Noirtier attendait, vêtu de noir et installé dans son fauteuil.
Lorsque
les trois personnes qu'il comptait voir venir furent entrées, il regarda la
porte, que son valet de chambre ferma aussitôt.
- Faites attention, dit Villefort bas à Valentine qui ne pouvait
celer sa joie, que si M. Noirtier veut vous communiquer des choses qui
empêchent votre mariage, je vous défends de le comprendre.
Valentine rougit, mais ne répondit pas. Villefort s'approcha de Noirtier.
- Voici M. Franz d'Épinay, lui dit-il ; vous l'avez mandé,
monsieur, et il se rend à vos désirs. Sans doute nous souhaitons cette
entrevue depuis longtemps, et je serai charmé qu'elle vous prouve combien
votre opposition au mariage de Valentine était peu fondée.
Noirtier ne répondit que par un regard qui fit courir le frisson dans les
veines de Villefort.
Il fit de l'œil signe à Valentine de s'approcher.
En un moment, grâce aux moyens dont elle avait l'habitude de se servir
dans les conversations avec son grand-père, elle eut trouvé le mot clef.
Alors elle consulta le regard du paralytique, qui se fixa sur le tiroir
d'un petit meuble entre les deux fenêtres.
Elle ouvrit le tiroir et trouva effectivement une clef.
Quand elle eut cette clef et que le vieillard lui eut fait signe que
c'était bien celle-là qu'il demandait, les yeux du paralytique se dirigèrent
vers un vieux secrétaire oublié depuis bien des années, et qui ne
renfermait, croyait-on, que des paperasses inutiles.
- Faut-il que j'ouvre le secrétaire ? demanda Valentine.
- Oui, fit le vieillard.
- Faut-il que j'ouvre les tiroirs ?
- Oui.
- Ceux des côtés ?
- Non.
- Celui du milieu ?
- Oui.
Valentine l'ouvrit et en tira une liasse.
- Est-ce là ce que vous désirez, bon père ? dit-elle.
- Non.
Elle tira successivement tous les autres papiers, jusqu'à ce qu'il ne
restât plus rien absolument dans le tiroir.
- Mais le tiroir est vide maintenant", dit-elle.
Les yeux de Noirtier étaient fixés sur le dictionnaire.
- Oui, bon père, je vous comprends, dit la jeune fille.
Et elle répéta, l'une après l'autre, chaque lettre de l'alphabet ; à l'S,
Noirtier l'arrêta.
Elle ouvrit le dictionnaire, et chercha jusqu'au mot secret.
- Ah ! il y a un secret ? dit Valentine.
- Oui, fit Noirtier.
- Et qui connaît ce secret ?
Noirtier regarda la porte par laquelle était sorti le domestique.
- Barrois ? dit-elle.
- Oui, fit Noirtier.
- Faut-il que je l'appelle ?
- Oui.
Valentine alla à la porte et appela Barrois.
Pendant ce temps, la sueur de l'impatience ruisselait sur le front de
Villefort, et Franz demeurait stupéfait d'étonnement.
Le vieux serviteur parut.
- Barrois, dit Valentine, mon grand-père m'a commandé de prendre
la clef dans cette console, d'ouvrir ce secrétaire et de tirer ce tiroir ;
maintenant il y a un secret à ce tiroir, il paraît que vous le connaissez,
ouvrez-le.
Barrois regarda le vieillard.
- Obéissez, dit l'œil intelligent de Noirtier.
Barrois obéit ; un double fond s'ouvrit et présenta une liasse de papiers
nouée avec un ruban noir.
- Est-ce cela que vous désirez, monsieur ? demanda Barrois.
- Oui, fit Noirtier.
- A qui faut-il remettre ces papiers ? à M. de Villefort ?
- Non.
- A mademoiselle Valentine ?
- Non.
- A M. Franz d'Épinay ?
- Oui.
Franz, étonné, fit un pas en avant.
- A moi, monsieur ? dit-il.
- Oui.
Franz reçut les papiers des mains de Barrois, et, jetant les yeux sur la
couverture, il lut :
"Pour être déposé, après ma mort, chez mon ami le général Durand, qui
lui-même en mourant léguera ce paquet à son fils, avec injonction de le
conserver comme renfermant un papier de la plus grande importance."
- Eh bien ! monsieur, demanda Franz, que voulez-vous que je fasse
de ce papier ?
- Que vous le conserviez cacheté comme il est, sans doute, dit le
procureur du roi.
