En traversant
l'antichambre, le commissaire de police fit un signe à deux gendarmes,
lesquels se placèrent, l'un à droite l'autre à gauche de Dantès ; on ouvrit
une porte qui communiquait de l'appartement du procureur du roi au palais de
justice, on suivit quelque temps un de ces grands corridors sombres qui font
frissonner ceux-là qui y passent, quand même ils n'ont aucun motif de
frissonner.
De même que l'appartement de Villefort
communiquait au palais de justice, le palais de justice communiquait à la
prison, sombre monument accolé au palais et que regarde curieusement, de
toutes ses ouvertures béantes, le clocher des Accoules qui se dresse devant
lui.
Après nombre de détours
dans le corridor qu'il suivait, Dantès vit s'ouvrir une porte avec un guichet
de fer ; le commissaire de police frappa, avec un marteau de fer, trois coups
qui retentirent, pour Dantès, comme s'ils étaient frappés sur son cœur ; la
porte s'ouvrit, les deux gendarmes poussèrent légèrement leur prisonnier, qui
hésitait encore. Dantès franchit le seuil redoutable, et la porte se referma
bruyamment derrière lui. Il respirait un autre air, un air méphitique et
lourd : il était en prison.
On le conduisit dans
une chambre assez propre, mais grillée et verrouillée ; il en résulta que
l'aspect de sa demeure ne lui donna point trop de crainte : d'ailleurs, les
paroles du substitut du procureur du roi, prononcées avec une voix qui avait
paru à Dantès si pleine d'intérêt, résonnaient à son oreille comme une douce
promesse d'espérance.
Il était déjà quatre
heures lorsque Dantès avait été conduit dans sa chambre. On était, comme nous
l'avons dit, au 1er mars ; le prisonnier se trouva donc bientôt dans la nuit.
Alors, le sens de
l'ouïe s'augmenta chez lui du sens de la vue qui venait de s'éteindre : au
moindre bruit qui pénétrait jusqu'à lui, convaincu qu'on venait le mettre en
liberté, il se levait vivement et faisait un pas vers la porte ; mais bientôt
le bruit s'en allait mourant dans une autre direction, et Dantès retombait sur
son escabeau.
Enfin, vers les dix
heures du soir, au moment où Dantès commençait à perdre l'espoir, un nouveau
bruit se fit entendre, qui lui parut, cette fois, se diriger vers sa chambre :
en effet, des pas retentirent dans le corridor et s'arrêtèrent devant sa
porte ; une clef tourna dans la serrure, les verrous grincèrent, et la massive
barrière de chêne s'ouvrit, laissant voir tout à coup dans la chambre sombre
l'éblouissante lumière de deux torches.
A la lueur de ces deux
torches, Dantès vit briller les sabres et les mousquetons de quatre gendarmes.
il avait fait deux pas en avant, il demeura immobile à sa place en voyant ce
surcroît de force.
- Venez-vous me chercher ? demanda Dantès.
- Oui, répondit un des
gendarmes.
- De la part de M. le
substitut du procureur du roi ?
- Mais je le pense.
- Bien, dit Dantès, je
suis prêt à vous suivre.
La conviction qu'on
venait le chercher de la part de M. de Villefort ôtait toute crainte au
malheureux jeune homme : il s'avança donc, calme d'esprit, libre de démarche,
et se plaça de lui-même au milieu de son escorte.
Une voiture attendait à
la porte de la rue, le cocher était sur son siège, un exempt était assis près
du cocher.
- Est-ce donc pour moi que cette voiture est là ? demanda Dantès.
- C'est pour vous,
répondit un des gendarmes, montez.
Dantès voulut faire
quelques observations, mais la portière s'ouvrit, il sentit qu'on le
poussait ; il n'avait ni la possibilité ni même l'intention de faire
résistance, il se trouva en un instant assis au fond de la voiture, entre deux
gendarmes ; les deux autres s'assirent sur la banquette de devant, et la
pesante machine se mit à rouler avec un bruit sinistre.
