- Messieurs, dit en entrant le comte de Monte-Cristo, recevez
toutes mes excuses de ce que je me suis laissé prévenir, mais en me présentant
de meilleure heure chez vous, j'aurais craint d'être indiscret. d'ailleurs
vous m'avez fait dire que vous viendriez, et je me suis tenu à votre
disposition.
- Nous avons, Franz et moi, mille remerciements
à vous présenter, monsieur le comte, dit Albert ; vous nous tirez
véritablement d'un grand embarras, et nous étions en train d'inventer les
véhicules les plus fantastiques au moment où votre gracieuse invitation nous
est parvenue.
- Eh, mon Dieu !
messieurs, reprit le comte en faisant signe aux deux jeunes gens de s'asseoir
sur un divan, c'est la faute de cet imbécile de Pastrini, si je vous ai
laissés si longtemps dans la détresse ! Il ne m'avait pas dit un mot de votre
embarras, à moi qui, seul et isolé comme je le suis ici, ne cherchais qu'une
occasion de faire connaissance avec mes voisins. Du moment où j'ai appris que
je pouvais vous être bon à quelque chose, vous avez vu avec quel empressement
j'ai saisi cette occasion de vous présenter mes compliments.
Les deux jeunes gens
s'inclinèrent. Franz n'avait pas encore trouvé un seul mot à dire ; il n'avait
encore pris aucune résolution, et, comme rien n'indiquait dans le comte sa
volonté de le reconnaître ou le désir d'être reconnu de lui, il ne savait pas
s'il devait, par un mot quelconque, faire allusion au passé, ou laisser le
temps à l'avenir de lui apporter de nouvelles preuves. D'ailleurs, sûr que
c'était lui qui était la veille dans la loge, il ne pouvait répondre aussi
positivement que ce fût lui qui la surveille était au Colisée ; il résolut
donc de laisser aller les choses sans faire au comte aucune ouverture directe.
D'ailleurs il avait une supériorité sur lui, il était maître de son secret,
tandis qu'au contraire il ne pouvait avoir aucune action sur Franz, qui
n'avait rien à cacher.
Cependant il résolut de
faire tomber la conversation sur un point qui pouvait, en attendant, amener
toujours l'éclaircissement de certains doutes.
- Monsieur le comte, lui dit-il, vous nous avez offert des places
dans votre voiture et des places à vos fenêtres du palais Rospoli ;
maintenant, pourriez-vous nous dire comment nous pourrons nous procurer un
poste quelconque, comme on dit en Italie, sur la place del Popolo ?
- Ah, oui ! c'est vrai,
dit le comte d'un air distrait et en regardant Morcerf avec une attention
soutenue ; n'y a-t-il pas, place del Popolo, quelque chose comme une
exécution ?
- Oui, répondit Franz,
voyant qu'il venait de lui-même où il voulait l'amener.
- Attendez, attendez,
je crois avoir dit hier à mon intendant de s'occuper de cela ; peut-être
pourrai-je vous rendre encore ce petit service.
Il allongea la main
vers un cordon de sonnette, qu'il tira trois fois.
- Vous êtes-vous préoccupé jamais, dit-il à Franz, de l'emploi du
temps et du moyen de simplifier les allées et venues des domestiques ? Moi,
j'en ai fait une étude : quand je sonne une fois, c'est pour mon valet de
chambre ; deux fois, c'est pour mon maître d'hôtel ; trois fois, c'est pour
mon intendant. De cette façon, je ne perds ni une minute ni une parole. tenez,
voici notre homme.
On vit alors entrer un
individu de quarante-cinq à cinquante ans, qui parut à Franz ressembler comme
deux gouttes d'eau au contrebandier qui l'avait introduit dans la grotte, mais
qui ne parut pas le moins du monde le reconnaître. Il vit que le mot était
donné.
- Monsieur Bertuccio, dit le comte, vous êtes-vous occupé, comme
je vous l'avais ordonné hier, de me procurer une fenêtre sur la place del
Popolo ?
- Oui, Excellence,
répondit l'intendant, mais il était bien tard.
- Comment ! dit le
comte en fronçant le sourcil, ne vous ai-je pas dit que je voulais en avoir
une ?
- Et Votre Excellence
en a une aussi, celle qui était louée au prince Lobanieff ; mais j'ai été
obligé de la payer cent...
- C'est bien, c'est
bien, monsieur Bertuccio, faites grâce à ces messieurs de tous ces détails de
ménage ; vous avez la fenêtre, c'est tout ce qu'il faut. Donnez l'adresse de
la maison au cocher, et tenez-vous sur l'escalier pour nous conduire : cela
suffit ; allez.
L'intendant salua et
fit un pas pour se retirer.
