Ce mot effraya monsieur et madame de
Fontaine. Le vieux Vendéen cessa d’être aussi indifférent au mariage de sa
fille qu’il avait naguère promis de l’être. Il alla chercher à Paris des
renseignements et n’en trouva pas. Inquiet de ce mystère, et ne sachant pas
encore quel serait le résultat de l’enquête qu’il avait prié un administrateur
parisien de lui faire sur la famille Longueville, il crut devoir avertir sa
fille de se conduire prudemment. L’observation paternelle fut reçue avec une
feinte obéissance pleine d’ironie.
— Au moins, ma chère Émilie, si vous l’aimez,
ne le lui avouez pas !
— Mon père, il est vrai que je l’aime, mais
j’attendrai pour le lui dire que vous me le permettiez.
— Cependant, Émilie, songez que vous ignorez
encore quelle est sa famille, son état.
— Si je l’ignore, je le veux bien. Mais, mon
père, vous avez souhaité me voir mariée, vous m’avez donné la liberté de faire
un choix, le mien est fait irrévocablement, que faut-il de plus ?
— Il faut savoir, ma chère enfant, si celui
que tu as choisi est fils d’un pair de France, répondit ironiquement le
vénérable gentilhomme.
Émilie resta un moment silencieuse. Elle
releva bientôt la tête, regarda son père, et lui dit avec une sorte
d’inquiétude : — Est-ce que les Longueville ?…
— Sont éteints en la personne du vieux duc de
Rostein-Limbourg, qui a péri sur l’échafaud en 1793. Il était le dernier
rejeton de la dernière branche cadette.
— Mais, mon père, il y a de fort bonnes
maisons issues de bâtards. L’histoire de France fourmille de princes qui
mettaient des barres à leur écu.
— Tes idées ont bien changé, dit le vieux
gentilhomme en souriant.
Le lendemain était le dernier jour que la
famille Fontaine dût passer au pavillon Planat. Émilie, que l’avis de son père
avait fortement inquiétée, attendit avec une vive impatience l’heure à
laquelle le jeune Longueville avait l’habitude de venir, afin d’obtenir de lui
une explication. Elle sortit après le dîner et alla se promener seule dans le
parc en se dirigeant vers le bosquet aux confidences où elle savait que
l’empressé jeune homme la chercherait ; et tout en courant, elle songeait à la
meilleure manière de surprendre, sans se compromettre, un secret si
important : chose assez difficile ! Jusqu’à présent, aucun aveu direct n’avait
sanctionné le sentiment qui l’unissait à cet inconnu. Elle avait secrètement
joui, comme Maximilien, de la douceur d’un premier amour ; mais aussi fiers
l’un que l’autre, il semblait que chacun d’eux craignît d’avouer qu’il aimât.
Maximilien Longueville, à qui Clara avait
inspiré sur le caractère d’Émilie des soupçons assez fondés, se trouvait tour
à tour emporté par la violence d’une passion de jeune homme, et retenu par le
désir de connaître et d’éprouver la femme à laquelle il devait confier son
bonheur. Son amour ne l’avait pas empêché de reconnaître en Émilie les
préjugés qui gâtaient ce jeune caractère ; mais il désirait savoir s’il était
aimé d’elle avant de les combattre, car il ne voulait pas plus hasarder le
sort de son amour que celui de sa vie. Il s’était donc constamment tenu dans
un silence que ses regards, son attitude et ses moindres actions démentaient.
De l’autre côté, la fierté naturelle à une jeune fille, encore augmentée chez
mademoiselle de Fontaine par la sotte vanité que lui donnaient sa naissance et
sa beauté, l’empêchait d’aller au-devant d’une déclaration qu’une passion
croissante lui persuadait quelquefois de solliciter. Aussi les deux amants
avaient-ils instinctivement compris leur situation sans s’expliquer leurs
secrets motifs. Il est des moments de la vie où le vague plaît à de jeunes
âmes. Par cela même que l’un et l’autre avaient trop tardé de parler, ils
semblaient tous deux se faire un jeu cruel de leur attente. L’un cherchait à
découvrir s’il était aimé par l’effort que coûterait un aveu à son
orgueilleuse maîtresse, l’autre espérait voir rompre à tout moment un trop
respectueux silence.
Assise sur un banc rustique, Émilie songeait
aux événements qui venaient de se passer pendant ces trois mois pleins
d’enchantements. Les soupçons de son père étaient les dernières craintes qui
pouvaient l’atteindre, elle en fit même justice par deux ou trois de ces
réflexions de jeune fille inexpérimentée qui lui semblèrent victorieuses.
