Le comte de Monte-Cristo entra dans le salon voisin que Baptistin avait
désigné sous le nom de salon bleu, et où venait de le précéder un jeune
homme de tournure dégagée, assez élégamment vêtu, et qu'un cabriolet de
place avait, une demi-heure auparavant, jeté à la porte de l'hôtel.
Baptistin n'avait pas eu de peine à le reconnaître ; c'était bien ce grand
jeune homme aux cheveux blonds, à la barbe rousse, aux yeux noirs, dont le
teint vermeil et la peau éblouissante de blancheur lui avaient été signalés
par son maître.
Quand le comte entra dans le salon, le jeune homme était
négligemment étendu sur un sofa, fouettant avec distraction sa botte d'un
petit jonc à pomme d'or.
En apercevant Monte-Cristo, il se leva vivement.
- Monsieur est le comte de Monte-Cristo ? dit-il.
- Oui, monsieur, répondit celui-ci, et j'ai l'honneur de parler, je
crois, à monsieur le vicomte Andrea Cavalcanti ?
- Le vicomte Andrea Cavalcanti, répéta le jeune homme en accompagnant ces
mots d'un salut plein de désinvolture.
- Vous devez avoir une lettre qui vous accrédite près de moi ? dit
Monte-Cristo.
- Je ne vous en parlais pas à cause de la signature, qui m'a paru
étrange.
- Simbad le marin, n'est-ce pas ?
- Justement. Or, comme je n'ai jamais connu d'autre Simbad le marin que
celui des Mille et une Nuits...
- Eh bien ! c'est un de ses descendants, un de mes amis fort riche, un
Anglais plus qu'original, presque fou, dont le véritable nom est lord
Wilmore.
- Ah ! voilà qui m'explique tout, dit Andrea. Alors cela va à merveille.
C'est ce même Anglais que j'ai connu... à... oui, très bien !... Monsieur le
comte, je suis votre serviteur.
- Si ce que vous me faites l'honneur de me dire est vrai, répliqua en
souriant le comte, j'espère que vous serez assez bon pour me donner quelques
détails sur vous et votre famille.
- Volontiers, monsieur le comte, répondit le jeune homme avec une
volubilité qui prouvait la solidité de sa mémoire. Je suis, comme vous
l'avez dit, le vicomte Andrea Cavalcanti, fils du major Bartolomeo
Cavalcanti descendant des Cavalcanti inscrits au livre d'or de Florence.
Notre famille, quoique très riche encore puisque mon père possède un
demi-million de rente, a éprouvé bien des malheurs, et moi-même, monsieur,
j'ai été à l'âge de cinq ou six ans enlevé par un gouverneur infidèle ; de
sorte que depuis quinze ans je n'ai point revu l'auteur de mes jours. Depuis
que j'ai l'âge de raison, depuis que je suis libre et maître de moi, je le
cherche, mais inutilement. Enfin cette lettre de votre ami Simbad m'annonce
qu'il est à Paris, et m'autorise à m'adresser à vous pour en obtenir des
nouvelles.
- En vérité, monsieur, tout ce que vous me racontez là est fort
intéressant, dit le comte, regardant avec une sombre satisfaction cette mine
dégagée, empreinte d'une beauté pareille à celle du mauvais ange, et vous
avez fort bien fait de vous conformer en toutes choses à l'invitation de mon
ami Simbad, car votre père est en effet ici et vous cherche.
Le comte, depuis son entrée au salon, n'avait pas perdu de vue le jeune
homme ; il avait admiré l'assurance de son regard et la sûreté de sa voix ;
mais à ces mots si naturels : Votre père est en effet ici et vous
cherche, le jeune Andrea fit un bond et s'écria :
- Mon père ! mon père ici ?
- Sans doute, répondit Monte-Cristo, votre père, le major Bartolomeo
Cavalcanti.
L'impression de terreur répandue sur les traits du jeune homme s'effaça
presque aussitôt.
- Ah ! oui, c'est vrai, dit-il, le major Bartolomeo Cavalcanti. Et vous
dites, monsieur le comte, qu'il est ici, ce cher père.
- Oui, monsieur. J'ajouterai même que je le quitte à l'instant, que
l'histoire qu'il m'a contée de ce fils chéri, perdu autrefois, m'a fort
touché ; en vérité, ses douleurs, ses craintes, ses espérances à ce sujet
composeraient un poème attendrissant. Enfin il reçut un jour des nouvelles
qui lui annonçaient que les ravisseurs de son fils offraient de le rendre,
ou d'indiquer où il était, moyennant une somme assez forte. Mais rien ne
retint ce bon père ; cette somme fut envoyée à la frontière du Piémont, avec
un passeport tout visé pour l'Italie. Vous étiez dans le Midi de la France,
je crois ?