- Ah ! reprit le comte, faites-moi le plaisir de demander à
Pastrini s'il a reçu la tavoletta, et s'il veut m'envoyer le programme
de l'exécution.
- C'est inutile, reprit
Franz, tirant son calepin de sa poche ; j'ai eu ces tablettes sous les yeux,
je les ai copiées et les voici.
- C'est bien ; alors,
monsieur Bertuccio, vous pouvez vous retirer, je n'ai plus besoin de vous.
Qu'on nous prévienne seulement quand le déjeuner sera servi. Ces messieurs,
continua-t-il en se retournant vers les deux amis, me font-ils l'honneur de
déjeuner avec moi ?
- Mais, en vérité,
monsieur le comte, dit Albert, ce serait abuser.
- Non pas, au
contraire, vous me faites grand plaisir, vous me rendrez tout cela un jour à
Paris, l'un ou l'autre et peut-être tous les deux. Monsieur Bertuccio, vous
ferez mettre trois couverts.
Il prit le calepin des
mains de Franz.
- Nous disons donc, continua-t-il du ton dont il eût lu les
Petites Affiches, que "seront exécutés, aujourd'hui 22 février, le nommé
Andrea Rondolo, coupable d'assassinat sur la personne très respectable et très
vénérée de don César Torlini, chanoine de l'église Saint-Jean-de-Latran, et le
nommé Peppino, dit Rocca Priori, convaincu de complicité avec le
détestable bandit Luigi Vampa et les hommes de sa troupe...
- Hum ! "Le premier sera mazzolato, le second
decapitato." Oui, en effet, reprit le comte, c'était bien comme cela que
la chose devait se passer d'abord ; mais je crois que depuis hier il est
survenu quelque changement dans l'ordre et la marche de la cérémonie.
- Bah ! dit Franz.
- Oui, hier chez le
cardinal Rospigliosi, où j'ai passé la soirée, il était question de quelque
chose comme d'un sursis accordé à l'un des deux condamnés.
- A Andrea Rondolo ?
demanda Franz,
- Non..., reprit
négligemment le comte ; à l'autre... (il jeta un coup d'œil sur le calepin
comme pour se rappeler le nom), à Peppino, dit Rocca Priori. Cela vous
prive d'une guillotinade, mais il vous reste la nazzolata, qui est un
supplice fort curieux quand on le voit pour la première fois, et même pour la
seconde ; tandis que l'autre, que vous devez connaître d'ailleurs, est trop
simple, trop uni : il n'y a rien d'inattendu. La mandaïa ne se trompe
pas, elle ne tremble pas, ne frappe pas à faux, ne s'y reprend pas à trente
fois comme le soldat qui coupait la tête au comte de Chalais, et auquel, au
reste, Richelieu avait peut-être recommandé le patient. Ah ! tenez, ajouta le
comte d'un ton méprisant, ne me parlez pas des Européens pour les supplices,
ils n'y entendent rien et en sont véritablement à l'enfance ou plutôt à la
vieillesse de la cruauté.
- En vérité, monsieur
le comte, répondit Franz, on croirait que vous avez fait une étude comparée
des supplices chez les différents peuples du monde.
- Il y en a peu du
moins que je n'aie vus, reprit froidement le comte.
- Et vous avez trouvé
du plaisir à assister à ces horribles spectacles ?
- Mon premier sentiment
a été la répulsion, le second l'indifférence, le troisième la curiosité.
- La curiosité ! le mot
est terrible, savez-vous ?
- Pourquoi ? Il n'y a
guère dans la vie qu'une préoccupation grave ; c'est la mort ; eh bien !
n'est-il pas curieux d'étudier de quelles façons différentes l'âme peut sortir
du corps, et comment, selon les caractères, les tempéraments et même les mœurs
du pays, les individus supportent ce suprême passage de l'être au néant ?
Quant à moi, je vous réponds d'une chose : c'est que plus on a vu mourir, plus
il devient facile de mourir : ainsi, à mon avis, la mort est peut-être un
supplice, mais n'est pas une expiation.
- Je ne vous comprends
pas bien, dit Franz ; expliquez-vous, car je ne puis vous dire à quel point ce
que vous me dites là pique ma curiosité.
- Écoutez, dit le
comte. (Et son visage s'infiltra de fiel, comme le visage d'un autre se colore
de sang.) Si un homme eût fait périr, par des tortures inouïes, au milieu des
tourments sans fin, votre père, votre mère, votre maîtresse, un de ces êtres
enfin qui, lorsqu'on les déracine de votre cœur, y laissent un vide éternel et
une plaie toujours sanglante, croiriez-vous la réparation que vous accorde la
société suffisante, parce que le fer de la guillotine a passé entre la base de
l'occipital et les muscles trapèzes du meurtrier, et parce que celui qui vous
a fait ressentir des années de souffrances morales a éprouvé quelques secondes
de douleurs physiques ?