Le prisonnier jeta les
yeux sur les ouvertures, elles étaient grillées : il n'avait fait que changer
de prison ; seulement celle-là roulait, et le transportait en roulant vers un
but ignoré. A travers les barreaux serrés à pouvoir à peine y passer la main,
Dantès reconnut cependant qu'on longeait la rue Caisserie, et que par la rue
Saint-Laurent et la rue Taramis on descendait vers le quai.
Bientôt, il vit, à
travers ses barreaux, à lui, et les barreaux du monument près duquel il se
trouvait, briller les lumières de la Consigne.
La voiture s'arrêta,
l'exempt descendit, s'approcha du corps de garde ; une douzaine de soldats en
sortirent et se mirent en haie ; Dantès voyait, à la lueur des réverbères du
quai, reluire leurs fusils.
- Serait-ce pour moi, se demanda-t-il, que l'on déploie une
pareille force militaire ?
L'exempt, en ouvrant la
portière qui fermait à clef, quoique sans prononcer une seule parole répondit
à cette question, car Dantès vit, entre les deux haies de soldats, un chemin
ménagé pour lui de la voiture au port.
Les deux gendarmes qui
étaient assis sur la banquette de devant descendirent les premiers, puis on le
fit descendre à son tour, puis ceux qui se tenaient à ses côtés le suivirent,
On marcha vers un canot qu'un marinier de la douane maintenait près du quai
par une chaîne. Les soldats regardèrent passer Dantès d'un air de curiosité
hébétée. En un instant, il fut installé à la poupe du bateau, toujours entre
ces quatre gendarmes, tandis que l'exempt se tenait à la proue. Une violente
secousse éloigna le bateau du bord, quatre rameurs nagèrent vigoureusement
vers le Pilon. A un cri poussé de la barque, la chaîne qui ferme le port
s'abaissa, et Dantès se trouva dans ce qu'on appelle le Frioul, c'est-à-dire
hors du port.
Le premier mouvement du
prisonnier, en se trouvant en plein air, avait été un mouvement de joie.
L'air, c'est presque la liberté. Il respira donc à pleine poitrine cette brise
vivace qui apporte sur ses ailes toutes ces senteurs inconnues de la nuit et
de la mer. Bientôt, cependant, il poussa un soupir ; il passait devant cette
Réserve où il avait été si heureux le matin même pendant l'heure qui avait
précédé son arrestation, et, à travers l'ouverture ardente de deux fenêtres,
le bruit joyeux d'un bal arrivait jusqu'à lui.
Dantès joignit ses
mains, leva les yeux au ciel et pria.
La barque continuait
son chemin ; elle avait dépassé la Tête de Mort, elle était en face de l'anse
du Pharo ; elle allait doubler la batterie, c'était une manœuvre
incompréhensible pour Dantès.
- Mais où donc me menez-vous ? demanda-t-il à l'un des gendarmes.
- Vous le saurez tout à
l'heure.
- Mais encore...
- Il nous est interdit
de vous donner aucune explication.
Dantès était à moitié
soldat ; questionner des subordonnés auxquels il était défendu de répondre lui
parut une chose absurde, et il se tut.
Alors les pensées les
plus étranges passèrent par son esprit : comme on ne pouvait faire une longue
route dans une pareille barque, comme il n'y avait aucun bâtiment à l'ancre du
côté où l'on se rendait, il pensa qu'on allait le déposer sur un point éloigné
de la côte et lui dire qu'il était libre ; il n'était point attaché, on
n'avait fait aucune tentative pour lui mettre les menottes, cela lui
paraissait d'un bon augure ; d'ailleurs le substitut, si excellent pour lui,
ne lui avait-il pas dit que, pourvu qu'il ne prononçât point ce nom fatal de
Noirtier, il n'avait rien à craindre ? Villefort n'avait-il pas, en sa
présence, anéanti cette dangereuse lettre, seule preuve qu'il y eût contre
lui ?