Avant tout, elle convint avec elle-même qu’il était impossible qu’elle se
trompât. Durant toute la saison, elle n’avait pu apercevoir en Maximilien, ni
un seul geste, ni une seule parole qui indiquassent une origine ou des
occupations communes ; bien mieux, sa manière de discuter décelait un homme
occupé des hauts intérêts du pays. — D’ailleurs, se dit-elle, un homme de
bureau, un financier ou un commerçant n’aurait pas eu le loisir de rester une
saison entière à me faire la cour au milieu des champs et des bois, en
dispensant son temps aussi libéralement qu’un noble qui a devant lui toute une
vie libre de soins. Elle s’abandonnait au cours d’une méditation beaucoup plus
intéressante pour elle que ces pensées préliminaires, quand un léger
bruissement du feuillage lui annonça que depuis un moment Maximilien
la contemplait sans doute avec admiration.
— Savez-vous que cela est fort mal de
surprendre ainsi les jeunes filles ? lui dit-elle en souriant.
— Surtout lorsqu’elles sont occupées de leurs
secrets, répondit finement Maximilien.
— Pourquoi n’aurais-je pas les miens ? vous
avez bien les vôtres !
— Vous pensiez donc réellement à vos
secrets ? reprit-il en riant.
— Non, je songeais aux vôtres. Les miens, je
les connais.
— Mais, s’écria doucement le jeune homme en
saisissant le bras de mademoiselle de Fontaine et le mettant sous le sien,
peut-être mes secrets sont-ils les vôtres, et vos secrets les miens.
Après avoir fait quelques pas, ils se
trouvèrent sous un massif d’arbres que les couleurs du couchant enveloppaient
comme d’un nuage rouge et brun. Cette magie naturelle imprima une sorte de
solennité à ce moment. L’action vive et libre du jeune homme, et surtout
l’agitation de son cœur bouillant dont les pulsations précipitées parlaient au
bras d’Émilie, la jetèrent dans une exaltation d’autant plus pénétrante
qu’elle ne fut excitée que par les accidents les plus simples et les plus
innocents. La réserve dans laquelle vivent les jeunes filles du grand monde
donne une force incroyable aux explosions de leurs sentiments, et c’est un des
plus grands dangers qui puissent les atteindre quand elles rencontrent un
amant passionné. Jamais les yeux d’Émilie et de Maximilien n’avaient dit tant
de ces choses qu’on n’ose pas dire. En proie à cette ivresse, ils oublièrent
aisément les petites stipulations de l’orgueil et les froides considérations
de la défiance. Ils ne purent même s’exprimer d’abord que par un serrement de
mains qui servit d’interprète à leurs joyeuses pensées.
— Monsieur, j’ai une question à vous faire,
dit en tremblant et d’une voix émue mademoiselle de Fontaine après un long
silence et après avoir fait quelques pas avec une certaine lenteur. Mais
songez, de grâce, qu’elle m’est en quelque sorte commandée par la situation
assez étrange où je me trouve vis-à-vis de ma famille.
Une pause effrayante pour Émilie succéda à
ces phrases qu’elle avait presque bégayées. Pendant le moment que dura le
silence, cette jeune fille si fière n’osa soutenir
le regard éclatant de celui qu’elle aimait, car elle avait un secret sentiment
de la bassesse des mots suivants qu’elle ajouta : — Êtes-vous noble ?
Quand ces dernières paroles furent
prononcées, elle aurait voulu être au fond d’un lac.
— Mademoiselle, reprit gravement Longueville
dont la figure altérée contracta une sorte de dignité sévère, je vous promets
de répondre sans détour à cette demande quand vous aurez répondu avec
sincérité à celle que je vais vous faire. Il quitta le bras de la jeune fille,
qui tout à coup se crut seule dans la vie et lui dit : — Dans quelle intention
me questionnez-vous sur ma naissance ? Elle demeura immobile, froide et
muette. — Mademoiselle, reprit Maximilien, n’allons pas plus loin si nous ne
nous comprenons pas. — Je vous aime, ajouta-t-il d’un son de voix profond et
attendri. Eh bien ! reprit-il d’un air joyeux après avoir entendu
l’exclamation de bonheur que ne put retenir la jeune fille, pourquoi me
demander si je suis noble ?
— Parlerait-il ainsi s’il ne l’était pas ?
s’écria une voix intérieure qu’Émilie crut sortie du fond de son cœur. Elle
releva gracieusement la tête, sembla puiser une nouvelle vie dans le regard du
jeune homme et lui tendit le bras comme pour faire une nouvelle alliance.
— Vous avez cru que je tenais beaucoup à des
dignités, demanda-t-elle avec une finesse malicieuse.
— Je n’ai pas de titres à offrir à ma femme,
répondit-il d’un air moitié gai, moitié sérieux. Mais si je la prends dans un
haut rang et parmi celles que la fortune paternelle habitue au luxe et aux
plaisirs de l’opulence, je sais à quoi ce choix m’oblige. L’amour donne tout,
ajouta-t-il avec gaieté, mais aux amants seulement. Quant aux époux, il leur
faut un peu plus que le dôme du ciel et le tapis des prairies.