- Non, non, répondit vivement Noirtier.
- Vous désirez peut-être que monsieur le lise ? demanda Valentine.
- Oui, répondit le vieillard.
- Vous entendez, monsieur le baron, mon grand-père vous prie de lire ce
papier, dit Valentine.
- Alors asseyons-nous, fit Villefort avec impatience, car cela durera
quelque temps.
- Asseyez-vous, fit l'œil du vieillard.
Villefort s'assit, mais Valentine resta debout à côté de son père appuyée
à côté de son fauteuil, et Franz debout devant lui.
Il tenait le mystérieux papier à la main.
- Lisez, dirent les yeux du vieillard.
Franz défit l'enveloppe, et un grand silence se fit dans la chambre. Au
milieu de ce silence il lut :
"Extrait des procès-verbaux d'une séance du club "bonapartiste de la rue
Saint-Jacques, tenue le 5 février 1815."
Franz s'arrêta.
- Le 5 février 1815 ! C'est le jour où mon père a été assassiné !
Valentine et Villefort restèrent muets ; l'œil seul du vieillard dit
clairement : continuez.
- Mais c'est en sortant de ce club, continua Franz, que mon père
a disparu !
Le regard de Noirtier continua de dire : Lisez.
Il reprit :
"Les soussignés Louis-Jacques Beaurepaire, lieutenant-colonel
d'artillerie, Étienne Duchampy, général de brigade, et Claude Lecharpal,
directeur des eaux et forêts,
"Déclarent que, le 4 février 1815, une lettre arriva de l'île d'Elbe, qui
recommandait à la bienveillance et à la confiance des membres du club
bonapartiste le général flavien de Quesnel, qui, ayant servi l'empereur
depuis 1804 jusqu'en 1815, devait être tout dévoué à la dynastie
napoléonienne, malgré le titre de baron que Louis XVIII venait d'attacher à
sa terre d'Épinay.
"En conséquence, un billet fut adressé au général de Quesnel, qui le
priait d'assister à la séance du lendemain 5. Le billet n'indiquait ni la
rue ni le numéro de la maison où devait se tenir la réunion ; il ne portait
aucune signature, mais il annonçait au général que, s'il voulait se tenir
prêt, on le viendrait prendre à neuf heures du soir.
"Les séances avaient lieu de neuf heures du soir à minuit.
"A neuf heures, le président du club se présenta chez le général ; le
général était prêt ; le président lui dit qu'une des conditions de son
introduction était" qu'il ignorerait éternellement le lieu de la réunion, et
qu'il se laisserait bander les yeux en jurant de ne point chercher à
soulever le bandeau.
"Le général de Quesnel accepta la condition, et promit sur l'honneur de
ne pas chercher à voir où on le conduirait.
"Le général avait fait préparer sa voiture ; mais le président lui dit
qu'il était impossible que l'on s'en servit, attendu que ce n'était pas la
peine qu'on bandât les yeux du maître si le cocher demeurait les yeux
ouverts et reconnaissait les rues par lesquelles on passerait.
"- Comment faire alors ? demanda le général.
"- J'ai ma voiture, dit le président.
"- Êtes-vous donc si sûr de votre cocher, que vous lui confiez un secret
que vous jugez imprudent de dire au mien ?
"- Notre cocher est un membre du club, dit le président ; nous serons
conduits par un conseiller d'État.
"- Alors, dit en riant le général, nous courons un autre risque, celui de
verser.
"Nous consignons cette plaisanterie comme preuve que le général n'a pas
été le moins du monde forcé d'assister à la séance, et qu'il est venu de son
plein gré.
"Une fois monté dans la voiture, le président rappela au général la
promesse faite par lui de se laisser bander les yeux. Le général ne mit
aucune opposition à cette formalité : un foulard, préparé à cet effet dans
la voiture, fit l'affaire.
"Pendant la route, le président crut s'apercevoir que le général
cherchait à regarder sous son bandeau : il lui rappela son serment.
"- Ah ! c'est vrai, dit le général.
"La voiture s'arrêta devant une allée de la rue Saint Jacques. Le général
descendit en s'appuyant au bras du président, dont il ignorait la dignité,
et qu'il prenait pour un simple membre du club ; on traversa l'allée, on
monta un étage, et l'on entra dans la chambre des délibérations.