Il attendit donc, muet
et pensif, et essayant de percer, avec cet œil du marin exercé aux ténèbres et
accoutumé à l'espace, l'obscurité de la nuit.
On avait laissé à
droite l'île Ratonneau, où brûlait un phare, et tout en longeant presque la
côte, on était arrivé à la hauteur de l'anse des Catalans. Là, les regards du
prisonnier redoublèrent d'énergie : c'était là qu'était Mercédès, et il lui
semblait à chaque instant voir se dessiner sur le rivage sombre la forme vague
et indécise d'une femme.
Comment un
pressentiment ne disait-il pas à Mercédès que son amant passait à trois cents
pas d'elle ?
Une seule lumière
brillait aux Catalans. En interrogeant la position de cette lumière, Dantès
reconnut qu'elle éclairait la chambre de sa fiancée. Mercédès était la seule
qui veillât dans toute la petite colonie. en poussant un grand cri le jeune
homme pouvait être entendu de sa fiancée.
Une fausse honte le
retint. Que diraient ces hommes qui le regardaient, en l'entendant crier comme
un insensé ? Il resta donc muet et les yeux fixés sur cette lumière.
Pendant ce temps, la
barque continuait son chemin ; mais le prisonnier ne pensait point à la
barque, il pensait à Mercédès.
Un accident de terrain
fit disparaître la lumière. Dantès se retourna et s'aperçut que la barque
gagnait le large.
Pendant qu'il
regardait, absorbé dans sa propre pensée, on avait substitué les voiles aux
rames, et la barque s'avançait maintenant, poussée par le vent.
Malgré la répugnance
qu'éprouvait Dantès à adresser au gendarme de nouvelles questions, il se
rapprocha de lui, et lui prenant la main :
- Camarade, lui dit-il, au nom de votre conscience et de par
votre qualité de soldat, je vous adjure d'avoir pitié de moi et de me
répondre. Je suis le capitaine Dantès, bon et loyal Français, quoique accusé
de je ne sais quelle trahison : où me menez vous ? dites-le, et, foi de marin,
je me rangerai à mon devoir et me résignerai à mon sort.
Le gendarme se gratta
l'oreille, regarda son camarade. Celui-ci fit un mouvement qui voulait dire à
peu près : "Il me semble qu'au point où nous en sommes il n'y a pas
d'inconvénient", et le gendarme se retourna vers Dantès :
- Vous êtes Marseillais et marin, dit-il, et vous me demandez où
nous allons ?
- Oui, car, sur mon
honneur, je l'ignore.
- Ne vous en
doutez-vous pas ?
- Aucunement.
- Ce n'est pas
possible.
- Je vous le jure sur
ce que j'ai de plus sacré au monde. Répondez-moi donc, de grâce !
- Mais la consigne ?
- La consigne ne vous
défend pas de m'apprendre ce que je saurai dans dix minutes, dans une demi
heure, dans une heure peut-être. Seulement vous m'épargnez d'ici là des
siècles d'incertitude. Je vous le demande, comme si vous étiez mon ami,
regardez : je ne veux ni me révolter ni fuir ; d'ailleurs je ne le puis : où
allons-nous ?
- A moins que vous
n'ayez un bandeau sur les yeux, ou que vous ne soyez jamais sorti du port de
Marseille, vous devez cependant deviner où vous allez ?
- Non.
- Regardez autour de
vous, alors.
Dantès se leva, jeta
naturellement les yeux sur le point où paraissait se diriger le bateau, et à
cent toises devant lui il vit s'élever la roche noire et ardue sur laquelle
monte, comme une superfétation du silex, le sombre château d'If.
Cette forme étrange,
cette prison autour de laquelle règne une si profonde terreur, cette
forteresse qui fait vivre depuis trois cents ans Marseille de ses lugubres
traditions, apparaissant ainsi tout à coup à Dantès qui ne songeait point à
elle, lui fit l'effet que fait au condamné à mort l'aspect de l'échafaud.
