Le lendemain, vers deux
heures de l'après-midi, une calèche attelée de deux magnifiques chevaux
anglais s'arrêta devant la porte de Monte-Cristo ; un homme vêtu d'un habit
bleu, à boutons de soie de même couleur, d'un gilet blanc sillonné par une
énorme chaîne d'or et d'un pantalon couleur noisette, coiffé de cheveux si
noirs et descendant si bas sur les sourcils, qu'on eût pu hésiter à les croire
naturels tant ils semblaient peu en harmonie avec celles des rides inférieures
qu'ils ne parvenaient point à cacher ; un homme enfin de cinquante à cinquante
cinq ans, et qui cherchait à en paraître quarante, passa sa tête par la
portière d'un coupé sur le panneau duquel était peinte une couronne de baron,
et envoya son groom demander au concierge si le comte de Monte-Cristo était
chez lui.
En attendant, cet homme considérait, avec une attention si minutieuse qu'elle
devenait presque impertinente, l'extérieur de la maison, ce que l'on pouvait
distinguer du jardin, et la livrée de quelques domestiques que l'on pouvait
apercevoir allant et venant. L'œil de cet homme était vif, mais plutôt rusé
que spirituel. Ses lèvres étaient si minces, qu'au lieu de saillir en dehors
elles rentraient dans la bouche ; enfin la largeur et la proéminence des
pommettes, signe infaillible d'astuce, la dépression du front, le renflement
de l'occiput, qui dépassait de beaucoup de larges oreilles des moins
aristocratiques, contribuaient à donner, pour tout physionomiste, un caractère
presque repoussant à la figure de ce personnage fort recommandable aux yeux du
vulgaire par ses chevaux magnifiques, l'énorme diamant qu'il portait à sa
chemise et le ruban rouge qui s'étendait d'une boutonnière à l'autre de son
habit.
Le groom frappa au
carreau du concierge et demanda :
- N'est-ce point ici que demeure M. le comte de Monte-Cristo ?
- C'est ici que demeure
Son Excellence, répondit le concierge ; mais...
Il consulta Ali du
regard. Ali fit un signe négatif.
- Mais ?... demanda le groom.
- Mais Son Excellence
n'est pas visible, répondit le concierge.
- En ce cas, voici la
carte de mon maître, M. le baron Danglars. Vous la remettrez au comte de
Monte-Cristo, et vous lui direz qu'en allant à la Chambre mon maître s'est
détourné pour avoir l'honneur de le voir.
- Je ne parle pas à Son
Excellence, dit le concierge ; le valet de chambre fera la commission.
Le groom retourna vers
la voiture.
- Eh bien ? demanda Danglars.
L'enfant, assez honteux
de la leçon qu'il venait de recevoir, apporta à son maître la réponse qu'il
avait reçue du concierge.
- Oh ! fit celui-ci, c'est donc un prince que ce monsieur, qu'on
l'appelle Excellence, et qu'il n y ait que son valet de chambre qui ait le
droit de lui parler ; n'importe, puisqu'il a un crédit sur moi il faudra bien
que je le voie quand il voudra de l'argent.
Et Danglars se rejeta
dans le fond de sa voiture en criant au cocher, de manière qu'on pût
l'entendre de l'autre côté de la route :
- A la Chambre des députés !
Au travers d'une
jalousie de son pavillon, Monte-Cristo, prévenu à temps, avait vu le baron et
l'avait étudié, à l'aide d'une excellente lorgnette, avec non moins
d'attention que M. Danglars en avait mis lui-même à analyser la maison, le
jardin et les livrées.
- Décidément, fit-il avec un geste de dégoût et en faisant
rentrer les tuyaux de sa lunette dans leur fourreau d'ivoire, décidément c'est
une laide créature que cet homme ; comment, dès la première fois qu'on le
voit, ne reconnaît-on pas le serpent au front aplati, le vautour au crâne
bombé et la buse au bec tranchant !
- Ali ! cria-t-il. (Puis il frappa un coup sur le timbre de
cuivre. Ali parut.) Appelez Bertuccio, dit-il.
Au même moment
Bertuccio entra.
- Votre Excellence me faisait demander ? dit l'intendant.
- Oui, monsieur, dit le
comte. Avez-vous vu les chevaux qui viennent de s'arrêter devant ma porte ?