- Oui, je le sais,
reprit Franz, la justice humaine est insuffisante comme consolatrice : elle
peut verser le sang en échange du sang, voilà tout ; il faut lui demander ce
qu'elle peut et pas autre chose.
- Et encore je vous
pose là un cas matériel, reprit le comte, celui où la société, attaquée par la
mort d'un individu dans la base sur laquelle elle repose, venge la mort par la
mort ; mais n'y a-t-il pas des millions de douleurs dont les entrailles de
l'homme peuvent être déchirées sans que la société s'en occupe le moins du
monde, sans qu'elle lui offre le moyen insuffisant de vengeance dont nous
parlions tout à l'heure ? N'y a-t-il pas des crimes pour lesquels le pal des
Turcs, les auges des Persans, les nerfs roulés des Iroquois seraient des
supplices trop doux, et que cependant la société indifférente laisse sans
châtiment ?... Répondez, n'y a-t-il pas de ces crimes ?
- Oui, reprit Franz, et
c'est pour les punir que le duel est toléré.
- Ah ! le duel, s'écria
le comte, plaisante manière, sur mon âme, d'arriver à son but, quand le but
est la vengeance ! Un homme vous a enlevé votre maîtresse, un homme a séduit
votre femme, un homme a déshonoré votre fille ; d'une vie tout entière, qui
avait le droit d'attendre de Dieu la part de bonheur qu'il a promise à tout
être humain en le créant, il a fait une existence de douleur, de misère ou
d'infamie, et vous vous croyez vengé parce qu'à cet homme, qui vous a mis le
délire dans l'esprit et le désespoir dans le cœur, vous avez donné un coup
d'épée dans la poitrine ou logé une balle dans la tête ? Allons donc ! Sans
compter que c'est lui qui souvent sort triomphant de la lutte, lavé aux yeux
du monde et en quelque sorte absous par Dieu. Non, non, continua le comte, si
j'avais jamais à me venger, ce n'est pas ainsi que je me vengerais.
- Ainsi, vous
désapprouvez le duel ? ainsi vous ne vous battriez pas en duel ? demanda à son
tour Albert, étonné d'entendre émettre une si étrange théorie.
- Oh ! si fait ! dit le
comte. Entendons-nous : je me battrais en duel pour une misère, pour une
insulte, pour un démenti, pour un soufflet, et cela avec d'autant plus
d'insouciance que, grâce à l'adresse que j'ai acquise à tous les exercices du
corps et à la lente habitude que j'ai prise du danger, je serais à peu près
sûr de tuer mon homme. Oh ! si fait ! je me battrais en duel pour tout cela ;
mais pour une douleur lente, profonde, infinie, éternelle, je rendrais, s'il
était possible, une douleur pareille à celle que l'on m'aurait faite : œil
pour œil, dent pour dent, comme disent les Orientaux, nos maîtres en toutes
choses, ces élus de la création qui ont su se faire une vie de rêves et un
paradis de réalités.
- Mais, dit Franz au
comte, avec cette théorie qui vous constitue juge et bourreau dans votre
propre cause, il est difficile que vous vous teniez dans une mesure où vous
échappiez éternellement vous-même à la puissance de la loi. La haine est
aveugle, la colère étourdie, et celui qui se verse la vengeance risque de
boire un breuvage amer.
- Oui, s'il est pauvre
et maladroit ; non, s'il est millionnaire et habile. D'ailleurs le pis aller
pour lui est ce dernier supplice dont nous parlions tout à l'heure, celui que
la philanthropique révolution française a substitué à l'écartèlement et à la
roue. Eh bien ! qu'est-ce que le supplice, s'il s'est vengé ? En vérité, je
suis presque fâché que, selon toute probabilité, ce misérable Peppino ne soit
pas decapitato, comme ils disent, vous verriez le temps que cela dure,
et si c'est véritablement la peine d'en parler. mais, d'honneur, messieurs,
nous avons là une singulière conversation pour un jour de carnaval. Comment
donc cela est-il venu ? Ah ! je me le rappelle ! vous m'avez demandé une place
à ma fenêtre ; eh bien ! soit, vous l'aurez ; mais mettons-nous à table
d'abord, car voilà qu'on vient nous annoncer que nous sommes servis.
En effet, un domestique
ouvrit une des quatre portes du salon et fit entendre les paroles
sacramentelles :
- Al suo commodo !
Les deux jeunes gens se
levèrent et passèrent dans la salle à manger.