"La séance était commencée. Les membres du club, prévenus de l'espèce de
présentation qui devait avoir lieu ce soir-là, se trouvaient au grand
complet. Arrivé au milieu de la salle, le général fut invité à ôter son
bandeau. Il se rendit aussitôt à l'invitation, et parut fort étonné de
trouver un si grand nombre de figures de connaissance dans une société dont
il n'avait pas même soupçonné l'existence jusqu'alors.
"On l'interrogea sur ses sentiments, mais il se contenta de répondre que
les lettres de l'île d'Elbe avaient dû les faire connaître..."
Franz s'interrompit.
- Mon père était royaliste, dit-il ; on n'avait pas besoin de
l'interroger sur ses sentiments, ils étaient connus.
- Et de là, dit Villefort, venait ma liaison avec votre père, mon cher
monsieur Franz ; on se lie facilement quand on partage les mêmes opinions.
- Lisez, continua de dire l'œil du vieillard.
Franz continua :
"Le président prit alors la parole pour engager le général à s'exprimer
plus explicitement ; mais M. de Quesnel répondit qu'il désirait avant tout
savoir ce que l'on désirait de lui.
"Il fut alors donné communication au général de cette même lettre de
l'île d'Elbe qui le recommandait au club comme un homme sur le concours
duquel on pouvait compter. Un paragraphe tout entier exposait le retour
probable de l'île d'Elbe, et promettait une nouvelle lettre et de plus
amples détails à l'arrivée du Pharaon, bâtiment appartenant à
l'armateur Morrel, de Marseille, et dont le capitaine était à l'entière
dévotion de l'empereur.
"Pendant toute cette lecture, le général, sur lequel on avait cru pouvoir
compter comme sur un frère, donna au contraire des signes de mécontentement
et de répugnance visibles.
"La lecture terminée, il demeura silencieux et le sourcil froncé.
"- Eh bien ! demanda le président, que dites-vous de cette lettre,
monsieur le général ?
"- Je dis qu'il y a bien peu de temps, répondit-il, qu'on a prêté serment
au roi Louis XVIII, pour le violer déjà au bénéfice de l'ex-empereur.
"Cette fois la réponse était trop claire pour que l'on pût se tromper à
ses sentiments.
"- Général, dit le président, il n'y a pas plus pour nous de roi Louis
XVIII qu'il n'y a d'ex-empereur. Il n'y a que Sa Majesté l'empereur et roi,
éloigné depuis dix mois de la France, son État, par la violence et la
trahison.
"- Pardon, messieurs, dit le général ; il se peut qu'il n'y ait pas pour
vous de roi Louis XVIII, mais Il y en a un pour moi : attendu qu'il m'a fait
baron et maréchal de camp, et que je n'oublierai jamais que c'est à son
heureux retour en France que je dois ces deux titres.
"- Monsieur, dit le président du ton le plus sérieux et en se levant,
prenez garde à ce que vous dites ; vos paroles nous démontrent clairement
que l'on s'est trompé sur votre compte à l'île d'Elbe et qu'on nous a
trompés. La communication qui vous a été faite tient à la confiance qu'on
avait en vous, et par conséquent à un sentiment qui vous honore. Maintenant
nous étions dans l'erreur : un titre et un grade vous ont rallié au nouveau
gouvernement que nous voulons renverser. Nous ne vous contraindrons pas à
nous prêter votre concours ; nous n'enrôlerons personne contre sa conscience
et sa volonté; mais nous vous contraindrons à agir comme un galant homme,
même au cas où vous n'y seriez point disposé.
"- Vous appelez être un galant homme connaître votre conspiration et ne
pas la révéler ! J'appelle cela être votre complice, moi. Vous voyez que je
suis encore plus franc que vous..."
- Ah ! mon père, dit Franz, s'interrompant, je comprends
maintenant pourquoi ils t'ont assassiné.
Valentine ne put s'empêcher de jeter un regard sur Franz ; le jeune homme
était vraiment beau dans son enthousiasme filial.
Villefort se promenait de long en large derrière lui.
Noirtier suivait des yeux l'expression de chacun, et conservait son
attitude digne et sévère.
Franz revint au manuscrit et continua :
"- Monsieur, dit le président, on vous a prié de vous rendre au sein de
l'assemblée, on ne vous y a point traîné de force ; on vous a proposé de
vous bander les yeux, vous avez accepté. Quand vous avez accédé à cette
double demande vous saviez parfaitement que nous ne nous occupions pas
d'assurer le trône de Louis XVIII, sans quoi nous n'eussions pas pris tant
de soin de nous cacher à la police. Maintenant, vous le comprenez, il serait
trop commode de mettre un masque à l'aide duquel on surprend le secret des
gens, et de n'avoir ensuite qu'à ôter ce masque pour perdre ceux qui se sont
fiés à vous. Non, non, vous allez d'abord dire franchement si vous êtes pour
le roi de hasard qui règne en ce moment, ou pour S. M. l'empereur.
