Dans cette maison de la
rue du Helder, où Albert de Morcerf avait donné rendez-vous, à Rome, au comte
de Monte-Cristo tout se préparait dans la matinée du 21 mai pour faire honneur
à la parole du jeune homme.
Albert de Morcerf habitait un pavillon situé à
l'angle d'une grande cour et faisant face à un autre bâtiment destiné aux
communs. Deux fenêtres de ce pavillon seulement donnaient sur la rue, les
autres étaient percées, trois sur la cour et deux autres en retour sur le
jardin.
Entre cette cour et ce
jardin s'élevait, bâtie avec le mauvais goût de l'architecture impériale,
l'habitation fashionable et vaste du comte et de la comtesse de Morcerf.
Sur toute la largeur de
la propriété régnait, donnant sur la rue, un mur surmonté, de distance en
distance, de vases de fleurs, et coupé au milieu par une grande grille aux
lances dorées, qui servait aux entrées d'apparat ; une petite porte presque
accolée à la loge du concierge donnait passage aux gens de service ou aux
maîtres entrant ou sortant à pied.
On devinait, dans ce
choix du pavillon destiné à l'habitation d'Albert, la délicate prévoyance
d'une mère qui, ne voulant pas se séparer de son fils, avait cependant compris
qu'un jeune homme de l'âge du vicomte avait besoin de sa liberté tout entière.
On y reconnaissait aussi, d'un autre côté, nous devons le dire, l'intelligent
égoïsme du jeune homme, épris de cette vie libre et oisive, qui est celle des
fils de famille, et qu'on lui dorait comme à l'oiseau sa cage.
Par ces deux fenêtres
donnant sur la rue, Albert de Morcerf pouvait faire ses explorations
au-dehors. La vue du dehors est si nécessaire aux jeunes gens qui veulent
toujours voir le monde traverser leur horizon, cet horizon ne fût-il que celui
de la rue ! Puis, son exploration faite, si cette exploration paraissait
mériter un examen plus approfondi, Albert de Morcerf pouvait, pour se livrer à
ses recherches, sortir par une petite porte faisant pendant à celle que nous
avons indiquée près de la loge du portier, et qui mérite une mention
particulière.
C'était une petite
porte qu'on eût dit oubliée de tout le monde depuis le jour où la maison avait
été bâtie, et qu'on eût cru condamnée à tout jamais, tant elle semblait
discrète et poudreuse, mais dont la serrure et les gonds, soigneusement
huilés, annonçaient une pratique mystérieuse et suivie. Cette petite porte
sournoise faisait concurrence aux deux autres et se moquait du concierge, à la
vigilance et à la juridiction duquel elle échappait, s'ouvrant comme la
fameuse porte de la caverne des Mille et une Nuits, comme la Sésame
enchantée d'Ali-Baba, au moyen de quelques mots cabalistiques, ou de quelques
grattements convenus, prononcés par les plus douces voix ou opérés par les
doigts les plus effilés du monde.
Au bout d'un corridor
vaste et calme, auquel communiquait cette petite porte et qui faisait
antichambre, s'ouvrait, à droite, la salle à manger d'Albert donnant sur la
cour, et, à gauche, son petit salon donnant sur le jardin. Des massifs, des
plantes grimpantes s'élargissant en éventail devant les fenêtres, cachaient à
la cour et au jardin l'intérieur de ces deux pièces, les seules, placées au
rez-de-chaussée comme elles l'étaient, où pussent pénétrer les regards
indiscrets.
Au premier, ces deux
pièces se répétaient, enrichies d'une troisième, prise sur l'antichambre. Ces
trois pièces étaient un salon, une chambre à coucher et un boudoir.
Le salon d'en bas
n'était qu'une espèce de divan algérien destiné aux fumeurs.
Le boudoir du premier
donnait dans la chambre à coucher, et, par une porte invisible, communiquait
avec l'escalier. On voit que toutes les mesures de précaution étaient prises.
Au-dessus de ce premier
étage régnait un vaste atelier, que l'on avait agrandi en jetant bas murailles
et cloisons, pandémonium que l'artiste disputait au dandy. Là se réfugiaient
et s'entassaient tous les caprices successifs d'Albert, les cors de chasse,
les basses, les flûtes, un orchestre complet, car Albert avait eu un instant,
non pas le goût, mais la fantaisie de la musique ; les chevalets, les
palettes, les pastels, car à la fantaisie de la musique avait succédé la
fatuité de la peinture ; enfin les fleurets, les gants de boxe, les espadons
et les cannes de tout genre ; car enfin, suivant les traditions des jeunes
gens à la mode de l'époque où nous sommes arrivés, Albert de Morcerf
cultivait, avec infiniment plus de persévérance qu'il n'avait fait de la
musique et de la peinture, ces trois arts qui complètent l'éducation léonine,
c'est-à-dire l'escrime, la boxe et le bâton, et il recevait successivement
dans cette pièce, destinée à tous les exercices du corps, Grisier, Cooks et
Charles Leboucher.
Le reste des meubles de
cette pièce privilégiée étaient de vieux bahuts du temps de François Ier,
bahuts pleins de porcelaines de Chine, de vases du Japon, de faïences de Luca
della Robbia et de plats de Bernard de Palissy ; d'antiques fauteuils où
s'étaient peut-être assis Henri IV ou Sully, Louis XIII ou Richelieu, car deux
de ces fauteuils, ornés d'un écusson sculpté où brillaient sur l'azur les
trois fleurs de lis de France surmontées d'une couronne royale, sortaient
visiblement des garde-meubles du Louvre, ou tout au moins de celui de quelque
château royal. Sur ces fauteuils aux fonds sombres et sévères, étaient jetées
pêle-mêle de riches étoffes aux vives couleurs, teintes au soleil de la Perse
ou écloses sous les doigts des femmes de Calcutta ou de Chandernagor. Ce que
faisaient là ces étoffes, on n'eût pas pu le dire ; elles attendaient, en
récréant les yeux, une destination inconnue à leur propriétaire lui-même, et,
en attendant, elles illuminaient l'appartement de leurs reflets soyeux et
dorés.
A la place la plus
apparente se dressait un piano, taillé par Roller et Blanchet dans du bois de
rose, piano à la taille de nos salons de Lilliputiens, renfermant cependant un
orchestre dans son étroite et sonore cavité, et gémissant sous le poids des
chefs d'œuvre de Beethoven, de Weber, de Mozart, d'Haydn, de Grétry et de
Porpora.
