Un an environ après le
retour de Louis XVIII, il y eut visite de M. l'inspecteur général des prisons.
Dantès entendit rouler et
grincer du fond de son cachot tous ces préparatifs, qui faisaient en haut
beaucoup de fracas, mais qui, en bas, eussent été des bruits inappréciables
pour toute autre oreille que pour celle d'un prisonnier, accoutumé à écouter,
dans le silence de la nuit, l'araignée qui tisse sa toile, et la chute
périodique de la goutte d'eau qui met une heure à se former au plafond de son
cachot.
Il devina qu'il se
passait chez les vivants quelque chose d'inaccoutumé : il habitait depuis si
longtemps une tombe qu'il pouvait bien se regarder comme mort.
En effet, l'inspecteur
visitait, l'un après l'autre, chambres, cellules et cachots. Plusieurs
prisonniers furent interrogés : c'étaient ceux que leur douceur ou leur
stupidité recommandait à la bienveillance de l'administration ; l'inspecteur
leur demanda comment ils étaient nourris, et quelles étaient les réclamations
qu'ils avaient à faire.
Ils répondirent
unanimement que la nourriture était détestable et qu'ils réclamaient leur
liberté.
L'inspecteur leur
demanda alors s'ils n'avaient pas autre chose à lui dire.
Ils secouèrent la tête.
Quel autre bien que la liberté peuvent réclamer des prisonniers ?
L'inspecteur se tourna
en souriant, et dit au gouverneur :
- Je ne sais pas pourquoi on nous fait faire ces tournées
inutiles. Qui voit un prisonnier en voit cent ; qui entend un prisonnier en
entend mille ; c'est toujours la même chose : mal nourris et innocents. En
avez-vous d'autres ?
- Oui, nous avons les
prisonniers dangereux ou fous, que nous gardons au cachot.
- Voyons, dit
l'inspecteur avec un air de profonde lassitude, faisons notre métier jusqu'au
bout ; descendons dans les cachots.
- Attendez, dit le
gouverneur, que l'on aille au moins chercher deux hommes ; les prisonniers
commettent parfois, ne fût-ce que par dégoût de la vie et pour se faire
condamner à mort, des actes de désespoir inutiles : vous pourriez être victime
de l'un de ces actes.
- Prenez donc vos
précautions, dit l'inspecteur.
En effet, on envoya
chercher deux soldats et l'on commença de descendre par un escalier si puant,
si infect, si moisi, que rien que le passage dans un pareil endroit affectait
désagréablement à la fois la vue, l'odorat et la respiration.
- Oh ! fit l'inspecteur en s'arrêtant à moitié de la descente,
qui diable peut loger là ?
- Un conspirateur des
plus dangereux, et qui nous est particulièrement recommandé comme un homme
capable de tout.
- Il est seul ?
- Certainement.
- Depuis combien de
temps est-il là ?
- Depuis un an à peu
près.
- Et il a été mis dans
ce cachot dès son entrée.
- Non, monsieur, mais
après avoir voulu tuer le porte-clefs chargé de lui porter sa nourriture.
- Il a voulu tuer le
porte-clefs ?
- Oui, monsieur,
celui-là même qui nous éclaire. N'est-il pas vrai, Antoine ? demanda le
gouverneur.
- Il a voulu me tuer
tout de même, répondit le porte-clefs.
- Ah çà ! mais c'est
donc un fou que cet homme ?
- C'est pis que cela,
dit le porte-clefs, c'est un démon.
- Voulez-vous qu'on
s'en plaigne ? demanda l'inspecteur au gouverneur.
- Inutile, monsieur, il
est assez puni comme cela ; d'ailleurs, à présent, il touche presque à la
folie, et, selon l'expérience que nous donnent nos observations, avant une
autre année d'ici il sera complètement aliéné.
- Ma foi, tant mieux
pour lui, dit l'inspecteur ; une fois fou tout à fait, il souffrira moins.
C'était, comme on le
voit, un homme plein d'humanité que cet inspecteur, et bien digne des
fonctions philanthropiques qu'il remplissait.