- Certainement,
Excellence, ils sont même fort beaux.
- Comment se fait-il,
dit Monte-Cristo en fronçant le sourcil, quand je vous ai demandé les deux
plus beaux chevaux de Paris, qu'il y ait à Paris deux autres chevaux aussi
beaux que les miens, et que ces chevaux ne soient pas dans mes écuries ?
Au froncement de
sourcil et à l'intonation sévère de cette voix, Ali baissa la tête.
- Ce n'est pas ta faute, bon Ali, dit en arabe le comte avec une
douceur qu'on n'aurait pas cru pouvoir rencontrer ni dans sa voix, ni sur son
visage ; tu ne te connais pas en chevaux anglais, toi.
La sérénité reparut sur
les traits d'Ali.
- Monsieur le comte, dit Bertuccio, les chevaux dont vous me
parlez n'étaient pas à vendre.
Monte-Cristo haussa les
épaules :
- Sachez, monsieur l'intendant, que tout est toujours à vendre
pour qui sait y mettre le prix.
- M. Danglars les a
payés seize mille francs, monsieur le comte.
- Eh bien ! il fallait
lui en offrir trente-deux mille ; il est banquier, et un banquier ne manque
jamais une occasion de doubler son capital.
- Monsieur le comte
parle-t-il sérieusement ? demanda Bertuccio.
Monte-Cristo regarda
l'intendant en homme étonné qu'on ose lui faire une question.
- Ce soir, dit-il, j'ai une visite à rendre ; je veux que ces
deux chevaux soient attelés à ma voiture avec un harnais neuf.
Bertuccio se retira en
saluant ; près de la porte, il s'arrêta :
- A quelle heure, dit-il, Son Excellence compte-t-elle faire
cette visite ?
- A cinq heures, dit
Monte-Cristo.
- Je ferai observer à
Votre Excellence qu'il est deux heures, hasarda l'intendant.
- Je le sais, se
contenta de répondre Monte-Cristo.
Puis se retournant vers
Ali :
- Faites passer tous les chevaux devant madame, dit-il, qu'elle
choisisse l'attelage qui lui conviendra le mieux, et qu'elle me fasse dire si
elle veut dîner avec moi : dans ce cas on servira chez elle ; allez ; en
descendant, vous m'enverrez le valet de chambre.
Ali venait à peine de
disparaître, que le valet de chambre entra à son tour.
- Monsieur Baptistin, dit le comte, depuis un an vous êtes à mon
service ; c'est le temps d'épreuve que j'impose d'ordinaire à mes gens : vous
me convenez.
Baptistin s'inclina.
- Reste à savoir si je vous conviens.
- Oh ! monsieur le
comte ! se hâta de dire Baptistin.
- Écoutez jusqu'au
bout, reprit le comte. Vous gagnez par an quinze cents francs, c'est-à-dire
les appointements d'un bon et brave officier qui risque tous les jours sa
vie ; vous avez une table telle que beaucoup de chefs de bureau, malheureux
serviteurs infiniment plus occupés que vous, en désireraient une pareille.
Domestique, vous avez vous-même des domestiques qui ont soin de votre linge et
de vos effets. Outre vos quinze cents francs de gages, vous me volez, sur les
achats que vous faites pour ma toilette, à peu près quinze cents autres francs
par an.
- Oh ! Excellence !
- Je ne m'en plains
pas, monsieur Baptistin, c'est raisonnable ; cependant je désire que cela
s'arrête là. vous ne retrouveriez donc nulle parut un poste pareil à celui que
votre bonne fortune vous a donné. Je ne bats jamais mes gens, je ne jure
jamais, je ne me mets jamais en colère, je pardonne toujours une erreur,
jamais une négligence ou un oubli. Mes ordres sont d'ordinaire courts, mais
clairs et précis ; j'aime mieux les répéter à deux fois et même à trois, que
de les voir mal interprétés. Je suis assez riche pour savoir tout ce que je
veux savoir, et je suis fort curieux, je vous en préviens. Si j'apprenais donc
que vous ayez parlé de moi en bien ou en mal, commenté mes actions, surveillé
ma conduite, vous sortiriez de chez moi à l'instant même. Je n'avertis jamais
mes domestiques qu'une seule fois ; vous voilà averti, allez !