- Oui, monsieur, répondit Andrea d'un air assez embarrassé ; oui, j'étais
dans le Midi de la France.
- Une voiture devait vous attendre à Nice ?
- C'est bien cela, monsieur ; elle m'a conduit de Nice à Gênes, de Gênes
à Turin, de Turin à Chambéry, de Chambéry à Pont-de-Beauvoisin, et de
Pont-de-Beauvoisin à Paris.
- A merveille ! il espérait toujours vous rencontrer en chemin, car
c'était la route qu'il suivait lui-même ; voilà pourquoi votre itinéraire
avait été tracé ainsi.
- Mais, dit Andrea, s'il m'eût rencontré, ce cher père, je doute qu'il
m'eût reconnu ; je suis quelque peu changé depuis que je l'ai perdu de vue.
- Oh ! la voix du sang, dit Monte-Cristo.
- Ah ! oui, c'est vrai, reprit le jeune homme, je n'y songeais pas à la
voix du sang.
- Maintenant, reprit Monte-Cristo, une seule chose inquiète le marquis
Cavalcanti, c'est ce que vous avez fait pendant que vous avez été éloigné de
lui ; c'est de quelle façon vous avez été traité par vos persécuteurs ;
c'est si l'on a conservé pour votre naissance tous les égards qui lui
étaient dus ; c'est enfin s'il ne vous est pas resté de cette souffrance
morale à laquelle vous avez été exposé, souffrance pire cent fois que la
souffrance physique, quelque affaiblissement des facultés dont la nature
vous a si largement doué, et si vous croyez vous-même pouvoir reprendre et
soutenir dignement dans le monde le rang qui vous appartient.
- Monsieur, balbutia le jeune homme étourdi, j'espère qu'aucun faux
rapport...
- Moi ! J'ai entendu parler de vous pour la première fois par mon ami
Wilmore, le philanthrope. J'ai su qu'il vous avait trouvé dans une position
fâcheuse, j'ignore laquelle, et ne lui ai fait aucune question : je ne suis
pas curieux. Vos malheurs l'ont intéressé, donc vous étiez intéressant. Il
m'a dit qu'il voulait vous rendre dans le monde la position que vous aviez
perdue, qu'il chercherait votre père, qu'il le trouverait ; il l'a cherché,
il l'a trouvé, à ce qu'il paraît, puisqu'il est là ; enfin il m'a prévenu
hier de votre arrivée, en me donnant encore quelques autres instructions
relatives à votre fortune ; voilà tout. Je sais que c'est un original, mon
ami Wilmore, mais en même temps, comme c'est un homme sûr, riche comme une
mine d'or, et qui, par conséquent, peut se passer ses originalités sans
qu'elles le ruinent, j'ai promis de suivre ses instructions. Maintenant,
monsieur, ne vous blessez pas de ma question : comme je serai obligé de vous
patronner quelque peu, je désirerais savoir si les malheurs qui vous sont
arrivés, malheurs indépendants de votre volonté et qui ne diminuent en
aucune façon la considération que je vous porte, ne vous ont pas rendu
quelque peu étranger à ce monde dans lequel votre fortune et votre nom vous
appelaient à faire si bonne figure.
- Monsieur, répondit le jeune homme reprenant son aplomb au fur et à
mesure que le comte parlait, rassurez-vous sur ce point : les ravisseurs qui
m'ont éloigné de mon père, et qui, sans doute, avaient pour but de me vendre
plus tard à lui comme ils l'ont fait, ont calculé que, pour tirer un bon
parti de moi, il fallait me laisser toute ma valeur personnelle, et même
l'augmenter encore, s'il était possible ; j'ai donc reçu une assez bonne
éducation, et j'ai été traité par les larrons d'enfants à peu près comme
l'étaient dans l'Asie Mineure les esclaves dont leurs maîtres faisaient des
grammairiens, des médecins et des philosophes, pour les vendre plus cher au
marché de Rome.
Monte-Cristo sourit avec satisfaction ; il n'avait pas tant espéré, à ce
qu'il paraît, de M. Andrea Cavalcanti.
