l'heure d'une façon si
précise.
- Regardez ce rayon du jour qui vient par ma fenêtre, dit l'abbé,
et regardez sur le mur les lignes que j'ai tracées. Grâce à ces lignes, qui
sont combinées avec le double mouvement de la terre et l'ellipse qu'elle
décrit autour du soleil, je sais plus exactement l'heure que si j'avais une
montre, car une montre se dérange, tandis que le soleil et la terre ne se
dérangent jamais.
Dantès n'avait rien
compris à cette explication ; il avait toujours cru, en voyant le soleil se
lever derrière les montagnes et se coucher dans la Méditerranée, que c'était
lui qui marchait et non la terre. Ce double mouvement du globe qu'il habitait,
et dont cependant il ne s'apercevait pas, lui semblait presque impossible ;
dans chacune des paroles de son interlocuteur, il voyait des mystères de
science aussi admirables à creuser que ces mines d'or et de diamants qu'il
avait visitées dans un voyage qu'il avait fait presque enfant encore à
Guzarate et à Golconde.
- Voyons, dit-il à l'abbé, j'ai hâte d'examiner vos trésors.
L'abbé alla vers la
cheminée, déplaça avec le ciseau qu'il tenait toujours à la main la pierre qui
formait autrefois l'âtre et qui cachait une cavité assez profonde ; c'était
dans cette cavité qu'étaient renfermés tous les objets dont il avait parlé à
Dantès.
- Que voulez-vous voir d'abord ? lui demanda-t-il.
- Montrez-moi votre
grand ouvrage sur la royauté en Italie.
Faria tira de l'armoire
précieuse trois ou quatre rouleaux de linge tournés sur eux-mêmes, comme des
feuilles de papyrus : c'étaient des bandes de toile, larges de quatre pouces à
peu près et longues de dix-huit. Ces bandes, numérotées, étaient couvertes
d'une écriture que Dantès put lire, car elles étaient écrites dans la langue
maternelle de l'abbé, c'est-à-dire en italien, idiome qu'en sa qualité de
Provençal Dantès comprenait Parfaitement.
- Voyez, lui dit-il, tout est là ; il y a huit jours à peu près
que j'ai écrit le mot fin au bas de la soixante huitième bande. Deux de mes
chemises et tout ce que j'avais de mouchoirs y sont passé ; si jamais je
redeviens libre et qu'il se trouve dans toute l'Italie un imprimeur qui ose
m'imprimer, ma réputation est faite.
- Oui, répondit Dantès,
je vois bien. Et maintenant, montrez-moi donc, je vous prie, les plumes avec
lesquelles a été écrit cet ouvrage.
- Voyez, dit Faria.
Et il montra au jeune
homme un petit bâton long de six pouces, gros comme le manche d'un pinceau, au
bout et autour duquel était lié par un fil un de ces cartilages, encore taché
par l'encre, dont l'abbé avait parlé à Dantès ; il était allongé en bec et
fendu comme une plume ordinaire.
Dantès l'examina,
cherchant des yeux l'instrument avec lequel il avait pu être taillé d'une
façon si correcte.
- Ah ! oui, dit Faria, le canif, n'est-ce pas ? C'est mon
chef-d'œuvre ; je l'ai fait, ainsi que le couteau que voici, avec un vieux
chandelier de fer.
Le canif coupait comme
un rasoir. Quant au couteau, il avait cet avantage qu'il pouvait servir tout à
la fois de couteau et de poignard.
Dantès examina ces
différents objets avec la même attention que, dans les boutiques de curiosités
de Marseille, il avait examiné parfois ces instruments exécutés par des
sauvages et rapportés des mers du Sud par les capitaines au long cours.
- Quant à l'encre, dit Faria, vous savez comment je procède ; je
la fais à mesure que j'en ai besoin.
- Maintenant je
m'étonne d'une chose, dit Dantès, c'est que les jours vous aient suffi pour
toute cette besogne.
- J'avais les nuits,
répondit Faria.
- Les nuits ! êtes-vous
donc de la nature des chats et voyez-vous clair pendant la nuit ?
- Non ; mais Dieu a
donné à l'homme l'intelligence pour venir en aide à la pauvreté de ses sens :
je me suis procuré de la lumière.
- Comment cela ?
- De la viande qu'on
m'apporte je sépare la graisse, je la fais fondre et j'en tire une espèce
d'huile compacte. Tenez, voilà ma bougie.
Et l'abbé montra à
Dantès une espèce de lampion, pareil à ceux qui servent dans les illuminations
publiques.
- Mais du feu ?
- Voici deux cailloux
et du linge brûlé.
- Mais des allumettes ?
- J'ai feint une
maladie de peau, et j'ai demandé du souffre, que l'on m'a accordé.
Dantès posa les objets
qu'il tenait sur la table et baissa la tête, écrasé sous la persévérance et la
force de cet esprit.
- Ce n'est pas tout, continua Faria ; car il ne faut pas mettre
tous ses trésors dans une seule cachette ; refermons celle-ci.
Ils posèrent la dalle à
sa place ; l'abbé sema un peu de poussière dessus, y passa son pied pour faire
disparaître toute trace de solution de continuité, s'avança vers son lit et le
déplaça.
Derrière le chevet,
caché par une pierre qui le refermait avec une herméticité presque parfaite,
était un trou, et dans ce trou une échelle de corde longue de vingt-cinq à
trente pieds.
Dantès l'examina : elle
était d'une solidité à toute épreuve.
- Qui vous a fourni la corde nécessaire à ce merveilleux
ouvrage ? demanda Dantès.