— Il est riche, pensa-t-elle. Quant aux
titres, peut-être veut-il m’éprouver ! On lui aura dit que j’étais entichée de
noblesse, et que je ne voulais épouser qu’un pair de France. Mes bégueules de
sœurs m’auront joué ce tour-là. — Je vous assure, monsieur, dit-elle à haute
voix, que j’ai eu des idées bien exagérées sur la vie et le monde ; mais
aujourd’hui, reprit-elle avec intention en le regardant d’une manière à le
rendre fou, je sais où sont pour une femme les véritables richesses.
— J’ai besoin de croire que vous parlez à
cœur ouvert, répondit-il avec une gravité douce. Mais cet hiver, ma chère
Émilie, dans moins de deux mois peut-être, je serai fier de ce que je pourrai
vous offrir, si vous tenez aux jouissances de la fortune. Ce sera le seul
secret que je garderai là, dit-il en montrant son cœur ; car de sa réussite
dépend mon bonheur, je n’ose dire le nôtre…
— Oh dites, dites !
Ce fut au milieu des plus doux propos qu’ils
revinrent à pas lents rejoindre la compagnie au salon. Jamais mademoiselle de
Fontaine ne trouva son prétendu plus aimable, ni plus spirituel : ses formes
sveltes, ses manières engageantes lui semblèrent plus charmantes encore depuis
une conversation qui venait en quelque sorte de lui confirmer la possession
d’un cœur digne d’être envié par toutes les femmes. Ils chantèrent un duo
italien avec tant d’expression, que l’assemblée les applaudit avec
enthousiasme. Leur adieu prit un accent de convention sous lequel ils
cachèrent leur bonheur. Enfin, cette journée devint pour la jeune fille comme
une chaîne qui la lia plus étroitement encore à la destinée de l’inconnu. La
force et la dignité qu’il venait de déployer dans la scène où ils s’étaient
révélé leurs sentiments avaient peut-être imposé à mademoiselle de Fontaine ce
respect sans lequel il n’existe pas de véritable amour. Lorsqu’elle resta
seule avec son père dans le salon, le vénérable Vendéen s’avança vers elle,
lui prit affectueusement les mains, et lui demanda si elle avait acquis
quelque lumière sur la fortune et sur la famille de monsieur Longueville.
— Oui, mon cher père, répondit-elle, je suis
plus heureuse que je ne pouvais le désirer. Enfin monsieur de Longueville est
le seul homme que je veuille épouser.
— C’est bien, Émilie, reprit le comte, je
sais ce qu’il me reste à faire.
— Connaîtriez-vous quelque obstacle ?
demanda-t-elle avec une véritable anxiété.
— Ma chère enfant, ce jeune homme est
absolument inconnu ; mais, à moins que ce ne soit un malhonnête homme, du
moment où tu l’aimes, il m’est aussi cher qu’un fils.
— Un malhonnête homme ? reprit Émilie, je
suis bien tranquille. Mon oncle, qui nous l’a présenté, peut vous répondre de
lui. Dites, cher oncle, a-t-il été flibustier, forban, corsaire ?
— Je savais bien que j’allais me trouver là,
s’écria le vieux marin en se réveillant.
Il regarda dans le salon, mais sa nièce avait
disparu comme un feu Saint-Elme, pour se servir de son expression habituelle.
— Eh bien, mon oncle ! reprit monsieur de
Fontaine, comment avez-vous pu nous cacher tout ce que vous saviez sur ce
jeune homme ? Vous avez cependant dû vous apercevoir de nos inquiétudes.
Monsieur Longueville est-il de bonne famille ?
— Je ne le connais ni d’Ève ni d’Adam,
s’écria le comte de Kergarouët. Me fiant au tact de cette petite folle, je lui
ai amené son Saint-Preux par un moyen à moi connu. Je sais que ce garçon tire
le pistolet admirablement, chasse très-bien, joue merveilleusement au billard,
aux échecs et au trictrac ; il fait des armes et monte à cheval comme feu le
chevalier de Saint-Georges. Il a une érudition corsée relativement à nos
vignobles. Il calcule comme Barême, dessine, danse et chante bien. Eh !
diantre, qu’avez-vous donc, vous autres ? Si ce n’est pas là un gentilhomme
parfait, montrez-moi un bourgeois qui sache tout cela, trouvez-moi un homme
qui vive aussi noblement que lui ? Fait-il quelque chose ? Compromet-il sa
dignité à aller dans des bureaux, à se courber devant des parvenus que vous
appelez des directeurs-généraux ? Il marche droit. C’est un homme. Mais, au
surplus, je viens de retrouver dans la poche de mon gilet la carte qu’il m’a
donnée quand il croyait que je voulais lui couper la gorge, pauvre innocent !