- Vous avez raison, monsieur, dit le gouverneur, et votre
réflexion prouve que vous avez profondément étudié la matière. Ainsi, nous
avons dans un cachot, qui n'est séparé de celui-ci que par une vingtaine de
pieds, et dans lequel on descend par un autre escalier, un vieil abbé, ancien
chef de parti en Italie, qui est ici depuis 1811, auquel la tête a tourné vers
la fin de 1813, et qui, depuis ce moment, n'est pas physiquement
reconnaissable : il pleurait, il rit ; il maigrissait, il engraisse.
Voulez-vous le voir plutôt que celui-ci ? Sa folie est divertissante et ne
vous attristera point.
- Je les verrai l'un et
l'autre, répondit l'inspecteur ; il faut faire son état en conscience.
L'inspecteur en était à
sa première tournée et voulait donner bonne idée de lui à l'autorité.
- Entrons donc chez celui-ci d'abord, ajouta-t-il.
- Volontiers, répondit
le gouverneur.
Et il fit signe au
porte-clefs, qui ouvrit la porte.
Au grincement des
massives serrures, au cri des gonds rouillés tournant sur leurs pivots,
Dantès, accroupi dans un angle de son cachot, où il recevait avec un bonheur
indicible le mince rayon du jour qui filtrait à travers un étroit soupirail
grillé, releva la tête. A la vue d'un homme inconnu, éclairé par deux
porte-clefs tenant des torches, et auquel le gouverneur parlait le chapeau à
la main, accompagné par deux soldats, Dantès devina ce dont il s'agissait, et,
voyant enfin se présenter une occasion d'implorer une autorité supérieure,
bondit en avant les mains jointes.
Les soldats croisèrent
aussitôt la baïonnette, car ils crurent que le prisonnier s'élançait vers
l'inspecteur avec de mauvaises intentions.
L'inspecteur lui-même
fit un pas en arrière.
Dantès vit qu'on
l'avait présenté comme homme à craindre.
Alors, il réunit dans
son regard tout ce que le cœur de l'homme peut contenir de mansuétude et
d'humilité, et s'exprimant avec une sorte d'éloquence pieuse qui étonna les
assistants, il essaya de toucher l'âme de son visiteur.
L'inspecteur écouta le
discours de Dantès, jusqu'au bout ; puis se tournant vers le gouverneur :
- Il tournera à la dévotion, dit-il à mi-voix ; il est déjà
disposé à des sentiments plus doux. Voyez, la peur fait son effet sur lui ; il
a reculé devant les baïonnettes ; or, un fou ne recule devant rien : j'ai fait
sur ce sujet des observations bien curieuses à Charenton.
Puis, se retournant
vers le prisonnier :
- En résumé, dit-il, que demandez-vous ?
- Je demande quel crime
j'ai commis ; je demande que l'on me donne des juges ; je demande que mon
procès soit instruit ; je demande enfin que l'on me fusille si je suis
coupable, mais aussi qu'on me mette en liberté si je suis innocent.
- Êtes-vous bien
nourri ? demanda l'inspecteur.
- Oui, je le crois, je
n'en sais rien. Mais cela importe peu ; ce qui doit importer, non seulement à
moi, malheureux prisonnier, mais encore à tous les fonctionnaires rendant la
justice, mais encore au roi qui nous gouverne, c'est qu'un innocent ne soit
pas victime d'une dénonciation infâme et ne meure pas sous les verrous en
maudissant ses bourreaux.
- Vous êtes bien humble
aujourd'hui, dit le gouverneur ; vous n'avez pas toujours été comme cela, vous
parliez tout autrement, mon cher ami, le jour où vous vouliez assommer votre
gardien.
- C'est vrai, monsieur,
dit Dantès, et j'en demande bien humblement pardon à cet homme qui a toujours
été bon pour moi... Mais, que voulez-vous ? j'étais fou, j'étais furieux.
- Et vous ne l'êtes
plus ?
