À HENRI DE BALZAC,
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- Son frère
-
-
-
-
-
-
-
-
-
-
- HONORÉ.
-
Le comte de Fontaine, chef de l’une des plus
anciennes familles du Poitou, avait servi la cause des Bourbons avec
intelligence et courage pendant la guerre que les Vendéens firent à la
république. Après avoir échappé à tous les dangers qui menacèrent les chefs
royalistes durant cette orageuse époque de l’histoire contemporaine, il disait
gaiement : — Je suis un de ceux qui se sont fait tuer sur les marches du
trône ! Cette plaisanterie n’était pas sans quelque vérité pour un homme
laissé parmi les morts à la sanglante journée des Quatre-Chemins. Quoique
ruiné par des confiscations, ce fidèle Vendéen refusa constamment les places
lucratives que lui fit offrir l’empereur Napoléon. Invariable dans sa religion
aristocratique, il en avait aveuglément suivi les maximes quand il jugea
convenable de se choisir une compagne. Malgré les séductions d’un riche
parvenu révolutionnaire qui mettait cette alliance à haut prix, il épousa une
demoiselle de Kergarouët sans fortune, mais dont la famille est une des plus
vieilles de la Bretagne.
La Restauration surprit monsieur de Fontaine
chargé d’une nombreuse famille. Quoiqu’il n’entrât pas dans les idées du
généreux gentilhomme de solliciter des grâces, il céda néanmoins aux désirs de
sa femme, quitta son domaine, dont le revenu modique suffisait à peine aux
besoins de ses enfants, et vint à Paris. Contristé de l’avidité avec laquelle
ses anciens camarades faisaient curée des places et des dignités
constitutionnelles, il allait retourner à sa terre, lorsqu’il reçut une lettre
ministérielle, par laquelle une Excellence assez connue lui annonçait sa
nomination au grade de maréchal-de-camp, en vertu de l’ordonnance qui
permettait aux officiers des armées catholiques de compter les vingt premières
années inédites du règne de Louis XVIII comme années de service. Quelques
jours après, le Vendéen reçut encore, sans aucune sollicitation et d’office,
la croix de l’ordre de la Légion d’Honneur et celle de Saint-Louis. Ébranlé
dans sa résolution par ces grâces successives qu’il crut devoir au souvenir du
monarque, il ne se contenta plus de mener sa famille, comme il l’avait
pieusement fait chaque dimanche, crier Vive le Roi dans la salle des Maréchaux
aux Tuileries quand les princes se rendaient à la chapelle, il sollicita la
faveur d’une entrevue particulière. Cette audience, très-promptement accordée,
n’eut rien de particulier. Le salon royal était plein de vieux serviteurs dont
les têtes poudrées, vues d’une certaine hauteur, ressemblaient à un tapis de
neige. Là, le gentilhomme retrouva d’anciens compagnons qui le reçurent d’un
air un peu froid ; mais les princes lui parurent adorables, expression
d’enthousiasme qui lui échappa, quand le plus gracieux de ses maîtres, de qui
le comte ne se croyait connu que de nom, vint lui serrer la main et le
proclama le plus pur des Vendéens. Malgré cette ovation, aucune de ces
augustes personnes n’eut l’idée de lui demander le compte de ses pertes, ni
celui de l’argent si généreusement versé dans les caisses de l’armée
catholique. Il s’aperçut, un peu tard, qu’il avait fait la guerre à ses
dépens. Vers la fin de la soirée, il crut pouvoir hasarder une spirituelle
allusion à l’état de ses affaires, semblable à celui de bien des
gentilshommes. Sa Majesté se prit à rire d’assez bon cœur, toute parole
marquée au coin de l’esprit avait le don de lui plaire ; mais elle répliqua
néanmoins par une de ces royales plaisanteries dont la douceur est plus à
craindre que la colère d’une réprimande. Un des plus intimes confidents du roi
ne tarda pas à s’approcher du Vendéen calculateur, auquel il fit entendre, par
une phrase fine et polie, que le moment n’était pas encore venu de compter
avec les maîtres : il se trouvait sur le tapis des mémoires beaucoup plus
arriérés que le sien, et qui devaient sans doute servir à l’histoire de la
Révolution. Le comte sortit prudemment du groupe vénérable qui décrivait un
respectueux demi-cercle devant l’auguste famille. Puis, après avoir, non sans
peine, dégagé son épée parmi les jambes grêles où elle s’était engagée, il
regagna pédestrement à travers la cour des Tuileries le fiacre qu’il avait
laissé sur le quai. Avec cet esprit rétif qui distingue la noblesse de vieille
roche chez laquelle le souvenir de la Ligue et des Barricades n’est pas encore
éteint, il se plaignit dans son fiacre, à haute voix et de manière à se
compromettre, sur le changement survenu à la cour. — Autrefois, se disait-il,
chacun parlait librement au roi de ses petites affaires, les seigneurs
pouvaient à leur aise lui demander des grâces et de l’argent, et aujourd’hui
l’on n’obtiendra pas, sans scandale, le remboursement des sommes avancées pour
son service ? Morbleu ! la croix de Saint-Louis et le grade de
maréchal-de-camp ne valent pas trois cent mille livres que j’ai, bel et bien,
dépensées pour la cause royale. Je veux reparler au roi, en face, et dans son
cabinet.
Cette scène refroidit d’autant plus le zèle
de monsieur de Fontaine, que ses demandes d’audience restèrent constamment
sans réponse. Il vit d’ailleurs les intrus de l’empire arrivant à
quelques-unes des charges réservées sous l’ancienne monarchie aux meilleures
maisons.
— Tout est perdu, dit-il un matin.
Décidément, le roi n’a jamais été qu’un révolutionnaire. Sans Monsieur, qui ne
déroge pas et console ses fidèles serviteurs, je ne sais en quelles mains
irait un jour la couronne de France, si ce régime continuait. Leur maudit
système constitutionnel est le plus mauvais de tous les gouvernements, et ne
pourra jamais convenir à la France. Louis XVIII et M. Beugnot nous ont tout
gâté à Saint-Ouen.
