— Ô ma mère ! s’écria Ginevra tout attendrie.
Elle éprouvait le besoin de se jeter à ses genoux, de la voir, et de respirer
l’air bienfaisant de la maison paternelle ; elle s’élançait déjà, quand Luigi
entra ; elle le regarda, et sa tendresse filiale s’évanouit, ses larmes se
séchèrent, elle ne se sentit pas la force d’abandonner cet enfant si
malheureux et si aimant. Être le seul espoir d’une noble créature, l’aimer et
l’abandonner… ce sacrifice est une trahison dont sont incapables de jeunes
âmes. Ginevra eut la générosité d’ensevelir sa douleur au fond de son âme.
Enfin, le jour du mariage arriva, Ginevra ne
vit personne autour d’elle.
Luigi avait profité du moment où elle s’habillait pour aller chercher les
témoins nécessaires à la signature de leur acte de mariage. Ces témoins
étaient de braves gens. L’un, ancien maréchal-des-logis de hussards, avait
contracté, à l’armée, envers Luigi, de ces obligations qui ne s’effacent
jamais du cœur d’un honnête homme ; il s’était mis loueur de voitures et
possédait quelques fiacres. L’autre, entrepreneur de maçonnerie, était le
propriétaire de la maison où les nouveaux époux devaient demeurer. Chacun
d’eux se fit accompagner par un ami, puis tous quatre vinrent avec Luigi
prendre la mariée. Peu accoutumés aux grimaces sociales, et ne voyant rien que
de très-simple dans le service qu’ils rendaient à Luigi, ces gens s’étaient
habillés proprement, mais sans luxe, et rien n’annonçait le joyeux cortége
d’une noce. Ginevra, elle-même, se mit très-simplement afin de se conformer à
sa fortune ; néanmoins sa beauté avait quelque chose de si noble et de si
imposant, qu’à son aspect la parole expira sur les lèvres des témoins qui se
crurent obligés de lui adresser un compliment ; ils la saluèrent avec respect,
elle s’inclina ; ils la regardèrent en silence et ne surent plus que
l’admirer. Cette réserve jeta du froid entre eux. La joie ne peut éclater que
parmi des gens qui se sentent égaux. Le hasard voulut donc que tout fût sombre
et grave autour des deux fiancés, rien ne refléta leur félicité. L’église et
la mairie n’étaient pas très-éloignées de l’hôtel. Les deux Corses, suivis des
quatre témoins que leur imposait la loi, voulurent y aller à pied, dans une
simplicité qui dépouilla de tout appareil cette grande scène de la vie
sociale. Ils trouvèrent dans la cour de la mairie une foule d’équipages qui
annonçaient nombreuse compagnie, ils montèrent et arrivèrent à une grande
salle où les mariés, dont le bonheur était indiqué pour ce jour-là,
attendaient assez impatiemment le maire du quartier. Ginevra s’assit près de
Luigi au bout d’un grand banc et leurs témoins restèrent debout, faute de
siéges. Deux mariées pompeusement habillées de blanc, chargées de rubans, de
dentelles, de perles, et couronnées de bouquets de fleurs d’oranger dont les
boutons satinés tremblaient sous leur voile, étaient entourées de leurs
familles joyeuses, et accompagnées de leurs mères, qu’elles regardaient d’un
air à la fois satisfait et craintif ; tous les yeux réfléchissaient leur
bonheur, et chaque figure semblait leur prodiguer des bénédictions. Les pères,
les témoins, les frères, les sœurs allaient et venaient, comme un essaim se
jouant dans un rayon de
soleil qui va disparaître. Chacun semblait comprendre la valeur de ce moment
fugitif où, dans la vie, le cœur se trouve entre deux espérances : les
souhaits du passé, les promesses de l’avenir. À cet aspect, Ginevra sentit son
cœur se gonfler, et pressa le bras de Luigi qui lui lança un regard. Une larme
roula dans les yeux du jeune Corse, il ne comprit jamais mieux qu’alors tout
ce que sa Ginevra lui sacrifiait. Cette larme précieuse fit oublier à la jeune
fille l’abandon dans lequel elle se trouvait. L’amour versa des trésors de
lumière entre les deux amants qui ne virent plus qu’eux au milieu de ce
tumulte : ils étaient là, seuls, dans cette foule, tels qu’ils devaient être
dans la vie. Leurs témoins indifférents à la cérémonie, causaient
tranquillement de leurs affaires.