Puis, partout, le long
des murailles, au-dessus des portes, au plafond, des épées, des poignards, des
criks, des masses, des haches, des armures complètes dorées, damasquinées,
incrustées ; des herbiers, des blocs de minéraux, des oiseaux bourrés de crin,
ouvrant pour un vol immobile leurs ailes couleur de feu et leur bec qu'ils ne
ferment jamais.
Il va sans dire que
cette pièce était la pièce de prédilection d'Albert.
Cependant, le jour du
rendez-vous, le jeune homme, en demi-toilette, avait établi son quartier
général dans le petit salon du rez-de-chaussée. Là, sur une table entourée à
distance d'un divan large et mœlleux, tous les tabacs connus, depuis le tabac
jaune de Pétersbourg, jusqu'au tabac noir du Sinaï, en passant par le
maryland, le porto-rico et le latakié, resplendissaient dans les pots de
faïence craquelée qu'adorent les Hollandais. A côté d'eux, dans des cases de
bois odorant, étaient rangés, par ordre de taille et de qualité, les puros,
les régalias, les havanes et les manilles ; enfin dans une armoire tout
ouverte, une collection de pipes allemandes, de chibouques aux bouquins
d'ambre, ornées de corail, et de narguilés incrustés d'or, aux longs tuyaux de
maroquin roulés comme des serpents, attendaient le caprice ou la sympathie des
fumeurs. Albert avait présidé lui-même à l'arrangement ou plutôt au désordre
symétrique qu'après le café les convives d'un déjeuner moderne aiment à
contempler à travers la vapeur qui s'échappe de leur bouche et qui monte au
plafond en longues et capricieuses spirales.
A dix heures moins un
quart, un valet de chambre entra. C'était un petit groom de quinze ans, ne
parlant qu'anglais et répondant au nom de John, tout le domestique de Morcerf.
Bien entendu que dans les jours ordinaires le cuisinier de l'hôtel était à sa
disposition, et que dans les grandes occasions le chasseur du comte l'était
également.
Ce valet de chambre,
qui s'appelait Germain et qui jouissait de la confiance entière de son jeune
maître, tenait à la main une liasse de journaux qu'il déposa sur une table, et
un paquet de lettres qu'il remit à Albert.
Albert jeta un coup
d'œil distrait sur ces différentes missives, en choisit deux aux écritures
fines et aux enveloppes parfumées, les décacheta et les lut avec une certaine
attention.
- Comment sont venues ces lettres ? demanda-t-il.
- L'une est venue par
la poste, l'autre a été apportée par le valet de chambre de Mme Danglars.
- Faites dire à Mme
Danglars que j'accepte la place qu'elle m'offre dans sa loge... Attendez
donc... Puis, dans la journée, vous passerez chez Rosa ; vous lui direz que
j'irai, comme elle m'y invite, souper avec elle en sortant de l'Opéra, et vous
lui porterez six bouteilles de vins assortis, de Chypre, de xérès, de Malaga,
et un baril d'huîtres d'Ostende... Prenez les huîtres chez Borel, et dites
surtout que c'est pour moi.
- A quelle heure
monsieur veut-il être servi ?
- Quelle heure
avons-nous ?
- Dix heures moins un
quart.
- Eh bien ! servez pour
dix heures et demie précises. Debray sera peut-être forcé d'aller à son
ministère... Et d'ailleurs... (Albert consulta ses tablettes), c'est bien
l'heure que j'ai indiquée au comte, le 21 mai, à dix heures et demie du matin,
et quoique je ne fasse pas grand fond sur sa promesse, je veux être exact. A
propos, savez-vous si Mme la comtesse est levée ?
- Si monsieur le
vicomte le désire, je m'en informerai.
- Oui... vous lui demanderez une de ses caves à liqueurs, la
mienne est incomplète, et vous lui direz que j'aurai l'honneur de passer chez
elle vers trois heures, et que je lui fais demander la permission de lui
présenter quelqu'un.
Le valet sorti, Albert
se jeta sur le divan, déchira l'enveloppe de deux ou trois journaux, regarda
les spectacles, fit la grimace en reconnaissant que l'on jouait un opéra et
non un ballet, chercha vainement dans les annonces de parfumerie un opiat pour
les dents dont on lui avait parlé, et rejeta l'une après l'autre les trois
feuilles les plus courues de Paris, en murmurant au milieu d'un bâillement
prolongé :
- En vérité, ces journaux deviennent de plus en plus assommants.
En ce moment une
voiture légère s'arrêta devant la porte, et un instant après le valet de
chambre rentra pour annoncer M. Lucien Debray. Un grand jeune homme blond,
pâle, à l'œil gris et assuré, aux lèvres minces et froides, à l'habit bleu aux
boutons d'or ciselés, à la cravate blanche, au lorgnon d'écaille suspendu par
un fil de soie, et que, par un effort du nerf sourcilier et du nerf
zigomatique, il parvenait à fixer de temps en temps dans la cavité de son œil
droit, entra sans sourire, sans parler et d'un air demi-officiel :
- Bonjour, Lucien... Bonjour ! dit Albert. Ah ! vous m'effrayez,
mon cher, avec votre exactitude ! Que dis-je ? exactitude ! Vous que je
n'attendais que le dernier, vous arrivez à dix heures moins cinq minutes,
lorsque le rendez-vous définitif n'est qu'à dix heures et demie ! C'est
miraculeux ! Le ministère serait-il renversé, par hasard ?
- Non, très cher, dit
le jeune homme en s'incrustant dans le divan ; rassurez-vous, nous chancelons
toujours, mais nous ne tombons jamais, et je commence à croire que nous
passons tout bonnement à l'inamovibilité, sans compter que les affaires de la
Péninsule vont nous consolider tout à fait.
- Ah ! oui, c'est vrai,
vous chassez don Carlos d'Espagne.
- Non pas, très cher,
ne confondons point ; nous le ramenons de l'autre côté de la frontière de
France, et nous lui offrons une hospitalité royale à Bourges.
- A Bourges ?
- Oui, il n'a pas à se
plaindre, que diable ! Bourges est la capitale du roi Charles VII. Comment !
vous ne saviez pas cela ? C'est connu depuis hier de tout Paris, et avant-hier
la chose avait déjà transpiré à la Bourse, car M. Danglars (e ne sais point
par quel moyen cet homme sait les nouvelles en même temps que nous), car M.