Le comte désespéré se préparait à retourner à
sa terre, en abandonnant avec noblesse ses prétentions à toute indemnité. En
ce moment, les événements du Vingt Mars annoncèrent une nouvelle tempête qui
menaçait d’engloutir le roi légitime et ses défenseurs. Semblable à ces gens
généreux qui ne renvoient pas un serviteur par un temps de pluie, monsieur de
Fontaine emprunta sur sa terre pour suivre la monarchie en déroute, sans
savoir si cette complicité d’émigration lui serait plus propice que ne l’avait
été son dévouement passé ; mais après avoir observé que les compagnons de
l’exil étaient plus en faveur que les braves qui, jadis, avaient protesté, les
armes à la main, contre l’établissement de la république, peut-être
espéra-t-il trouver dans ce voyage à l’étranger plus de profit que dans un
service actif et périlleux à l’intérieur. Ses calculs de courtisan ne furent
pas une de ces vaines spéculations qui promettent sur le papier des résultats
superbes, et ruinent par leur exécution. Il fut donc, selon le mot du plus
spirituel et du plus habile de nos diplomates, un des cinq cents fidèles
serviteurs qui partagèrent l’exil de la cour à Gand, et l’un des cinquante
mille qui en revinrent.
Pendant cette courte absence de la royauté,
monsieur de Fontaine eut le bonheur d’être employé par Louis XVIII, et
rencontra plus d’une occasion de donner au roi les preuves d’une grande
probité politique et d’un attachement sincère. Un soir que le monarque n’avait
rien de mieux à faire, il se souvint du bon mot dit par monsieur de Fontaine
aux Tuileries. Le vieux Vendéen ne laissa pas échapper un tel à-propos, et
raconta son histoire assez spirituellement pour que ce roi, qui n’oubliait
rien, pût se la rappeler en temps utile. L’auguste littérateur remarqua la
tournure fine donnée à quelques notes dont la rédaction avait été confiée au
discret gentilhomme. Ce petit mérite inscrivit monsieur de Fontaine, dans la
mémoire du roi, parmi les plus loyaux serviteurs de sa couronne. Au second
retour, le comte fut un de ces envoyés extraordinaires qui parcoururent les
départements, avec la mission de juger souverainement les fauteurs de la
rébellion ; mais il usa modérément de son terrible pouvoir. Aussitôt que cette
juridiction temporaire eut cessé, le grand-prévôt s’assit dans un des
fauteuils du Conseil d’État, devint député, parla peu, écouta beaucoup, et
changea considérablement d’opinion. Quelques circonstances, inconnues aux
biographes, le firent entrer assez avant dans l’intimité du prince, pour qu’un
jour le malicieux monarque l’interpellât ainsi en le voyant entrer :
— Mon ami Fontaine, je ne m’aviserais pas de
vous nommer directeur-général ni ministre ! Ni vous ni moi, si nous étions
employés, ne resterions en place, à cause de nos opinions. Le gouvernement
représentatif a cela de bon qu’il nous ôte la peine que nous avions jadis, de
renvoyer nous-mêmes nos secrétaires d’État. Notre conseil est une véritable
hôtellerie, où l’opinion publique nous envoie souvent de singuliers
voyageurs ; mais enfin nous saurons toujours où placer nos fidèles serviteurs.
Cette ouverture moqueuse fut suivie d’une
ordonnance qui donnait à monsieur de Fontaine une administration dans le
domaine extraordinaire de la Couronne. Par suite de l’intelligente attention
avec laquelle il écoutait les sarcasmes de son royal ami, son nom se trouva
sur les lèvres de Sa Majesté, toutes les fois qu’il fallut créer une
commission dont les membres devaient être lucrativement appointés. Il eut le
bon esprit de taire la faveur dont l’honorait le monarque et sut l’entretenir
par une manière piquante de narrer, dans une de ces causeries familières
auxquelles Louis XVIII se plaisait autant qu’aux billets agréablement écrits,
les anecdotes politiques et, s’il est permis de se servir de cette expression,
les cancans diplomatiques ou parlementaires qui abondaient alors. On sait que
les détails de sa gouvernementabilité, mot adopté par l’auguste
railleur, l’amusaient infiniment. Grâce au bon sens, à l’esprit et à l’adresse
de monsieur le comte de Fontaine, chaque membre de sa nombreuse famille,
quelque jeune qu’il fût, finit, ainsi qu’il le disait plaisamment à son
maître, par se poser comme un ver-à-soie sur les feuilles du budget. Ainsi,
par les bontés du roi, l’aîné de ses fils parvint à une place éminente dans la
magistrature inamovible. Le second, simple capitaine avant la restauration,
obtint une légion immédiatement après son retour de Gand ; puis, à la faveur
des mouvements de 1815 pendant lesquels on méconnut les règlements, il passa
dans la garde royale, repassa dans les gardes-du-corps, revint dans la ligne,
et se trouva lieutenant-général avec un commandement dans la garde, après
l’affaire du Trocadéro. Le dernier, nommé sous-préfet, devint bientôt maître
des requêtes et directeur d’une administration municipale de la Ville de
Paris, où il se trouvait à l’abri des tempêtes législatives. Ces grâces sans
éclat, secrètes comme la faveur du comte, pleuvaient inaperçues. Quoique le
père et les trois fils eussent chacun assez de sinécures pour jouir d’un
revenu budgétaire presque aussi considérable que celui d’un directeur-général,
leur fortune politique n’excita l’envie de personne. Dans ces temps de premier
établissement du système constitutionnel, peu de personnes avaient des idées
justes sur les régions paisibles du budget, où d’adroits favoris surent
trouver l’équivalent des abbayes détruites. Monsieur le comte de Fontaine, qui
naguère encore se vantait de n’avoir pas lu la Charte et se montrait si
courroucé contre l’avidité des courtisans, ne tarda pas à prouver à son
auguste maître qu’il comprenait aussi bien que lui l’esprit et les ressources
du représentatif. Cependant, malgré la sécurité des carrières ouvertes
à ses trois fils, malgré les avantages pécuniaires qui résultaient du cumul de quatre
places, monsieur de Fontaine se trouvait à la tête d’une famille trop
nombreuse pour pouvoir promptement et facilement rétablir sa fortune. Ses
trois fils étaient riches d’avenir, de faveur et de talent ; mais il avait
trois filles, et craignait de lasser la bonté du monarque. Il imagina de ne
jamais lui parler que d’une seule de ces vierges pressées d’allumer leur
flambeau. Le roi avait trop bon goût pour laisser son œuvre imparfaite. Le
mariage de la première avec un receveur-général fut conclu par une de ces
phrases royales qui ne coûtent rien et valent des millions. Un soir où le
monarque était maussade, il sourit en apprenant l’existence d’une autre
demoiselle de Fontaine qu’il fit épouser à un jeune magistrat d’extraction
bourgeoise, il est vrai, mais riche, plein de talent, et qu’il créa baron.