- D'abord quelques
chemises que j'avais, puis les draps de mon lit que, pendant trois ans de
captivité à Fenestrelle, j'ai effilés. Quand on m'a transporté au château
d'If, j'ai trouvé moyen d'emporter avec moi cet effilé ; ici, j'ai continué la
besogne.
- Mais ne
s'apercevait-on pas que les draps de votre lit n'avaient plus d'ourlet ?
- Je les recousais.
- Avec quoi ?
- Avec cette aiguille.
Et l'abbé, ouvrant un
lambeau de ses vêtements, montra à Dantès une arête longue, aiguë et encore
enfilée, qu'il portait sur lui.
- Oui, continua Faria, j'avais d'abord songé à desceller ces
barreaux et à fuir par cette fenêtre, qui est un peu plus large que la vôtre,
comme vous voyez, et que j'eusse élargie encore au moment de mon évasion ;
mais je me suis aperçu que cette fenêtre donnait sur une cour intérieure, et
j'ai renoncé à mon projet comme trop chanceux. Cependant, j'ai conservé
l'échelle pour une circonstance imprévue, pour une de ces évasions dont je
vous parlais, et que le hasard procure.
Dantès, tout en ayant
l'air d'examiner l'échelle, pensait cette fois à autre chose ; une idée avait
traversé son esprit. C'est que cet homme, si intelligent, si ingénieux, si
profond, verrait peut-être clair dans l'obscurité de son propre malheur, où
jamais lui-même n'avait rien pu distinguer.
- A quoi songez-vous ? demanda l'abbé en souriant, et prenant
l'absorbement de Dantès pour une admiration portée au plus haut degré.
- Je pense à une chose
d'abord, c'est à la somme énorme d'intelligence qu'il vous a fallu dépenser
pour arriver au but où vous êtes parvenu ; qu'eussiez- vous donc fait libre ?
- Rien, peut-être : ce
trop-plein de mon cerveau se fût évaporé en futilités. Il faut le malheur pour
creuser certaines mines mystérieuses cachées dans l'intelligence humaine ; il
faut la pression pour faire éclater la poudre. La captivité a réuni sur un
seul point toutes mes facultés flottantes çà et là ; elles se sont heurtées
dans un espace étroit ; et, vous le savez, du choc des nuages résulte
l'électricité, de l'électricité l'éclair, de l'éclair la lumière.
- Non, je ne sais rien,
dit Dantès, abattu par son ignorance ; une partie des mots que vous prononcez
sont pour moi des mots vides de sens ; vous êtes bien heureux d'être si
savant, vous !
L'abbé sourit.
- Vous pensiez à deux choses, disiez-vous tout à l'heure ?
- Oui.
- Et vous ne m'avez
fait connaître que la première ; quelle est la seconde ?
- La seconde est que
vous m'avez raconté votre vie, et que vous ne connaissez pas la mienne.
- Votre vie, jeune
homme, est bien courte pour renfermer des événements de quelque importance.
- Elle renferme un
immense malheur, dit Dantès ; un malheur que je n'ai pas mérité ; et je
voudrais, pour ne plus blasphémer Dieu comme je l'ai fait quelquefois, pouvoir
m'en prendre aux hommes de mon malheur.
- Alors, vous vous
prétendez innocent du fait qu'on vous impute ?
- Complètement
innocent, sur la tête des deux seules personnes qui me sont chères, sur la
tête de mon père et de Mercédès.
- Voyons, dit l'abbé en
refermant sa cachette et en repoussant son lit à sa place, racontez-moi donc
votre histoire.
Dantès alors raconta ce
qu'il appelait son histoire, et qui se bornait à un voyage dans l'Inde et à
deux ou trois voyages dans le Levant ; enfin, il en arriva à sa dernière
traversée, à la mort du capitaine Leclère, au paquet remis par lui pour le
grand maréchal, à l'entrevue du grand maréchal, à la lettre remise par lui et
adressée à un M. Noirtier ; enfin à son arrivée à Marseille, à son entrevue
avec son père, à ses amours avec Mercédès, au repas de ses fiançailles, à son
arrestation, à son interrogatoire, à sa prison provisoire au palais de
justice, enfin à sa prison définitive au château d'If. Arrivé là, Dantès ne
savait plus rien, pas même le temps qu'il y était resté prisonnier.
Le récit achevé, l'abbé
réfléchit profondément.
- Il y a, dit-il au bout d'un instant, un axiome de droit d'une
grande profondeur, et qui en revient à ce que je vous disais tout à l'heure,
c'est qu'à moins que la pensée mauvaise ne naisse avec une organisation
faussée, la nature humaine répugne au crime. Cependant, la civilisation nous a
donné des besoins, des vices, des appétits factices qui ont parfois
l'influence de nous faire étouffer nos bons instincts et qui nous conduisent
au mal. De là cette maxime : "Si vous voulez découvrir le coupable, cherchez
d'abord celui à qui le crime commis peut être utile !" A qui votre disparition
pouvait-elle être utile ?
- A personne, mon
Dieu ! j'étais si peu de chose.