Danglars a joué à la hausse et a gagné un million.
- Et vous, un ruban
nouveau, à ce qu'il paraît ; car je vois un liséré bleu ajouté à votre
brochette ?
- Heu ! ils m'ont
envoyé la plaque de Charles III, répondit négligemment Debray.
- Allons, ne faites
donc pas l'indifférent, et avouez que la chose vous a fait plaisir à recevoir.
- Ma foi, oui ; comme
complément de toilette, une plaque fait bien sur un habit noir boutonné ;
c'est élégant.
- Et, dit Morcerf en
souriant, on a l'air du prince de Galles ou du duc de Reichstadt.
- Voilà donc pourquoi
vous me voyez si matin, très cher.
- Parce que vous avez
la plaque de Charles III et que vous vouliez m'annoncer cette bonne nouvelle ?
- Non ; parce que j'ai
passé la nuit à expédier des lettres : vingt-cinq dépêches diplomatiques.
Rentré chez moi ce matin au jour, j'ai voulu dormir ; mais le mal de tête m'a
pris, et je me suis relevé pour monter à cheval une heure. A Boulogne, l'ennui
et la faim m'ont saisi, deux ennemis qui vont rarement ensemble, et qui
cependant se sont ligués contre moi ; une espèce d'alliance carlo-républicaine ;
je me suis alors souvenu que l'on festinait chez vous ce matin, et me voilà :
j'ai faim. nourrissez-moi ; je m'ennuie, amusez-moi.
- C'est mon devoir
d'amphitryon, cher ami, dit Albert en sonnant le valet de chambre ; tandis que
Lucien faisait sauter, avec le bout de sa badine à pomme d'or incrustée de
turquoise, les journaux dépliés. "Germain, un verre de xérès et un biscuit. En
attendant, mon cher Lucien, voici des cigares de contrebande, bien entendu ;
je vous engage à en goûter et à inviter votre ministre à nous en vendre de
pareils, au lieu de ces espèces de feuilles de noyer qu'il condamne les bons
citoyens à fumer.
- Peste ! je m'en
garderais bien. Du moment où ils vous viendraient du gouvernement vous n'en
voudriez plus et les trouveriez exécrables. D'ailleurs, cela ne regarde point
l'intérieur, cela regarde les finances : adressez-vous à M. Humann, section
des contributions indirectes, corridor A, n° 26.
- En vérité, dit
Albert, vous m'étonnez par l'étendue de vos connaissances. Mais prenez donc un
cigare !
- Ah ! cher vicomte,
dit Lucien en allumant un manille à une bougie rose brûlant dans un bougeoir
de vermeil et en se renversant sur le divan, ah ! cher vicomte, que vous êtes
heureux de n'avoir rien à faire ! En vérité, vous ne connaissez pas votre
bonheur !
- Et que feriez-vous
donc, mon cher pacificateur de royaumes, reprit Morcerf avec une légère
ironie, si vous ne faisiez rien ? Comment ! secrétaire particulier d'un
ministre, lancé à la fois dans la grande cabale européenne et dans les petites
intrigues de Paris ; ayant des rois, et, mieux que cela, des reines à
protéger, des partis à réunir, des élections à diriger ; faisant plus de votre
cabinet avec votre plume et votre télégraphe, que Napoléon ne faisait de ses
champs de bataille avec son épée et ses victoires ; possédant vingt-cinq mille
livres de rente en dehors de votre place ; un cheval dont Château-Renaud vous
a offert quatre cents louis, et que vous n'avez pas voulu donner ; un tailleur
qui ne vous manque jamais un pantalon ; ayant l'Opéra, le Jockey-Club et le
théâtre des Variétés, vous ne trouvez pas dans tout cela de quoi vous
distraire ? Eh bien, soit, je vous distrairai, moi.
- Comment cela ?
- En vous faisant faire
une connaissance nouvelle.
- En homme ou en
femme ?
- En homme.
- Oh ! j'en connais
déjà beaucoup !
- Mais vous n'en
connaissez pas comme celui dont je vous parle.
- D'où vient-il donc ?
du bout du monde ?
- De plus loin
peut-être.
- Ah diable ! j'espère
qu'il n'apporte pas notre déjeuner ?
- Non, soyez
tranquille, notre déjeuner se confectionne dans les cuisines maternelles. Mais
vous avez donc faim ?
- Oui, je l'avoue, si
humiliant que cela soit à dire. Mais j'ai dîné hier chez M. de Villefort ; et
avez-vous remarqué cela, cher ami ? on dîne très mal chez tous ces gens du
parquet ; on dirait toujours qu'ils ont des remords.
- Ah ! pardieu,
dépréciez les dîners des autres, avec cela qu'on dîne bien chez vos ministres.
- Oui, mais nous
n'invitons pas les gens comme il faut, au moins ; et si nous n'étions pas
obligés de faire les honneurs de notre table à quelques croquants qui pensent
et surtout qui votent bien, nous nous garderions comme de la peste de dîner
chez nous, je vous prie de croire.
- Alors, mon cher,
prenez un second verre de xérès et un autre biscuit.
- Volontiers, votre vin
d'Espagne est excellent ; vous voyez bien que nous avons eu tout à fait raison
de pacifier ce pays-là.
- Oui, mais don
Carlos ?
- Eh bien, don Carlos
boira du vin de Bordeaux, et dans dix ans nous marierons son fils à la petite
reine.
- Ce qui vous vaudra la
Toison d'Or, si vous êtes encore au ministère.
- Je crois, Albert, que
vous avez adopté pour système ce matin de me nourrir de fumée.
- Eh ! c'est encore ce
qui amuse le mieux l'estomac, convenez-en ; mais, tenez, justement j'entends
la voix de Beauchamp dans l'antichambre, vous vous disputerez, cela vous fera
prendre patience.
- A propos de quoi ?
- A propos de journaux.
- Oh ! cher ami, dit
Lucien avec un souverain mépris, est-ce que je lis les journaux !
- Raison de plus, alors
vous vous disputerez bien davantage.
- M. Beauchamp !
annonça le valet de chambre.
- Entrez, entrez !
plume terrible ! dit Albert en se levant et en allant au- devant du jeune
homme. Tenez, voici Debray qui vous déteste sans vous lire, à ce qu'il dit du
moins.
- Il a bien raison, dit
Beauchamp, c'est comme moi, je le critique sans savoir ce qu'il fait. Bonjour,
commandeur.