Baptistin s'inclina et
fit trois ou quatre pas pour se retirer.
- A propos, reprit le comte, j'oubliais de vous dire que, chaque
année, je place une certaine somme sur la tête de mes gens. Ceux que je
renvoie perdent nécessairement cet argent, qui profite à ceux qui restent et
qui y auront droit après ma mort. Voilà un an que vous êtes chez moi, votre
fortune est commencée, continuez-la.
Cette allocution, faite
devant Ali, qui demeurait impassible, attendu qu'il n'entendait pas un mot de
français, produisit sur M. Baptistin un effet que comprendront tous ceux qui
ont étudié la psychologie du domestique français.
- Je tâcherai de me conformer en tous points aux désirs de Votre
Excellence, dit-il ; d'ailleurs je me modèlerai sur M. Ali.
- Oh ! pas du tout, dit
le comte avec une froideur de marbre. Ali a beaucoup de défauts mêlés à ses
qualités ; ne prenez donc pas exemple sur lui, car Ali est une exception ; il
n'a pas de gages, ce n'est pas un domestique, c'est mon esclave, c'est mon
chien ; s'il manquait à son devoir, je ne le chasserais pas, lui, je le
tuerais.
Baptistin ouvrit de
grands yeux.
- Vous doutez ? dit Monte-Cristo.
Et il répéta à Ali les
mêmes paroles qu'il venait de dire en français à Baptistin.
Ali écouta, sourit,
s'approcha de son maître, mit un genou à terre, et lui baisa respectueusement
la main.
Ce petit corollaire de
la leçon mit le comble à la stupéfaction de M. Baptistin.
Le comte fit signe à
Baptistin de sortir, et à Ali de le suivre. Tous deux passèrent dans son
cabinet, et là ils causèrent longtemps.
A cinq heures, le comte
frappa trois coups sur son timbre. Un coup appelait Ali, deux coups Baptistin,
trois coups Bertuccio.
L'intendant entra.
- Mes chevaux ! dit Monte-Cristo.
- Ils sont à la
voiture, Excellence, répliqua Bertuccio. Accompagnerai-je monsieur le comte ?
- Non, le cocher,
Baptistin et Ali, voilà tout.
Le comte descendit et
vit attelés à sa voiture, les chevaux qu'il avait admirés le matin à la
voiture de Danglars.
En passant près d'eux
il leur jeta un coup d'œil.
- Ils sont beaux, en effet, dit-il, et vous avez bien fait de les
acheter ; seulement c'était un peu tard.
- Excellence, dit
Bertuccio, j'ai eu bien de la peine à les avoir, et ils ont coûté bien cher.
- Les chevaux en
sont-ils moins beaux ? demanda le comte en haussant les épaules.
- Si Votre Excellence
est satisfaite, dit Bertuccio, tout est bien. Où va Votre Excellence ?
- Rue de la
Chaussée-d'Antin, chez M. le baron Danglars.
Cette conversation se
passait sur le haut du perron. Bertuccio fit un pas pour descendre la première
marche.
- Attendez, monsieur, dit Monte-Cristo en l'arrêtant, j'ai besoin
d'une terre sur le bord de la mer, en Normandie, par exemple, entre Le Havre
et Boulogne. Je vous donne de l'espace, comme vous voyez. Il faudrait que,
dans cette acquisition, il y eût un petit point, une petite crique, une petite
baie, où puisse entrer et se tenir ma corvette ; elle ne tire que quinze pieds
d'eau. Le bâtiment sera toujours prêt à mettre à la mer, à quelque heure du
jour ou de la nuit qu'il me plaise de lui donner le signal. Vous vous
informerez chez tous les notaires d'une propriété dans les conditions que je
vous explique ; quand vous en aurez connaissance, vous irez la visiter, et si
vous êtes content, vous l'achèterez à votre nom. La corvette doit être en
route pour Fécamp, n'est-ce pas ?
- Le soir même où nous
avons quitté Marseille, je l'ai vu mettre à la mer.
- Et le yacht ?
- Le yacht a ordre de
demeurer aux Martigues.
- Bien ! Vous
correspondrez de temps en temps avec les deux patrons qui les commandent, afin
qu'ils ne s'endorment pas.
- Et pour le bateau à
vapeur ?
- Qui est à Châlons ?