Lorsque, l’année suivante, le Vendéen parla de mademoiselle Émilie de
Fontaine, le roi lui répondit, de sa petite voix aigrelette : — Amicus
Plato, sed magis amica Natio. Puis, quelques jours après, il régala son
ami Fontaine d’un quatrain assez innocent qu’il appelait une épigramme, et
dans lequel il le plaisantait sur ses trois filles si habilement produites
sous la forme d’une trinité. S’il faut en croire la chronique, le monarque
avait été chercher son bon mot dans l’unité des trois personnes divines.
— Si le roi daignait changer son épigramme en
épithalame ? dit le comte en essayant de faire tourner cette boutade à son
profit.
— Si j’en vois la rime, je n’en vois pas la
raison, répondit durement le roi qui ne goûta point cette plaisanterie faite
sur sa poésie quelque douce qu’elle fût.
Dès ce jour, son commerce avec monsieur de
Fontaine eut moins d’aménité. Les rois aiment plus qu’on ne le croit la
contradiction. Comme presque tous les enfants venus les derniers, Émilie de
Fontaine était un Benjamin gâté par tout le monde. Le refroidissement du
monarque causa donc d’autant plus de peine au comte, que jamais mariage ne fut
plus difficile à conclure que celui de cette fille chérie. Pour concevoir tous
ces obstacles, il faut pénétrer dans l’enceinte du bel hôtel où
l’administrateur était logé aux dépens de la Liste-Civile. Émilie avait passé
son enfance à la terre de Fontaine en y jouissant de cette abondance qui
suffit aux premiers plaisirs de la jeunesse. Ses moindres désirs y étaient des
lois pour ses sœurs, pour ses frères, pour sa mère, et même pour son père.
Tous ses parents raffolaient d’elle. Arrivée à l’âge de raison, précisément au
moment où sa famille fut comblée des faveurs de la fortune, l’enchantement de
sa vie continua. Le luxe de Paris lui sembla tout aussi naturel que la
richesse en fleurs ou en fruits, et que cette opulence champêtre qui firent le
bonheur de ses premières années. De même qu’elle n’avait éprouvé aucune
contrariété dans son enfance quand elle voulait satisfaire de joyeux désirs,
de même elle se vit encore obéie lorsqu’à l’âge de quatorze ans elle se lança
dans le tourbillon du monde. Accoutumée ainsi par degrés aux jouissances de la
fortune, les recherches de la toilette, l’élégance des salons dorés et des
équipages lui devinrent aussi nécessaires que les compliments vrais ou faux de
la flatterie, que les fêtes et les vanités de la cour. Tout lui souriait
d’ailleurs : elle aperçut pour elle de la bienveillance dans tous les yeux.
Comme la plupart des enfants gâtés, elle tyrannisa ceux qui l’aimaient, et
réserva ses coquetteries aux indifférents. Ses défauts ne firent que grandir
avec elle, et ses parents allaient bientôt recueillir les fruits amers de
cette éducation funeste. Arrivée à l’âge de dix-neuf ans, Émilie de Fontaine
n’avait pas encore voulu faire de choix parmi les nombreux jeunes gens que la
politique de monsieur de Fontaine assemblait dans ses fêtes. Quoique jeune
encore, elle jouissait dans le monde de toute la liberté d’esprit que peut y
avoir une femme. Sa beauté était si remarquable que, pour elle, paraître dans
un salon, c’était y régner. Semblable aux rois, elle n’avait pas d’amis, et se
voyait partout l’objet d’une complaisance à laquelle un naturel meilleur que
le sien n’eût peut-être pas résisté. Aucun homme, fût-ce même un vieillard,
n’avait la force de contredire les opinions d’une jeune fille dont un seul
regard ranimait l’amour dans un cœur froid. Élevée avec des soins qui
manquèrent à ses sœurs, elle peignait assez bien, parlait l’italien et
l’anglais, jouait du piano d’une façon désespérante ; enfin sa voix,
perfectionnée par les meilleurs maîtres, avait un timbre qui donnait à son
chant d’irrésistibles séductions. Spirituelle et nourrie de toutes les
littératures, elle aurait pu faire croire que, comme dit Mascarille, les gens
de qualité viennent au monde en sachant tout. Elle raisonnait facilement sur
la peinture italienne ou flamande, sur le Moyen-âge ou la Renaissance ;
jugeait à tort et à travers les livres anciens ou nouveaux, et faisait
ressortir avec une cruelle grâce d’esprit les défauts d’un ouvrage. La plus
simple de ses phrases était reçue par la foule idolâtre, comme par les Turcs
un fetfa du Sultan. Elle éblouissait ainsi les gens superficiels ;
quant aux gens profonds, son tact naturel l’aidait à les reconnaître ; et pour
eux, elle déployait tant de coquetterie, qu’à la faveur de ses séductions,
elle pouvait échapper à leur examen. Ce vernis séduisant couvrait un cœur
insouciant, l’opinion commune à beaucoup de jeunes filles que personne
n’habitait une sphère assez élevée pour pouvoir comprendre l’excellence de son
âme, et un orgueil qui s’appuyait autant sur sa naissance que sur sa beauté.