"- Je suis royaliste, répondit le général ; j'ai fait serment à Louis
XVIII, je tiendrai mon serment.
"Ces mots furent suivis d'un murmure général, et l'on put voir, par les
regards d'un grand nombre des membres du club, qu'ils agitaient la question
de faire repentir M. d'Épinay de ces imprudentes paroles.
"Le président se leva de nouveau et imposa silence.
"- Monsieur, lui dit-il, vous êtes un homme trop grave et trop sensé pour
ne pas comprendre les conséquences de la situation où nous nous trouvons les
uns en face des autres, et votre franchise même nous dicte les conditions
qu'il nous reste à vous faire : vous allez donc jurer sur l'honneur de ne
rien révéler de ce que vous avez entendu.
"Le général porta la main à son épée et s'écria :
"- Si vous parlez d'honneur, commencez par ne pas méconnaître ses lois,
et n'imposez rien par la violence.
"- Et vous, monsieur, continua le président avec un calme plus terrible
peut-être que la colère du général, ne touchez pas à votre épée, c'est un
conseil que je vous donne.
"Le général tourna autour de lui des regards qui décelaient un
commencement d'inquiétude. Cependant il ne fléchit pas encore ; au
contraire, rappelant toute sa force :
"- Je ne jurerai pas, dit-il.
"- Alors, monsieur, vous mourrez, répondit tranquillement le président.
"M. d'Épinay devint fort pâle : il regarda une seconde fois tout autour
de lui ; plusieurs membres du club chuchotaient et cherchaient des armes
sous leurs manteaux.
"- Général, dit le président, soyez tranquille ; vous êtes parmi des gens
d'honneur qui essaieront de tous les moyens de vous convaincre avant de se
porter contre vous à la dernière extrémité ; mais aussi, vous l'avez dit,
vous êtes parmi des conspirateurs, vous tenez notre secret, il faut nous le
rendre.
"Un silence plein de signification suivit ces paroles ; et comme le
général ne répondait rien :
"- Fermez les portes, dit le président aux huissiers.
"Le même silence de mort succéda à ses paroles.
"Alors le général s'avança, et faisant un violent effort sur lui-même :
"- J'ai un fils, dit-il, et je dois songer à lui en me trouvant parmi des
assassins.
"- Général, dit avec noblesse le chef de l'assemblée, un seul homme a
toujours le droit d'en insulter cinquante : c'est le privilège de la
faiblesse. Seulement il a tort d'user de ce droit. Croyez-moi, général,
jurez et ne nous insultez pas.
"Le général, encore une fois dompté par cette supériorité du chef de
l'assemblée, hésita un instant ; mais enfin, s'avançant jusqu'au bureau du
président :
"- Quelle est la formule ? demanda-t-il.
"- La voici :
"Je jure sur l'honneur de ne jamais révéler à qui que ce soit au monde ce
que j'ai vu et entendu le 5 février 1815, entre neuf et dix heures du soir,
et je déclare mériter la mort si je viole mon serment."
"Le général parut éprouver un frémissement nerveux qui l'empêcha de
répondre pendant quelques secondes ; enfin, surmontant une répugnance
manifeste, il prononça le serment exigé, mais d'une voix si basse qu'à peine
on l'entendit : aussi plusieurs membres exigèrent-ils qu'il le répétât à
voix plus haute et plus distincte, ce qui fut fait.
"- Maintenant, je désire me retirer, dit le général ; suis-je enfin
libre ?
"Le président se leva, désigna trois membres de l'assemblée pour
l'accompagner, et monta en voiture avec le général, après lui avoir bandé
les yeux. Au nombre de ces trois membres était le cocher qui l'avait amené.
"Les autres membres du club se séparèrent en silence.
"- Où voulez-vous que nous vous reconduisions ? demanda le président.
"- Partout où je pourrai être délivré de votre présence, répondit M.
d'Épinay.
"- Monsieur, reprit alors le président, prenez garde, vous n'êtes plus
dans l'assemblée, vous n'avez plus affaire qu'à des hommes isolés ; ne les
insultez pas si vous ne voulez pas être rendu responsable de l'insulte.