La jeunesse d’aujourd’hui n’est guère rusée. Tenez, voici.
— Rue du Sentier, n°5, dit monsieur de
Fontaine en cherchant à se rappeler parmi tous les renseignements qu’il avait
obtenus celui qui pouvait concerner le jeune inconnu. Que diable cela
signifie-t-il ? Messieurs Palma, Werbrust et compagnie, dont le principal
commerce est celui des mousselines, calicots et toiles peintes en gros,
demeurent là. Bon, j’y suis ! Longueville, le député, a un intérêt dans leur
maison. Oui ; mais je ne connais à Longueville qu’un fils de trente-deux ans,
qui ne ressemble pas du tout au nôtre et auquel il donne cinquante mille
livres de rente en mariage afin de lui faire épouser la fille d’un ministre ;
il a envie d’être fait pair tout comme un autre. Jamais je ne lui ai entendu
parler de ce Maximilien. A-t-il une fille ? Qu’est-ce que cette Clara ? Au
surplus, permis à plus d’un intrigant de s’appeler Longueville. Mais la maison
Palma, Werbrust et compagnie n’est-elle pas à moitié ruinée par une
spéculation au Mexique ou aux Indes ? J’éclaircirai tout cela.
— Tu parles tout seul comme si tu étais sur
un théâtre, et tu parais me compter pour zéro, dit tout à coup le vieux marin.
Tu ne sais donc pas que s’il est gentilhomme, j’ai plus d’un sac dans mes
écoutilles pour parer à son défaut de fortune ?
— Quant à cela, s’il est fils de Longueville,
il n’a besoin de rien ; mais, dit monsieur de Fontaine en agitant la tête de
droite à gauche, son père n’a même pas acheté de savonnette à vilain. Avant la
révolution, il était procureur ; et le de qu’il a pris depuis la
restauration lui appartient tout autant que la moitié de sa fortune.
— Bah ! bah ! heureux ceux dont les pères ont
été pendus, s’écria gaiement le marin.
Trois ou quatre jours après cette mémorable
journée, et dans une de ces belles matinées du mois de novembre qui font voir
aux Parisiens leurs boulevards nettoyés soudain par le froid piquant d’une
première gelée, mademoiselle de Fontaine, parée d’une fourrure nouvelle
qu’elle voulait mettre à la mode, était sortie avec deux de ses belles-sœurs
sur lesquelles elle avait jadis décoché le plus d’épigrammes. Ces trois femmes
étaient bien moins invitées à cette promenade parisienne par l’envie d’essayer
une voiture très-élégante et des robes qui devaient donner le ton aux modes de
l’hiver que par le désir de voir une pèlerine qu’une de leurs amies avait
remarquée dans un riche magasin de lingerie situé au coin de la rue de la
Paix. Quand les trois dames furent entrées dans la boutique, madame la baronne
de Fontaine tira Émilie par la manche et lui montra Maximilien Longueville
assis dans le comptoir et occupé à rendre avec une grâce mercantile la monnaie
d’une pièce d’or à la lingère avec laquelle il semblait en conférence. Le
bel inconnu tenait à la main quelques échantillons qui ne laissaient aucun
doute sur son honorable profession. Sans qu’on pût s’en apercevoir, Émilie fut
saisie d’un frisson glacial. Cependant, grâce au savoir-vivre de la bonne
compagnie, elle dissimula parfaitement la rage qu’elle avait dans le cœur, et
répondit à sa sœur un : — Je le savais ! dont la richesse d’intonation et
l’accent inimitable eussent fait envie à la plus célèbre actrice de ce temps.
Elle s’avança vers le comptoir. Longueville leva la tête, mit les échantillons
dans sa poche avec grâce et avec un sang-froid désespérant, salua mademoiselle
de Fontaine et s’approcha d’elle en lui jetant un regard pénétrant.
— Mademoiselle, dit-il à la lingère qui
l’avait suivi d’un air très-inquiet, j’enverrai régler ce compte ; ma maison
le veut ainsi. Mais, tenez, ajouta-t-il à l’oreille de la jeune femme en lui
remettant un billet de mille francs, prenez : ce sera une affaire entre nous.
— Vous me pardonnerez, j’espère, mademoiselle, dit-il en se retournant vers
Émilie. Vous aurez la bonté d’excuser la tyrannie qu’exercent les affaires.
— Mais il me semble, monsieur, que cela m’est
fort indifférent, répondit mademoiselle de Fontaine en le regardant avec une
assurance et un air d’insouciance moqueuse qui pouvaient faire croire qu’elle
le voyait pour la première fois.
— Parlez-vous sérieusement ? demanda
Maximilien d’une voix entrecoupée.