- D'ailleurs, reprit le jeune homme, s'il y avait en moi quelque défaut
d'éducation ou plutôt d'habitude du monde, on aurait, je suppose,
l'indulgence de les excuser, en considération des malheurs qui ont
accompagné ma naissance et poursuivi ma jeunesse.
- Eh bien ! dit négligemment Monte-Cristo, vous en ferez ce que vous
voudrez, vicomte, car vous êtes le maître, et cela vous regarde ; mais, ma
parole, au contraire, je ne dirais pas un mot de toutes ces aventures, c'est
un roman que votre histoire, et le monde, qui adore les romans serrés entre
deux couvertures de papier jaune, se défie étrangement de ceux qu'il voit
reliés en vélin vivant, fussent-ils dorés comme vous pouvez l'être. Voilà la
difficulté que je me permettrai de vous signaler, monsieur le vicomte ; à
peine aurez-vous raconté à quelqu'un votre touchante histoire, qu'elle
courra dans le monde complètement dénaturée. Vous serez obligé de vous poser
en Antony, et le temps des Antony est un peu passé. Peut- être aurez-vous un
succès de curiosité, mais tout le monde n'aime pas à se faire centre
d'observations et cible à commentaires. Cela vous fatiguera peut-être.
- Je crois que vous avez raison, monsieur le comte, dit le jeune homme en
pâlissant malgré lui, sous l'inflexible regard de Monte-Cristo ; c'est là un
grave inconvénient.
- Oh ! il ne faut pas non plus se l'exagérer, dit Monte-Cristo ; car,
pour éviter une faute, on tomberait dans une folie. Non, c'est un simple
plan de conduite à arrêter ; et, pour un homme intelligent comme vous, ce
plan est d'autant plus facile à adopter, qu'il est conforme à vos intérêts ;
il faudra combattre, par des témoignages et par d'honorables amitiés, tout
ce que votre passé peut avoir d'obscur.
Andrea perdit visiblement contenance.
- Je m'offrirais bien à vous comme répondant et caution, dit
Monte-Cristo ; mais c'est chez moi une habitude morale de douter de mes
meilleurs amis, et un besoin de chercher à faire douter les autres ; aussi
jouerais-je là un rôle hors de mon emploi, comme disent les tragédiens, et
je risquerais de me faire siffler, ce qui est inutile.
- Cependant, monsieur le comte, dit Andrea avec audace, en considération
de lord Wilmore qui m'a recommandé à vous...
- Oui, certainement, reprit Monte-Cristo ; mais lord Wilmore ne m'a pas
laissé ignorer, cher monsieur Andrea, que vous aviez eu une jeunesse quelque
peu orageuse. Oh ! dit le comte en voyant le mouvement que faisait Andrea,
je ne vous demande pas de confession ; d'ailleurs, c'est pour que vous
n'ayez besoin de personne que l'on a fait venir de Lucques monsieur le
marquis Cavalcanti, votre père. Vous allez le voir, il est un peu raide, un
peu guindé ; mais c'est une question d'uniforme, et quand on saura que
depuis dix-huit ans il est au service de l'Autriche, tout s'excusera ; nous
ne sommes pas, en général, exigeants pour les Autrichiens. En somme, c'est
un père fort suffisant, je vous assure.
- Ah ! vous me rassurez, monsieur ; je l'avais quitté depuis si
longtemps, que je n'avais de lui aucun souvenir.
- Et puis, vous savez, une grande fortune fait passer sur bien des
choses.
- Mon père est donc réellement riche, monsieur ?
- Millionnaire... cinq cent mille livres de rente.
- Alors, demanda le jeune homme avec anxiété, je vais me trouver dans une
position... agréable ?
- Des plus agréables, mon cher monsieur ; il vous fait cinquante mille
livres de rente par an pendant tout le temps que vous resterez à Paris.
- Mais j'y resterai toujours, en ce cas.
- Heu ! qui peut répondre des circonstances, mon cher monsieur ? l'homme
propose et Dieu dispose...
Andrea poussa un soupir.
- Mais enfin, dit-il, tout le temps que je resterai à Paris, et...
qu'aucune circonstance ne me forcera pas de m'éloigner, cet argent dont vous
me parliez tout à l'heure m'est-il assuré ?
- Oh ! parfaitement.
- Par mon père ? demanda Andrea avec inquiétude.
- Oui, mais garanti par lord Wilmore, qui vous a, sur la demande de votre
père, ouvert un crédit de cinq mille francs par mois chez M. Danglars, un
des plus sûrs banquiers de Paris.