En l’absence du sentiment violent qui ravage tôt ou tard le cœur d’une femme,
elle portait sa jeune ardeur dans un amour immodéré des distinctions, et
témoignait le plus profond mépris pour les roturiers. Fort impertinente avec
la nouvelle noblesse, elle faisait tous ses efforts pour que ses parents
marchassent de pair au milieu des familles les plus illustres du faubourg
Saint-Germain.
Ces sentiments n’avaient pas échappé à l’œil
observateur de monsieur de Fontaine, qui plus d’une fois, lors du mariage de
ses deux premières filles, eut à gémir des sarcasmes et des bons mots
d’Émilie. Les gens logiques s’étonneront d’avoir vu le vieux Vendéen donnant
sa première fille à un receveur-général qui possédait bien, à la vérité,
quelques anciennes terres seigneuriales, mais dont le nom n’était pas précédé
de cette particule à laquelle le trône dut tant de défenseurs, et la seconde à
un magistrat trop récemment baronifié pour faire oublier que le père avait
vendu des fagots. Ce notable changement dans les idées du noble, au moment où
il atteignait sa soixantième année, époque à laquelle les hommes quittent
rarement leurs croyances, n’était pas dû seulement à la déplorable habitation
de la moderne Babylone où tous les gens de province finissent par perdre leurs
rudesses ; la nouvelle conscience politique du comte de Fontaine était encore
le résultat des conseils et de l’amitié du roi. Ce prince philosophe avait
pris plaisir à convertir le Vendéen aux idées qu’exigeaient la marche du
dix-neuvième siècle et la rénovation de la monarchie. Louis XVIII voulait
fondre les partis, comme Napoléon avait fondu les choses et les hommes. Le roi
légitime, peut-être aussi spirituel que son rival, agissait en sens contraire.
Le dernier chef de la maison de Bourbon était aussi empressé à satisfaire le
tiers-état et les gens de l’empire, en contenant le clergé, que le premier des
Napoléon fut jaloux d’attirer auprès de lui les grands seigneurs ou de doter
l’église. Confident des royales pensées, le Conseiller d’État était
insensiblement devenu l’un des chefs les plus influents et les
plus sages de ce parti modéré qui désirait vivement, au nom de l’intérêt
national, la fusion des opinions. Il prêchait les coûteux principes du
gouvernement constitutionnel et secondait de toute sa puissance les jeux de la
bascule politique qui permettait à son maître de gouverner la France au milieu
des agitations. Peut-être monsieur de Fontaine se flattait-il d’arriver à la
pairie par un de ces coups de vent législatifs dont les effets si bizarres
surprenaient alors les plus vieux politiques. Un de ses principes les plus
fixes consistait à ne plus reconnaître en France d’autre noblesse que la
pairie, dont les familles étaient les seules qui eussent des privilèges.
— Une noblesse sans privilèges, disait-il,
est un manche sans outil.
Aussi éloigné du parti de Lafayette que du
parti de La Bourdonnaye, il entreprenait avec ardeur la réconciliation
générale d’où devaient sortir une ère nouvelle et de brillantes destinées pour
la France. Il cherchait à convaincre les familles chez lesquelles il avait
accès, du peu de chances favorables qu’offraient désormais la carrière
militaire et l’administration. Il engageait les mères à lancer leurs enfants
dans les professions indépendantes et industrielles, en leur donnant à
entendre que les emplois militaires et les hautes fonctions du gouvernement
finiraient par appartenir très-constitutionnellement aux cadets des familles
nobles de la pairie. Selon lui, la nation avait conquis une part assez large
dans l’administration par son assemblée élective, par les places de la
magistrature et par celles de la finance qui, disait-il, seraient toujours
comme autrefois l’apanage des notabilités du tiers-état. Les nouvelles idées
du chef de la famille de Fontaine, et les sages alliances qui en résultèrent
pour ses deux premières filles, avaient rencontré de fortes résistances au
sein de son ménage. La comtesse de Fontaine resta fidèle aux vieilles
croyances que ne devait pas renier une femme qui appartenait aux Rohan par sa
mère. Quoiqu’elle se fût opposée pendant un moment au bonheur et à la fortune
qui attendaient ses deux filles aînées, elle se rendit à ces considérations
secrètes que les époux se confient le soir quand leurs têtes reposent sur le
même oreiller. Monsieur de Fontaine démontra froidement à sa femme, par
d’exacts calculs, que le séjour de Paris, l’obligation d’y représenter, la
splendeur de sa maison qui les dédommageait des privations si courageusement
partagées au fond de la Vendée, les dépenses faites pour leurs fils
absorbaient la plus grande partie de leur revenu budgétaire. Il fallait donc
saisir, comme une faveur céleste, l’occasion qui se présentait pour eux
d’établir si richement leurs filles. Ne devaient-elles pas jouir un jour de
soixante ou quatre-vingt mille livres de rente ? Des mariages si avantageux ne
se rencontraient pas tous les jours pour des filles sans dot. Enfin, il était
temps de penser à économiser pour augmenter la terre de Fontaine et
reconstruire l’antique fortune territoriale de la famille. La comtesse céda,
comme toutes les mères l’eussent fait à sa place, quoique de meilleure grâce
peut-être, à des arguments si persuasifs. Mais elle déclara qu’au moins sa
fille Émilie serait mariée de manière à satisfaire l’orgueil qu’elle avait
contribué malheureusement à développer dans cette jeune âme.