- Ne répondez pas
ainsi, car la réponse manque à la fois de logique et de philosophie ; tout est
relatif, mon cher ami, depuis le roi qui gêne son futur successeur, jusqu'à
l'employé qui gêne le surnuméraire : si le roi meurt, le successeur hérite
d'une couronne ; si l'employé meurt, le surnuméraire hérite de douze cents
livres d'appointements. Ces douze cents livres d'appointements, c'est sa liste
civile à lui ; ils lui sont aussi nécessaires pour vivre que les douze
millions d'un roi. Chaque individu, depuis le plus bas jusqu'au plus haut
degré de l'échelle sociale, groupe autour de lui tout un petit monde
d'intérêts, ayant ses tourbillons et ses atomes crochus, comme les mondes de
Descartes. Seulement, ces mondes vont toujours s'élargissant à mesure qu'ils
montent. C'est une spirale renversée et qui se tient sur la porte par un jeu
d'équilibre. Revenons-en donc à votre monde à vous. vous alliez être nommé
capitaine du Pharaon ?
- Oui.
- Vous alliez épouser
une belle jeune fille ?
- Oui.
- Quelqu'un avait-il
intérêt à ce que vous ne devinssiez pas capitaine du Pharaon ?
Quelqu'un avait-il intérêt à ce que vous n'épousassiez pas Mercédès ? Répondez
d'abord à la première question, l'ordre est la clef de tous les problèmes.
Quelqu'un avait-il intérêt à ce que vous ne devinssiez pas capitaine du
Pharaon ?
- Non ; j'étais fort
aimé à bord. Si les matelots avaient pu élire un chef, je suis sûr qu'ils
m'eussent élu. Un seul homme avait quelque motif de m'en vouloir : j'avais eu,
quelque temps auparavant, une querelle avec lui, et je lui avais proposé un
duel qu'il avait refusé.
- Allons donc ? Cet
homme, comment se nommait-il ?
- Danglars.
- Qu'était-il à bord ?
- Agent comptable.
- Si vous fussiez
devenu capitaine, l'eussiez-vous conservé dans son poste ?
- Non, si la chose eût
dépendu de moi, car j'avais cru remarquer quelques infidélités dans ses
comptes.
- Bien. Maintenant
quelqu'un a-t-il assisté à votre dernier entretien avec le capitaine Leclère ?
- Non, nous étions
seuls.
- Quelqu'un a-t-il pu
entendre votre conversation ?
- Oui, car la porte
était ouverte ; et même... attendez... oui, oui, Danglars est passé juste au
moment où le capitaine Leclère me remettait le paquet destiné au grand
maréchal.
- Bon, fit l'abbé, nous
sommes sur la voie. Avez vous amené quelqu'un avec vous à terre quand vous
avez relâché à l'île d'Elbe ?
- Personne.
- On vous a remis une
lettre ?
- Oui, le grand
maréchal.
- Cette lettre, qu'en
avez-vous fait ?
- Je l'ai mise dans mon
portefeuille.
- Vous aviez donc votre
portefeuille sur vous ? Comment un portefeuille devant contenir une lettre
officielle pouvait-il tenir dans la poche d'un marin ?
- Vous avez raison, mon
portefeuille était à bord.
- Ce n'est donc qu'à
bord que vous avez enfermé la lettre dans le portefeuille ?
- Oui.
- De Porto-Ferrajo à
bord qu'avez-vous fait de cette lettre ?
- Je l'ai tenue à la
main.
- Quand vous êtes
remonté sur le Pharaon, chacun a donc pu voir que vous teniez une
lettre ?
- Oui.
- Danglars comme les
autres ?
- Danglars comme les
autres.
- Maintenant, écoutez
bien ; réunissez tous vos souvenirs : vous rappelez-vous dans quels termes
était rédigée la dénonciation ?
- Oh ! oui ; je l'ai
relue trois fois, et chaque parole en est restée dans ma mémoire.
- Répétez-la-moi.
Dantès se recueillit un
instant.
- La voici, dit-il, textuellement :
"M. le procureur du roi
est prévenu par un ami du trône et de la religion que le nommé Edmond Dantès,
second du navire le Pharaon, arrivé ce matin de Smyrne, après avoir
touché à Naples et à Porto Ferrajo, a été chargé par Murat d'un paquet pour
l'usurpateur, et par l'usurpateur d'une lettre pour le comité bonapartiste de
Paris.
"On aura la preuve de son crime en l'arrêtant, car on retrouvera cette lettre
sur lui, ou chez son père, ou dans sa cabine à bord du Pharaon."
L'abbé haussa les
épaules.
- C'est clair comme le jour, dit-il, il faut que vous ayez eu le
cœur bien naïf et bien bon pour n'avoir pas deviné la chose tout d'abord.
- Vous croyez ? s'écria
Dantès. Ah ! ce serait bien infâme !
- Quelle était
l'écriture ordinaire de Danglars ?
- Une belle cursive.
- Quelle était
l'écriture de la lettre anonyme.
- Une écriture
renversée.
L'abbé sourit.
- Contrefaite, n'est-ce pas ?
- Bien hardie pour être
contrefaite.
- Attendez, dit-il.
Il prit sa plume, ou
plutôt ce qu'il appelait ainsi, la trempa dans l'encre et écrivit de la main
gauche, sur un linge préparé à cet effet, les deux ou trois premières lignes
de la dénonciation.
Dantès recula et
regarda presque avec terreur l'abbé.
- Oh ! c'est étonnant, s'écria-t-il, comme cette écriture
ressemblait à celle- ci.
- C'est que la
dénonciation avait été écrite de la main gauche. J'ai observé une chose,
continua l'abbé.
- Laquelle ?
- C'est que toutes les
écritures tracées de la main droite sont variées, c'est que toutes les
écritures tracées de la main gauche se ressemblent.
- Vous avez donc tout
vu, tout observé ?
- Continuons.
- Oh ! oui, oui.
- Passons à la seconde
question.
- J'écoute.