- Non, monsieur, car la
captivité m'a plié, brisé, anéanti... Il y a si longtemps que je suis ici !
- Si longtemps ?... Et
à quelle époque avez-vous été arrêté ? demanda l'inspecteur.
- Le 28 février 1815, à
deux heures de l'après midi.
L'inspecteur calcula.
- Nous sommes au 30 juillet 1816 ; que dites-vous donc ? il n'y a
que dix-sept mois que vous êtes prisonnier.
- Que dix-sept mois !
reprit Dantès. Ah ! monsieur, vous ne savez pas ce que c'est que dix-sept mois
de prison : dix-sept années, dix-sept siècles ; surtout pour un homme qui,
comme moi, touchait au bonheur, pour un homme qui, comme moi, allait épouser
une femme aimée, pour un homme qui voyait s'ouvrir devant lui une carrière
honorable, et à qui tout manque à l'instant ; qui, du milieu du jour le plus
beau, tombe dans la nuit la plus profonde, qui voit sa carrière détruite, qui
ne sait si celle qui l'aimait l'aime toujours, qui ignore si son vieux père
est mort ou vivant. Dix-sept mois de prison, pour un homme habitué à l'air de
la mer, à l'indépendance du marin, à l'espace, à l'immensité, à l'infini !
Monsieur, dix-sept mois de prison, c'est plus que ne le méritent tous les
crimes que désigne par les noms les plus odieux la langue humaine. Ayez donc
pitié de moi, monsieur, et demandez pour moi, non pas l'indulgence, mais la
rigueur ; non pas une grâce, mais un jugement ; des juges, monsieur, je ne
demande que des juges ; on ne peut pas refuser des juges à un accusé.
- C'est bien, dit
l'inspecteur, on verra.
Puis, se retournant
vers le gouverneur :
- En vérité, dit-il, le pauvre diable me fait de la peine. En
remontant, vous me montrerez son livre d'écrou.
- Certainement, dit le
gouverneur ; mais je crois que vous trouverez contre lui des notes terribles.
- Monsieur, continua
Dantès, je sais que vous ne pouvez pas me faire sortir d'ici de votre propre
décision ; mais vous pouvez transmettre ma demande à l'autorité, vous pouvez
provoquer une enquête, vous pouvez, enfin, me faire mettre en jugement : un
jugement, c'est tout ce que je demande ; que je sache quel crime j'ai commis,
et à quelle peine je suis condamné ; car, voyez-vous, l'incertitude, c'est le
pire de tous les supplices.
- Éclairez-moi, dit
l'inspecteur.
- Monsieur, s'écria
Dantès, je comprends, au son de votre voix, que vous êtes ému. Monsieur,
dites-moi d'espérer.
- Je ne puis vous dire
cela, répondit l'inspecteur, je puis seulement vous promettre d'examiner votre
dossier.
- Oh ! alors, monsieur,
je suis libre, je suis sauvé.
- Qui vous a fait
arrêter ? demanda l'inspecteur.
- M. de Villefort,
répondit Dantès. Voyez-le et entendez-vous avec lui.
- M. de Villefort n'est
plus à Marseille depuis un an, mais à Toulouse.
- Ah ! cela ne m'étonne
plus, murmura Dantès : mon seul protecteur est éloigné.
- M. de Villefort
avait-il quelque motif de haine contre vous ? demanda l'inspecteur.
- Aucun, monsieur ; et
même il a été bienveillant pour moi.
- Je pourrai donc me
fier aux notes qu'il a laissées sur vous ou qu'il me donnera ?
- Entièrement,
monsieur.
- C'est bien, attendez.
Dantès tomba à genoux,
levant les mains vers le ciel, et murmurant une prière dans laquelle il
recommandait à Dieu cet homme qui était descendu dans sa prison, pareil au
Sauveur allant délivrer les âmes de l'enfer.
La porte se referma ;
mais l'espoir descendu avec l'inspecteur était resté enfermé dans le cachot de
Dantès.
- Voulez-vous voir le registre d'écrou tout de suite, demanda le
gouverneur, ou passer au cachot de l'abbé ?