Émilie lui avait tourné le dos avec une
incroyable impertinence. Ce peu de mots, prononcés à voix basse, avait échappé
à la curiosité des deux belles-sœurs. Quand, après avoir pris la pèlerine, les
trois dames furent remontées en voiture, Émilie, qui se trouvait assise sur le
devant, ne put s’empêcher d’embrasser par son dernier regard la profondeur de
cette odieuse boutique où elle vit Maximilien debout et les bras croisés, dans
l’attitude d’un homme supérieur au malheur qui l’atteignait si subitement.
Leurs yeux se rencontrèrent et se lancèrent deux regards implacables. Chacun
d’eux espéra qu’il blessait cruellement le cœur qu’il aimait. En un moment
tous deux se trouvèrent aussi loin l’un de l’autre que s’ils eussent été, l’un
à la Chine et l’autre au Groënland. La vanité n’a-t-elle pas un souffle qui
dessèche tout ? En proie au plus violent combat qui puisse agiter le cœur
d’une jeune fille, mademoiselle de Fontaine recueillit la plus ample moisson
de douleurs que jamais les préjugés et les petitesses aient semée dans une âme
humaine. Son visage, frais et velouté naguère, était sillonné de tons jaunes,
de taches rouges, et parfois les teintes blanches de ses joues verdissaient
soudain. Dans l’espoir de dérober son trouble à ses sœurs, elle leur montrait
en riant ou un passant ou une toilette ridicule ; mais ce rire était
convulsif. Elle se sentait plus vivement blessée de la compassion silencieuse
de ses sœurs que des épigrammes par lesquelles elles auraient pu se venger.
Elle employa tout son esprit à les entraîner dans une conversation où elle
essaya d’exhaler sa colère par des paradoxes insensés, en accablant les
négociants des injures les plus piquantes et d’épigrammes de mauvais ton. En
rentrant, elle fut saisie d’une fièvre dont le caractère eut d’abord quelque
chose de dangereux. Au bout d’un mois, les soins de ses parents, ceux du
médecin, la rendirent aux vœux de sa famille. Chacun espéra que cette leçon
pourrait servir à dompter le caractère d’Émilie, qui reprit insensiblement ses
anciennes habitudes et s’élança de nouveau dans le monde. Elle prétendit qu’il
n’y avait pas de honte à se tromper. Si, comme son père, elle avait quelque
influence à la chambre, disait-elle, elle provoquerait une loi pour obtenir
que les commerçants, surtout les marchands de calicot, fussent marqués au
front comme les moutons du Berri, jusqu’à la troisième génération. Elle
voulait que les nobles eussent seuls le droit de porter ces anciens habits
français qui allaient si bien aux courtisans de Louis XV. C’était peut-être, à
l’entendre, un malheur pour la monarchie qu’il n’y eût aucune différence entre
un marchand et un pair de France. Mille autres plaisanteries, faciles à
deviner, se succédaient rapidement quand un accident imprévu la mettait sur ce
sujet. Mais ceux qui aimaient Émilie remarquaient à travers ses railleries une
teinte de mélancolie qui leur fit croire que Maximilien Longueville régnait
toujours au fond de ce cœur inexplicable. Parfois elle devenait douce comme
pendant la saison fugitive qui vit naître son amour, et parfois aussi elle se
montrait plus insupportable qu’elle ne l’avait jamais été. Chacun excusait en
silence les inégalités d’une humeur qui prenait sa source dans une souffrance
à la fois secrète et connue. Le comte de Kergarouët obtint un peu d’empire sur
elle, grâce à un surcroît de prodigalités, genre de consolation qui manque
rarement son effet sur les jeunes Parisiennes. La première fois que
mademoiselle de Fontaine alla au bal, ce fut chez l’ambassadeur de Naples. Au
moment où elle prit place au plus brillant des quadrilles, elle aperçut à
quelques pas d’elle Longueville qui fit un léger signe de tête à son danseur.
— Ce jeune homme est un de vos amis,
demanda-t-elle à son cavalier d’un air de dédain.
— C’est mon frère, répondit-il.
Émilie ne put s’empêcher de tressaillir.
— Ah ! reprit-il d’un ton d’enthousiasme,
c’est bien la plus belle âme qui soit au monde…
— Savez-vous mon nom ? lui demanda Émilie en
l’interrompant avec vivacité.
— Non, mademoiselle. C’est un crime, je
l’avoue, de ne pas avoir retenu un nom qui est sur toutes les lèvres, je
devrais dire dans tous les cœurs ; mais j’ai une excuse valable : j’arrive
d’Allemagne. Mon ambassadeur, qui est à Paris en congé, m’a envoyé ce soir ici
pour servir de chaperon à son aimable femme, que vous pouvez voir là-bas dans
un coin.