- Quelqu'un avait-il
intérêt à ce que vous n'épousassiez pas Mercédès ?
- Oui ! un jeune homme
qui l'aimait.
- Son nom ?
- Fernand.
- C'est un nom
espagnol ?
- Il était Catalan.
- Croyez-vous que
celui-ci était capable d'écrire la lettre ?
- Non ! celui-ci m'eût
donné un coup de couteau, voilà tout.
- Oui, c'est dans la
nature espagnole : un assassinat, oui, une lâcheté, non.
- D'ailleurs, continua
Dantès, il ignorait tous les détails consignés dans la dénonciation.
- Vous ne les aviez
donnés à personne ?
- Pas même à votre
maîtresse ?
- Pas même à ma
fiancée.
- C'est Danglars.
- Oh ! maintenant j'en
suis sûr.
- Attendez... Danglars
connaissait-il Fernand ?
- Non... si... Je me
rappelle...
- Quoi ?
- La surveille de mon
mariage je les ai vu attablés ensemble sous la tonnelle du père Pamphile.
Danglars était amical et railleur, Fernand était pâle et troublé.
- Ils étaient seuls ?
- Non, ils avaient avec
eux un troisième compagnon, bien connu de moi, qui sans doute leur avait fait
faire connaissance, un tailleur nommé Caderousse ; mais celui-ci était déjà
ivre. Attendez... attendez... Comment ne me suis-je pas rappelé cela ? Près de
la table où ils buvaient étaient un encrier, du papier, des plumes. (Dantès
porta la main à son front). Oh ! les infâmes ! les infâmes !
- Voulez-vous encore
savoir autre chose ? dit l'abbé en riant.
- Oui, oui, puisque
vous approfondissez tout, puisque vous voyez clair en toutes choses, je veux
savoir pourquoi je n'ai été interrogé qu'une fois, pourquoi on ne m'a pas
donné des juges, et comment je suis condamné sans arrêt.
- Oh ! ceci, dit
l'abbé, c'est un peu plus grave ; la justice a des allures sombres et
mystérieuses qu'il est difficile de pénétrer. Ce que nous avons fait jusqu'ici
pour vos deux amis était un jeu d'enfant ; il va falloir, sur ce sujet, me
donner les indications les plus précises.
- Voyons,
interrogez-moi, car en vérité vous voyez plus clair dans ma vie que moi-même.
- Qui vous a
interrogé ? est-ce le procureur du roi, le substitut, le juge d'instruction ?
- C'était le substitut.
- Jeune, ou vieux ?
- Jeune : vingt-sept ou
vingt-huit ans.
- Bien ! pas corrompu
encore, mais ambitieux déjà, dit l'abbé. Quelles furent ses manières avec
vous ?
- Douces plutôt que
sévères.
- Lui avez-vous tout
raconté ?
- Tout.
- Et ses manières
ont-elles changé dans le courant de l'interrogatoire ?
- Un instant, elles ont
été altérées, lorsqu'il eut lu la lettre qui me compromettait ; il parut comme
accablé de mon malheur.
- De votre malheur ?
- Oui.
- Et vous êtes bien sûr
que c'était votre malheur qu'il plaignait ?
- Il m'a donné une
grande preuve de sa sympathie, du moins.
- Laquelle ?
- Il a brûlé la seule
pièce qui pouvait me compromettre.
- Laquelle ? la
dénonciation ?
- Non, la lettre.
- Vous en êtes sûr ?
- Cela s'est passé
devant moi.
- C'est autre chose ;
cet homme pourrait être un plus profond scélérat que vous ne croyez.
- Vous me faites
frissonner, sur mon honneur ! dit Dantès. Le monde est-il donc peuplé de
tigres et de crocodiles ?
- Oui ; seulement, les
tigres et les crocodiles à deux pieds sont plus dangereux que les autres.
- Continuons,
continuons.
- Volontiers ; il a
brûlé la lettre, dites-vous ?
- Oui, en me disant :
"Vous voyez, il n'existe que cette preuve-là contre vous, et je l'anéantis."
- Cette conduite est
trop sublime pour être naturelle.
- Vous croyez ?
- J'en suis sûr. A qui
cette lettre était-elle adressée ?
- A M. Noirtier, rue
Coq-Héron, n°13, à Paris.
- Pouvez-vous présumer
que votre substitut eût quelque intérêt à ce que cette lettre disparût ?
- Peut-être ; car il
m'a fait promettre deux ou trois fois, dans mon intérêt, disait-il, de ne
parler à personne de cette lettre, et il m'a fait jurer de ne pas prononcer le
nom qui était inscrit sur l'adresse.
- Noirtier ?... répéta
l'abbé. Noirtier ? j'ai connu un Noirtier à la cour de l'ancienne reine
d'Étrurie, un Noirtier qui avait été girondin sous la révolution. Comment
s'appelait votre substitut, à vous ?
- De Villefort.
L'abbé éclata de rire.
Dantès le regarda avec stupéfaction.
- Qu'avez-vous ? dit-il.
- Voyez-vous ce rayon
du jour ? demanda l'abbé.
- Oui.
- Eh bien, tout est
plus clair pour moi maintenant que ce rayon transparent et lumineux. Pauvre
enfant, pauvre jeune homme ! Et ce magistrat a été bon pour vous ?
- Oui.
- Ce digne substitut a
brûlé, anéanti la lettre ?
- Oui.
- Cet honnête
pourvoyeur du bourreau vous a fait jurer de ne jamais prononcer de nom de
Noirtier ?
- Oui.