- Ah ! vous savez déjà
cela, répondit le secrétaire particulier en échangeant avec le journaliste une
poignée de main et un sourire.
- Pardieu ! reprit
Beauchamp.
- Et qu'en dit-on dans
le monde ?
- Dans quel monde ?
Nous avons beaucoup de mondes en l'an de grâce 1838.
- Eh ! dans le monde
critico-politique, dont vous êtes un des lions.
- Mais on dit que c'est
chose fort juste, et que vous semez assez de rouge pour qu'il pousse un peu de
bleu.
- Allons, allons, pas
mal, dit Lucien ; pourquoi n'êtes-vous pas des nôtres, mon cher Beauchamp ;
ayant de l'esprit comme vous en avez, vous feriez fortune en trois ou quatre
ans.
- Aussi, je n'attends
qu'une chose pour suivre votre conseil : c'est un ministère qui soit assuré
pour six mois. Maintenant, un seul mot, mon cher Albert, car aussi bien
faut-il que je laisse respirer le pauvre Lucien. Déjeunons-nous ou
dînons-nous ? J'ai la Chambre, moi. Tout n'est pas rose, comme vous le voyez,
dans notre métier.
- On déjeunera
seulement ; nous n'attendons plus que deux personnes, et l'on se mettra à
table aussitôt qu'elles seront arrivées.
- Et quelles sortes de
personnes attendez-vous à déjeuner ? dit Beauchamp.
- Un gentilhomme et un
diplomate, reprit Albert.
- Alors c'est l'affaire
de deux petites heures pour le gentilhomme et de deux grandes heures pour le
diplomate. Je reviendrai au dessert. Gardez- moi des fraises, du café et des
cigares. Je mangerai une côtelette à la Chambre.
- N'en faites rien,
Beauchamp, car le gentilhomme fût-il un Montmorency, et le diplomate un
Metternich, nous déjeunerons à dix heures et demie précises ; en attendant
faites comme Debray, goûtez mon xérès et mes biscuits.
- Allons donc, soit, je
reste. Il faut absolument que je me distraie ce matin.
- Bon, vous voilà comme
Debray ! Il me semble cependant que lorsque le ministère est triste
l'opposition doit être gaie.
- Ah ! voyez-vous, cher
ami, c'est que vous ne savez point ce qui me menace. J'entendrai ce matin un
discours de M. Danglars à la Chambre des députés, et ce soir, chez sa femme,
une tragédie d'un pair de France. Le diable emporte le gouvernement
constitutionnel ! Et puisque nous avions le choix, à ce qu'on dit, comment
avons-nous choisi celui-là ?
- Je comprends ; vous
avez besoin de faire provision d'hilarité.
- Ne dites donc pas de
mal des discours de M. Danglars, dit Debray : il vote pour vous, il fait de
l'opposition.
- Voilà, pardieu, bien
le mal ! Aussi j'attends que vous l'envoyiez discourir au Luxembourg pour en
rire tout à mon aise.
- Mon cher, dit Albert
à Beauchamp, on voit bien que les affaires d'Espagne sont arrangées, vous êtes
ce matin d'une aigreur révoltante. Rappelez-vous donc que la chronique
parisienne parle d'un mariage entre moi et Mlle Eugénie Danglars. Je ne puis
donc pas, en conscience, vous laisser mal parler de l'éloquence d'un homme qui
doit me dire un jour : "Monsieur le vicomte, vous savez que je donne deux
millions à ma fille."
- Allons donc ! dit
Beauchamp, ce mariage ne se fera jamais. Le roi a pu le faire baron, il pourra
le faire pair, mais il ne le fera point gentilhomme, et le comte de Morcerf
est une épée trop aristocratique pour consentir, moyennant deux pauvres
millions, à une mésalliance. Le vicomte de Morcerf ne doit épouser qu'une
marquise.
- Deux millions ! c'est
cependant joli ! reprit Morcerf.
- C'est le capital
social d'un théâtre de boulevard ou d'un chemin de fer du jardin des Plantes à
la Râpée.
- Laissez-le dire,
Morcerf, reprit nonchalamment Debray, et mariez-vous. Vous épousez l'étiquette
d'un sac, n'est-ce pas ? eh bien, que vous importe ! mieux vaut alors sur
cette étiquette un blason de moins et un zéro de plus ; vous avez sept
merlettes dans vos armes, vous en donnerez trois à votre femme et il en
restera encore quatre. C'est une de plus qu'a M. de Guise, qui a failli être
roi de France, et dont le cousin germain était empereur d'Allemagne.
- Ma foi, je crois que
vous avez raison, Lucien, répondit distraitement Albert.
- Et certainement !
D'ailleurs tout millionnaire est noble comme un bâtard, c'est-à-dire qu'il
peut l'être.
- Chut ! ne dites pas
cela, Debray, reprit en riant Beauchamp, car voici Château-Renaud qui, pour
vous guérir de votre manie de paradoxer, vous passera au travers du corps
l'épée de Renaud de Montauban, son ancêtre.
- Il dérogerait alors,
répondit Lucien, car je suis vilain et très vilain.
- Bon ! s'écria
Beauchamp, voilà le ministère qui chante du Béranger, où allons-nous, mon
Dieu ?
- M. de
Château-Renaud ! M. Maximilien Morrel ! dit le valet de chambre, en annonçant
deux nouveaux convives.
- Complets alors ! dit
Beauchamp, et nous allons déjeuner ; car, si je ne me trompe, vous n'attendiez
plus que deux personnes, Albert ?
- Morrel ! murmura
Albert surpris ; Morrel ! qu'est-ce que cela ?
Mais avant qu'il eût
achevé, M. de Château-Renaud, beau jeune homme de trente ans, gentilhomme des
pieds à la tête, c'est-à-dire avec la figure d'un Guiche et l'esprit d'un
Mortemart, avait pris Albert par la main :
- Permettez-moi, mon cher, lui dit-il, de vous présenter M. le
capitaine de spahis Maximilien Morrel, mon ami, et de plus mon sauveur. Au
reste, l'homme se présente assez bien par lui-même. Saluez mon héros, vicomte.