- Ah ! mon Dieu ! s'écria-t-il, le château d'If ! Et
qu'allons-nous faire là ?
Le gendarme sourit.
- Mais on ne me mène pas là pour être emprisonné ? continua
Dantès. Le château d'If est une prison d'État, destinée seulement aux grands
coupables politiques. Je n'ai commis aucun crime. Est-ce qu'il y a des juges
d'instruction, des magistrats quelconques au château d'If ?
- Il n'y a, je suppose,
dit le gendarme, qu'un gouverneur, des geôliers, une garnison et de bons murs.
allons, allons, l'ami, ne faites pas tant l'étonné ; car, en vérité, vous me
feriez croire que vous reconnaissez ma complaisance en vous moquant de moi.
Dantès serra la main du
gendarme à la lui briser.
- Vous prétendez donc, dit-il, que l'on me conduit au château
d'If pour m'y emprisonner ?
- C'est probable, dit
le gendarme ; mais en tout cas, camarade, il est inutile de me serrer si fort.
- Sans autre
information, sans autre formalité ? demanda le jeune homme.
- Les formalités sont
remplies, l'information est faite.
- Ainsi, malgré la
promesse de M. de Villefort ?...
- Je ne sais si M. de
Villefort vous a fait une promesse, dit le gendarme, mais ce que je sais,
c'est que nous allons au château d'If. Eh bien, que faites vous donc ? Holà !
camarades, à moi !
Par un mouvement prompt
comme l'éclair, qui cependant avait été prévu par l'œil exercé du gendarme,
Dantès avait voulu s'élancer à la mer ; mais quatre poignets vigoureux le
retinrent au moment où ses pieds quittaient le plancher du bateau.
Il retomba au fond de
la barque en hurlant de rage.
- Bon ! s'écria le gendarme en lui mettant un genou sur la
poitrine, bon ! voilà comme vous tenez votre parole de marin. Fiez-vous donc
aux gens doucereux ! Eh bien, maintenant, mon cher ami, faites un mouvement,
un seul, et je vous loge une balle dans la tête. J'ai manqué à ma première
consigne, mais, je vous en réponds, je ne manquerai pas à la seconde.
Et il abaissa
effectivement sa carabine vers Dantès, qui sentit s'appuyer le bout du canon
contre sa tempe.
Un instant, il eut
l'idée de faire ce mouvement défendu et d'en finir ainsi violemment avec le
malheur inattendu qui s'était abattu sur lui et l'avait pris tout à coup dans
ses serres de vautour. Mais, justement parce que ce malheur était inattendu,
Dantès songea qu'il ne pouvait être durable ; puis les promesses de M. de
Villefort lui revinrent à l'esprit ; puis, s'il faut le dire enfin, cette mort
au fond d'un bateau, venant de la main d'un gendarme, lui apparut laide et
nue.
Il retomba donc sur le
plancher de la barque en poussant un hurlement de rage et en se rongeant les
mains avec fureur.
Presque au même
instant, un choc violent ébranla le canot. Un des bateliers sauta sur le roc
que la proue de la petite barque venait de toucher, une corde grinça en se
déroulant autour d'une poulie, et Dantès comprit qu'on était arrivé et qu'on
amarrait l'esquif.
En effet, ses gardiens,
qui le tenaient à la fois par les bras et par le collet de son habit, le
forcèrent de se relever, le contraignirent à descendre à terre, et le
traînèrent vers les degrés qui montent à la porte de la citadelle, tandis que
l'exempt, armé d'un mousqueton à baïonnette, le suivait par-derrière.
Dantès, au reste, ne
fit point une résistance inutile ; sa lenteur venait plutôt d'inertie que
d'opposition ; il était étourdi et chancelant comme un homme ivre. Il vit de
nouveau des soldats qui s'échelonnaient sur le talus rapide, il sentit des
escaliers qui le forçaient de lever les pieds, il s'aperçut qu'il passait sous
une porte et que cette porte se refermait derrière lui, mais tout cela
machinalement, comme à travers un brouillard, sans rien distinguer de positif.