Pendant le déjeuner,
qui était excellent et servi avec une recherche infinie, Franz chercha des
yeux le regard d'Albert, afin d'y lire l'impression qu'il ne doutait pas
qu'eussent produite en lui les paroles de leur hôte ; mais, soit que dans son
insouciance habituelle il ne leur eût pas prêté une grande attention, soit que
la concession que le comte de Monte-Cristo lui avait faite à l'endroit du duel
l'eût raccommodé avec lui, soit enfin que les antécédents que nous avons
racontés, connus de Franz seul, eussent doublé pour lui seul l'effet des
théories du comte, il ne s'aperçut pas que son compagnon fût préoccupé le
moins du monde ; tout au contraire, il faisait honneur au repas en homme
condamné depuis quatre ou cinq mois à la cuisine italienne, c'est-à-dire l'une
des plus mauvaises cuisines du monde. Quant au comte, il effleurait à peine
chaque plat ; on eût dit qu'en se mettant à table avec ses convives il
accomplissait un simple devoir de politesse, et qu'il attendait leur départ
pour se faire servir quelque mets étrange ou particulier.
Cela rappelait malgré
lui à Franz l'effroi que le comte avait inspiré à la comtesse G..., et la
conviction où il l'avait laissée que le comte, l'homme qu'il lui avait montré
dans la loge en face d'elle, était un vampire.
A la fin du déjeuner,
Franz tira sa montre.
- Eh bien ! lui dit le comte, que faites-vous donc ?
- Vous nous excuserez,
monsieur le comte, répondit Franz, mais nous avons encore mille choses à
faire.
- Lesquelles ?
- Nous n'avons pas de
déguisements, et aujourd'hui le déguisement est de rigueur.
- Ne vous occupez donc
pas de cela. Nous avons, à ce que je crois, place del Popolo, une chambre
particulière ; j'y ferai porter les costumes que vous voudrez bien m'indiquer,
et nous nous masquerons séance tenante.
- Après l'exécution ?
s'écria Franz.
- Sans doute, après,
pendant ou avant, comme vous voudrez.
- En face de
l'échafaud ?
- L'échafaud fait
partie de la fête.
- Tenez, monsieur le
comte, j'ai réfléchi, dit Franz ; décidément je vous remercie de votre
obligeance, mais je me contenterai d'accepter une place dans votre voiture,
une place à la fenêtre du palais Rospoli, et je vous laisserai libre de
disposer de ma place à la fenêtre de la piazza del Popolo.
- Mais vous perdez, je
vous en préviens, une chose fort curieuse, répondit le comte.
- Vous me le
raconterez, reprit Franz, et je suis convaincu que dans votre bouche le récit
m'impressionnera presque autant que la vue pourrait le faire. d'ailleurs, plus
d'une fois déjà j'ai voulu prendre sur moi d'assister à une exécution, et je
n'ai jamais pu m'y décider ; et vous, Albert ?
- Moi, répondit le
vicomte, j'ai vu exécuter Castaing ; mais je crois que j'étais un peu gris ce
jour-là. C'était le jour de ma sortie du collège, et nous avions passé la nuit
je ne sais à quel cabaret.
- D'ailleurs, ce n'est
pas une raison, parce que vous n'avez pas fait une chose à Paris, pour que
vous ne la fassiez pas à l'étranger : quand on voyage, c'est pour
s'instruire ; quand on change de lieu, c'est pour voir. Songez donc quelle
figure vous ferez quand on vous demandera : Comment exécute-t-on à Rome ? et
que vous répondrez : Je ne sais pas, Et puis, on dit que le condamné est un
infâme coquin, un drôle qui a tué à coups de chenet un bon chanoine qui
l'avait élevé comme son fils. Que diable ! quand on tue un homme d'Église, on
prend une arme plus convenable qu'un chenet, surtout quand cet homme d'église
est peut-être notre père. Si vous voyagiez en Espagne, vous iriez voir les
combats de taureaux, n'est-ce pas ? Eh bien ! supposez que c'est un combat que
nous allons voir ; souvenez-vous des anciens Romains du Cirque, des chasses où
l'on tuait trois cents lions et une centaine d'hommes. Souvenez-vous donc de
ces quatre-vingt mille spectateurs qui battaient des mains, de ces sages
matrones qui conduisaient là leurs filles à marier, et de ces charmantes
vestales aux mains blanches qui faisaient avec le pouce un charmant petit
signe qui voulait dire : Allons, pas de paresse ! achevez-moi cet homme-là qui
est aux trois quarts mort.
- Y allez-vous,
Albert ? dit Franz.
- Ma foi, oui, mon
cher ! J'étais comme vous, mais l'éloquence du comte me décide.
- Allons-y donc,
puisque vous le voulez, dit Franz ; mais en me rendant place del Popolo, je
désire passer par la rue du Cours ; est-ce possible, monsieur le comte ?