Et il se rangea pour
démasquer ce grand et noble jeune homme au front large, à l'œil perçant, aux
moustaches noires, que nos lecteurs se rappellent avoir vu à Marseille, dans
une circonstance assez dramatique pour qu'ils ne l'aient point encore oublié,
Un riche uniforme, demi-français, demi-oriental, admirablement porté faisait
valoir sa large poitrine décorée de la croix de la Légion d'honneur, et
ressortir la cambrure hardie de sa taille. Le jeune officier s'inclina avec
une politesse d'élégance ; Morrel était gracieux dans chacun de ses
mouvements, parce qu'il était fort.
- Monsieur, dit Albert avec une affectueuse courtoisie, M. le
baron de Château-Renaud savait d'avance tout le plaisir qu'il me procurait en
me faisant faire votre connaissance ; vous êtes de ses amis, monsieur, soyez
des nôtres.
- Très bien, dit
Château-Renaud, et souhaitez, mon cher vicomte, que le cas échéant il fasse
pour vous ce qu'il a fait pour moi.
- Et qu'a-t-il donc
fait ? demanda Albert.
- Oh ! dit Morrel, cela
ne vaut pas la peine d'en parler, et Monsieur exagère.
- Comment ! dit
Château-Renaud, cela ne vaut pas la peine d'en parler ! La vie ne vaut pas la
peine qu'on en parle !... En vérité, c'est par trop philosophique ce que vous
dites là, mon cher monsieur Morrel... Bon pour vous qui exposez votre vie tous
les jours, mais pour moi qui l'expose une fois par hasard...
- Ce que je vois de
plus clair dans tout cela, baron, c'est que M. le capitaine Morrel vous a
sauvé la vie.
- Oh ! mon Dieu ! oui,
tout bonnement, reprit Château-Renaud.
- Et à quelle
occasion ? demanda Beauchamp.
- Beauchamp, mon ami,
vous saurez que je meurs de faim ! dit Debray, ne donnez donc pas dans les
histoires.
- Eh bien ! mais, dit
Beauchamp, je n'empêche pas qu'on se mette à table, moi... Château-Renaud nous
racontera cela à table.
- Messieurs, dit
Morcerf, il n'est encore que dix heures un quart, remarquez bien cela, et nous
attendons un dernier convive.
- Ah ! c'est vrai, un
diplomate, reprit Debray.
- Un diplomate, ou
autre chose, je n'en sais rien, ce que je sais, c'est que pour mon compte je
l'ai chargé d'une ambassade qu'il a si bien terminée à ma satisfaction, qui si
j'avais été roi je l'eusse fait à l'instant même chevalier de tous mes ordres,
eussé-je eu à la fois la disposition de la Toison d'Or et de la Jarretière.
- Alors, puisqu'on ne
se met point encore à table, dit Debray, versez-vous un verre de xérès comme
nous avons fait, et racontez-nous cela, baron.
- Vous savez tous que
l'idée m'était venue d'aller en Afrique.
- C'est un chemin que
vos ancêtres vous ont tracé, mon cher Château-Renaud, répondit galamment
Morcerf.
- Oui, mais je doute
que cela fût, comme eux, pour délivrer le tombeau du Christ.
- Et vous avez raison,
Beauchamp, dit le jeune aristocrate ; c'était tout bonnement pour faire le
coup de pistolet en amateur. Le duel me répugne, comme vous savez, depuis que
deux témoins, que j'avais choisis pour accommoder une affaire, m'ont forcé de
casser le bras à un de mes meilleurs amis... eh pardieu ! à ce pauvre Franz
d'Épinay, que vous connaissez tous.
- Ah oui ! c'est vrai,
dit Debray, vous vous êtes battu dans le temps... A quel propos ?
- Le diable m'emporte
si je m'en souviens ! dit Château-Renaud ; mais ce que je me rappelle
Parfaitement, c'est qu'ayant honte de laisser dormir un talent comme le mien,
j'ai voulu essayer sur les Arabes des pistolets neufs dont on venait de me
faire cadeau. En conséquence je m'embarquai pour Oran ; d'Oran je gagnai
Constantine, et j'arrivai juste pour voir lever le siège. Je me mis en
retraite comme les autres. Pendant quarante-huit heures je supportai assez
bien la pluie le jour, la neige la nuit ; enfin, dans la troisième matinée,
mon cheval mourut de froid. Pauvre bête ! accoutumée aux couvertures et au
poêle de l'écurie... un cheval arabe qui seulement s'est trouvé un peu dépaysé
en rencontrant dix degrés de froid en Arabie.
- C'est pour cela que
vous voulez m'acheter mon cheval anglais, dit Debray ; vous supposez qu'il
supportera mieux le froid que votre arabe.
- Vous vous trompez,
car j'ai fait vœu de ne plus retourner en Afrique.
- Vous avez donc eu
bien peur ? demanda Beauchamp.
- Ma foi, oui, je
l'avoue, répondit Château-Renaud ; et il y avait de quoi ! Mon cheval était
donc mort ; je faisais ma retraite à pied ; six Arabes vinrent au galop pour
me couper la tête, j'en abattis deux de mes deux coups de fusil, deux de mes
deux coups de pistolet, mouches pleines ; mais il en restait deux, et j'étais
désarmé. L'un me prit par les cheveux, c'est pour cela que je les porte courts
maintenant, on ne sait pas ce qui peut arriver, l'autre m'enveloppa le cou de
son yatagan, et je sentais déjà le froid aigu du fer, quand monsieur, que vous
voyez, chargea à son tour sur eux, tua celui qui me tenait par les cheveux
d'un coup de pistolet, et fendit la tête de celui qui s'apprêtait à me couper
la gorge d'un coup de sabre. monsieur s'était donné pour tâche de sauver un
homme ce jour-là, le hasard a voulu que ce fût moi ; quand je serai riche, je
ferai faire par Klagmann ou par Marochetti une statue du Hasard.
- Oui, dit en souriant
Morrel ; c'était le 5 septembre, c'est-à-dire l'anniversaire d'un jour où mon
père fut miraculeusement sauvé ; aussi, autant qu'il est en mon pouvoir, je
célèbre tous les ans ce jour-là par quelque action...
- Héroïque, n'est-ce
pas ? interrompit Château-Renaud ; bref, je fus l'élu, mais ce n'est pas tout.
après m'avoir sauvé du fer, il me sauva du froid, on me donnant, non pas la
moitié de son manteau, comme faisait saint Martin, mais en me le donnant tout
entier ; puis de la faim. en partageant avec moi, devinez quoi ?
- Un pâté de chez
Félix ? demanda Beauchamp.