— L’avoine est bien chère, disait le
maréchal-des-logis au maçon.
— Elle n’est pas encore si renchérie que le
plâtre, proportion gardée, répondit l’entrepreneur.
Et ils firent un tour dans la salle.
— Comme on perd du temps ici, s’écria le
maçon en remettant dans sa poche une grosse montre d’argent.
Luigi et Ginevra, serrés l’un contre l’autre,
semblaient ne faire qu’une même personne. Certes, un poëte aurait admiré ces
deux têtes unies par un même sentiment, également colorées, mélancoliques et
silencieuses en présence de deux noces bourdonnant, devant quatre familles
tumultueuses, étincelant de diamants, de fleurs, et dont la gaieté avait
quelque chose de passager. Tout ce que ces groupes bruyants et splendides
mettaient de joie en dehors, Luigi et Ginevra l’ensevelissaient au fond de
leurs cœurs. D’un côté, le grossier fracas du plaisir ; de l’autre, le délicat
silence des âmes joyeuses : la terre et le ciel. Mais la tremblante Ginevra ne
sut pas entièrement dépouiller les faiblesses de la femme. Superstitieuse
comme une Italienne, elle voulut voir un présage dans ce contraste, et garda
au fond de son cœur un sentiment d’effroi, invincible autant que son amour.
Tout à coup, un garçon de bureau à la livrée
de la ville ouvrit une porte à deux battants, l’on fit silence, et sa voix
retentit comme un glapissement en appelant monsieur Luigi de Porta et
mademoiselle Ginevra di Piombo. Ce moment causa quelque embarras aux deux
fiancés. La célébrité du nom de Piombo attira l’attention, les spectateurs
cherchèrent une noce qui semblait devoir être somptueuse. Ginevra se leva, ses
regards foudroyants d’orgueil imposèrent
à toute la foule, elle donna le bras à Luigi, et marcha d’un pas ferme suivie
de ses témoins. Un murmure d’étonnement qui alla croissant, un chuchotement
général vint rappeler à Ginevra que le monde lui demandait compte de l’absence
de ses parents : la malédiction paternelle semblait la poursuivre.
— Attendez les familles, dit le maire à
l’employé qui lisait promptement les actes.
— Le père et la mère protestent, répondit
flegmatiquement le secrétaire.
— Des deux côtés ? reprit le maire.
— L’époux est orphelin.
— Où sont les témoins ?
— Les voici, répondit encore le secrétaire en
montrant les quatre hommes immobiles et muets qui, les bras croisés,
ressemblaient à des statues.
— Mais, s’il y a protestation ? dit le maire.
— Les actes respectueux ont été légalement
faits, répliqua l’employé en se levant pour transmettre au fonctionnaire les
pièces annexées à l’acte de mariage.
Ce débat bureaucratique eut quelque chose de
flétrissant et contenait en peu de mots toute une histoire. La haine des Porta
et des Piombo, de terribles passions furent inscrites sur une page de l’État
Civil, comme sur la pierre d’un tombeau sont gravées en quelques lignes les
annales d’un peuple, et souvent même en un mot : Robespierre ou Napoléon.
Ginevra tremblait. Semblable à la colombe qui, traversant les mers, n’avait
que l’arche pour poser ses pieds, elle ne pouvait réfugier son regard que dans
les yeux de Luigi, car tout était triste et froid autour d’elle. Le maire
avait un air improbateur et sévère, et son commis regardait les deux époux
avec une curiosité malveillante. Rien n’eut jamais moins l’air d’une fête.
Comme toutes les choses de la vie humaine quand elles sont dépouillées de
leurs accessoires, ce fut un fait simple en lui-même, immense par la pensée.