- Et mon père compte rester longtemps à Paris ? demanda Andrea avec
inquiétude.
- Quelque jours seulement, répondit Monte-Cristo, son service ne lui
permet pas de s'absenter plus de deux ou trois semaines.
- Oh ! ce cher père ! dit Andrea visiblement enchanté de ce prompt
départ.
- Aussi, dit Monte-Cristo, faisant semblant de se tromper à l'accent de
ces paroles ; aussi je ne veux pas retarder d'un instant l'heure de votre
réunion. Êtes-vous préparé à embrasser ce digne M. Cavalcanti ?
- Vous n'en doutez pas, je l'espère ?
- Eh bien ! entrez donc dans le salon, mon cher ami, et vous trouverez
votre père, qui vous attend.
Andrea fit un profond salut au comte et entra dans le salon.
Le comte le suivit des yeux, et, l'ayant vu disparaître, poussa un
ressort correspondant à un tableau, lequel, en s'écartant du cadre,
laissait, par un interstice habilement ménagé, pénétrer la vue dans le
salon.
Andrea referma la porte derrière lui et s'avança vers le major, qui se
leva dès qu'il entendit le bruit des pas qui s'approchaient.
- Ah ! monsieur et cher père, dit Andrea à haute voix et de manière que
le comte l'entendît à travers la porte fermée, est-ce bien vous ?
- Bonjour, mon cher fils, fit gravement le major.
- Après tant d'années de séparation, dit Andrea en continuant de regarder
du côté de la porte, quel bonheur de nous revoir !
- En effet, la séparation a été longue.
- Ne nous embrassons-nous pas, monsieur ? reprit Andrea.
- Comme vous voudrez, mon fils, dit le major.
Et les deux hommes s'embrassèrent comme on s'embrasse au
Théâtre-Français, c'est-à-dire en se passant la tête par-dessus l'épaule.
- Ainsi donc nous voici réunis ! dit Andrea.
- Nous voici réunis, reprit le major.
- Pour ne plus nous séparer ?
- Si fait ; je crois, mon cher fils, que vous regardez maintenant la
France comme une seconde patrie ?
- Le fait est, dit le jeune homme, que je serais désespéré de quitter
Paris.
- Et moi, vous comprenez, je ne saurais vivre hors de Lucques. Je
retournerai donc en Italie aussitôt que je pourrai.
- Mais avant de partir, très cher père, vous me remettrez sans doute des
papiers à l'aide desquels il me sera facile de constater le sang dont je
sors.
- Sans aucun doute, car je viens exprès pour cela, et j'ai eu trop de
peine à vous rencontrer, afin de vous les remettre, pour que nous
recommencions encore à nous chercher ; cela prendrait la dernière partie de
ma vie.
- Et ces papiers ?
- Les voici.
Andrea saisit avidement l'acte de mariage de son père, son certificat de
baptême à lui, et, après avoir ouvert le tout avec une avidité naturelle à
un bon fils, il parcourut les deux pièces avec une rapidité et une habitude
qui dénotaient le coup d'œil le plus exercé en même temps que l'intérêt le
plus vif.
Lorsqu'il eut fini, une indéfinissable expression de joie brilla sur son
front ; et regardant le major avec un étrange sourire :
- Ah çà ! dit-il en excellent toscan, il n'y a donc pas de galère en
Italie ?...
Le major se redressa.
- Et pourquoi cela ? dit-il.
- Qu'on y fabrique impunément de pareilles pièces ? Pour la moitié de
cela, mon très cher père, en France on nous enverrait prendre l'air à Toulon
pour cinq ans.
- Plaît-il ? dit le Lucquois en essayant de conquérir un air majestueux.
- Mon cher monsieur Cavalcanti, dit Andrea en pressant le bras du major,
combien vous donne-t-on pour être mon père ?
Le major voulut parler.
- Chut ! dit Andrea en baissant la voix, je vais vous donner l'exemple de
la confiance ; on me donne cinquante mille francs par an pour être votre
fils : par conséquent, vous comprenez bien que ce n'est pas moi qui serai
disposé à nier que vous soyez mon père.
Le major regarda avec inquiétude autour de lui.
- Eh ! soyez tranquille, nous sommes seuls, dit Andrea ; d'ailleurs nous
parlons italien.
- Eh bien ! à moi, dit le Lucquois, on me donne cinquante mille francs
une fois payés.
- Monsieur Cavalcanti, dit Andrea, avez-vous foi aux contes de fées ?
- Non, pas autrefois, mais maintenant il faut bien que j'y croie.