— Un vrai masque tragique, dit Émilie après
avoir examiné l’ambassadrice.
— Voilà cependant sa figure de bal, reprit en
riant le jeune homme. Il faudra bien que je la fasse danser ! Aussi ai-je
voulu avoir une compensation.
Mademoiselle de Fontaine s’inclina.
— J’ai été bien surpris, dit le babillard
secrétaire d’ambassade en continuant, de trouver mon frère ici. En arrivant de
Vienne, j’ai appris que le pauvre garçon était malade et au lit. Je comptais
bien le voir avant d’aller au bal ; mais la politique ne nous laisse pas
toujours le loisir d’avoir des affections de famille. La padrona della casa
ne m’a pas permis de monter chez mon pauvre Maximilien.
— Monsieur votre frère n’est pas comme vous
dans la diplomatie ? dit Émilie.
— Non, dit le secrétaire en soupirant, le
pauvre garçon s’est sacrifié pour moi ! Lui et ma sœur Clara ont renoncé à la
fortune de mon père, afin qu’il pût réunir sur ma tête un majorat. Mon père
rêve la pairie comme tous ceux qui votent pour le ministère. Il a la promesse
d’être nommé, ajouta-t-il à voix basse. Après avoir réuni quelques capitaux,
mon frère s’est alors associé à une maison de banque ; et je sais qu’il vient
de faire avec le Brésil une spéculation qui peut le rendre millionnaire. Vous
me voyez tout joyeux d’avoir contribué par mes relations diplomatiques au
succès. J’attends même avec impatience une dépêche de la légation brésilienne
qui sera de nature à lui dérider le front. Comment le trouvez-vous ?
— Mais la figure de monsieur votre frère ne
me semble pas être celle d’un homme occupé d’argent.
Le jeune diplomate scruta par un seul regard
la figure en apparence calme de sa danseuse.
— Comment ! dit-il en souriant, les
demoiselles devinent donc aussi les pensées d’amour à travers les fronts
muets ?
— Monsieur votre frère est amoureux ?
demanda-t-elle en laissant échapper un geste de curiosité.
— Oui. Ma sœur Clara, pour laquelle il a des
soins maternels, m’a écrit qu’il s’était amouraché, cet été, d’une fort jolie
personne ; mais depuis je n’ai pas eu de nouvelles de ses amours.
Croiriez-vous que le pauvre garçon se levait à cinq heures du matin, et allait
expédier ses affaires afin de pouvoir se trouver à quatre heures à la campagne
de la belle ? Aussi a-t-il abîmé un charmant cheval de race que je lui avais
envoyé. Pardonnez-moi mon babil, mademoiselle : j’arrive d’Allemagne. Depuis
un an je n’ai pas entendu parler correctement le français, je suis sevré de
visages français et rassasié d’allemands, si bien que dans ma rage patriotique
je parlerais, je crois, aux chimères d’un candélabre parisien. Puis, si je
cause avec un abandon peu convenable chez un diplomate, la faute en est à
vous, mademoiselle. N’est-ce pas vous qui m’avez montré mon frère ? Quand il
est question de lui, je suis intarissable. Je voudrais pouvoir dire à la terre
entière combien il est bon et généreux. Il ne s’agissait de rien moins que de
cent mille livres de rente que rapporte la terre de Longueville.
Si mademoiselle de Fontaine obtint ces
révélations importantes, elle les dut en partie à l’adresse avec laquelle elle
sut interroger son confiant cavalier, du moment où elle apprit qu’il était le
frère de son amant dédaigné.
— Est-ce que vous avez pu, sans quelque
peine, voir monsieur votre frère vendant des mousselines et des calicots ?
demanda Émilie après avoir accompli la troisième figure de la contredanse.
— D’où savez-vous cela ? lui demanda le
diplomate. Dieu merci ! tout en débitant un flux de paroles, j’ai déjà l’art
de ne dire que ce que je veux, ainsi que tous les apprentis-diplomates de ma
connaissance.
— Vous me l’avez dit, je vous assure.
Monsieur de Longueville regarda mademoiselle
de Fontaine avec un étonnement plein de perspicacité. Un soupçon entra dans
son âme. Il interrogea successivement les yeux de son frère et de sa danseuse,
il devina tout, pressa ses mains l’une contre l’autre, leva les yeux au
plafond, se mit à rire et dit : — Je ne suis qu’un sot ! Vous êtes la plus
belle personne du bal, mon frère vous regarde à la dérobée, il danse malgré la
fièvre, et vous feignez de ne pas le voir. Faites son bonheur, dit-il en la
reconduisant auprès de son vieil oncle, je n’en serai pas jaloux ; mais je
tressaillerai toujours un peu en vous nommant ma sœur…
Cependant les deux amants devaient être aussi
inexorables l’un que l’autre pour eux-mêmes. Vers les deux heures du matin,
l’on servit un ambigu dans une immense galerie où, pour laisser les personnes
d’une même coterie libres de se réunir, les tables avaient été disposées comme
elles le sont chez les restaurateurs. Par un de ces hasards qui arrivent
toujours aux amants, mademoiselle de Fontaine se trouva placée à une table
voisine de celle autour de laquelle se mirent les personnes les plus
distinguées. Maximilien faisait partie de ce groupe. Émilie, qui prêta une
oreille attentive aux discours tenus par ses voisins, put entendre une de ces
conversations qui s’établissent si facilement entre les jeunes femmes et les
jeunes gens qui ont les grâces et la tournure de Maximilien Longueville.