- Non pas, son cheval,
dont nous mangeâmes chacun un morceau de grand appétit : c'était dur.
- Le cheval ? demanda
en riant Morcerf.
- Non, le sacrifice,
répondit Château-Renaud. Demandez à Debray s'il sacrifierait son anglais pour
un étranger ?
- Pour un étranger,
non, dit Debray, mais pour un ami, peut-être.
- Je devinai que vous
deviendriez le mien, monsieur le baron, dit Morrel ; d'ailleurs, j'ai déjà eu
l'honneur de vous le dire, héroïsme ou non, sacrifice ou non, ce jour-là je
devais une offrande à la mauvaise fortune en récompense de la faveur que nous
avait faite autrefois la bonne.
- Cette histoire à
laquelle M. Morrel fait allusion, continua Château-Renaud, est toute une
admirable histoire qu'il vous racontera un jour, quand vous aurez fait avec
lui plus ample connaissance ; pour aujourd'hui, garnissons l'estomac et non la
mémoire. A quelle heure déjeunez-vous, Albert.
- A dix heures et
demie.
- Précises ? demanda
Debray en tirant sa montre.
- Oh ! vous
m'accorderez bien les cinq minutes de grâce, dit Morcerf, car, moi aussi,
j'attends un sauveur.
- A qui ?
- A moi, parbleu !
répondit Morcerf. Croyez-vous donc qu'on ne puisse pas me sauver comme un
autre et qu'il n'y a que les Arabes qui coupent la tête ! Notre déjeuner est
un déjeuner philanthropique, et nous aurons à notre table, je l'espère du
moins, deux bienfaiteurs de l'humanité.
- Comment ferons-nous ?
dit Debray, nous n'avons qu'un prix Montyon ?
- Eh bien ! mais on le
donnera à quelqu'un qui n'aura rien fait pour l'avoir, dit Beauchamp. C'est de
cette façon-là que d'ordinaire l'Académie se tire d'embarras.
- Et d'où vient-il ?
demanda Debray ; excusez l'insistance ; vous avez déjà, je le sais bien,
répondu à cette question, mais assez vaguement pour que je me permette de la
poser une seconde fois.
- En vérité, dit
Albert, je n'en sais rien. Quand je l'ai invité, il y a trois mois de cela, il
était à Rome ; mais depuis ce temps-là, qui peut dire le chemin qu'il a fait !
- Et le croyez-vous
capable d'être exact ? demanda Debray.
- Je le crois capable
de tout, répondit Morcerf.
- Faites attention
qu'avec les cinq minutes de grâce, nous n'avons plus que dix minutes.
- Eh bien ! j'en
profiterai pour vous dire un mot de mon convive.
- Pardon, dit
Beauchamp, y a-t-il matière à un feuilleton dans ce que vous allez nous
raconter ?
- Oui, certes, dit
Morcerf, et des plus curieux, même.
- Dites alors, car je
vois bien que je manquerai la Chambre ; il faut bien que je me rattrape.
- J'étais à Rome au
carnaval dernier.
- Nous savons cela, dit
Beauchamp.
- Oui, mais ce que vous
ne savez pas, c'est que j'avais été enlevé par des brigands.
- Il n'y a pas de
brigands, dit Debray.
- Si fait, il y en a,
et de hideux même, c'est-à-dire d'admirables, car je les ai trouvés beaux à
faire peur.
- Voyons, mon cher
Albert, dit Debray, avouez que votre cuisinier est en retard, que les huîtres
ne sont pas arrivées de Marennes ou d'Ostende, et qu'à l'exemple de Mme de
Maintenon vous voulez remplacer le plat par un conte. Dites-le, mon cher, nous
sommes d'assez bonne compagnie pour vous le pardonner et pour écouter votre
histoire, toute fabuleuse qu'elle promet d'être.
- Et, moi, je vous dis,
toute fabuleuse qu'elle est, que je vous la donne pour vraie d'un bout à
l'autre. les brigands m'avaient donc enlevé et m'avaient conduit dans un
endroit fort triste qu'on appelle les catacombes de Saint-Sébastien.
- Je connais cela, dit
Château-Renaud ; j'ai manqué d'y attraper la fièvre.
- Et, moi, j'ai fait
mieux que cela, dit Morcerf, je l'ai eue réellement. On m'avait annoncé que
j'étais prisonnier sauf rançon, une misère, quatre mille écus romains,
vingt-six mille livres tournois. Malheureusement je n'en avais plus que quinze
cents ; j'étais au bout de mon voyage et mon crédit était épuisé. J'écrivis à
Franz. Et, pardieu ! tenez, Franz en était, et vous pouvez lui demander si je
mens d'une virgule ; j'écrivis à Franz que s'il n'arrivait pas à six heures du
matin avec les quatre mille écus, à six heures dix minutes j'aurais rejoint
les bienheureux saints et les glorieux martyrs dans la compagnie desquels
j'avais eu l'honneur de me trouver. Et M. Luigi Vampa, c'est le nom de mon
chef de brigands, m'aurait, je vous prie de le croire, tenu scrupuleusement
parole.
- Mais Franz arriva
avec les quatre mille écus ? dit Château-Renaud. Que diable ! on n'est pas
embarrassé pour quatre mille écus quand on s'appelle Franz d'Épinay ou Albert
de Morcerf.
- Non, il arriva
purement et simplement accompagné du convive que je vous annonce et que
j'espère vous présenter.
- Ah çà ! mais c'est
donc un Hercule tuant Cacus, que ce monsieur, un Persée délivrant Andromède ?
- Non, c'est un homme
de ma taille à peu près.
- Armé jusqu'aux
dents ?
- Il n'avait pas même
une aiguille à tricoter.
- Mais il traita de
votre rançon ?
- Il dit deux mots à
l'oreille du chef, et je fus libre.
- On lui fit même des
excuses de t'avoir arrêté, dit Beauchamp.
- Justement, dit
Morcerf.
- Ah çà ! mais c'était
donc l'Arioste que cet homme ?
- Non, c'était tout
simplement le comte de Monte-Cristo.
- On ne s'appelle pas
le comte de Monte-Cristo, dit Debray.
- Je ne crois pas,
ajouta Château-Renaud avec le sang-froid d'un homme qui connaît sur le bout du
doigt son nobiliaire européen ; qui est-ce qui connaît quelque part un comte
de Monte-Cristo ?