- Vous avez donc eu des preuves ?
Le major tira de son gousset une poignée d'or.
- Palpables, comme vous voyez.
- Vous pensez donc que je puis croire aux promesses qu'on m'a faites ?
- Je le crois.
- Et que ce brave homme de comte les tiendra ?
- De point en point ; mais, vous comprenez, pour arriver à ce but, il
faut jouer notre rôle.
- Comment donc ?...
- Moi de tendre père...
- Moi, de fils respectueux.
- Puisqu'ils désirent que vous descendiez de moi...
- Qui, ils ?
- Dame, je n'en sais rien, ceux qui vous ont écrit ; n'avez-vous pas reçu
une lettre ?
- Si fait.
- De qui ?
- D'un certain abbé Busoni.
- Que vous ne connaissez pas ?
- Que je n'ai jamais vu.
- Que vous disait cette lettre ?
- Vous ne me trahirez pas ?
- Je m'en garderai bien, nos intérêts sont les mêmes.
- Alors lisez.
Et le major passa une lettre au jeune homme. Andrea lut à voix basse :
"Vous êtes pauvre, une vieillesse malheureuse vous attend. Voulez-vous
devenir sinon riche, du moins indépendant ?
"Partez pour Paris à l'instant même, et allez réclamer à M. le comte de
Monte-Cristo, avenue des Champs-Élysées, n° 30, le fils que vous avez eu de
la marquise de Corsinari, et qui vous a été enlevé à l'âge de cinq ans.
"Ce fils se nomme Andrea Cavalcanti.
"Pour que vous ne révoquiez pas en doute l'attention qu'a le soussigné de
vous être agréable, vous trouverez ci-joint :
"1° Un bon de deux mille quatre cents livres toscanes, payable chez M.
Gozzi, à Florence ;
"2° Une lettre d'introduction près de M. le comte de Monte-Cristo sur
lequel je vous crédite d'une somme de quarante-huit mille francs.
"Soyez chez le comte le 26 mai, à sept heures du soir.
"Signé : Abbé Busoni."
- C'est cela.
- Comment ! c'est cela ? Que voulez-vous dire ? demanda le major.
- Je dis que j'ai reçu la pareille à peu près.
- Vous ?
- Oui, moi.
- De l'abbé Busoni ?
- Non.
- De qui donc ?
- D'un Anglais, d'un certain lord Wilmore, qui prend le nom de Simbad le
marin.
- Et que vous ne connaissez pas plus que je ne connais l'abbé Busoni ?
- Si fait ; moi, je suis plus avancé que vous.
- Vous l'avez vu ?
- Oui, une fois.
- Où cela ?
- Ah ! justement voici ce que je ne puis pas vous dire ; vous seriez
aussi savant que moi, et c'est inutile.
- Et cette lettre vous disait ?...
- Lisez.
"Vous êtes pauvre, et vous n'avez qu'un avenir misérable : voulez-vous
avoir un nom, être libre, être riche ?"
- Parbleu ! fit le jeune homme en se balançant sur ses talons, comme si
une pareille question se faisait !
"Prenez la chaise de poste que vous trouverez tout attelée en sortant de
Nice par la porte de Gènes. Passez par Turin, Chambéry et
Pont-de-Beauvoisin. Présentez-vous chez M. le comte de Monte-Cristo, avenue
des Champs-Élysées, le 26 mai, à sept heures du soir, et demandez-lui votre
père.
"Vous êtes le fils du marquis Bartolomeo Cavalcanti et de la marquise
Olivia Corsinari, ainsi que le constateront les papiers qui vous seront
remis par le marquis, et qui vous permettront de vous présenter sous ce nom
dans le monde parisien.
"Quant à votre rang, un revenu de cinquante mille livres par an vous
mettra à même de le soutenir.
"Ci-joint un bon de cinq mille livres payable sur M. Ferrea, banquier à
Nice, et une lettre d'introduction près du comte de Monte-Cristo, chargé par
moi de pourvoir à vos besoins.
"SIMBAD LE MARIN."
- Hum ! fit le major, c'est fort beau !
- N'est-ce pas ?
- Vous avez vu le comte ?
- Je le quitte.
- Et il a ratifié ?
- Tout.
- Y comprenez-vous quelque chose ?
- Ma foi non.
- Il y a une dupe dans tout cela.
- En tout cas, ce n'est ni vous ni moi ?
- Non, certainement.
- Et bien, alors !...