- Ce Noirtier, pauvre
aveugle que vous êtes, savez-vous ce que c'était que ce Noirtier ?... Ce
Noirtier, c'était son père !
La foudre, tombée aux
pieds de Dantès et lui creusant un abîme au fond duquel s'ouvrait l'enfer, lui
eût produit un effet moins prompt, moins électrique, moins écrasant, que ces
paroles inattendues ; il se leva, saisissant sa tête à deux mains comme pour
l'empêcher d'éclater.
- Son père ! son père ! s'écria-t-il.
- Oui, son père, qui
s'appelle Noirtier de Villefort, reprit l'abbé.
Alors une lumière
fulgurante traversa le cerveau du prisonnier, tout ce qui lui était demeuré
obscur fut à l'instant même éclairé d'un jour éclatant. Ces tergiversations de
Villefort pendant l'interrogatoire, cette lettre détruite, ce serment exigé,
cette voix presque suppliante du magistrat qui, au lieu de menacer, semblait
implorer, tout lui revint à la mémoire ; il jeta un cri, chancela un instant
comme un homme ivre ; puis, s'élançant par l'ouverture qui conduisait de la
cellule de l'abbé à la sienne :
- Oh ! dit-il, il faut que je sois seul pour penser à tout cela.
Et, en arrivant dans
son cachot, il tomba sur son lit, où le porte-clefs le retrouva le soir,
assis, les yeux fixes, les traits contractés, mais immobile et muet comme une
statue.
Pendant ces heures de
méditation, qui s'étaient écoulées comme des secondes, il avait pris une
terrible résolution et fait un formidable serment.
Une voix tira Dantès de
cette rêverie, c'était celle de l'abbé Faria, qui, ayant reçu à son tour la
visite de son geôlier, venait inviter Dantès à souper avec lui. Sa qualité de
fou reconnu, et surtout de fou divertissant, valait au vieux prisonnier
quelques privilèges, comme celui d'avoir du pain un peu plus blanc et un petit
flacon de vin le dimanche. Or, on était justement arrivé au dimanche, et
l'abbé venait inviter son jeune compagnon à partager son pain et son vin.
Dantès le suivit :
toutes les lignes de son visage s'étaient remises et avaient repris leur place
accoutumée, mais avec une raideur et une fermeté, si l'on peut le dire, qui
accusaient une résolution prise. L'abbé le regarda fixement.
- Je suis fâché de vous avoir aidé dans vos recherches et de vous
avoir dit ce que je vous ai dit, fit-il.
- Pourquoi cela ?
demanda Dantès.
- Parce que je vous ai
infiltré dans le cœur un sentiment qui n'y était point : la vengeance.
Dantès sourit.
- Parlons d'autre chose, dit-il.
L'abbé le regarda
encore un instant et hocha tristement la tête ; puis, comme l'en avait prié
Dantès, il parla d'autre chose.
Le vieux prisonnier
était un de ces hommes dont la conversation, comme celle des gens qui ont
beaucoup souffert, contient des enseignements nombreux et renferme un intérêt
soutenu ; mais elle n'était pas égoïste, et ce malheureux ne parlait jamais de
ses malheurs.
Dantès écoutait chacune
de ses paroles avec admiration : les unes correspondaient à des idées qu'il
avait déjà et à des connaissances qui étaient du ressort de son état de marin,
les autres touchaient à des choses inconnues, et, comme ces aurores boréales
qui éclairent les navigateurs dans les latitudes australes, montraient au
jeune homme des paysages et des horizons nouveaux, illuminés de lueurs
fantastiques. Dantès comprit le bonheur qu'il y aurait pour une organisation
intelligente à suivre cet esprit élevé sur les hauteurs morales,
philosophiques ou sociales sur lesquelles il avait l'habitude de se jouer.
- Vous devriez m'apprendre un peu de ce que vous savez, dit
Dantès, ne fût-ce que pour ne pas vous ennuyer avec moi. Il me semble
maintenant que vous devez préférer la solitude à un compagnon sans éducation
et sans portée comme moi. Si vous consentez à ce que je vous demande, je
m'engage à ne plus vous parler de fuir.
L'abbé sourit.
- Hélas ! mon enfant, dit-il, la science humaine est bien bornée,
et quand je vous aurai appris les mathématiques, la physique, l'histoire et
les trois ou quatre langues vivantes que je parle, vous saurez ce que je
sais : or, toute cette science, je serai deux ans à peine à la verser de mon
esprit dans le vôtre.
- Deux ans ! dit
Dantès, vous croyez que je pourrais apprendre toutes ces choses en deux ans ?
- Dans leur
application, non ; dans leurs principes, oui : apprendre n'est pas savoir ; il
y a les sachants et les savants : c'est la mémoire qui fait les uns, c'est la
philosophie qui fait les autres.
- Mais ne peut-on
apprendre la philosophie ?
- La philosophie ne
s'apprend pas ; la philosophie est la réunion des sciences acquises au génie
qui les applique : la philosophie, c'est le nuage éclatant sur lequel le
Christ a posé le pied pour remonter au ciel.
- Voyons, dit Dantès,
que m'apprenez-vous d'abord ? J'ai hâte de commencer, j'ai soif de science.
- Tout ! dit l'abbé.