Il ne voyait même plus la mer, cette immense douleur des prisonniers, qui
regardent l'espace avec le sentiment terrible qu'ils sont impuissants à le
franchir.
Il y eut une halte d'un
moment, pendant laquelle il essaya de recueillir ses esprits. Il regarda
autour de lui : il était dans une cour carrée, formée par quatre hautes
murailles ; on entendait le pas lent et régulier des sentinelles ; et chaque
fois qu'elles passaient devant deux ou trois reflets que projetait sur les
murailles la lueur de deux ou trois lumières qui brillaient dans l'intérieur
du château, on voyait scintiller le canon de leurs fusils.
On attendit là dix
minutes à peu près ; certains que Dantès ne pouvait plus fuir, les gendarmes
l'avaient lâché. On semblait attendre des ordres, ces ordres arrivèrent.
- Où est le prisonnier ? demanda une voix.
- Le voici, répondirent
les gendarmes.
- Qu'il me suive, je
vais le conduire à son logement.
- Allez, dirent les
gendarmes en poussant Dantès.
Le prisonnier suivit
son conducteur, qui le conduisit effectivement dans une salle presque
souterraine, dont les murailles nues et suantes semblaient imprégnées d'une
vapeur de larmes. Une espèce de lampion posé sur un escabeau, et dont la mèche
nageait dans une graisse fétide, illuminait les parois lustrées de cet affreux
séjour, et montrait à Dantès son conducteur, espèce de geôlier subalterne, mal
vêtu et de basse mine.
- Voici votre chambre pour cette nuit, dit-il ; il est tard, et
M. le gouverneur est couché. Demain, quand il se réveillera et qu'il aura pris
connaissance des ordres qui vous concernent, peut-être vous changera-t-il de
domicile ; en attendant, voici du pain, il y a de l'eau dans cette cruche, de
la paille là- bas dans un coin : c'est tout ce qu'un prisonnier peu désirer.
Bonsoir.
Et avant que Dantès eût
songé à ouvrir la bouche pour lui répondre, avant qu'il eût remarqué où le
geôlier posait ce pain, avant qu'il se fût rendu compte de l'endroit où gisait
cette cruche, avant qu'il eût tourné les yeux vers le coin où l'attendait
cette paille destinée à lui servir de lit, le geôlier avait pris le lampion,
et, refermant la porte, enlevé au prisonnier ce reflet blafard qui lui avait
montré, comme à la lueur d'un éclair, les murs ruisselants de sa prison.
Alors il se trouva seul
dans les ténèbres et dans le silence, aussi muet et aussi sombre que ces
voûtes dont il sentait le froid glacial s'abaisser sur son front brûlant.
Quand les premiers
rayons du jour eurent ramené un peu de clarté dans cet antre, le geôlier
revint avec ordre de laisser le prisonnier où il était. Dantès n'avait point
changé de place. Une main de fer semblait l'avoir cloué à l'endroit même où la
veille il s'était arrêté : seulement son œil profond se cachait sous une
enflure causée par la vapeur humide de ses larmes. Il était immobile et
regardait la terre.
Il avait ainsi passé
toute la nuit debout, et sans dormir un instant.
Le geôlier s'approcha
de lui, tourna autour de lui, mais Dantès ne parut pas le voir.
Il lui frappa sur
l'épaule, Dantès tressaillit et secoua la tête.
- N'avez-vous donc pas dormi, demanda le geôlier.
- Je ne sais pas,
répondit Dantès.
Le geôlier le regarda
avec étonnement.
- N'avez-vous pas faim ? continua-t-il.
- Je ne sais pas,
répondit encore Dantès.
- Voulez-vous quelque
chose ?
- Je voudrais voir le
gouverneur.
Le geôlier haussa les
épaules et sortit.