Ainsi les événements qui auraient dû répandre
la joie dans cette famille y introduisirent un léger levain de discorde. Le
receveur-général et le jeune magistrat furent en butte aux froideurs d’un
cérémonial que surent créer la comtesse et sa fille Émilie. Leur étiquette
trouva bien plus amplement lieu d’exercer ses tyrannies domestiques : le
lieutenant-général épousa la fille unique d’un banquier ; le président se
maria sensément avec une demoiselle dont le père, deux ou trois fois
millionnaire, avait fait le commerce des toiles peintes ; enfin le troisième
frère se montra fidèle à ses doctrines roturières en prenant sa femme dans la
famille d’un riche notaire de Paris. Les trois belles-sœurs, les deux
beaux-frères trouvaient tant de charmes et d’avantages personnels, à rester
dans la haute sphère des puissances politiques et à hanter les salons du
faubourg Saint-Germain, qu’ils s’accordèrent tous pour former une petite cour
à la hautaine Émilie. Ce pacte d’intérêt et d’orgueil ne fut cependant pas
tellement bien cimenté que la jeune souveraine n’excitât souvent des
révolutions dans son petit État. Des scènes, que le bon ton n’eût pas
désavouées, entretenaient entre tous les membres de cette puissante famille
une humeur moqueuse qui, sans altérer sensiblement l’amitié affichée en
public, dégénérait quelquefois dans l’intérieur en sentiments peu charitables.
Ainsi la femme du lieutenant-général, devenue baronne, se croyait tout aussi
noble qu’une Kergarouët, et prétendait que cent bonnes mille livres de rente
lui donnaient le droit d’être aussi impertinente que sa belle-sœur Émilie à
laquelle elle souhaitait parfois avec ironie un mariage heureux, en annonçant
que la fille de tel pair venait d’épouser monsieur un tel, tout court. La
femme du vicomte de Fontaine s’amusait à éclipser Émilie par le bon goût et
par la richesse qui se faisaient remarquer dans ses toilettes, dans ses
ameublements et ses équipages. L’air moqueur avec lequel les belles-sœurs et
les deux beaux-frères accueillirent quelquefois les prétentions avouées par
mademoiselle de Fontaine excitait chez elle un courroux à peine calmé par une
grêle d’épigrammes. Lorsque le chef de la famille éprouva quelque
refroidissement dans la tacite et précaire amitié du monarque, il trembla
d’autant plus, que, par suite des défis railleurs de ses sœurs, jamais sa
fille chérie n’avait jeté ses vues si haut.
Au milieu de ces circonstances et au moment
où cette petite lutte domestique était devenue fort grave, le monarque, auprès
duquel monsieur de Fontaine croyait rentrer en grâce, fut attaqué de la
maladie dont il devait périr. Le grand politique qui sut si bien conduire sa
nauf au sein des orages ne tarda pas à succomber. Certain de la faveur à
venir, le comte de Fontaine fit donc les plus grands efforts pour rassembler
autour de sa dernière fille l’élite des jeunes gens à marier. Ceux qui ont
tâché de résoudre le problème difficile que présente l’établissement d’une
fille orgueilleuse et fantasque comprendront peut-être les peines que se donna
le pauvre Vendéen. Achevée au gré de son enfant chéri, cette dernière
entreprise eût couronné dignement la carrière que le comte parcourait depuis
dix ans à Paris. Par la manière dont sa famille envahissait les traitements de
tous les ministères, elle pouvait se comparer à la maison d’Autriche, qui, par
ses alliances, menace d’envahir l’Europe. Aussi le vieux Vendéen ne se
rebutait-il pas dans ses présentations de prétendus, tant il avait à cœur le
bonheur de sa fille ; mais rien n’était plus plaisant que la façon dont
l’impertinente créature prononçait ses arrêts et jugeait le mérite de ses
adorateurs. On eût dit que, semblable à l’une de ces princesses des Mille et
un Jours, Émilie fût assez riche, assez belle pour avoir le droit de choisir
parmi tous les princes du monde ; ses objections étaient plus bouffonnes les
unes que les autres : l’un avait les jambes trop grosses ou les genoux
cagneux, l’autre était myope ; celui-ci s’appelait Durand, celui-là boitait ;
presque tous lui semblaient trop gras. Plus vive, plus charmante, plus gaie
que jamais après avoir rejeté deux ou trois prétendus, elle s’élançait dans
les fêtes de l’hiver et courait aux bals où ses yeux perçants examinaient les
célébrités du jour ; où souvent, à l’aide de son ravissant babil, elle
parvenait à deviner les secrets du cœur le plus mystérieux, où elle se
plaisait à tourmenter tous les jeunes gens, à exciter avec une coquetterie
instinctive des demandes qu’elle rejetait toujours.
La nature lui avait donné en profusion les
avantages nécessaires au rôle qu’elle jouait. Grande et svelte, Émilie de
Fontaine possédait une démarche imposante ou folâtre, à son gré. Son col un
peu long lui permettait de prendre de charmantes attitudes de dédain et
d’impertinence. Elle s’était fait un fécond répertoire de ces airs de tête et
de ces gestes féminins qui expliquent si cruellement ou si heureusement les
demi-mots et les sourires. De beaux cheveux noirs, des sourcils très-fournis
et fortement arqués prêtaient à sa physionomie une expression de fierté que la
coquetterie autant que son miroir lui avaient appris à rendre terrible ou à
tempérer par la fixité ou par la douceur de son regard, par l’immobilité ou
par les légères inflexions de ses lèvres, par la froideur ou la grâce de son
sourire. Quand Émilie voulait s’emparer d’un cœur, sa voix pure ne manquait
pas de mélodie ; mais elle pouvait aussi lui imprimer une sorte de clarté
brève quand elle entreprenait de paralyser la langue indiscrète d’un cavalier.
Sa figure blanche et son front de marbre étaient semblables à la surface
limpide d’un lac qui tour à tour se ride sous l’effort d’une brise ou reprend
sa sérénité joyeuse quand l’air se calme. Plus d’un jeune homme en proie à ses
dédains l’accusait de jouer la comédie ; mais tant de feux éclataient, tant de
promesses jaillissaient de ses yeux noirs, qu’elle se justifiait en faisant
bondir le cœur de ses élégants danseurs sous leurs fracs noirs. Parmi les
jeunes filles à la mode, nulle mieux qu’elle ne savait prendre un air de
hauteur en recevant le salut d’un homme qui n’avait que du talent, ou déployer
cette politesse insultante pour les personnes qu’elle regardait comme ses
inférieures, et déverser son impertinence sur tous ceux qui essayaient de
marcher au pair avec elle. Elle semblait, partout où elle se trouvait,
recevoir plutôt des hommages que des compliments ; et même chez une princesse,
sa tournure et ses airs eussent converti le fauteuil sur lequel elle se serait
assise, en un trône impérial.