En effet, dés le soir,
les deux prisonniers arrêtèrent un plan d'éducation qui commença de s'exécuter
le lendemain. Dantès avait une mémoire prodigieuse, une facilité de conception
extrême : la disposition mathématique de son esprit le tendait apte à tout
comprendre par le calcul, tandis que la poésie du marin corrigeait tout ce que
pouvait avoir de trop matériel la démonstration réduite à la sécheresse des
chiffres ou à la rectitude des lignes ; il savait déjà, d'ailleurs, l'italien
et un peu de romaïque, qu'il avait appris dans ses voyages d'Orient. Avec ces
deux langues, il comprit bientôt le mécanisme de toutes les autres, et, au
bout de six mois, il commençait à parler l'espagnol, l'anglais et l'allemand.
Comme il l'avait dit à
l'abbé Faria, soit que la distraction que lui donnait l'étude lui tînt lieu de
liberté, soit qu'il fût, comme nous l'avons vu déjà, rigide observateur de sa
parole, il ne parlait plus de fuir, et les journées s'écoulaient pour lui
rapides et instructives. Au bout d'un an, c'était un autre homme.
Quant à l'abbé Faria,
Dantès remarqua que, malgré la distraction que sa présence avait apportée à sa
captivité, il s'assombrissait tous les jours. Une pensée incessante et
éternelle paraissait assiéger son esprit ; il tombait dans de profondes
rêveries, soupirait involontairement, se levait tout à coup, croisait les
bras, et se promenait sombre autour de sa prison.
Un jour, il s'arrêta
tout à coup au milieu d'un de ces cercles cent fois répétés qu'il décrivait
autour de sa chambre, et s'écria :
- Ah ! s'il n'y avait pas de sentinelle !
- Il n'y aura de
sentinelle qu'autant que vous le voudrez bien, reprit Dantès qui avait suivi
sa pensée à travers la boîte de son cerveau comme à travers un cristal.
- Ah ! je vous l'ai
dit, reprit l'abbé, je répugne à un meurtre.
- Et cependant ce
meurtre, s'il est commis, le sera par l'instinct de notre conservation, par un
sentiment de défense personnelle.
- N'importe, je ne
saurais.
- Vous y pensez,
cependant ?
- Sans cesse, sans
cesse, murmura l'abbé.
- Et vous avez trouvé
un moyen, n'est-ce pas ? dit vivement Dantès.
- Oui, s'il arrivait
qu'on pût mettre sur la galerie une sentinelle aveugle et sourde.
- Elle sera aveugle,
elle sera sourde, répondit le jeune homme avec un accent de résolution qui
épouvanta l'abbé.
- Non, non !
s'écria-t-il ; impossible.
Dantès voulut le
retenir sur ce sujet, mais l'abbé secoua la tête et refusa de répondre
davantage.
Trois mois
s'écoulèrent.
- Êtes-vous fort ? demanda un jour l'abbé à Dantès.
Dantès, sans répondre,
prit le ciseau, le tordit comme un fer à cheval et le redressa.
- Vous engageriez-vous à ne tuer la sentinelle qu'à la dernière
extrémité ?
- Oui, sur l'honneur.
- Alors, dit l'abbé,
nous pourrons exécuter notre dessein.
- Et combien nous
faudra-t-il de temps pour l'exécuter ?
- Un an, au moins.
- Mais nous pourrions
nous mettre au travail ?
- Tout de suite.
- Oh ! voyez donc, nous
avons perdu un an, s'écria Dantès.
- Trouvez-vous que nous
l'ayons perdu ? dit l'abbé.
- Oh ! pardon, pardon,
s'écria Edmond rougissant.
- Chut ! dit l'abbé ;
l'homme n'est jamais qu'un homme ; et vous êtes encore un des meilleurs que
j'aie connus. Tenez, voici mon plan.
L'abbé montra alors à
Dantès un dessin qu'il avait tracé : c'était le plan de sa chambre, de celle
de Dantès et du corridor qui joignait l'une à l'autre. Au milieu de cette
galerie, il établissait un boyau pareil à celui qu'on pratique dans les mines.
Ce boyau menait les deux prisonniers sous la galerie où se promenait la
sentinelle ; une fois arrivés là, ils pratiquaient une large excavation,
descellaient une des dalles qui formaient le plancher de la galerie ; la
dalle, à un moment donné, s'enfonçait sous le poids du soldat, qui
disparaissait englouti dans l'excavation ; Dantès se précipitait sur lui au
moment où, tout étourdi de sa chute, il ne pouvait se défendre, le liait, le
bâillonnait, et tous deux alors, passant par une des fenêtres de cette
galerie, descendaient le long de la muraille extérieure à l'aide de l'échelle
de corde et se sauvaient.
Dantès battit des mains
et ses yeux étincelèrent de joie ; ce plan était si simple qu'il devait
réussir.
Le même jour, les
mineurs se mirent à l'ouvrage avec d'autant plus d'ardeur que ce travail
succédait à un long repos, et ne faisait, selon toute probabilité, que
continuer la pensée intime et secrète de chacun d'eux.
Rien ne les
interrompait que l'heure à laquelle chacun d'eux était forcé de rentrer chez
soi pour recevoir la visite du geôlier. Ils avaient, au reste, pris l'habitude
de distinguer, au bruit imperceptible des pas, le moment où cet homme
descendait, et jamais ni l'un ni l'autre ne fut pris à l'improviste. La terre
qu'ils extrayaient de la nouvelle galerie, et qui eût fini par combler
l'ancien corridor, était jetée petit à petit, et avec des précautions inouïes,
par l'une ou l'autre des deux fenêtres du cachot de Dantès ou du cachot de
Faria : on la pulvérisait avec soin, et le vent de la nuit l'emportait au loin
sans qu'elle laissât de traces.