- Oui.
- Même ordres que pour
les deux navires à voiles.
- Bien !
- Aussitôt cette
propriété achetée, j'aurai des relais de dix lieues en dix lieues sur la route
du Nord et sur la route du Midi.
- Votre Excellence peut
compter sur moi.
Le comte fit un signe
de satisfaction, descendit les degrés, sauta dans sa voiture, qui, entraînée
au trot du magnifique attelage, ne s'arrêta que devant l'hôtel du banquier.
Danglars présidait une
commission nommée pour un chemin de fer, lorsqu'on vint lui annoncer la visite
du comte de Monte-Cristo. La séance, au reste, était presque finie. au nom du
comte, il se leva.
- Messieurs, dit-il en s'adressant à ses collègues, dont
plusieurs étaient des honorables membres de l'une ou l'autre Chambre,
pardonnez-moi si je vous quitte ainsi ; mais imaginez-vous que la maison
Thomson et French, de Rome, m'adresse un certain comte de Monte-Cristo, en lui
ouvrant chez moi un crédit illimité. C'est la plaisanterie la plus drôle que
mes correspondants de l'étranger se soient encore permise vis-à-vis de moi. Ma
foi, vous le comprenez, la curiosité m'a saisi et me tient encore ; je suis
passé ce matin chez le prétendu comte. Si c'était un vrai comte, vous
comprenez qu'il ne serait pas si riche. Monsieur n'était pas visible. Que vous
en semble ? ne sont-ce point des façons d'altesse ou de jolie femme que se
donne là maître Monte-Cristo ? Au reste, la maison située aux Champs-Élysées
et qui est à lui, je m'en suis informé, m'a paru propre. Mais un crédit
illimité, reprit Danglars en riant de son vilain sourire, rend bien exigeant
le banquier chez qui le crédit est ouvert. J'ai donc hâte de voir notre homme.
Je me crois mystifié. Mais ils ne savent point là-bas à qui ils ont affaire ;
rira bien qui rira le dernier.
En achevant ces mots et
en leur donnant une emphase qui gonfla les narines de M. le baron, celui-ci
quitta ses hôtes et passa dans un salon blanc et or qui faisait grand bruit
dans la Chaussée-d'Antin.
C'est là qu'il avait
ordonné d'introduire le visiteur pour l'éblouir du premier coup.
Le comte était debout,
considérant quelques copies de l'Albane et du Fattore qu'on avait fait passer
au banquier pour des originaux, et qui, toutes copies qu'elles étaient,
juraient fort avec les chicorées d'or de toutes couleurs qui garnissaient les
plafonds.
Au bruit que fit
Danglars en entrant, le comte se retourna.
Danglars salua
légèrement de la tête, et fit signe au comte de s'asseoir dans un fauteuil de
bois doré garni de satin blanc broché d'or.
Le comte s'assit.
- C'est à monsieur de Monte-Cristo que j'ai l'honneur de parler ?
- Et moi, répondit le
comte, à monsieur le baron Danglars, chevalier de la Légion d'honneur, membre
de la Chambre des députés ?
Monte-Cristo redisait
tous les titres qu'il avait trouvés sur la carte du baron.
Danglars sentit la
botte et se mordit les lèvres.
- Excusez-moi, monsieur, dit-il, de ne pas vous avoir donné du
premier coup le titre sous lequel vous m'avez été annoncé ; mais, vous le
savez, nous vivons sous un gouvernement populaire, et moi, je suis un
représentant des intérêts du peuple.
- De sorte, répondit
Monte-Cristo, que, tout en conservant l'habitude de vous faire appeler baron,
vous avez perdu celle d'appeler les autres comte.
- Ah ! je n'y tiens pas
même pour moi, monsieur, répondit négligemment Danglars ; ils m'ont nommé
baron et fait chevalier de la Légion d'honneur pour quelques services rendus,
mais...
- Mais vous avez
abdiqué vos titres, comme ont fait autrefois MM. de Montmorency et de
Lafayette ? C'était un bel exemple à suivre, monsieur.
- Pas tout à fait,
cependant, reprit Danglars embarrassé ; pour les domestiques, vous
comprenez...
- Oui, vous vous
appelez monseigneur pour vos gens ; pour les journalistes, vous vous appelez
monsieur ; et pour vos commettants, citoyen. Ce sont des nuances très
applicables au gouvernement constitutionnel. Je comprends parfaitement.