L’interlocutrice du jeune banquier était une duchesse napolitaine dont les
yeux lançaient des éclairs, dont la peau blanche avait l’éclat du satin.
L’intimité que le jeune Longueville affectait d’avoir avec elle blessa
d’autant plus mademoiselle de Fontaine qu’elle venait de rendre à son amant
vingt fois plus de tendresse qu’elle ne lui en portait jadis.
— Oui, monsieur, dans mon pays, le véritable
amour sait faire toute espèce de sacrifices, disait la duchesse en minaudant.
— Vous êtes plus passionnées que ne le sont
les Françaises, dit Maximilien dont le regard enflammé tomba sur Émilie. Elles
sont tout vanité.
— Monsieur, reprit vivement la jeune fille,
n’est-ce pas une mauvaise action que de calomnier sa patrie ? Le dévouement
est de tous les pays.
— Croyez-vous, mademoiselle, reprit
l’Italienne avec un sourire sardonique, qu’une Parisienne soit capable de
suivre son amant partout ?
— Ah ! entendons nous, madame. On va dans un
désert y habiter une tente, on ne va pas s’asseoir dans une boutique.
Elle acheva sa pensée en laissant échapper un
geste de dédain. Ainsi l’influence exercée sur Émilie par sa funeste éducation
tua deux fois son bonheur naissant, et lui fit manquer son existence. La
froideur apparente de Maximilien et le sourire d’une femme lui arrachèrent un
de ces sarcasmes dont les perfides jouissances la séduisaient toujours.
— Mademoiselle, lui dit à voix basse
Longueville à la faveur du bruit que firent les femmes en se levant de table,
personne ne formera pour votre bonheur des vœux plus ardents que ne le seront
les miens : permettez-moi de vous donner cette assurance en prenant congé de
vous. Dans quelques jours, je partirai pour l’Italie.
— Avec une duchesse, sans doute ?
— Non, mademoiselle, mais avec une maladie
mortelle peut-être.
— N’est-ce pas une chimère ? demanda Émilie
en lui lançant un regard inquiet.
— Non, dit-il, il est des blessures qui ne se
cicatrisent jamais.
— Vous ne partirez pas, dit l’impérieuse
jeune fille en souriant.
— Je partirai, reprit gravement Maximilien.
— Vous me trouverez mariée au retour, je vous
en préviens, dit-elle avec coquetterie.
— Je le souhaite.
— L’impertinent ! s’écria-t-elle, se
venge-t-il assez cruellement !
Quinze jours après, Maximilien Longueville
partit avec sa sœur Clara pour les chaudes et poétiques contrées de la belle
Italie, laissant mademoiselle de Fontaine en proie aux plus violents regrets.
Le jeune secrétaire d’ambassade épousa la querelle de son frère, et sut tirer
une vengeance éclatante des dédains d’Émilie en publiant les motifs de la
rupture des deux amants. Il rendit avec usure à sa danseuse les sarcasmes
qu’elle avait jadis lancés sur Maximilien, et fit souvent sourire plus d’une
Excellence en peignant la belle ennemie des comptoirs, l’amazone qui prêchait
une croisade contre les banquiers, la jeune fille dont l’amour s’était évaporé
devant un demi-tiers de mousseline. Le comte de Fontaine fut obligé d’user de
son crédit pour faire obtenir à Auguste Longueville une mission en Russie,
afin de soustraire sa fille au ridicule que ce jeune et dangereux persécuteur
versait sur elle à pleines mains. Bientôt le ministère, obligé de lever une
conscription de pairs pour soutenir les opinions aristocratiques qui
chancelaient dans la noble chambre à la voix d’un illustre écrivain, nomma
monsieur Guiraudin de Longueville pair de France et vicomte. Monsieur
de Fontaine obtint aussi la pairie, récompense due autant à sa fidélité
pendant les mauvais jours qu’à son nom qui manquait à la chambre héréditaire.