Après quelques interrogations auxquelles les époux répondirent, après quelques
paroles marmottées par le maire, et après l’apposition de leurs signatures sur
le registre, Luigi et Ginevra furent unis. Les deux jeunes Corses, dont
l’alliance offrait toute la poésie consacrée par le génie dans celle de Roméo
et Juliette, traversèrent deux haies de parents joyeux auxquels ils
n’appartenaient pas, et qui s’impatientaient presque du retard que leur
causait ce mariage si triste en apparence. Quand la jeune fille se trouva dans
la cour de la mairie et sous le ciel, un soupir s’échappa de son sein.
— Oh ! toute une vie de soins et d’amour
suffira-t-elle pour reconnaître le courage et la tendresse de ma Ginevra ? lui
dit Luigi.
À ces mots accompagnés par des larmes de
bonheur, la mariée oublia toutes ses souffrances ; car elle avait souffert de
se présenter devant le monde, en réclamant un bonheur que sa famille refusait
de sanctionner.
— Pourquoi les hommes se mettent-ils donc
entre nous ? dit-elle avec une naïveté de sentiment qui ravit Luigi.
Le plaisir rendit les deux époux plus légers.
Ils ne virent ni ciel, ni terre, ni maisons, et volèrent comme avec des ailes
vers l’église. Enfin, ils arrivèrent à une petite chapelle obscure et devant
un autel sans pompe où un vieux prêtre célébra leur union. Là, comme à la
mairie, ils furent entourés par les deux noces qui les persécutaient de leur
éclat. L’église, pleine d’amis et de parents, retentissait du bruit que
faisaient les carrosses, les bedeaux, les suisses, les prêtres. Des autels
brillaient de tout le luxe ecclésiastique, les couronnes de fleurs d’oranger
qui paraient les statues de la Vierge semblaient être neuves. On ne voyait que
fleurs, que parfums, que cierges étincelants, que coussins de velours brodés
d’or. Dieu paraissait être complice de cette joie d’un jour. Quand il fallut
tenir au-dessus des têtes de Luigi et de Ginevra ce symbole d’union éternelle,
ce joug de satin blanc, doux, brillant, léger pour les uns, et de plomb pour
le plus grand nombre, le prêtre chercha, mais en vain, les jeunes garçons qui
remplissent ce joyeux office : deux des témoins les remplacèrent.
L’ecclésiastique fit à la hâte une instruction aux époux sur les périls de la
vie, sur les devoirs qu’ils enseigneraient un jour à leurs enfants ; et, à ce
sujet, il glissa un reproche indirect sur l’absence des parents de Ginevra ;
puis, après les avoir unis devant Dieu, comme le maire les avait unis devant
la Loi, il acheva sa messe et les quitta.
— Dieu les bénisse ! dit Vergniaud au maçon
sous le porche de l’église. Jamais deux créatures ne furent mieux faites l’une
pour l’autre. Les parents de cette fille-là sont des infirmes. Je ne connais
pas de soldat plus brave que le colonel Louis ! Si tout le monde s’était
comporté comme lui, l’autre y serait encore.
La bénédiction du soldat, la seule qui, dans
ce jour, leur eût été donnée, répandit comme un baume sur le cœur de Ginevra.
Ils se séparèrent en se serrant la main, et
Luigi remercia cordialement son propriétaire.
— Adieu, mon brave, dit Luigi au maréchal, je
te remercie.
— Tout à votre service, mon colonel. Âme,
individu, chevaux et voitures, chez moi tout est à vous.
— Comme il t’aime ! dit Ginevra.
Luigi entraîna vivement sa mariée à la maison
qu’ils devaient habiter, ils atteignirent bientôt leur modeste appartement ;
et, là, quand la porte fut refermée, Luigi prit sa femme dans ses bras en
s’écriant : — Ô ma Ginevra ! car maintenant tu es à moi, ici est la véritable
fête. Ici, reprit-il, tout nous sourira.