"Mais au lieu de comprendre ce langage, M. d'Épinay répondit :
"- Vous êtes toujours aussi brave dans votre voiture que dans votre club,
par la raison, monsieur, que quatre hommes sont toujours plus forts qu'un
seul.
"Le président fit arrêter la voiture.
"On était juste à l'entrée du quai des Ormes, où se trouve l'escalier qui
descend à la rivière.
"- Pourquoi faites-vous arrêter ici ? demanda M. d'Epinay.
"- Parce que, monsieur, dit le président, vous avez insulté un homme, et
que cet homme ne veut pas faire un pas de plus sans vous demander loyalement
réparation.
"- Encore une manière d'assassiner, dit le général en haussant les
épaules.
"- Pas de bruit, répondit le président, si vous ne voulez pas que je vous
regarde vous-même comme un de ces hommes que vous désigniez tout à l'heure,
c'est-à-dire comme un lâche qui prend sa faiblesse pour bouclier. Vous êtes
seul, un seul vous répondra ; vous avez une épée au côté, j'en ai une dans
cette canne ; vous n'avez pas de témoin, un de ces messieurs sera le vôtre.
Maintenant, si cela vous convient, vous pouvez ôter votre bandeau.
"Le général arracha à l'instant même le mouchoir qu'il avait sur les
yeux.
"- Enfin, dit-il, je vais donc savoir à qui j'ai affaire.
"On ouvrit la voiture : les quatre hommes descendirent...
Franz s'interrompit encore une fois. Il essuya une sueur fluide qui
coulait sur son front ; il y avait quelque chose d'effrayant à voir le fils,
tremblant et pâle, lisant tout haut les détails, ignorés jusqu'alors, et la
mort de son père.
Valentine joignait les mains comme si elle eût été en prières.
Noirtier regardait Villefort avec une expression presque sublime de
mépris et d'orgueil.
Franz continua :
"On était, comme nous l'avons dit, au 5 février. Depuis trois jours il
pelait à cinq ou six degrés ; l'escalier était tout raide de glaçons ; le
général était gros et grand, le président lui offrit le côté de la rampe
pour descendre.
"Les deux témoins suivaient par derrière.
"Il faisait une nuit sombre, le terrain de l'escalier à la rivière était
humide de neige et de givre, on voyait l'eau s'écouler, noire, profonde et
charriant quelques glaçons.
"Un des témoins alla chercher une lanterne dans un bateau de charbon, et
à la lueur de cette lanterne on examina les armes.
"L'épée du président, qui était simplement, comme il l'avait dit, une
épée qu'il portait dans une canne, était plus courte que celle de son
adversaire, et n'avait pas de garde.
"Le général Épinay proposa de tirer au sort les deux épées : mais le
président répondit que c'était lui qui avait provoqué, et qu'en provoquant
Il avait prétendu que chacun se servit de ses armes.
"Les témoins essayèrent d'insister ; le président leur imposa silence.
"On posa la lanterne à terre : les deux adversaires se mirent de chaque
côté ; le combat commença.
"La lumière faisait des deux épées deux éclairs. Quant aux hommes, à
peine si on les apercevait, tant l'ombre était épaisse.
"M. le général passait pour une des meilleures lames de l'armée. Mais il
fut pressé si vivement dès les premières bottes, qu'il rompit ; en rompant
il tomba.
"Les témoins le crurent tué ; mais son adversaire, qui savait ne l'avoir
point touché, lui offrit la main pour l'aider à se relever. Cette
circonstance, au lieu de le calmer, irrita le général, qui fondit à son tour
sur son adversaire.
"Mais son adversaire ne rompit pas d'une semelle, le recevant sur son
épée. Trois fois le général recula, se trouvant trop engagé, et revint à la
charge.
"A la troisième fois, il tomba encore.
"On crut qu'il glissait comme la première fois ; cependant les témoins,
voyant qu'il ne se relevait pas, s'approchèrent de lui et tentèrent de le
remettre sur ses pieds ; mais celui qui l'avait pris à bras-le-corps sentit
sous sa main une chaleur humide. C'était du sang.
"Le général, qui était à peu près évanoui, reprit ses sens.
"- Ah ! dit-il, on m'a dépêché quelque spadassin, quelque maître d'armes
du régiment.
"Le président, sans répondre, s'approcha de celui des deux témoins qui
tenait la lanterne et, relevant sa manche, il montra son bras percé de deux
coups d'épée ; puis, ouvrant son habit et déboutonnant son gilet, il fit
voir son flanc entamé par une troisième blessure.