- A pied, oui ; en
voiture, non.
- Eh bien ! j'irai à
pied.
- Il est bien
nécessaire que vous passiez par la rue du Cours ?
- Oui, j'ai quelque
chose à y voir.
- Eh bien ! passons par
la rue du Cours, nous enverrons la voiture nous attendre sur la piazza del
Popolo, par la strada del Babuino ; d'ailleurs je ne suis pas fâché non plus
de passer par la rue du Cours pour voir si des ordres que j'ai donnés ont été
exécutés.
- Excellence, dit le
domestique en ouvrant la porte, un homme vêtu en pénitent demande à vous
parler.
- Ah ! oui, dit le
comte, je sais ce que c'est. Messieurs, voulez-vous repasser au salon, vous
trouverez sur la table du milieu d'excellents cigares de la Havane, je vous y
rejoins dans un instant.
Les deux jeunes gens se
levèrent et sortirent par une porte, tandis que le comte, après leur avoir
renouvelé ses excuses, sortait par l'autre. Albert, qui était un grand
amateur, et qui, depuis qu'il était en Italie, ne comptait pas comme un mince
sacrifice celui d'être privé des cigares du café de Paris, s'approcha de la
table et poussa un cri de joie en apercevant de véritables puros.
- Eh bien ! lui demanda Franz, que pensez-vous du comte de
Monte-Cristo ?
- Ce que j'en pense !
dit Albert visiblement étonné que son compagnon lui fît une pareille
question ; je pense que c'est un homme charmant, qui fait à merveille les
honneurs de chez lui, qui a beaucoup vu, beaucoup étudié, beaucoup réfléchi,
qui est, comme Brutus, de l'école stoïque, et, ajouta-t-il en poussant
amoureusement une bouffée de fumée qui monta en spirale vers le plafond, et
qui par-dessus tout cela possède d'excellents cigares.
C'était l'opinion
d'Albert sur le comte ; or, comme Franz savait qu'Albert avait la prétention
de ne se faire une opinion sur les hommes et sur les choses qu'après de mûres
réflexions, il ne tenta pas de rien changer à la sienne.
- Mais, dit-il, avez-vous remarqué une chose singulière ?
- Laquelle ?
- L'attention avec
laquelle il vous regardait.
- Moi ?
- Oui, vous.
Albert réfléchit.
- Ah ! dit-il en poussant un soupir, rien d'étonnant à cela. Je
suis depuis près d'un an absent de Paris, je dois avoir des habits de l'autre
monde. Le comte m'aura pris pour un provincial ; détrompez-le, cher ami, et
dites-lui, je vous prie, à la première occasion, qu'il n'en est rien.
Franz sourit ; un
instant après le comte rentra.
- Me voici, messieurs, dit-il, et tout à vous, les ordres sont
donnés ; la voiture va de son côté place del Popolo, et nous allons nous y
rendre du nôtre, si vous voulez bien, par la rue du Cours. Prenez donc
quelques-uns de ces cigares, monsieur de Morcerf.
- Ma foi, avec grand
plaisir, dit Albert, car vos cigares italiens sont encore pires que ceux de la
régie. Quand vous viendrez à Paris, je vous rendrai tout cela.
- Ce n'est pas de
refus ; je compte y aller quelque jour, et, puisque vous le permettez, j'irai
frapper à votre porte. Allons, messieurs, allons, nous n'avons pas de temps à
perdre ; il est midi et demi, partons.
Tous trois
descendirent. Alors le cocher prit les derniers ordres de son maître, et
suivit la via del Babuino, tandis que les piétons remontaient par la place
d'Espagne et par la via Frattina, qui les conduisait tout droit entre le
palais Fiano et le palais Rospoli.
Tous les regards de
Franz furent pour les fenêtres de ce dernier palais ; il n'avait pas oublié le
signal convenu dans le Colisée entre l'homme au manteau et le Transtévère.
- Quelles sont vos fenêtres ? demanda-t-il au comte du ton le
plus naturel qu'il put prendre.
- Les trois dernières,
répondit-il avec une négligence qui n'avait rien d'affecté ; car il ne pouvait
deviner dans quel but cette question lui était faite.
Les yeux de Franz se
pointèrent rapidement sur les trois fenêtres. Les fenêtres latérales étaient
tendues en damas jaune, et celle du milieu en damas blanc avec une croix
rouge.
L'homme au manteau
avait tenu sa parole au Transtévère, et il n'y avait plus de doute : l'homme
au manteau c'était bien le comte.
Les trois fenêtres
étaient encore vides.
Au reste, de tous côtés
se faisaient les préparatifs ; on plaçait des chaises, on dressait des
échafaudages, on tendait des fenêtres. Les masques ne pouvaient paraître, les
voitures ne pouvaient circuler qu'au de la cloche ; mais on sentait les
masques toutes les fenêtres, les voitures derrière toutes portes.