Ils parcoururent ensemble les trois chambres
qui composaient leur logement. La pièce d’entrée servait de salon et de salle
à manger. À droite se trouvait une chambre à coucher, à gauche un grand
cabinet que Luigi avait fait arranger pour sa chère femme et où elle trouva
les chevalets, la boîte à couleurs, les plâtres, les modèles, les mannequins,
les tableaux, les portefeuilles, enfin tout le mobilier de l’artiste.
— Je travaillerai donc là, dit-elle avec une
expression enfantine. Elle regarda longtemps la tenture, les meubles, et
toujours elle se retournait vers Luigi pour le remercier, car il y avait une
sorte de magnificence dans ce petit réduit : une bibliothèque contenait les
livres favoris de Ginevra, au fond était un piano. Elle s’assit sur un divan,
attira Luigi près d’elle, et lui serrant la main : — Tu as bon goût, dit-elle
d’une voix caressante.
— Tes paroles me font bien heureux, dit-il.
— Mais voyons donc tout, demanda Ginevra, à
qui Luigi avait fait un mystère des ornements de cette retraite.
Ils allèrent alors vers une chambre nuptiale,
fraîche et blanche comme une vierge.
— Oh ! sortons, dit Luigi en riant.
— Mais je veux tout voir. Et l’impérieuse
Ginevra visita l’ameublement avec le soin curieux d’un antiquaire examinant
une médaille, elle toucha les soieries et passa tout en revue avec le
contentement naïf d’une jeune mariée qui déploie les richesses de sa
corbeille. Nous commençons par nous ruiner, dit-elle d’un air moitié joyeux,
moitié chagrin.
— C’est vrai ! tout l’arriéré de ma solde est
là, répondit Luigi. Je l’ai vendu à un brave homme nommé Gigonnet.
— Pourquoi ? reprit-elle d’un ton de reproche
où perçait une satisfaction secrète. Crois-tu que je serais moins heureuse
sous un toit ? Mais, reprit-elle, tout cela est bien joli, et c’est à nous.
Luigi la contemplait avec tant d’enthousiasme qu’elle baissa les yeux et lui
dit : — Allons voir le reste.
Au-dessus de ces trois chambres, sous les
toits, il y avait un cabinet pour Luigi, une cuisine et une chambre de
domestique. Ginevra fut satisfaite de son petit domaine, quoique la vue s’y
trouvât bornée par le large mur d’une maison voisine, et que la cour d’où
venait le jour fût sombre. Mais les deux amants avaient le cœur si joyeux,
mais l’espérance leur embellissait si bien l’avenir, qu’ils ne voulurent
apercevoir que de charmantes images dans leur mystérieux asile. Ils étaient au
fond de cette vaste maison et perdus dans l’immensité de Paris comme deux
perles dans leur nacre, au sein des profondes mers : pour tout autre c’eût été
une prison, pour eux ce fut un paradis. Les premiers jours de leur union
appartinrent à l’amour. Il leur fut trop difficile de se vouer tout à coup au
travail, et ils ne surent pas résister au charme de leur propre passion. Luigi
restait des heures entières couché aux pieds de sa femme, admirant la couleur
de ses cheveux, la coupe de son front, le ravissant encadrement de ses yeux,
la pureté, la blancheur des deux arcs sous lesquels ils glissaient lentement
en exprimant le bonheur d’un amour satisfait. Ginevra caressait la chevelure
de son Luigi sans se lasser de contempler, suivant une de ses expressions, la
beltà folgorante de ce jeune homme, la finesse de ses traits ; toujours
séduite par la noblesse de ses manières, comme elle le séduisait toujours par
la grâce des siennes. Ils jouaient comme des enfants avec des riens, ces riens
les ramenaient toujours à leur passion, et ils ne cessaient leurs jeux que
pour tomber dans la rêverie du far niente. Un air chanté par Ginevra
leur reproduisait encore les nuances délicieuses de leur amour. Puis, unissant
leurs pas comme ils avaient uni leurs âmes, ils parcouraient les campagnes en
y retrouvant leur amour partout, dans les fleurs, sur les cieux, au sein des
teintes ardentes du soleil couchant ; ils le lisaient jusque sur les nuées
capricieuses qui se combattaient dans les airs. Une journée ne ressemblait
jamais à la précédente, leur amour allait croissant parce qu’il était vrai.