Vers cette époque, Émilie devenue majeure fit
sans doute de sérieuses réflexions sur la vie ; car elle changea sensiblement
de ton et de manières : au lieu de s’exercer à dire des méchancetés à son
oncle, elle lui prodigua les soins les plus affectueux, elle lui apportait sa
béquille avec une persévérance de tendresse qui faisait rire les plaisants ;
elle lui offrait le bras, allait dans sa voiture, et l’accompagnait dans
toutes ses promenades ; elle lui persuada même qu’elle n’était point
incommodée par l’odeur de la pipe, et lui lisait sa chère Quotidienne
au milieu des bouffées de tabac que le malicieux marin lui envoyait à
dessein ; elle apprit le piquet pour faire la partie du vieux comte ; enfin
cette jeune personne si fantasque écoutait avec attention les récits que son
oncle recommençait périodiquement du combat de la Belle-Poule, des
manœuvres de la Ville-de-Paris, de la première expédition de monsieur
de Suffren, ou de la bataille d’Aboukir. Quoique le vieux marin eût souvent
dit qu’il connaissait trop sa longitude et sa latitude pour se laisser
capturer par une jeune corvette, un beau matin les salons de Paris apprirent
que mademoiselle de Fontaine avait épousé le comte de Kergaroüet. La jeune
comtesse donna des fêtes splendides pour s’étourdir ; mais elle trouva sans
doute le néant au fond de ce tourbillon. Le luxe cachait imparfaitement le
vide et le malheur de son âme souffrante. La plupart du temps, malgré les
éclats d’une gaieté feinte, sa belle figure exprimait une sourde mélancolie.
Émilie paraissait d’ailleurs pleine d’attentions et d’égards pour son vieux
mari, qui souvent, en s’en allant dans son appartement le soir au bruit d’un
joyeux orchestre, disait qu’il ne se reconnaissait plus, et qu’il ne croyait
pas qu’à l’âge de soixante-douze ans il dût s’embarquer comme pilote sur la
BELLE ÉMILIE, après avoir déjà fait vingt ans de galères conjugales.
La conduite de la comtesse était empreinte
d’une telle sévérité, que la critique la plus clairvoyante n’avait rien à y
reprendre. Les observateurs pensaient que le vice-amiral s’était réservé le
droit de disposer de sa fortune pour enchaîner plus fortement sa femme. Cette
supposition faisait injure à l’oncle et à la nièce. L’attitude des deux époux
fut d’ailleurs si savamment calculée, qu’il devint presque impossible aux
jeunes gens intéressés à deviner le secret de ce ménage, de savoir si le vieux
comte traitait sa femme en époux ou en père. On lui entendait dire souvent
qu’il avait recueilli sa nièce comme une naufragée, et que, jadis, il n’avait
jamais abusé de l’hospitalité quand il lui arrivait de
sauver un ennemi de la fureur des orages. Quoique la comtesse aspirât à régner
sur Paris et qu’elle essayât de marcher de pair avec mesdames les duchesses de
Maufrigneuse, de Chaulieu, les marquises d’Espard et d’Aiglemont, les
comtesses Féraud, de Montcornet, de Restaud, madame de Camps et mademoiselle
Des Touches, elle ne céda point à l’amour du jeune vicomte de Portenduère qui
fit d’elle son idole.
Deux ans après son mariage, dans un des
antiques salons du faubourg Saint-Germain où l’on admirait son caractère digne
des anciens temps, Émilie entendit annoncer monsieur le vicomte de
Longueville ; et dans le coin du salon où elle faisait le piquet de l’évêque
de Persépolis, son émotion ne put être remarquée de personne : en tournant la
tête, elle avait vu entrer son ancien prétendu dans tout l’éclat de la
jeunesse. La mort de son père et celle de son frère tué par l’inclémence du
climat de Petersburg, avaient posé sur la tête de Maximilien les plumes
héréditaires du chapeau de la pairie ; sa fortune égalait ses connaissances et
son mérite : la veille même, sa jeune et bouillante éloquence avait éclairé
l’assemblée. En ce moment, il apparaissait à la triste comtesse, libre et paré
de tous les dons qu’elle avait rêvés pour son idole. Toutes les mères qui
avaient des filles à marier faisaient de coquettes avances à un jeune homme
doué des vertus qu’on lui supposait en admirant sa grâce ; mais mieux que
toute autre, Émilie savait qu’il possédait cette fermeté de caractère dans
laquelle les femmes prudentes voient un gage de bonheur. Elle jeta les yeux
sur l’amiral, qui selon son expression familière paraissait devoir tenir
encore longtemps sur son bord, et maudit les erreurs de son enfance.
En ce moment, monsieur de Persépolis lui dit
avec sa grâce épiscopale : — Ma belle dame, vous avez écarté le roi de cœur,
j’ai gagné. Mais ne regrettez pas votre argent, je le réserve pour mes petits
séminaires.
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- Paris, décembre 1829.