"Cependant il n'avait pas même poussé un soupir.
"Le général d'Épinay entra en agonie et expira cinq minutes après..."
Franz lut ces derniers mots d'une voix si étranglée, qu'à peine on put
les entendre ; et après les avoir lus il s'arrêta, passant sa main sur ses
yeux comme pour en chasser un nuage.
Mais, après un instant de silence, il continua :
"Le président remonta l'escalier, après avoir repoussé son épée dans sa
canne ; une trace de sang marquait son chemin dans la neige. Il n'était pas
encore en haut de l'escalier, qu'il entendit un clapotement sourd dans
l'eau : c'était le corps du général que les témoins venaient de précipiter
dans la rivière après avoir constaté la mort.
"Le général a donc succombé dans un duel loyal, et non dans un
guet-apens, comme on pourrait le dire.
"En foi de quoi nous avons signé le présent pour établir la vérité des
faits, de peur qu'un moment n'arrive où quelqu'un des acteurs de cette scène
terrible ne se trouve accusé de meurtre avec préméditation ou de forfaiture
aux lois de l'honneur.
"Signé : BEAUREGARD, DUCHAMPY et LECHARPAL."
Quand Franz eut terminé cette lecture si terrible pour un fils, quand
Valentine, pâle d'émotion, eut essuyé une larme, quand Villefort, tremblant
et blotti dans un coin, eut essayé de conjurer l'orage par des regards
suppliants adressés au vieillard implacable :
- Monsieur, dit d'Épinay à Noirtier, puisque vous connaissez
cette terrible histoire dans tous ses détails, puisque vous l'avez fait
attester par des signatures honorables, puisque enfin vous semblez vous
intéresser à moi, quoique votre intérêt ne se soit encore révélé que par la
douleur, ne me refusez pas une dernière satisfaction, dites-moi le nom du
président du club, que je connaisse enfin celui qui a tué mon pauvre père.
Villefort chercha, comme égaré, le bouton de la porte. Valentine, qui
avait compris avant tout le monde la réponse du vieillard, et qui souvent
avait remarqué sur son avant-bras la trace de deux coups d'épée, recula d'un
pas en arrière.
- Au nom du ciel ! mademoiselle, dit Franz, s'adressant à sa
fiancée, joignez-vous à moi, que je sache le nom de cet homme qui m'a fait
orphelin à deux ans.
Valentine resta immobile et muette.
- Tenez, monsieur, dit Villefort, croyez-moi, ne prolongez pas
cette horrible scène ; les noms d'ailleurs ont été cachés à dessein. Mon
père lui-même ne connaît pas ce président, et, s'il le connaît, il ne
saurait le dire : les noms propres ne se trouvent pas dans le dictionnaire.
- Oh ! malheur ! s'écria Franz, le seul espoir qui m'a soutenu pendant
toute cette lecture et qui m'a donné la force d'aller jusqu'au bout, c'était
de connaître au moins le nom de celui qui a tué mon père ! Monsieur,
monsieur ! s'écria-t-il en se retournant vers Noirtier, au nom du ciel !
faites ce que vous pourrez... arrivez, je vous en supplie, à m'indiquer, à
me faire comprendre...
- Oui, répondit Noirtier.
- O mademoiselle, mademoiselle ! s'écria Franz, votre grand-père a fait
signe qu'il pouvait m'indiquer... cet homme... Aidez-moi... vous le
comprenez... prêtez-moi votre concours.
Noirtier regarda le dictionnaire.
Franz le prit avec un tremblement nerveux, et prononça successivement les
lettres de l'alphabet jusqu'à l'M.
A cette lettre, le vieillard fit signe que oui.
- M ! répéta Franz.
Le doigt du jeune homme glissa sur les mots ; mais à tous les mots,
Noirtier répondait par un signe négatif.
Valentine cachait sa tête entre ses mains.
Enfin Franz arriva au mot Moi.
- Oui, fit le vieillard.
- Vous ! s'écria Franz, dont les cheveux se dressèrent sur sa tête ;
vous, monsieur Noirtier ! c'est vous qui avez tué mon père ?
- Oui, répondit Noirtier, en fixant sur le jeune homme un majestueux
regard.
Franz tomba sans force sur un fauteuil.
Villefort ouvrit la porte et s'enfuit, car l'idée lui venait d'étouffer
ce peu d'existence qui restait encore dans le cœur terrible du vieillard.