Monsieur de Fontaine découvrit trop tard
combien l’éducation de la fille qu’il aimait le plus avait été faussée par la
tendresse de toute la famille. L’admiration que le monde témoigne d’abord à
une jeune personne, mais de laquelle il ne tarde pas à se venger, avait encore
exalté l’orgueil d’Émilie et accru sa confiance en elle. Une complaisance
générale avait développé chez elle l’égoïsme naturel aux enfants gâtés qui,
semblables à des rois, s’amusent de tout ce qui les approche. En ce moment, la
grâce de la jeunesse et le charme des talents cachaient à tous les yeux ces
défauts, d’autant plus odieux chez une femme qu’elle ne peut plaire que par le
dévouement et par l’abnégation ; mais rien n’échappe à l’œil d’un bon père :
monsieur de Fontaine essaya souvent d’expliquer à sa fille les principales
pages du livre énigmatique de la vie. Vaine entreprise ! Il eut trop souvent à
gémir sur l’indocilité capricieuse et sur la sagesse ironique de sa fille pour
persévérer dans une tâche aussi difficile que celle de corriger un si
pernicieux naturel. Il se contenta de donner de temps en temps des conseils
pleins de douceur et de bonté ; mais il avait la douleur de voir ses plus
tendres paroles glissant sur le cœur de sa fille comme s’il eût été de marbre.
Les yeux d’un père se dessillent si tard, qu’il fallut au vieux Vendéen plus
d’une épreuve pour s’apercevoir de l’air de condescendance avec laquelle sa
fille lui accordait de rares caresses. Elle ressemblait à ces jeunes enfants
qui paraissent dire à leur mère : — Dépêche-toi de m’embrasser pour que
j’aille jouer. Enfin, Émilie daignait avoir de la tendresse pour ses parents.
Mais souvent, par des caprices soudains qui semblent inexplicables chez les
jeunes filles, elle s’isolait et ne se montrait plus que rarement ; elle se
plaignait d’avoir à partager avec trop de monde le cœur de son père et de sa
mère, elle devenait jalouse de tout, même de ses frères et de ses sœurs. Puis,
après avoir pris bien de la peine à créer un désert autour d’elle, cette fille
bizarre accusait la nature entière de sa solitude factice et de ses peines
volontaires. Armée de son expérience de vingt ans, elle condamnait le sort
parce que, ne sachant pas que le premier principe du bonheur est en nous, elle
demandait aux choses de la vie de le lui donner. Elle aurait fui au bout du
globe pour éviter des mariages semblables à ceux de ses deux sœurs ; et
néanmoins elle avait dans le cœur une affreuse jalousie de les voir mariées,
riches et heureuses. Enfin, quelquefois elle donnait à penser à sa mère,
victime de ses procédés tout autant que monsieur de Fontaine, qu’elle avait un
grain de folie. Cette aberration était assez explicable : rien n’est plus
commun que cette secrète fierté née au cœur des jeunes personnes qui
appartiennent à des familles haut placées sur l’échelle sociale, et que la
nature a douées d’une grande beauté. Presque toutes sont
persuadées que leurs mères, arrivées à l’âge de quarante ou cinquante ans, ne
peuvent plus ni sympathiser avec leurs jeunes âmes, ni en concevoir les
fantaisies. Elles s’imaginent que la plupart des mères, jalouses de leurs
filles, veulent les habiller à leur mode dans le dessein prémédité de les
éclipser ou de leur ravir des hommages. De là, souvent, des larmes secrètes ou
de sourdes révoltes contre la prétendue tyrannie maternelle. Au milieu de ces
chagrins qui deviennent réels, quoique assis sur une base imaginaire, elles
ont encore la manie de composer un thème pour leur existence, et se tirent à
elles-mêmes un brillant horoscope. Leur magie consiste à prendre leurs rêves
pour des réalités. Elles résolvent secrètement, dans leurs longues
méditations, de n’accorder leur cœur et leur main qu’à l’homme qui possédera
tel ou tel avantage. Elles dessinent dans leur imagination un type auquel il
faut, bon gré mal gré, que leur futur ressemble. Après avoir expérimenté la
vie et fait les réflexions sérieuses qu’amènent les années, à force de voir le
monde et son train prosaïque, à force d’exemples malheureux, les belles
couleurs de leur figure idéale s’abolissent ; puis, elles se trouvent un beau
jour, dans le courant de la vie, tout étonnées d’être heureuses sans la
nuptiale poésie de leurs rêves. Suivant cette poétique, mademoiselle Émilie de
Fontaine avait arrêté, dans sa fragile sagesse, un programme auquel devait se
conformer son prétendu pour être accepté. De là ses dédains et ses sarcasmes.
— Quoique jeune et de noblesse ancienne,
s’était-elle dit, il sera pair de France ou fils aîné d’un pair ! Il me serait
insupportable de ne pas voir mes armes peintes sur les panneaux de ma voiture
au milieu des plis flottants d’un manteau d’azur, et de ne pas courir comme
les princes dans la grande allée des Champs-Élysées, les jours de Longchamp.
D’ailleurs, mon père prétend que ce sera un jour la plus belle dignité de
France. Je le veux militaire en me réservant de lui faire donner sa démission,
et je le veux décoré pour que l’on nous porte les armes.
Ces rares qualités ne servaient à rien, si
cet être de raison ne possédait pas encore une grande amabilité, une jolie
tournure, de l’esprit, et s’il n’était pas svelte. La maigreur, cette grâce du
corps, quelque fugitive qu’elle pût être, surtout dans un gouvernement
représentatif, était une clause de rigueur. Mademoiselle de Fontaine avait une
certaine mesure idéale qui lui servait de modèle. Le jeune homme qui, au
premier coup d’œil, ne remplissait pas les conditions voulues, n’obtenait même
pas un second regard.