Ils s’étaient éprouvés en peu de jours, et avaient instinctivement reconnu que
leurs âmes étaient de celles dont les richesses inépuisables semblent toujours
promettre de nouvelles jouissances pour l’avenir. C’était l’amour dans toute
sa naïveté, avec ses interminables causeries, ses phrases inachevées, ses
longs silences, son repos oriental et sa fougue. Luigi et Ginevra avaient tout
compris de l’amour. L’amour n’est-il pas comme la mer qui, vue
superficiellement ou à la hâte, est accusée de monotonie par les âmes
vulgaires, tandis que certains êtres privilégiés peuvent passer leur vie à
l’admirer en y trouvant sans cesse de changeants phénomènes qui les
ravissent ?
Cependant, un jour, la prévoyance vint tirer
les jeunes époux de leur Éden, il était devenu nécessaire de travailler pour
vivre. Ginevra qui possédait un talent particulier pour imiter les vieux
tableaux, se mit à faire des copies et se forma une clientèle parmi les
brocanteurs. De son côté, Luigi chercha très-activement de l’occupation ; mais
il était fort difficile à un jeune officier, dont tous les talents se
bornaient à bien connaître la stratégie, de trouver de l’emploi à Paris.
Enfin, un jour que, lassé de ses vains efforts, il avait le désespoir dans
l’âme en voyant que le fardeau de leur existence tombait tout entier sur
Ginevra, il songea à tirer parti de son écriture, qui était fort belle. Avec
une constance dont sa femme lui donnait l’exemple, il alla solliciter les
avoués, les notaires, les avocats de Paris. La franchise de ses manières, sa
situation intéressèrent vivement en sa faveur, et il obtint assez
d’expéditions pour être obligé de se faire aider par des jeunes gens.
Insensiblement il entreprit les écritures en grand. Le produit de ce bureau,
le prix des tableaux de Ginevra, finirent par mettre le jeune ménage dans une
aisance qui le rendit fier, car elle provenait de son industrie. Ce fut pour
eux le plus beau moment de leur vie. Les journées s’écoulaient rapidement
entre les occupations et les joies de l’amour. Le soir, après avoir bien
travaillé, ils se retrouvaient avec bonheur dans la cellule de Ginevra. La
musique les consolait de leurs fatigues. Jamais une expression de mélancolie
ne vint obscurcir les traits de la jeune femme, et jamais elle ne se permit
une plainte. Elle savait toujours apparaître à son Luigi le sourire sur les
lèvres et les yeux rayonnants. Tous deux caressaient une pensée dominante qui
leur eût fait trouver du plaisir aux travaux les plus rudes : Ginevra se
disait qu’elle travaillait pour Luigi, et Luigi pour
Ginevra. Parfois, en
l’absence de son mari, la jeune femme songeait au bonheur parfait qu’elle
aurait eu si cette vie d’amour s’était écoulée en présence de son père et de
sa mère, elle tombait alors dans une mélancolie profonde en éprouvant la
puissance des remords ; de sombres tableaux passaient comme des ombres dans
son imagination : elle voyait son vieux père seul ou sa mère pleurant le soir
et dérobant ses larmes à l’inflexible Piombo ; ces deux têtes blanches et
graves se dressaient soudain devant elle, il lui semblait qu’elle ne devait
plus les contempler qu’à la lueur fantastique du souvenir. Cette idée la
poursuivait comme un pressentiment. Elle célébra l’anniversaire de son mariage
en donnant à son mari un portrait qu’il avait souvent désiré, celui de sa
Ginevra. Jamais la jeune artiste n’avait rien composé de si remarquable. À
part une ressemblance parfaite, l’éclat de sa beauté, la pureté de ses
sentiments, le bonheur de l’amour, y étaient rendus avec une sorte de magie.
Le chef-d’œuvre fut inauguré. Ils passèrent encore une autre année au sein de
l’aisance. L’histoire de leur vie peut se faire alors en trois mots : Ils
étaient heureux. Il ne leur arriva donc aucun événement qui mérite d’être
rapporté.