- Peu nous importe, n'est-ce pas ?
- Justement, c'est ce que je voulais dire ; allons jusqu'au bout et
jouons serré.
- Soit ; vous verrez que je suis digne de faire votre partie.
- Je n'en ai pas douté un seul instant, mon cher père.
- Vous me faites honneur, mon cher fils.
Monte-Cristo choisit ce moment pour rentrer dans le salon. En entendant
le bruit de ses pas, les deux hommes se jetèrent dans les bras l'un de
l'autre ; le comte les trouva embrassés.
- Eh bien ! monsieur le marquis, dit Monte-Cristo, il paraît que vous
avez retrouvé un fils selon votre cœur ?
- Ah ! monsieur le comte, je suffoque de joie.
- Et vous, jeune homme ?
- Ah ! monsieur le comte, j'étouffe de bonheur.
- Heureux père ! heureux enfant ! dit le comte.
- Une seule chose m'attriste, dit le major ; c'est la nécessité où je
suis de quitter Paris si vite.
- Oh ! cher monsieur Cavalcanti, dit Monte-Cristo, vous ne partirez pas,
je l'espère, que je ne vous aie présenté à quelques amis.
- Je suis aux ordres de monsieur le comte, dit le major.
- Maintenant, voyons, jeune homme, confessez-vous.
- A qui ?
- Mais à monsieur votre père ; dites-lui quelques mots de l'état de vos
finances.
- Ah ! diable, fit Andrea, vous touchez la corde sensible.
- Entendez-vous, major ? dit Monte-Cristo.
- Sans doute que je l'entends.
- Oui, mais comprenez-vous ?
- A merveille.
- Il dit qu'il a besoin d'argent, ce cher enfant.
- Que voulez-vous que j'y fasse ?
- Que vous lui en donniez, parbleu !
- Moi ?
- Oui, vous.
Monte-Cristo passa entre les deux hommes.
- Tenez ! dit-il à Andrea en lui glissant un paquet de billets de banque
à la main.
- Qu'est-ce que cela ?
- La réponse de votre père.
- De mon père ?
- Oui. Ne venez-vous pas de laisser entendre que vous aviez besoin
d'argent ?
- Oui. Eh bien ?
- Eh bien ! il me charge de vous remettre cela.
- Acompte sur mes revenus ?
- Non, pour vos frais d'installation.
- Oh ! cher père !
- Silence, dit Monte-Cristo, vous voyez bien qu'il ne veut pas que je
dise que cela vient de lui.
- J'apprécie cette délicatesse, dit Andrea, en enfonçant ses billets de
banque dans le gousset de son pantalon.
- C'est bien, dit Monte-Cristo, maintenant, allez !
- Et quand aurons-nous l'honneur de revoir monsieur le comte ? demanda
Cavalcanti.
- Ah ! oui, demanda Andrea, quand aurons-nous cet honneur ?
- Samedi, si vous voulez... oui... tenez... samedi. J'ai à dîner à ma
maison d'Auteuil, rue de la Fontaine, n°28, plusieurs personnes, et entre
autres M. Danglars, votre banquier, je vous présenterai à lui, il faut bien
qu'il vous connaisse tous les deux pour vous compter votre argent.
- Grande tenue ? demanda à demi-voix le major.
- Grande tenue : uniforme, croix, culotte courte.
- Et moi ? demanda Andrea.
- Oh ! vous, très simplement : pantalon noir, bottes vernies, gilet
blanc, habit noir ou bleu, cravate longue ; prenez Blin ou Véronique pour
vous habiller. Si vous ne connaissez pas leurs adresses, Baptistin vous les
donnera. Moins vous affecterez de prétention dans votre mise, étant riche
comme vous l'êtes, meilleur effet cela fera. Si vous achetez des chevaux,
prenez- les chez Devedeux ; si vous achetez un phaéton, allez chez Baptiste.
- A quelle heure pourrons-nous nous présenter ? demanda le jeune homme.
- Mais vers six heures et demie.
- C'est bien, on y sera, dit le major en portant la main à son chapeau.
Les deux Cavalcanti saluèrent le comte et sortirent.
Le comte s'approcha de la fenêtre, et les vit qui traversaient la cour,
bras dessus, bras dessous.
- En vérité, dit-il, voilà deux grands misérables ! Quel malheur que ce
ne soit pas véritablement le père et le fils !
Puis après un instant de sombre réflexion :
- Allons chez les Morrel, dit-il ; je crois que le dégoût m'écœure encore
plus que la haine.