Plus d'un an se passa à
ce travail exécuté avec un ciseau, un couteau et un levier de bois pour tous
instruments ; pendant cette année, et tout en travaillant, Faria continuait
d'instruire Dantès, lui parlant tantôt une langue, tantôt une autre, lui
apprenant l'histoire des nations et des grands hommes qui laissent de temps en
temps derrière eux une de ces traces lumineuses qu'on appelle la gloire.
L'abbé, homme du monde et du grand monde, avait en outre, dans ses manières,
une sorte de majesté mélancolique dont Dantès, grâce à l'esprit d'assimilation
dont la nature l'avait doué, sut extraire cette politesse élégante qui lui
manquait et ces façons aristocratiques que l'on n'acquiert d'habitude que par
le frottement des classes élevées ou la société des hommes supérieurs.
Au bout de quinze mois,
le trou était achevé ; l'excavation était faite sous la galerie ; on entendait
passer et repasser la sentinelle, et les deux ouvriers, qui étaient forcés
d'attendre une nuit obscure et sans lune pour rendre leur évasion plus
certaine encore, n'avaient plus qu'une crainte : c'était de voir le sol trop
hâtif s'effondrer de lui-même sous les pieds du soldat. On obvia à cet
inconvénient en plaçant une espèce de petite poutre, qu'on avait trouvée dans
les fondations comme un support. Dantès était occupé à la placer, lorsqu'il
entendit tout à coup l'abbé Faria, resté dans la chambre du jeune homme, où il
s'occupait de son côté à aiguiser une cheville destinée à maintenir l'échelle
de corde, qui l'appelait avec un accent de détresse. Dantès rentra vivement,
et aperçut l'abbé, debout au milieu de la chambre, pâle, la sueur au front et
les mains crispées.
- Oh ! mon Dieu ! s'écria Dantès, qu'y a-t-il, et qu'avez-vous
donc ?
- Vite, vite ! dit
l'abbé, écoutez-moi.
Dantès regarda le
visage livide de Faria, ses yeux cernés d'un cercle bleuâtre, ses lèvres
blanches, ses cheveux hérissés ; et, d'épouvante, il laissa tomber à terre le
ciseau qu'il tenait à la main.
- Mais qu'y a-t-il donc ? s'écria Edmond.
- Je suis perdu ! dit
l'abbé ; écoutez-moi. Un mal terrible, mortel peut-être, va me saisir ;
l'accès arrive, je le sens : déjà j'en fus atteint l'année qui précéda mon
incarcération. A ce mal il n'est qu'un remède, je vais vous le dire : courez
vite chez moi, levez le pied du lit ; ce pied est creux, vous y trouverez un
petit flacon à moitié plein d'une liqueur rouge, apportez-le ; ou plutôt, non,
non, je pourrais être surpris ici aidez-moi à rentrer chez moi pendant que
j'ai encore quelques forces. Qui sait ce qui va arriver le temps que durera
l'accès ?
Dantès, sans perdre la
tête, bien que le malheur qui le frappait fût immense, descendit dans le
corridor, traînant son malheureux compagnon après lui, et le conduisant, avec
une peine infinie, jusqu'à l'extrémité opposée, se retrouva dans la chambre de
l'abbé qu'il déposa sur son lit.
- Merci, dit l'abbé, frissonnant de tous ses membres comme s'il
sortait d'une eau glacée. Voici le mal qui vient, je vais tomber en
catalepsie ; peut- être ne ferai je pas un mouvement, peut-être ne jetterai je
pas une plainte ; mais peut-être aussi j'écumerai, je me raidirai, je
crierai ; tâchez que l'on n'entende pas mes cris, c'est l'important, car alors
peut-être me changerait-on de chambre, et nous serions séparés à tout jamais.
Quand vous me verrez immobile, froid et mort, pour ainsi dire, seulement à cet
instant, entendez-vous bien, desserrez-moi les dents avec le couteau, faites
couler dans ma bouche huit à dix gouttes de cette liqueur, et peut- être
reviendrai-je.
- Peut-être ? s'écria
douloureusement Dantès.
- A moi ! à moi !
s'écria l'abbé, je me... je me m...
L'accès fut si subit et
si violent que le malheureux prisonnier ne put même achever le mot commencé ;
un nuage passa sur son front, rapide et sombre comme les tempêtes de la mer ;
la crise dilata ses yeux, tordit sa bouche, empourpra ses joues ; il s'agita,
écuma, rugit ; mais ainsi qu'il l'avait recommandé lui-même, Dantès étouffa
ses cris sous sa couverture. Cela dura deux heures. Alors, plus inerte qu'une
masse, plus pâle et plus froid que le marbre, plus brisé qu'un roseau foulé
aux pieds, il tomba, se raidit encore dans une dernière convulsion et devint
livide.
Edmond attendit que
cette mort apparente eût envahi le corps et glacé jusqu'au cœur ; alors il
prit le couteau, introduisit la lame entre les dents, desserra avec une peine
infinie les mâchoires crispées, compta l'une après l'autre dix gouttes de la
liqueur rouge, et attendit.
Une heure s'écoula sans
que le vieillard fit le moindre mouvement. Dantès craignait d'avoir attendu
trop tard, et le regardait les deux mains enfoncées dans ses cheveux. Enfin
une légère coloration parut sur ses joues, ses yeux, constamment restés
ouverts et atones, reprirent leur regard, un faible soupir s'échappa de sa
bouche, il fit un mouvement.
- Sauvé ! sauvé ! s'écria Dantès.