- Finissons-en avec les
cachots tout d'un coup, répondit l'inspecteur. Si je remontais au jour, je
n'aurais peut-être plus le courage de continuer ma triste mission.
- Ah ! celui-là n'est
point un prisonnier comme l'autre, et sa folie, à lui, est moins attristante
que la raison de son voisin.
- Et quelle est sa
folie ?
- Oh ! une folie
étrange : il se croit possesseur d'un trésor immense. La première année de sa
captivité, il a fait offrir au gouvernement un million, si le gouvernement le
voulait mettre en liberté ; la seconde année, deux millions, la troisième,
trois millions, et ainsi progressivement. Il en est à sa cinquième année de
captivité : il va vous demander de vous parler en secret, et vous offrira cinq
millions.
- Ah ! Ah ! c'est
curieux en effet, dit l'inspecteur ; et comment appelez-vous ce millionnaire ?
- L'abbé Faria
- N° 27 ! dit
l'inspecteur.
- C'est ici. Ouvrez,
Antoine.
Le porte-clefs obéit,
et le regard curieux de l'inspecteur plongea dans le cachot de l'abbé fou.
C'est ainsi que l'on
nommait généralement le prisonnier.
Au milieu de la
chambre, dans un cercle tracé sur la terre avec un morceau de plâtre détaché
du mur, était couché un homme presque nu, tant ses vêtements étaient tombés en
lambeaux. Il dessinait dans ce cercle des lignes géométriques fort nettes, et
paraissait aussi occupé de résoudre son problème qu'Archimède l'était
lorsqu'il fut tué par un soldat de Marcellus. Aussi ne bougea-t-il pas même au
bruit que fit la porte du cachot en s'ouvrant, et ne sembla-t-il se réveiller
que lorsque la lumière des torches éclaira d'un éclat inaccoutumé le sol
humide sur lequel il travaillait. Alors il se retourna et vit avec étonnement
la nombreuse compagnie qui venait de descendre dans son cachot.
Aussitôt, il se leva
vivement, prit une couverture jetée sur le pied de son lit misérable, et se
drapa précipitamment pour paraître dans un état plus décent aux yeux des
étrangers.
- Que demandez-vous ? dit l'inspecteur sans varier sa formule.
- Moi, monsieur ? dit
l'abbé d'un air étonné ; je ne demande rien.
- Vous ne comprenez
pas, reprit l'inspecteur : je suis agent du gouvernement, j'ai mission de
descendre dans les prisons et d'écouter les réclamations des prisonniers.
- Oh ! alors, monsieur,
c'est autre chose, s'écria vivement l'abbé, et j'espère que nous allons nous
entendre.
- Voyez, dit tout bas
le gouverneur, cela ne commence-t-il pas comme je vous l'avais annoncé ?
- Monsieur, continua le
prisonnier, je suis l'abbé Faria, né à Rome ; j'ai été vingt ans secrétaire du
cardinal Rospigliosi ; j'ai été arrêté je ne sais trop pourquoi, vers le
commencement de l'année 1811, depuis ce moment, je réclame ma liberté des
autorités italiennes et françaises.
- Pourquoi près des
autorités françaises ? demanda le gouverneur.
- Parce que j'ai été
arrêté à Piombino et que je présume que, comme Milan et Florence, Piombino est
devenu le chef-lieu de quelque département français.
L'inspecteur et le
gouverneur se regardèrent en riant.
- Diable, mon cher, dit l'inspecteur, vos nouvelles de l'Italie
ne sont pas fraîches.
- Elles datent du jour
où j'ai été arrêté, monsieur, dit l'abbé Faria ; et comme sa majesté
l'empereur avait créé la royauté de Rome pour le fils que le ciel venait de
lui envoyer, je présume que, poursuivant le cours de ses conquêtes, il a
accompli le rêve de Machiavel et de César Borgia, qui était de faire de toute
l'Italie un seul et unique royaume.