Franz, Albert et le
comte continuèrent de descendre la rue du Cours. A mesure qu'ils approchaient
de la place du Peuple, la foule devenait plus épaisse, et au-dessus des têtes
de cette foule, on voyait s'élever deux choses : l'obélisque surmonté d'une
croix qui indique le centre de la place, et, en avant de l'obélisque, juste au
point de correspondance visuelle des trois rues del Babuino, del Corso et di
Ripetta, les deux poutres suprêmes de l'échafaud, entre lesquelles brillait le
fer arrondi de la mandaïa.
A l'angle de la rue on
trouva l'intendant du comte, qui attendait son maître.
La fenêtre louée à ce
prix exorbitant sans doute dont le comte n'avait point voulu faire part à ses
invités, appartenait au second étage du grand palais, situé entre la rue del
Babuino et le monte Pincio ; c'était, comme nous l'avons dit, une espèce de
cabinet de toilette donnant dans une chambre à coucher ; en fermant la porte
de la chambre à coucher, les locataires du cabinet étaient chez eux ; sur les
chaises on avait déposé des costumes de paillasse en satin blanc et bleu des
plus élégants.
- Comme vous m'avez laissé le choix des costumes, dit le comte
aux deux amis, je vous ai fait préparer ceux-ci. D'abord, c'est ce qu'il y
aura de mieux porté cette année ; ensuite, c'est ce qu'il y a de plus commode
pour les confetti, attendu que la farine n'y paraît pas.
Franz n'entendit que
fort imparfaitement les paroles du comte, et il n'apprécia peut-être pas à sa
valeur cette nouvelle gracieuseté ; car toute son attention était attirée par
le spectacle que présentait la piazza del Popolo, et par l'instrument terrible
qui en faisait à cette heure le principal ornement.
C'était la première
fois que Franz apercevait une guillotine ; nous disons guillotine, car la
mandaïa romaine est taillée à peu près sur le même patron que notre instrument
de mort. Le couteau, qui a la forme d'un croissant qui couperait par la partie
convexe, tombe de moins haut, voilà tout.
Deux hommes, assis sur
la planche à bascule où l'on couche le condamné, déjeunaient en attendant, et
mangeaient, autant que Franz pût le voir, du pain et des saucisses ; l'un
d'eux souleva la planche, en tira un flacon de vin, but un coup et passa le
flacon à son camarade ; ces deux hommes, c'étaient les aides du bourreau !
A ce seul aspect, Franz
avait senti la sueur poindre à la racine de ses cheveux.
Les condamnés,
transportés la veille au soir des Carceri Nuove dans la petite église
Sainte-Marie-del Popolo, avaient passé la nuit, assistés chacun de deux
prêtres, dans une chapelle ardente fermée d'une grille, devant laquelle se
promenaient des sentinelles relevées d'heure en heure.
Une double haie de
carabiniers placés de chaque côté de la porte de l'église s'étendait jusqu'à
l'échafaud, autour duquel elle s'arrondissait, laissant libre un chemin de dix
pieds de large à peu près, et autour de la guillotine un espace d'une centaine
de pas de circonférence. Tout le reste de la place était pavé de têtes
d'hommes et de femmes. beaucoup de femmes tenaient leurs enfants sur leurs
épaules. Ces enfants, qui dépassaient la foule de tout le torse, étaient
admirablement placés.
Le monte Pincio
semblait un vaste amphithéâtre dont tous les gradins eussent été chargés de
spectateurs ; les balcons des deux églises qui font l'angle de la rue del
babuino et de la rue di Ripetta regorgeaient de curieux privilégiés ; les
marches des péristyles semblaient un flot mouvant et bariolé qu'une marée
incessante poussait vers le portique : chaque aspérité de la muraille qui
pouvait donner place à un homme avait sa statue vivante.
Ce que disait le comte
est donc vrai, ce qu'il y a de plus curieux dans la vie est le spectacle de la
mort.
Et cependant, au lieu
du silence que semblait commander la solennité du spectacle, un grand bruit
montait de cette foule, bruit composé de rires, de huées et de cris joyeux ;
il était évident encore, comme l'avait dit le comte, que cette exécution
n'était rien autre chose, pour tout le peuple, que le commencement du
carnaval.
Tout à coup ce bruit
cessa comme par enchantement, la porte de l'église venait de s'ouvrir.