Le malade ne pouvait
point parler encore, mais il étendit avec une anxiété visible la main vers la
porte. Dantès écouta, et entendit les pas du geôlier : il allait être sept
heures et Dantès n'avait pas eu le loisir de mesurer le temps.
Le jeune homme bondit
vers l'ouverture, s'y enfonça, replaça la dalle au-dessus de sa tête, et
rentra chez lui.
Un instant après, sa
porte s'ouvrit à son tour, et le geôlier, comme d'habitude, trouva le
prisonnier assis sur son lit.
A peine eut-il le dos
tourné, à peine le bruit des pas se fut-il perdu dans le corridor, que Dantès,
dévoré d'inquiétude, reprit sans songer à manger, le chemin qu'il venait de
faire, et, soulevant la dalle avec sa tête, et rentra dans la chambre de
l'abbé.
Celui-ci avait repris
connaissance, mais il était toujours étendu, inerte et sans force, sur son
lit.
- Je ne comptais plus vous revoir, dit-il à Dantès.
- Pourquoi cela ?
demanda le jeune homme ; comptiez-vous donc mourir ?
- Non ; mais tout est
prêt pour votre fuite, et je comptais que vous fuiriez.
La rougeur de
l'indignation colora les joues de Dantès.
- Sans vous ! s'écria-t-il ; m'avez-vous véritablement cru
capable de cela ?
- A présent, je vois
que je m'étais trompé, dit le malade. Ah ! je suis bien faible, bien brisé,
bien anéanti.
- Courage, vos forces
reviendront, dit Dantès, s'asseyant près du lit de Faria et lui prenant les
mains.
L'abbé secoua la tête.
- La dernière fois, dit-il, l'accès dura une demi-heure, après
quoi j'eus faim et me relevai seul ; aujourd'hui, je ne puis remuer ni ma
jambe ni mon bras droit ; ma tête est embarrassée, ce qui prouve un
épanchement au cerveau. La troisième fois, j'en resterai paralysé entièrement
ou je mourrai sur le coup.
- Non, non,
rassurez-vous, vous ne mourrez pas ; ce troisième accès, s'il vous prend, vous
trouvera libre. Nous vous sauverons comme cette fois, et mieux que cette fois,
car nous aurons tous les secours nécessaires.
- Mon ami, dit le
vieillard, ne vous abusez pas, la crise qui vient de se passer m'a condamné à
une prison perpétuelle : pour fuir, il faut pouvoir marcher.
- Eh bien, nous
attendrons huit jours, un mois, deux mois, s'il le faut ; dans cet intervalle,
vos forces reviendront ; tout est préparé pour notre fuite, et nous avons la
liberté d'en choisir l'heure et le moment. Le jour où vous vous sentirez assez
de forces pour nager, eh bien, ce jour-là, nous mettrons notre projet à
exécution.
- Je ne nagerai plus,
dit Faria, ce bras est paralysé, non pas pour un jour, mais à jamais.
Soulevez-le vous-même, et voyez ce qu'il pèse.
Le jeune homme souleva
le bras, qui retomba insensible. Il poussa un soupir.
- Vous êtes convaincu, maintenant, n'est-ce pas, Edmond ? dit
Faria ; croyez-moi, je sais ce que je dis : depuis la première attaque que
j'aie eue de ce mal, je n'ai pas cessé d'y réfléchir. Je l'attendais, car
c'est un héritage de famille ; mon père est mort à la troisième crise, mon
aïeul aussi. Le médecin qui m'a composé cette liqueur, et qui n'est autre que
le fameux Cabanis, m'a prédit le même sort.
- Le médecin se trompe,
s'écria Dantès ; quant à votre paralysie, elle ne me gêne pas, je vous
prendrai sur mes épaules et je nagerai en vous soutenant.
- Enfant, dit l'abbé,
vous êtes marin, vous êtes nageur, vous devez par conséquent savoir qu'un
homme chargé d'un fardeau pareil ne ferait pas cinquante brasses dans la mer.
Cessez de vous laisser abuser par des chimères dont votre excellent cœur n'est
pas même la dupe : je resterai donc ici jusqu'à ce que sonne l'heure de ma
délivrance, qui ne peut plus être maintenant que celle de la mort. Quant à
vous, fuyez, partez ! Vous êtes jeune, adroit et fort, ne vous inquiétez pas
de moi, je vous rends votre parole.
- C'est bien, dit
Dantès. Eh bien, alors, moi aussi, je resterai.
Puis, se levant et
étendant une main solennelle sur le vieillard :
- Par le sang du Christ, je jure de ne vous quitter qu'à votre
mort !
Faria considéra ce
jeune homme si noble, si simple, si élevé, et lut sur ses traits, animés par
l'expression du dévouement le plus pur, la sincérité de son affection et la
loyauté de son serment.
- Allons, dit le malade, j'accepte, merci.
Puis, lui tendant la
main :
- Vous serez peut-être récompensé de ce dévouement si
désintéressé, lui dit-il ; mais comme je ne puis et que vous ne voulez pas
partir, il importe que nous bouchions le souterrain fait sous la galerie : le
soldat peut découvrir en marchant la sonorité de l'endroit miné, appeler
l'attention d'un inspecteur, et alors nous serions découverts et séparés.
Allez faire cette besogne, dans laquelle je ne puis plus malheureusement vous
aider ; employez-y toute la nuit, s'il le faut, et ne revenez que demain matin
après la visite du geôlier, j'aurai quelque chose d'important à vous dire.
Dantès prit la main de
l'abbé, qui le rassura par un sourire, et sortit avec cette obéissance et ce
respect qu'il avait voués à son vieil ami.