Danglars se pinça les
lèvres : il vit que, sur ce terrain-là, il n'était pas de force avec
Monte-Cristo ; il essaya donc de revenir sur un terrain qui lui était plus
familier.
- Monsieur le comte, dit-il en s'inclinant, j'ai reçu une lettre
d'avis de la maison Thomson et French.
- J'en suis charmé,
monsieur le baron. Permettez-moi de vous traiter comme vous traitent vos gens,
c'est une mauvaise habitude prise dans des pays où il y a encore des barons,
justement parce qu'on n'en fait plus. J'en suis charmé, dis-je ; je n'aurai
pas besoin de me présenter moi-même, ce qui est toujours assez embarrassant.
Vous aviez donc, disiez-vous, reçu une lettre d'avis ?
- Oui, dit Danglars ;
mais je vous avoue que je n'en ai pas parfaitement compris le sens.
- Bah !
- Et j'avais même eu
l'honneur de passer chez vous pour vous demander quelques explications.
- Faites, monsieur, me
voilà, j'écoute et suis prêt à vous entendre.
- Cette lettre, dit
Danglars, je l'ai sur moi, je crois (il fouilla dans sa poche). Oui, la
voici : cette lettre ouvre à M. le comte de Monte-Cristo un crédit illimité
sur ma maison.
- Eh bien ! monsieur le
baron, que voyez-vous d'obscur là-dedans ?
- Rien, monsieur ;
seulement le mot illimité...
- Eh bien ! ce mot
n'est-il pas français ?... Vous comprenez, ce sont des Anglo-Allemands qui
écrivent.
- Oh ! si fait,
monsieur, et du côté de la syntaxe il n'y a rien à redire, mais il n'en est
pas de même du côté de la comptabilité.
- Est-ce que la maison
Thomson et French, demanda Monte-Cristo de l'air le plus naïf qu'il put
prendre, n'est point parfaitement sûre, à votre avis, monsieur le baron ?
Diable ! cela me contrarierait, car j'ai quelques fonds placés chez elle.
- Ah ! parfaitement
sûre, répondit Danglars avec un sourire presque railleur ; mais le sens du mot
illimité, en matière de finances, est tellement vague...
- Qu'il est illimité,
n'est-ce pas ? dit Monte-Cristo.
- C'est justement cela,
monsieur, que je voulais dire. Or, le vague, c'est le doute, et, dit le sage,
dans le doute abstiens-toi.
- Ce qui signifie,
reprit Monte-Cristo, que si la maison Thomson et French est disposée à faire
des folies, la maison Danglars ne l'est pas à suivre son exemple.
- Comment cela,
monsieur le comte ?
- Oui, sans doute ; MM.
Thomson et French font les affaires sans chiffres ; mais M. Danglars a une
limite aux siennes ; c'est un homme sage, comme il le disait tout à l'heure.
- Monsieur, répondit
orgueilleusement le banquier, personne n'a encore compté avec ma caisse.
- Alors, répondit
froidement Monte-Cristo, il paraît que c'est moi qui commencerai.
- Qui vous dit cela ?
- Les explications que
vous me demandez, monsieur, et qui ressemblent fort à des hésitations...
Danglars se mordit les
lèvres ; c'était la seconde fois qu'il était battu par cet homme et cette fois
sur un terrain qui était le sien. Sa politesse railleuse n'était qu'affectée,
et touchait à cet extrême si voisin qui est l'impertinence.
Monte-Cristo, au
contraire, souriait de la meilleure grâce du monde, et possédait, quand il le
voulait, un certain air naïf qui lui donnait bien des avantages.
- Enfin, monsieur, dit Danglars après un moment de silence, je
vais essayer de me faire comprendre en vous priant de fixer vous-même la somme
que vous comptez toucher chez moi.
- Mais, monsieur,
reprit Monte-Cristo décidé à ne pas perdre un pouce de terrain dans la
discussion, si j'ai demandé un crédit illimité sur vous, c'est que je ne
savais justement pas de quelles sommes j'aurais besoin.