- Monsieur, dit
l'inspecteur, la Providence a heureusement apporté quelque changement à ce
plan gigantesque dont vous me paraissez assez chaud partisan.
- C'est le seul moyen
de faire de l'Italie un État fort, indépendant et heureux, répondit l'abbé.
- Cela est possible,
répondit l'inspecteur, mais je ne suis pas venu ici pour faire avec vous un
cours de politique ultramontaine, mais pour vous demander, ce que j'ai déjà
fait, si vous avez quelques réclamations à faire sur la manière dont vous êtes
nourri et logé.
- La nourriture est ce
qu'elle est dans toutes les prisons, répondit l'abbé, c'est-à-dire fort
mauvaise ; quant au logement, vous le voyez, il est humide et malsain, mais
néanmoins assez convenable pour un cachot. Maintenant, ce n'est pas de cela
qu'il s'agit, mais bien de révélations de la plus haute importance et du plus
haut intérêt que j'ai à faire au gouvernement.
- Nous y voici, dit
tout bas le gouverneur à l'inspecteur.
- Voilà pourquoi je
suis si heureux de vous voir, continua l'abbé, quoique vous m'ayez dérangé
dans un calcul fort important, et qui, s'il réussit, changera peut-être le
système de Newton. Pouvez-vous m'accorder la faveur d'un entretien
particulier ?
- Hein ! que
disais-je ! fit le gouverneur à l'inspecteur.
- Vous connaissez votre
personnel, répondit ce dernier, souriant.
Puis, se retournant
vers Faria :
- Monsieur, dit-il, ce que vous me demandez est impossible.
- Cependant, monsieur,
reprit l'abbé, s'il s'agissait de faire gagner au gouvernement une somme
énorme, une somme de cinq millions, par exemple ?
- Ma foi, dit
l'inspecteur en se retournant à son tour vers le gouverneur, vous aviez prédit
jusqu'au chiffre.
- Voyons, reprit
l'abbé, s'apercevant que l'inspecteur faisait un mouvement pour se retirer, il
n'est pas nécessaire que nous soyons absolument seuls ; M. le gouverneur
pourra assister à notre entretien.
- Mon cher monsieur,
dit le gouverneur, malheureusement nous savons d'avance et par cœur ce que
vous direz. Il s'agit de vos trésors, n'est-ce pas ?
Faria regarda cet homme
railleur avec des yeux où un observateur désintéressé eût vu, certes, luire
l'éclair de la raison et de la vérité.
- Sans doute, dit-il ; de quoi voulez-vous que je parle, sinon de
cela ?
- Monsieur
l'inspecteur, continua le gouverneur, je puis vous raconter cette histoire
aussi bien que l'abbé, car il y a quatre ou cinq ans que j'en ai les oreilles
rebattues.
- Cela prouve, monsieur
le gouverneur, dit l'abbé, que vous êtes comme ces gens dont parle l'Écriture,
qui ont des yeux et qui ne voient pas, qui ont des oreilles et qui n'entendent
pas.
- Mon cher monsieur,
dit l'inspecteur, le gouvernement est riche et n'a, Dieu merci, pas besoin de
votre argent ; gardez-le donc pour le jour où vous sortirez de prison.
L'œil de l'abbé se
dilata ; il saisit la main de l'inspecteur.
- Mais si je n'en sors pas de prison, dit-il, si, contre toute
justice, on me retient dans ce cachot, si j'y meurs sans avoir légué mon
secret à personne, ce trésor sera donc perdu ! Ne vaut-il pas mieux que le
gouvernement en profite, et moi aussi ? J'irai jusqu'à six millions,
monsieur ; oui, j'abandonnerai six millions, et je me contenterai du reste si
l'on veut me rendre la liberté.
- Sur ma parole, dit
l'inspecteur à demi voix, si l'on ne savait que cet homme est fou, il parle
avec un accent si convaincu qu'on croirait qu'il dit la vérité.