Une confrérie de
pénitents, dont chaque membre était vêtu d'un sac gris percé aux yeux
seulement, et tenait un cierge allumé à la main, parut d'abord ; en tête
marchait le chef de la confrérie, derrière les pénitents venait un homme de
haute taille. Cet homme était nu, à l'exception d'un caleçon de toile au côté
gauche duquel était attaché un grand couteau caché dans sa gaine ; il portait
sur l'épaule droite une lourde masse de fer. Cet homme, c'était le bourreau.
Il avait en outre des
sandales attachées au bas de la jambe par des cordes.
Derrière le bourreau
marchaient, dans l'ordre où ils devaient être exécutés, d'abord Peppino et
ensuite Andrea.
Chacun était accompagné
de deux prêtres.
Ni l'un ni l'autre
n'avait les yeux bandés.
Peppino marchait d'un
pas assez ferme ; sans doute il avait eu avis de ce qui se préparait pour lui.
Andrea était soutenu
sous chaque bras par un prêtre.
Tous deux baisaient de
temps en temps le crucifix que leur présentait le confesseur.
Franz sentit, rien qu'à
cette vue, les jambes qui lui manquaient ; il regarda Albert. Il était pâle
comme sa chemise, et par un mouvement machinal il jeta loin de lui son cigare,
quoiqu'il ne l'eût fumé qu'à moitié.
Le comte seul
paraissait impassible. Il y avait même plus, une légère teinte rouge semblait
vouloir percer la pâleur livide de ses joues.
Son nez se dilatait
comme celui d'un animal féroce qui flaire le sang, et ses lèvres, légèrement
écartées, laissaient voir ses dents blanches, petites et aiguës comme celles
d'un chacal.
Et cependant, malgré
tout cela, son visage avait une expression de douceur souriante que Franz ne
lui avait jamais vue ; ses yeux noirs surtout étaient admirables de mansuétude
et de velouté.
Cependant les deux
condamnés continuaient de marcher vers l'échafaud, et à mesure qu'ils
avançaient on pouvait distinguer les traits de leur visage. Peppino était un
beau garçon de vingt-quatre à vingt six ans, au teint hâlé par le soleil, au
regard libre et sauvage. Il portait la tête haute et semblait flairer le vent
pour voir de quel côté lui viendrait son libérateur.
Andrea était gros et
court, son visage, bassement cruel, n'indiquait pas d'âge ; il pouvait
cependant avoir trente ans à peu près. Dans la prison, il avait laissé pousser
sa barbe. Sa tête retombait sur une de ses épaules, ses jambes pliaient sous
lui : tout son être paraissait obéir à un mouvement machinal dans lequel sa
volonté n'était déjà plus rien.
- Il me semble, dit Franz au comte, que vous m'avez annoncé qu'il
n'y aurait qu'une exécution.
- Je vous ai dit la
vérité, répondit-il froidement.
- Cependant voici deux
condamnés.
- Oui ; mais de ces
deux condamnés l'un touche à la mort, et l'autre a encore de longues années à
vivre.
- Il me semble que si
la grâce doit venir, il n'y a plus de temps à perdre.
- Aussi la voilà qui
vient ; regardez, dit le comte.
En effet, au moment où
Peppino arrivait au pied de la mandaïa, un pénitent, qui semblait être en
retard, perça la haie sans que les soldats fissent obstacle à son passage, et,
s'avançant vers le chef de la confrérie, lui remit un papier plié en quatre.
Le regard ardent de Peppino n'avait perdu aucun de ces détails ; le chef de la
confrérie déplia le papier, le lut et leva la main.
- Le Seigneur soit béni, et Sa Sainteté soit louée ! dit-il à
haute et intelligible voix. Il y a grâce de la vie pour l'un des condamnés.
- Grâce ! s'écria le
peuple d'un seul cri ; il y a grâce !
A ce mot de grâce,
Andrea sembla bondir et redressa la tête.
- Grâce pour qui ?" cria-t-il.
Peppino resta immobile,
muet et haletant.
- Il y a grâce de la peine de mort pour Peppino dit Rocca Priori,
dit le chef de la confrérie.
Et il passa le papier
au capitaine commandant les carabiniers, lequel, après l'avoir lu, le lui
rendit.
- Grâce pour Peppino ! s'écria Andrea, entièrement tiré de l'état
de torpeur où il semblait être plongé ; pourquoi grâce pour lui et pas pour
moi ? nous devions mourir ensemble ; on m'avait promis qu'il mourrait avant
moi, on n'a pas le droit de me faire mourir seul, je ne le veux pas !
Et il s'arracha au bras
des deux prêtres, se tordant, hurlant, rugissant et faisant des efforts
insensés pour rompre les cordes qui lui liaient les mains.
Le bourreau fit signe à
ses deux aides, qui sautèrent en bas de l'échafaud et vinrent s'emparer du
condamné.
- Qu'y a-t-il donc ? demanda Franz au comte. Car, comme tout cela
se passait en patois romain, il n'avait pas très bien compris.