Le banquier crut que le
moment était venu enfin de prendre le dessus ; il se renversa dans son
fauteuil, et avec un lourd et orgueilleux sourire :
- Oh ! monsieur, dit-il, ne craignez pas de désirer ; vous
pourrez vous convaincre alors que le chiffre de la maison Danglars, tout
limité qu'il est, peut satisfaire les plus larges exigences, et dussiez-vous
demander un million...
- Plaît-il ? fit
Monte-Cristo.
- Je dis un million,
répéta Danglars avec l'aplomb de la sottise.
- Et que ferais-je d'un
million ? dit le comte. Bon Dieu ! monsieur, s'il ne m'eût fallu qu'un
million, je ne me serais pas fait ouvrir un crédit pour une pareille misère.
Un million ? mais j'ai toujours un million dans mon portefeuille ou dans mon
nécessaire de voyage.
Et Monte-Cristo retira
d'un petit carnet où étaient ses cartes de visite deux bons de cinq cent mille
francs chacun, payables au porteur, sur le Trésor.
Il fallait assommer et
non piquer un homme comme Danglars. Le coup de massue fit son effet : le
banquier chancela et eut le vertige ; il ouvrit sur Monte-Cristo deux yeux
hébétés dont la prunelle se dilata effroyablement.
- Voyons, avouez-moi, dit Monte-Cristo, que vous vous défiez de
la maison Thomson et French. Mon Dieu ! c'est tout simple ; j'ai prévu le cas,
et, quoique assez étranger aux affaires, j'ai pris mes précautions. Voici donc
deux autres lettres pareilles à celle qui vous est adressée ; l'une est de la
maison Arestein et Eskeles de Vienne sur M. le baron de Rothschild, l'autre
est de la maison Baring de Londres sur M. Laffitte. Dites un mot, monsieur, et
je vous ôterai toute préoccupation, en me présentant dans l'une ou l'autre de
ces deux maisons.
C'en était fait,
Danglars était vaincu ; il ouvrit avec un tremblement visible la lettre de
Vienne et la lettre de Londres, que lui tendait du bout des doigts le comte,
vérifia l'authenticité des signatures avec une minutie qui eût été insultante
pour Monte-Cristo, s'il n'eût pas fait la part de l'égarement du banquier.
- Oh ! monsieur, voilà trois signatures qui valent bien des
millions, dit Danglars en se levant comme pour saluer la puissance de l'or
personnifiée en cet homme qu'il avait devant lui. Trois crédits illimités sur
nos maisons ! Pardonnez-moi, monsieur le comte, mais tout en cessant d'être
défiant, on peut demeurer encore étonné.
- Oh ! ce n'est pas une
maison comme la vôtre qui s'étonnerait ainsi, dit Monte-Cristo avec toute sa
politesse ; ainsi, vous pourrez donc m'envoyer quelque argent, n'est-ce pas ?
- Parlez, monsieur le
comte ; je suis à vos ordres.
- Eh bien ! reprit
Monte-Cristo, à présent que nous nous entendons, car nous nous entendons,
n'est-ce pas ?
Danglars fit un signe
de tête affirmatif.
- Et vous n'avez plus aucune défiance ? continua Monte-Cristo.
- Oh ! monsieur le
comte ! s'écria le banquier, je n'en ai jamais eu.
- Non ; vous désiriez
une preuve, voilà tout. Eh bien, répéta le comte, maintenant que nous nous
entendons, maintenant que vous n'avez plus aucune défiance, fixons, si vous le
voulez bien, une somme générale pour la première année : six millions, par
exemple.
- Six millions, soit !
dit Danglars suffoqué.
- S'il me faut plus,
reprit machinalement Monte-Cristo, nous mettrons plus ; mais je ne compte
rester qu'une année en France, et pendant cette année je ne crois pas dépasser
ce chiffre... enfin nous verrons... Veuillez, pour commencer, me faire porter
cinq cent mille francs demain, je serai chez moi jusqu'à midi, et d'ailleurs,
si je n'y étais pas, je laisserais un reçu à mon intendant.
- L'argent sera chez
vous demain à dix heures du matin, monsieur le comte, répondit Danglars.
Voulez-vous de l'or, ou des billets de banque, ou de l'argent ?
- Or et billets par
moitié, s'il vous plaît.
Et le comte se leva.