Dantès le suivit des
yeux, tendit les mains vers la porte entrouverte, mais la porte se referma.
Alors sa poitrine
sembla se déchirer dans un long sanglot. Les larmes qui gonflaient sa poitrine
jaillirent comme deux ruisseaux, il se précipita le front contre terre et pria
longtemps, repassant dans son esprit toute sa vie passée, et se demandant à
lui-même quel crime il avait commis dans cette vie, si jeune encore, qui
méritât une si cruelle punition.
La journée se passa
ainsi. A peine s'il mangea quelques bouchées de pain et but quelques gouttes
d'eau. tantôt il restait assis et absorbé dans ses pensées, tantôt il tournait
tout autour de sa prison comme fait un animal sauvage enfermé dans une cage de
fer.
Une pensée surtout le
faisait bondir : c'est que, pendant cette traversée, où, dans son ignorance du
lieu où on le conduisait, il était resté si calme et si tranquille, il aurait
pu dix fois, se jeter à la mer, et, une fois dans l'eau, grâce à son habileté
à nager, grâce à cette habitude qui faisait de lui un des plus habiles
plongeurs de Marseille, disparaître sous l'eau, échapper à ses gardiens,
gagner la côte, fuir, se cacher dans quelque crique déserte, attendre un
bâtiment génois ou catalan, gagner l'Italie ou l'Espagne, et de là écrire à
Mercédès de venir le rejoindre. Quant à sa vie, dans aucune contrée il n'en
était inquiet : partout les bons marins sont rares ; il parlait l'italien
comme un Toscan, l'espagnol comme un enfant de la Vieille-Castille ; il eût
vécu libre, heureux avec Mercédès, son père, car son père fût venu le
rejoindre ; tandis qu'il était prisonnier, enfermé au château d'If, dans cette
infranchissable prison, ne sachant pas ce que devenait son père, ce que
devenait Mercédès, et tout cela parce qu'il avait cru à la parole de Villefort :
c'était à en devenir fou ; aussi Dantès se roulait-il furieux sur la paille
fraîche que lui avait apportée son geôlier.
Le lendemain, à la même
heure, le geôlier entra.
- Eh bien, lui demanda le geôlier, êtes-vous plus raisonnable
aujourd'hui qu'hier ?
Dantès ne répondit
point.
- Voyons donc, dit celui-ci, un peu de courage ! Désirez-vous
quelque chose qui soit à ma disposition ? voyons, dites.
- Je désire parler au
gouverneur.
- Eh ! dit le geôlier
avec impatience, je vous ai déjà dit que c'est impossible.
- Pourquoi cela,
impossible ?
- Parce que, par les
règlements de la prison, il n'est point permis à un prisonnier de le demander.
- Qu'y a-t-il donc de
permis ici ? demanda Dantès.
- Une meilleure
nourriture en payant, la promenade, et quelquefois des livres.
- Je n'ai pas besoin de
livres, je n'ai aucune envie de me promener et je trouve ma nourriture bonne ;
ainsi je ne veux qu'une chose, voir le gouverneur.
- Si vous m'ennuyez à
me répéter toujours la même chose, dit le geôlier, je ne vous apporterai plus
à manger.
- Eh bien, dit Dantès,
si tu ne m'apportes plus à manger, je mourrai de faim. voilà tout.
L'accent avec lequel
Dantès prononça ces mots prouva au geôlier que son prisonnier serait heureux
de mourir ; aussi, comme tout prisonnier, de compte fait, rapporte dix sous à
peu près par jour à son geôlier, celui de Dantès envisagea le déficit qui
résulterait pour lui de sa mort, et reprit d'un ton plus adouci :
- Écoutez : ce que vous désirez là est impossible ; ne le
demandez donc pas davantage, car il est sans exemple que, sur sa demande, le
gouverneur soit venu dans la chambre d'un prisonnier ; seulement, soyez bien
sage, on vous permettra la promenade, et il est possible qu'un jour, pendant
que vous vous promènerez, le gouverneur passe : alors vous l'interrogerez, et,
s'il veut vous répondre, cela le regarde.