- Je ne suis pas fou,
monsieur, et je dis bien la vérité, reprit Faria qui, avec cette finesse
d'ouïe particulière aux prisonniers, n'avait pas perdu une seule des paroles
de l'inspecteur. Ce trésor dont je vous parle existe bien réellement, et
j'offre de signer un traité avec vous, en vertu duquel vous me conduirez à
l'endroit désigné par moi ; on fouillera la terre sous nos yeux, et si je
mens, si l'on ne trouve rien, si je suis un fou, comme vous le dites, eh
bien ! vous me ramènerez dans ce même cachot, où je resterai éternellement, et
où je mourrai sans plus rien demander ni à vous ni à personne.
Le gouverneur se mit à
rire.
- Est-ce bien loin votre trésor ? demanda-t-il.
- A cent lieues d'ici à
peu près, dit Faria.
- La chose n'est pas
mal imaginée, dit le gouverneur ; si tous les prisonniers voulaient s'amuser à
promener leurs gardiens pendant cent lieues, et si les gardiens consentaient à
faire une pareille promenade, ce serait une excellente chance que les
prisonniers se ménageraient de prendre la clef des champs dès qu'ils en
trouveraient l'occasion, et pendant un pareil voyage l'occasion se
présenterait certainement.
- C'est un moyen connu,
dit l'inspecteur, et monsieur n'a pas même le mérite de l'invention.
Puis, se retournant
vers l'abbé.
- Je vous ai demandé si vous étiez bien nourri ? dit-il.
- Monsieur, répondit
Faria, jurez-moi sur le Christ de me délivrer si je vous ai dit vrai, et je
vous indiquerai l'endroit où le trésor est enfoui.
- Êtes-vous bien
nourri ? répéta l'inspecteur.
- Monsieur, vous ne
risquez rien ainsi, et vous voyez bien que ce n'est pas pour me ménager une
chance pour me sauver, puisque je resterai en prison tandis qu'on fera le
voyage.
- Vous ne répondez pas
à ma question, reprit avec impatience l'inspecteur.
- Ni vous à ma
demande ! s'écria l'abbé. Soyez donc maudit comme les autres insensés qui
n'ont pas voulu me croire ! Vous ne voulez pas de mon or, je le garderai ;
vous me refusez la liberté, Dieu me l'enverra. Allez, je n'ai plus rien à
dire.
Et l'abbé, rejetant sa
couverture, ramassa son morceau de plâtre, et alla s'asseoir de nouveau au
milieu de son cercle, où il continua ses lignes et ses calculs.
- Que fait-il là ? dit l'inspecteur en se retirant.
- Il compte ses
trésors, reprit le gouverneur.
Faria répondit à ce
sarcasme par un coup d'œil empreint du plus suprême mépris.
Ils sortirent. Le
geôlier ferma la porte derrière eux.
- Il aura, en effet, possédé quelques trésors, dit l'inspecteur
en remontant l'escalier.
- Ou il aura rêvé qu'il
les possédait, répondit le gouverneur, et le lendemain il se sera réveillé
fou.
- En effet, dit
l'inspecteur avec la naïveté de la corruption ; s'il eût été réellement riche,
il ne serait pas en prison.
Ainsi finit l'aventure
pour l'abbé Faria. Il demeura prisonnier, et, à la suite de cette visite, sa
réputation de fou réjouissant s'augmenta encore.
Caligula ou Néron, ces
grands chercheurs de trésors, ces désireurs de l'impossible, eussent prêté
l'oreille aux paroles de ce pauvre homme et lui eussent accordé l'air qu'il
désirait, l'espace qu'il estimait à un si haut prix, et la liberté qu'il
offrait de payer si cher. Mais les rois de nos jours, maintenus dans la limite
du probable, n'ont plus l'audace de la volonté ; ils craignent l'oreille qui
écoute les ordres qu'ils donnent, l'œil qui scrute leurs actions ; ils ne
sentent plus la supériorité de leur essence divine ; ils sont des hommes
couronnés, voilà tout. Jadis, ils se croyaient, ou du moins se disaient fils
de Jupiter, et retenaient quelque chose des façons du dieu leur père : on ne
contrôle pas facilement ce qui se passe au-delà des nuages ; aujourd'hui, les
rois se laissent aisément rejoindre. Or, comme il a toujours répugné au
gouvernement despotique de montrer au grand jour les effets de la prison et de
la torture ; comme il y a peu d'exemples qu'une victime des inquisitions ait
pu reparaître avec ses os broyés et ses plaies saignantes, de même la folie,
cet ulcère né dans la fange des cachots à la suite des tortures morales, se
cache presque toujours avec soin dans le lieu où elle est née, ou, si elle en
sort, elle va s'ensevelir dans quelque hôpital sombre, où les médecins ne
reconnaissent ni l'homme ni la pensée dans le débris informe que leur transmet
le geôlier fatigué.