— Oh, mon Dieu ! voyez combien ce monsieur
est gras ! était chez elle la plus haute expression de mépris.
À l’entendre, les gens d’une honnête
corpulence étaient incapables de sentiments, mauvais maris et indignes
d’entrer dans une société civilisée. Quoique ce fût une beauté recherchée en
Orient, l’embonpoint lui semblait un malheur chez les femmes ; mais chez un
homme, c’était un crime. Ces opinions paradoxales amusaient, grâce à une
certaine gaieté d’élocution. Néanmoins le comte sentit que plus tard les
prétentions de sa fille, dont le ridicule allait être visible pour certaines
femmes aussi clairvoyantes que peu charitables, deviendraient un fatal sujet
de raillerie. Il craignit que les idées bizarres de sa fille ne se
changeassent en mauvais ton. Il tremblait que le monde impitoyable ne se
moquât déjà d’une personne qui restait si longtemps en scène sans donner un
dénouement à la comédie qu’elle y jouait. Plus d’un acteur, mécontent d’un
refus, paraissait attendre le moindre incident malheureux pour se venger. Les
indifférents, les oisifs commençaient à se lasser : l’admiration est toujours
une fatigue pour l’espèce humaine. Le vieux Vendéen savait mieux que personne
que s’il faut choisir avec art le moment d’entrer sur les tréteaux du monde,
sur ceux de la cour, dans un salon ou sur la scène, il est encore plus
difficile d’en sortir à propos. Aussi, pendant le premier hiver qui suivit
l’avènement de Charles X au trône, redoubla-t-il d’efforts, conjointement avec
ses trois fils et ses gendres, pour réunir dans les salons de son hôtel les
meilleurs partis que Paris et les différentes députations des départements
pouvaient présenter. L’éclat de ses fêtes, le luxe de sa salle à manger et ses
dîners parfumés de truffes rivalisaient avec les célèbres repas par lesquels
les ministres du temps s’assuraient le vote de leurs soldats parlementaires.
L’honorable Vendéen fut alors signalé comme
un des plus puissants corrupteurs de la probité législative de cette illustre
chambre qui sembla mourir d’indigestion. Chose bizarre ! ses tentatives pour
marier sa fille le maintinrent dans une éclatante faveur. Peut-être
trouva-t-il quelque avantage secret à vendre deux fois ses truffes. Cette
accusation due à certains libéraux railleurs qui compensaient, par l’abondance
de leurs paroles, la rareté de leurs adhérents dans la chambre, n’eut aucun
succès. La conduite du gentilhomme poitevin était en général si noble et si
honorable, qu’il ne reçut pas une seule de ces épigrammes par lesquelles les
malins journaux de cette époque assaillirent les trois cents votants du
centre, les ministres, les cuisiniers, les directeurs généraux, les princes de
la fourchette et les défenseurs d’office qui soutenaient
l’administration-Villèle. À la fin de cette campagne, pendant laquelle
monsieur de Fontaine avait, à plusieurs reprises, fait donner toutes ses
troupes, il crut que son assemblée de prétendus ne serait pas, cette fois, une
fantasmagorie pour sa fille, et qu’il était temps de la consulter. Il avait
une certaine satisfaction intérieure d’avoir bien rempli son devoir de père.
Puis ayant fait flèche de tout bois, il espérait que, parmi tant de cœurs
offerts à la capricieuse Émilie, il pouvait s’en rencontrer au moins un
qu’elle eût distingué. Incapable de renouveler cet effort, et d’ailleurs lassé
de la conduite de sa fille, vers la fin du carême, un matin que la séance de
la chambre ne réclamait pas trop impérieusement son vote, il résolut de faire
un coup d’autorité. Pendant qu’un valet de chambre dessinait artistement sur
son crâne jaune le delta de poudre qui complétait, avec des ailes de pigeon
pendantes, sa coiffure vénérable, le père d’Émilie ordonna, non sans une
secrète émotion, à son vieux valet de chambre d’aller avertir l’orgueilleuse
demoiselle de comparaître immédiatement devant le chef de la famille.
— Joseph, lui dit-il au moment où il eut
achevé sa coiffure, ôtez cette serviette, tirez ces rideaux, mettez ces
fauteuils en place, secouez le tapis de la cheminée, essuyez partout. Allons !
Donnez un peu d’air à mon cabinet en ouvrant la fenêtre.
Le comte multipliait ses ordres, essoufflait
Joseph, qui, devinant les intentions de son maître, restitua quelque fraîcheur
à cette pièce naturellement la plus négligée de toute la maison, et réussit à
imprimer une sorte d’harmonie à des monceaux de comptes, aux cartons, aux
livres, aux meubles de ce sanctuaire où se débattaient les intérêts du domaine
royal. Quand Joseph eut achevé de mettre un peu d’ordre dans ce chaos et de
placer en évidence, comme dans un magasin de nouveautés, les choses qui
pouvaient être les plus agréables à voir, ou produire par leurs couleurs une
sorte de poésie bureaucratique, il s’arrêta au milieu du dédale des paperasses
étalées en quelques endroits jusque sur le tapis, il s’admira lui-même un
moment, hocha la tête et sortit.