- Je dois vous confesser une chose, monsieur le comte, dit
Danglars à son tour ; je croyais avoir des notions exactes sur toutes les
belles fortunes de l'Europe, et cependant la vôtre, qui me paraît
considérable, m'était, je l'avoue, tout à fait inconnue ; elle est récente ?
- Non, monsieur,
répondit Monte-Cristo, elle est, au contraire, de fort vieille date : c'était
une espèce de trésor de famille auquel il était défendu de toucher, et dont
les intérêts accumulés ont triplé le capital ; l'époque fixée par le testateur
est révolue depuis quelques années seulement : ce n'est donc que depuis
quelques années que j'en use, et votre ignorance à ce sujet n'a rien que de
naturel ; au reste, vous la connaîtrez mieux dans quelque temps.
Et le comte accompagna
ces mots d'un de ces sourires pâles qui faisaient si grand'peur à Franz
d'Épinay.
- Avec vos goûts et vos intentions, monsieur, continua Danglars,
vous allez déployer dans la capitale un luxe qui va nous écraser tous, nous
autres pauvres petits millionnaires : cependant comme vous me paraissez
amateur, car lorsque je suis entré vous regardiez mes tableaux, je vous
demande la permission de vous faire voir ma galerie : tous tableaux anciens,
tous tableaux de maîtres garantis comme tels ; je n'aime pas les modernes.
- Vous avez raison,
monsieur, car ils ont en général un grand défaut : c'est celui de n'avoir pas
encore eu le temps de devenir des anciens.
- Puis-je vous montrer
quelques statues de Thorwaldsen, de Bartoloni, de Canova, tous artistes
étrangers ? Comme vous voyez, je n'apprécie pas les artistes français.
- Vous avez le droit
d'être injuste avec eux, monsieur, ce sont vos compatriotes.
- Mais tout cela sera
pour plus tard, quand nous aurons fait meilleure connaissance ; pour
aujourd'hui, je me contenterai, si vous le permettez toutefois, de vous
présenter à madame la baronne Danglars ; excusez mon empressement, monsieur le
comte, mais un client comme vous fait presque partie de la famille.
Monte-Cristo s'inclina,
en signe qu'il acceptait l'honneur que le financier voulait bien lui faire.
Danglars sonna ; un
laquais, vêtu d'une livrée éclatante, parut.
- Madame la baronne est-elle chez elle ? demanda Danglars.
- Oui, monsieur le
baron, répondit le laquais.
- Seule ?
- Non, madame a du
monde.
- Ce ne sera pas
indiscret de vous présenter devant quelqu'un n'est-ce pas, monsieur le comte ?
Vous ne gardez pas l'incognito ?
- Non, monsieur le
baron, dit en souriant Monte-Cristo, je ne me reconnais pas ce droit-là.
- Et qui est près de
madame ? M. Debray ?" demanda Danglars avec une bonhomie qui fit sourire
intérieurement Monte-Cristo, déjà renseigné sur les transparents secrets
d'intérieur du financier.
- M. Debray, oui, monsieur le baron, répondit le laquais.
Danglars fit un signe de tête.
Puis se tournant vers
Monte-Cristo :
- M. Lucien Debray, dit-il, est un ancien ami à nous, secrétaire
intime du ministre de l'Intérieur ; quant à ma femme, elle a dérogé en
m'épousant, car elle appartient à une ancienne famille ; c'est une demoiselle
de Servières, veuve en premières noces de M. le colonel marquis de Nargonne.
- Je n'ai pas l'honneur
de connaître madame Danglars ; mais j'ai déjà rencontré M. Lucien Debray.
- Bah ! dit Danglars,
où donc cela ?
- Chez M. de Morcerf.
- Ah ! vous connaissez
le petit vicomte, dit Danglars.
- Nous nous sommes
trouvés ensemble à Rome à l'époque du carnaval.
- Ah ! oui, dit
Danglars ; n'ai-je pas entendu parler de quelque chose comme une aventure
singulière avec des bandits, des voleurs dans les ruines ? Il a été tiré de là
miraculeusement. Je crois qu'il a raconté quelque chose de tout cela à ma
femme et à ma fille à son retour d'Italie.
- Madame la baronne
attend ces messieurs, revint dire le laquais.
- Je passe devant pour
vous montrer le chemin, fit Danglars en saluant.
- Et moi, je vous suis,
dit Monte-Cristo.