L'abbé Faria, devenu
fou en prison, était condamné, par sa folie même, à une prison perpétuelle.
Quant à Dantès,
l'inspecteur lui tint parole. En remontant chez le gouverneur, il se fit
présenter le registre d'écrou. La note concernant le prisonnier était ainsi
conçue :
- Bonapartiste enragé :
a pris une
part
active au retour de l'île
Edmond DANTÈS :
d'Elbe.
- A tenir au plus grand secret
et
sous la plus stricte surveil-
lance.
Cette note était d'une
autre écriture et d'une encre différente que le reste du registre, ce qui
prouvait qu'elle avait été ajoutée depuis l'incarcération de Dantès.
L'accusation était trop
positive pour essayer de la combattre. L'inspecteur écrivit donc au-dessous de
l'accolade :
"Rien à faire."
Cette visite avait,
pour ainsi dire, ravivé Dantès ; depuis qu'il était entré en prison, il avait
oublié de compter les jours, mais l'inspecteur lui avait donné une nouvelle
date et Dantès ne l'avait pas oubliée. Derrière lui, il écrivit sur le mur,
avec un morceau de plâtre détaché de son plafond, 30 juillet 1816, et, à
partir de ce moment, il fit un cran chaque jour pour que la mesure du temps ne
lui échappât plus.
Les jours s'écoulèrent,
puis les semaines, puis les mois : Dantès attendait toujours, il avait
commencé par fixer à sa liberté un terme de quinze jours. En mettant à suivre
son affaire la moitié de l'intérêt qu'il avait paru éprouver, l'inspecteur
devait avoir assez de quinze jours. Ces quinze jours écoulés, il se dit qu'il
était absurde à lui de croire que l'inspecteur se serait occupé de lui avant
son retour à Paris ; or, son retour à Paris ne pouvait avoir lieu que lorsque
sa tournée serait finie, et sa tournée pouvait durer un mois ou deux ; il se
donna donc trois mois au lieu de quinze jours. Les trois mois écoulés, un
autre raisonnement vint à son aide, qui fit qu'il s'accorda six mois, mais ces
six mois écoulés, en mettant les jours au bout les uns des autres, il se
trouvait qu'il avait attendu dix mois et demi. Pendant ces dix mois, rien
n'avait été changé au régime de sa prison ; aucune nouvelle consolante ne lui
était parvenue ; le geôlier interrogé était muet, comme d'habitude. Dantès
commença à douter de ses sens, à croire que ce qu'il prenait pour un souvenir
de sa mémoire n'était rien autre chose qu'une hallucination de son cerveau, et
que cet ange consolateur qui était apparu dans sa prison y était descendu sur
l'aile d'un rêve.
Au bout d'un an, le
gouverneur fut changé, il avait obtenu la direction du fort de Ham ; il emmena
avec lui plusieurs de ses subordonnés et, entre autres, le geôlier de Dantès.
Un nouveau gouverneur arriva ; il eût été trop long pour lui d'apprendre les
noms de ses prisonniers, il se fit représenter seulement leurs numéros. Cet
horrible hôtel garni se composait de cinquante chambres ; leurs habitants
furent appelés du numéro de la chambre qu'ils occupaient, et le malheureux
jeune homme cessa de s'appeler de son prénom d'Edmond ou de son nom de Dantès,
il s'appela le n°34.