- Ce qu'il y a ? dit le comte, ne comprenez-vous pas bien ? Il y
a que cette créature humaine qui va mourir est furieuse de ce que son
semblable ne meure pas avec elle et que, si on la laissait faire, elle le
déchirerait avec ses ongles et avec ses dents plutôt que de le laisser jouir
de la vie dont elle va être privée. O hommes ! hommes ! race de crocodiles !
comme dit Karl Moor, s'écria le comte en étendant les deux poings vers toute
cette foule, que je vous reconnais bien là, et qu'en tout temps vous êtes bien
dignes de vous-mêmes !
En effet, Andrea et les
deux aides du bourreau se roulaient dans la poussière, le condamné criant
toujours : "Il doit mourir, je veux qu'il meure ! On n'a pas le droit de me
tuer tout seul !"
- Regardez, regardez, continua le comte en saisissant chacun des
deux jeunes gens par la main, regardez, car, sur mon âme, c'est curieux ;
voilà un homme qui était résigné à son sort, qui marchait à l'échafaud, qui
allait mourir comme un lâche, c'est vrai, mais enfin il allait mourir sans
résistance et sans récrimination : savez-vous ce qui lui donnait quelque
force ? savez-vous ce qui le consolait ? savez vous ce qui lui faisait prendre
son supplice en patience ? c'est qu'un autre partageait son angoisse, c'est
qu'un autre allait mourir comme lui ; c'est qu'un autre allait mourir avant
lui ! menez deux moutons à la boucherie, deux bœufs à l'abattoir, et faites
comprendre à l'un d'eux que son compagnon ne mourra pas, le mouton bêlera de
joie, le bœuf mugira de plaisir ; mais l'homme, l'homme que Dieu a fait à son
image, l'homme à qui Dieu a imposé pour première, pour unique, pour suprême
loi, l'amour de son prochain, l'homme à qui Dieu a donné une voix pour
exprimer sa pensée, quel sera son premier cri quand il apprendra que son
camarade est sauvé ? un blasphème. Honneur à l'homme, ce chef-d'œuvre de la
nature, ce roi de la création !
Et le comte éclata de
rire, mais d'un rire terrible qui indiquait qu'il avait dû horriblement
souffrir pour en arriver à rire ainsi.
Cependant la lutte
continuait, et c'était quelque chose d'affreux à voir. Les deux valets
portaient Andrea sur l'échafaud ; tout le peuple avait pris parti contre lui,
et vingt mille voix criaient d'un seul cri : "A mort ! à mort !"
Franz se rejeta en
arrière ; mais le comte ressaisit son bras et le retint devant la fenêtre.
- Que faites-vous donc ? lui dit-il ; de la pitié ? elle est, ma
foi, bien placée ! Si vous entendiez crier au chien enragé, vous prendriez
votre fusil, vous vous jetteriez dans la rue, vous tueriez sans miséricorde à
bout portant la pauvre bête, qui, au bout du compte, ne serait coupable que
d'avoir été mordue par un autre chien, et de rendre ce qu'on lui a fait : et
voilà que vous avez pitié d'un homme qu'aucun autre homme n'a mordu, et qui
cependant a tué son bienfaiteur, et qui maintenant, ne pouvant plus tuer parce
qu'il a les mains liées, veut à toute force voir mourir son compagnon de
captivité, son camarade d'infortune ! Non, non, regardez, regardez.
La recommandation était
devenue presque inutile, Franz était comme fasciné par l'horrible spectacle.
Les deux valets avaient porté le condamné sur l'échafaud, et là, malgré ses
efforts, ses morsures, ses cris, ils l'avaient forcé de se mettre à genoux.
Pendant ce temps, le bourreau s'était placé de côté et la masse en arrêt ;
alors, sur un signe, les deux aides s'écartèrent. Le condamné voulut se
relever, mais avant qu'il en eût le temps, la masse s'abattit sur sa tempe
gauche ; on entendit un bruit sourd et mat, le patient tomba comme un bœuf, la
face contre terre, puis d'un contre-coup, se retourna sur le dos. Alors le
bourreau laissa tomber sa masse, tira le couteau de sa ceinture, d'un seul
coup lui ouvrit la gorge et, montant aussitôt sur son ventre, se mit à le
pétrir avec ses pieds.
A chaque pression, un
jet de sang s'élançait du cou du condamné.
Pour cette fois, Franz
n'y put tenir plus longtemps ; il se rejeta en arrière, et alla tomber sur un
fauteuil à moitié évanoui.
Albert, les yeux
fermés, resta debout, mais cramponné aux rideaux de la fenêtre.
Le comte était debout
et triomphant comme le mauvais ange.