- Il vient peut-être de
Terre Sainte, dit Beauchamp ; un de ses aïeux aura possédé le Calvaire, comme
les Mortemart la mer Morte.
- Pardon, dit
Maximilien, mais je crois que je vais vous tirer d'embarras, messieurs ;
Monte-Cristo est une petite île dont j'ai souvent entendu parler aux marins
qu'employait mon père : un grain de sable au milieu de la Méditerranée, un
atome dans l'infini.
- C'est parfaitement
cela, monsieur, dit Albert. Eh bien ! de ce grain de sable, de cet atome, est
seigneur et roi celui dont je vous parle ; il aura acheté ce brevet de comte
quelque part en Toscane.
- Il est donc riche,
votre comte ?
- Ma foi, je le crois.
- Mais cela doit se
voir, ce me semble ?
- Voilà ce qui vous
trompe, Debray.
- Je ne vous comprends
plus.
- Avez-vous lu les
Mille et une Nuits ?
- Parbleu ! belle
question !
- Eh bien ! savez-vous
donc si les gens qu'on y voit sont riches ou pauvres ? si leurs grains de blé
ne sont pas des rubis ou des diamants ? Ils ont l'air de misérables pêcheurs,
n'est-ce pas ? vous les traitez comme tels, et tout à coup ils vous ouvrent
quelque caverne mystérieuse, où vous trouvez un trésor à acheter l'Inde.
- Après ?
- Après, mon comte de
Monte-Cristo est un de ces pêcheurs-là. Il a même un nom tiré de la chose, il
s'appelle Simbad le marin et possède une caverne pleine d'or.
- Et vous avez vu cette
caverne, Morcerf ? demanda Beauchamp.
- Non, pas moi, Franz.
Mais, chut ! il ne faut pas dire un mot de cela devant lui. Franz y est
descendu les yeux bandés, et il a été servi par des muets et par des femmes
près desquelles, à ce qu'il paraît, Cléopâtre n'est qu'une lorette. Seulement
des femmes il n'en est pas bien sûr, vu qu'elles ne sont entrées qu'après
qu'il eut mangé du haschich ; de sorte qu'il se pourrait bien que ce qu'il a
pris pour des femmes fût tout bonnement un quadrille de statues.
Les jeunes gens
regardèrent Morcerf d'un œil qui voulait dire :
- Ah çà ! mon cher, devenez-vous insensé, ou vous moquez-vous de
nous ?
- En effet, dit Morrel
pensif, j'ai entendu raconter encore par un vieux marin nommé Penelon quelque
chose de pareil à ce que dit là M. de Morcerf.
- Ah ! fit Albert,
c'est bien heureux que M. Morrel me vienne en aide. Cela vous contrarie,
n'est-ce pas, qu'il jette ainsi un peloton de fil dans mon labyrinthe ?
- Pardon, cher ami, dit
Debray, c'est que vous nous racontez des choses si invraisemblables...
- Ah parbleu ! parce
que vos ambassadeurs, vos consuls ne vous en parlent pas ! Ils n'ont pas le
temps, il faut bien qu'ils molestent leurs compatriotes qui voyagent.
- Ah ! bon, voilà que
vous vous fâchez, et que vous tombez sur nos pauvres agents. Eh ! mon Dieu !
avec quoi voulez-vous qu'ils vous protègent ? la Chambre leur rogne tous les
jours leurs appointements ; c'est au point qu'on n'en trouve plus. Voulez-vous
être ambassadeur, Albert ? je vous fais nommer à Constantinople.
- Non pas ! pour que le
sultan, à la première démonstration que je ferai en faveur de Méhémet-Ali,
m'envoie le cordon et que mes secrétaires m'étranglent.
- Vous voyez bien, dit
Debray.
- Oui, mais tout cela
n'empêche pas mon comte de Monte-Cristo d'exister !
- Pardieu ! tout le
monde existe, le beau miracle !
- Tout le monde existe,
sans doute, mais pas dans des conditions pareilles. Tout le monde n'a pas des
esclaves noirs, des galeries princières, des armes comme à la casauba, des
chevaux de six mille francs pièce, des maîtresses grecques ! L'avez-vous vue,
la maîtresse grecque ?
- Oui, je l'ai vue et
entendue. Vue au théâtre Valle, entendue un jour que j'ai déjeuné chez le
comte.
- Il mange donc, votre
homme extraordinaire ?
- Ma foi, s'il mange,
c'est si peu, que ce n'est point la peine d'en parler.
- Vous verrez que c'est
un vampire.
- Riez si vous voulez.
C'était l'opinion de la comtesse G..., qui, comme vous le savez, a connu Lord
Ruthwen.
- Ah ! joli ! dit
Beauchamp, voilà pour un homme non journaliste le fendant du fameux serpent de
mer du Constitutionnel ; un vampire, c'est parfait !
- Œil fauve dont la
prunelle diminue et se dilate à volonté, dit Debray ; angle facial développé,
front magnifique, teint livide, barbe noire, dents blanches et aiguës,
politesse toute pareille.
- Eh bien ! c'est
justement cela, Lucien, dit Morcerf, et le signalement est tracé trait pour
trait. Oui, politesse aiguë et incisive. Cet homme m'a souvent donné le
frisson ; un jour entre autres, que nous regardions ensemble une exécution,
j'ai cru que j'allais me trouver mal, bien plus de le voir et de l'entendre
causer froidement sur tous les supplices de la terre, que de voir le bourreau
remplir son office et que d'entendre les cris du patient.
- Ne vous a-t-il pas
conduit un peu dans les ruines du Colisée pour vous sucer le sang, Morcerf ?
demanda Beauchamp.
- Ou, après vous avoir
délivré, ne vous a-t-il pas fait signer quelque parchemin couleur de feu, par
lequel vous lui cédiez votre âme, comme Ésaü son droit d'aînesse ?
- Raillez ! raillez
tant que vous voudrez, messieurs ! dit Morcerf un peu piqué. Quand je vous
regarde, vous autres beaux Parisiens, habitués du boulevard de Gand,
promeneurs du bois de Boulogne, et que je me rappelle cet homme, eh bien, il
me semble que nous ne sommes pas de la même espèce.
- Je m'en flatte ! dit
Beauchamp.
- Toujours est-il,
ajouta Château-Renaud, que votre comte de Monte-Cristo est un galant homme
dans ses moments perdus, sauf toutefois ses petits arrangements avec les
bandits italiens.