Le pauvre sinécuriste ne partagea pas la
bonne opinion de son serviteur. Avant de s’asseoir dans son immense fauteuil à
oreilles, il jeta un regard de méfiance autour de lui, examina d’un air
hostile sa robe de chambre, en chassa quelques grains de tabac, s’essuya
soigneusement le nez, rangea les pelles et les pincettes, attisa le feu,
releva les quartiers de ses pantoufles, rejeta en arrière sa petite queue
horizontalement logée entre le col de son gilet et celui de sa robe de
chambre, et lui fit reprendre sa position perpendiculaire ; puis, il donna un
coup de balai aux cendres d’un foyer qui attestait l’obstination de son
catarrhe. Enfin le vieux Vendéen ne s’assit qu’après avoir repassé une
dernière fois en revue son cabinet, en espérant que rien n’y pourrait donner
lieu aux remarques aussi plaisantes qu’impertinentes par lesquelles sa fille
avait coutume de répondre à ses sages avis. En cette occurrence, il ne voulait
pas compromettre sa dignité paternelle. Il prit délicatement une prise de
tabac, et toussa deux ou trois fois comme s’il se disposait à demander l’appel
nominal : il entendait le pas léger de sa fille, qui entra en fredonnant un
air d’il Barbiere.
— Bonjour, mon père. Que me voulez-vous donc
si matin ?
Après ces paroles jetées comme la ritournelle
de l’air qu’elle chantait, elle embrassa le comte, non pas avec cette
tendresse familière qui rend le sentiment filial chose si douce, mais avec
l’insouciante légèreté d’une maîtresse sûre de toujours plaire quoi qu’elle
fasse.
— Ma chère enfant, dit gravement monsieur de
Fontaine, je t’ai fait venir pour causer très-sérieusement avec toi, sur ton
avenir. La nécessité où tu es en ce moment de choisir un mari de manière à
rendre ton bonheur durable…
— Mon bon père, répondit Émilie en employant
les sons les plus caressants de sa voix pour l’interrompre, il me semble que
l’armistice que nous avons conclu relativement à mes prétendus n’est pas
encore expiré.
— Émilie, cessons aujourd’hui de badiner sur
un sujet si important. Depuis quelque temps les efforts de ceux qui t’aiment
véritablement, ma chère enfant, se réunissent pour te procurer un
établissement convenable, et ce serait être coupable d’ingratitude que
d’accueillir légèrement les marques d’intérêt que je ne suis pas seul à te
prodiguer.
En entendant ces paroles et après avoir lancé
un regard malicieusement investigateur sur les meubles du cabinet paternel, la
jeune fille alla prendre celui des fauteuils qui paraissait avoir le moins
servi aux solliciteurs, l’apporta elle-même de l’autre côté de la cheminée, de
manière à se placer en face de son père, prit une attitude si grave qu’il
était impossible de n’y pas voir les traces d’une moquerie, et se croisa les
bras sur la riche garniture d’une pèlerine à la neige dont les
nombreuses ruches de tulle furent impitoyablement froissées. Après avoir
regardé de côté, et en riant, la figure soucieuse de son vieux père, elle
rompit le silence.
— Je ne vous ai jamais entendu dire, mon cher
père, que le gouvernement fît ses communications en robe de chambre. Mais,
ajouta-t-elle en souriant, n’importe, le peuple ne doit pas être difficile.
Voyons donc vos projets de lois et vos présentations officielles.
— Je n’aurai pas toujours la facilité de vous
en faire, jeune folle ! Écoute, Émilie. Mon intention n’est pas de
compromettre plus longtemps mon caractère, qui est une partie de la fortune de
mes enfants, à recruter ce régiment de danseurs que tu mets en déroute à
chaque printemps. Déjà tu as été la cause innocente de bien des brouilleries
dangereuses avec certaines familles. J’espère que tu comprendras mieux
aujourd’hui les difficultés de ta position et de la nôtre. Tu as vingt ans, ma
fille, et voici près de trois ans que tu devrais être mariée. Tes frères, tes
deux sœurs sont tous établis richement et heureusement. Mais, mon enfant, les
dépenses que nous ont suscitées ces mariages, et le train de maison que tu
fais tenir à ta mère, ont absorbé tellement nos revenus, qu’à peine pourrai-je
te donner cent mille francs de dot. Dès aujourd’hui je veux m’occuper du sort
à venir de ta mère, qui ne doit pas être sacrifiée à ses enfants. Émilie, si
je venais à manquer à ma famille, madame de Fontaine ne saurait être à la
merci de personne, et doit continuer à jouir de l’aisance par laquelle j’ai
récompensé trop tard son dévouement à mes malheurs. Tu vois, mon enfant, que
la faiblesse de ta dot ne saurait être en harmonie avec tes idées de grandeur.
Encore sera-ce un sacrifice que je n’ai fait pour aucun autre de mes enfants ;
mais ils se sont généreusement accordés à ne pas se prévaloir un jour de
l’avantage que nous ferons à un enfant trop chéri.
— Dans leur position ! dit Émilie en agitant
la tête avec ironie.
— Ma fille, ne dépréciez jamais ainsi ceux
qui vous aiment. Sachez qu’il n’y a que les pauvres de généreux ! Les riches
ont toujours d’excellentes raisons pour ne pas abandonner vingt mille francs à
un parent. Eh bien ! ne boude pas, mon enfant, et parlons raisonnablement.
Parmi les jeunes gens à marier, n’as-tu pas remarqué monsieur de Manerville ?
— Oh ! il dit zeu au lieu de jeu, il
regarde toujours son pied parce qu’il le croit petit, et il se mire !
D’ailleurs, il est blond, je n’aime pas les blonds.
— Eh bien ! monsieur de Beaudenord ?
— Il n’est pas noble. Il est mal fait et
gros. À la vérité il est brun. Il faudrait que ces deux messieurs
s’entendissent pour réunir leurs fortunes, et que le premier donnât son corps
et son nom au second qui garderait ses cheveux, et alors… peut-être…
— Qu’as-tu à dire contre monsieur de
Rastignac ?
— Il est devenu presque banquier, dit-elle
malicieusement.
— Et le vicomte de Portenduère, notre
parent ?
— Un enfant qui danse mal, et d’ailleurs sans
fortune. Enfin, mon père, ces gens-là n’ont pas de titre. Je veux être au
moins comtesse comme l’est ma mère.
— Tu n’as donc vu personne cet hiver, qui…
— Non, mon père.
— Que veux-tu donc ?
— Le fils d’un pair de France.
— Ma fille, vous êtes folle ! dit monsieur de
Fontaine en se levant.