- Mais, dit Dantès,
combien de temps puis-je attendre ainsi sans que ce hasard se présente ?
- Ah dame ! dit le
geôlier, un mois, trois mois, six mois, un an peut-être.
- C'est trop long, dit
Dantès, je veux le voir tout de suite.
- Ah ! dit le geôlier,
ne vous absorbez pas ainsi dans un seul désir impossible, ou avant quinze
jours vous serez fou.
- Ah ! tu crois, dit
Dantès.
- Oui, fou ; c'est
toujours ainsi que commence la folie, nous en avons un exemple ici : c'est en
offrant sans cesse un million au gouverneur, si on voulait le mettre en
liberté, que le cerveau de l'abbé qui habitait cette chambre avant vous s'est
détraqué.
- Et combien y a-t-il
qu'il a quitté cette chambre ?
- Deux ans.
- On l'a mis en
liberté ?
- Non, on l'a mis au
cachot.
- Écoute, dit Dantès,
je ne suis pas un abbé, je ne suis pas un fou ; peut- être le deviendrai je,
mais malheureusement, à cette heure, j'ai encore tout mon bon sens : je vais
te faire une autre proposition.
- Laquelle ?
- Je ne t'offrirai pas
un million, moi, car je ne pourrais pas te le donner ; mais je t'offrirai cent
écus si tu veux, la première fois que tu iras à Marseille, descendre jusqu'aux
Catalans, et remettre une lettre à une jeune fille qu'on appelle Mercédès, pas
même une lettre, deux lignes seulement.
- Si je portais ces
deux lignes et que je fusse découvert, je perdrais ma place, qui est de mille
livres par an, sans compter les bénéfices et la nourriture ; vous voyez donc
bien que je serais un grand imbécile de risquer de perdre mille livres pour en
gagner trois cents.
- Eh bien, dit Dantès,
écoute et retiens bien ceci : si tu refuses de porter deux lignes à Mercédès
ou tout au moins de la prévenir que je suis ici, un jour je t'attendrai caché
derrière ma porte, et au moment où tu entreras, je te briserai la tête avec
cet escabeau.
- Des menaces ! s'écria
le geôlier en faisant un pas en arrière et en se mettant sur la défensive :
décidément la tête vous tourne ; l'abbé a commencé comme vous, et dans trois
jours vous serez fou à lier, comme lui ; heureusement que l'on a des cachots
au château d'If.
Dantès prit l'escabeau
et le fit tournoyer autour de sa tête.
- C'est bien ! c'est bien ! dit le geôlier, eh bien, puisque vous
le voulez absolument, on va prévenir le gouverneur.
- A la bonne heure !
dit Dantès en reposant son escabeau sur le sol et en s'asseyant dessus, la
tête basse et les yeux hagards, comme s'il devenait réellement insensé.
Le geôlier sortit, et
un instant après rentra avec quatre soldats et un caporal.
- Par ordre du gouverneur, dit-il, descendez le prisonnier un
étage au- dessous de celui-ci.
- Au cachot alors, dit
le caporal.
- Au cachot : il faut
mettre les fous avec les fous.
Les quatre soldats
s'emparèrent de Dantès, qui tomba dans une espèce d'atonie et les suivit sans
résistance.
On lui fit descendre
quinze marches, et on ouvrit la porte d'un cachot dans lequel il entra en
murmurant :
- Il a raison, il faut mettre les fous avec les fous." La porte
se referma, et Dantès alla devant lui, les mains étendues jusqu'à ce qu'il
sentît le mur ; alors il s'assit dans un angle et resta immobile, tandis que
ses yeux, s'habituant peu à peu à l'obscurité, commençaient à distinguer les
objets.
Le geôlier avait
raison, il s'en fallait de bien peu que Dantès ne fût fou.