- Eh ! il n'y a pas de
bandits italiens ! dit Debray.
- Pas de vampires !
ajouta Beauchamp.
- Pas de comte de
Monte-Cristo, ajouta Debray. Tenez, cher Albert, voilà dix heures et demie qui
sonnent.
- Avouez que vous avez
eu le cauchemar, et allons déjeuner, dit Beauchamp.
Mais la vibration de la
pendule ne s'était pas encore éteinte, lorsque la porte s'ouvrit, et que
Germain annonça :
- Son Excellence le comte de Monte-Cristo !
Tous les auditeurs
firent malgré eux un bond qui dénotait la préoccupation que le récit de
Morcerf avait infiltrée dans leurs âmes. Albert lui-même ne put se défendre
d'une émotion soudaine.
On n'avait entendu ni
voiture dans la rue, ni pas dans l'antichambre ; la porte elle-même s'était
ouverte sans bruit.
Le comte parut sur le
seuil, vêtu avec la plus grande simplicité, mais le lion le plus
exigeant n'eût rien trouvé à reprendre à sa toilette. Tout était d'un goût
exquis, tout sortait des mains des plus élégants fournisseurs, habits, chapeau
et linge.
Il paraissait âgé de
trente-cinq ans à peine, et, ce qui frappa tout le monde, ce fut son extrême
ressemblance avec le portrait qu'avait tracé de lui Debray.
Le comte s'avança en
souriant au milieu du salon, et vint droit à Albert, qui, marchant au-devant
de lui, lui offrit la main avec empressement.
- L'exactitude, dit Monte-Cristo, est la politesse des rois, à ce
qu'a prétendu, je crois, un de nos souverains. Mais quelle que soit leur bonne
volonté, elle n'est pas toujours celle des voyageurs. Cependant j'espère, mon
cher vicomte, que vous excuserez, en faveur de ma bonne volonté, les deux ou
trois secondes de retard que je crois avoir mises à paraître au rendez-vous.
Cinq cents lieues ne se font pas sans quelque contrariété, surtout en France,
où il est défendu, à ce qu'il paraît, de battre les postillons.
- Monsieur le comte,
répondit Albert, j'étais en train d'annoncer votre visite à quelques-uns de
mes amis que j'ai réunis à l'occasion de la promesse que vous avez bien voulu
me faire, et que j'ai l'honneur de vous présenter. Ce sont M. le comte de
château-Renaud, dont la noblesse remonte aux Douze et dont les ancêtres ont eu
leur place à la Ronde ; M. Lucien Debray, secrétaire particulier du ministre
de l'Intérieur ; m. Beauchamp, terrible journaliste, l'effroi du gouvernement
français, mais dont peut-être, malgré sa célébrité nationale, vous n'avez
jamais entendu parler en Italie, attendu que son journal n'y entre pas ; enfin
M. Maximilien Morrel, capitaine de spahis.
A ce nom. le comte, qui
avait jusque-là salué courtoisement, mais avec une froideur et une
impassibilité tout anglaises, fit malgré lui un pas en avant, et un léger ton
de vermillon passa comme l'éclair sur ses joues pâles.
- Monsieur porte l'uniforme des nouveaux vainqueurs français,
dit-il, c'est un bel uniforme.
On n'eût pas pu dire
quel était le sentiment qui donnait à la voix du comte une si profonde
vibration, et qui faisait briller, comme malgré lui, son œil si beau, si calme
et si limpide, quand il n'avait point un motif quelconque pour le voiler.
- Vous n'aviez jamais vu nos Africains, monsieur ? dit Albert.
- Jamais, répliqua le
comte, redevenu Parfaitement libre de lui.
- Eh bien ! monsieur,
sous cet uniforme bat un des cœurs les plus braves et les plus nobles de
l'armée.
- Oh ! monsieur le
comte, interrompit Morrel.
- Laissez-moi dire,
capitaine... Et nous venons, continua Albert, d'apprendre de monsieur un fait
si héroïque, que, quoique je l'aie vu aujourd'hui pour la première fois, je
réclame de lui la faveur de vous le présenter comme mon ami.
Et l'on put encore, à
ces paroles, remarquer chez Monte-Cristo ce regard étrange de fixité, cette
rougeur fugitive et ce léger tremblement de la paupière qui, chez lui,
décelaient l'émotion.
- Ah ! Monsieur est un noble cœur, dit le comte, tant mieux !
Cette espèce
d'exclamation, qui répondait à la propre pensée du comte plutôt qu'à ce que
venait de dire Albert, surprit tout le monde et surtout Morrel, qui regarda
Monte-Cristo avec étonnement. Mais en même temps l'intonation était si douce
et pour ainsi dire si suave que, quelque étrange que fût cette exclamation, il
n'y avait pas moyen de s'en fâcher.
- Pourquoi en douterait-il ? dit Beauchamp à Château-Renaud.
- En vérité, répondit
celui-ci, qui, avec son habitude du monde et la netteté de son œil
aristocratique, avait pénétré de Monte-Cristo tout ce qui était pénétrable en
lui, en vérité Albert ne nous a point trompés, et c'est un singulier
personnage que le comte ; qu'en dites-vous, Morrel ?
- Ma foi, dit celui-ci,
il a l'œil franc et la voix sympathique, de sorte qu'il me plaît, malgré la
réflexion bizarre qu'il vient de faire à mon endroit.
- Messieurs, dit
Albert, Germain m'annonce que vous êtes servis. Mon cher comte, permettez-moi
de vous montrer le chemin.
On passa
silencieusement dans la salle à manger. chacun prit sa place.
- Messieurs, dit le comte en s'asseyant, permettez-moi un aveu
qui sera mon excuse pour toutes les inconvenances que je pourrai faire : je
suis étranger, mais étranger à tel point que c'est la première fois que je
viens à Paris. La vie française m'est donc parfaitement inconnue, et je n'ai
guère jusqu'à présent pratiqué que la vie orientale, la plus antipathique aux
bonnes traditions parisiennes. Je vous prie donc de m'excuser si vous trouvez
en moi quelque chose de trop turc, de trop napolitain ou de trop arabe. Cela
dit, messieurs, déjeunons.
- Comme il dit tout
cela ! murmura Beauchamp ; c'est décidément un grand seigneur.
- Un grand seigneur,
ajouta Debray.
- Un grand seigneur de
tous les pays, monsieur Debray, dit Château- Renaud.