Au commencement de l’hiver de l’année 1819,
les marchands de tableaux conseillèrent à Ginevra de leur donner autre chose
que des copies ; ils ne pouvaient plus les vendre avantageusement par suite de
la concurrence. Madame Porta reconnut le tort qu’elle avait eu de ne pas
s’exercer à peindre des tableaux de genre qui lui auraient acquis un nom, elle
entreprit de faire des portraits ; mais elle eut à lutter contre une foule
d’artistes encore moins riches qu’elle ne l’était. Cependant, comme Luigi et
Ginevra avaient amassé quelque argent, ils ne désespérèrent pas de l’avenir. À
la fin de l’hiver de cette même année, Luigi travailla sans relâche. Lui aussi
luttait contre des concurrents : le prix des écritures avait tellement baissé,
qu’il ne pouvait plus employer personne, et se trouvait dans la nécessité de
consacrer plus de temps qu’autrefois à son labeur pour en retirer la même
somme. Sa femme avait fini plusieurs tableaux qui n’étaient pas sans mérite ;
mais les marchands achetaient à peine ceux des artistes en réputation. Ginevra
les offrit à vil prix sans pouvoir les vendre. La situation de ce ménage eut
quelque chose d’épouvantable ; les âmes des deux époux nageaient dans le
bonheur, l’amour les accablait de ses trésors, la pauvreté se levait comme un
squelette au milieu de cette moisson de plaisir, et ils se cachaient l’un à
l’autre leurs inquiétudes. Au moment où Ginevra se sentait près de pleurer en
voyant son Luigi souffrant, elle le comblait de caresses. De même Luigi
gardait un noir chagrin au fond de son cœur en exprimant à Ginevra le plus
tendre amour. Ils cherchaient une compensation à leurs maux dans l’exaltation
de leurs sentiments, et leurs paroles, leurs joies, leurs jeux s’empreignaient
d’une espèce de frénésie. Ils avaient peur de l’avenir. Quel est le sentiment
dont la force puisse se comparer à celle d’une passion qui doit cesser le
lendemain, tuée par la mort ou par la nécessité ? Quand ils se parlaient de
leur indigence, ils éprouvaient le besoin de se tromper l’un et l’autre, et
saisissaient avec une égale ardeur le plus léger espoir. Une nuit, Ginevra
chercha vainement Luigi auprès d’elle, et se leva tout effrayée. Une faible
lueur qui se dessinait sur le mur noir de la petite cour lui fit deviner que
son mari travaillait pendant la nuit. Luigi attendait que sa femme fût
endormie avant de monter à son cabinet. Quatre heures sonnèrent, le jour
commençait à poindre, Ginevra se recoucha et feignit de dormir. Luigi revint
accablé de fatigue et de sommeil, et Ginevra regarda douloureusement cette
belle figure sur laquelle les travaux et les soucis imprimaient déjà quelques
rides. Des larmes roulèrent dans les yeux de la jeune femme.
— C’est pour moi qu’il passe des nuits à
écrire, dit-elle.
Une pensée sécha ses larmes. Elle songeait à
imiter Luigi. Le jour même, elle alla chez un riche marchand d’estampes, et à
l’aide d’une lettre de recommandation qu’elle se fit donner pour le négociant
par Élie Magus, un de ses marchands de tableaux, elle obtint une entreprise de
coloriages. Le jour, elle peignait et s’occupait des soins du ménage ; puis
quand la nuit arrivait, elle coloriait des gravures. Ainsi, ces deux jeunes
gens, épris d’amour, n’entraient au lit nuptial que pour en sortir ; ils
feignaient tous deux de dormir, et par dévouement se quittaient aussitôt que
l’un avait trompé l’autre. Une nuit, Luigi succombant à l’espèce de fièvre que
lui causait un travail sous le poids duquel il commençait à plier, se leva
pour ouvrir la lucarne de son cabinet ; il respirait l’air pur du matin et
semblait oublier ses douleurs à l’aspect du ciel, quand en abaissant ses
regards il aperçut une forte lueur sur le mur qui faisait face aux fenêtres de
l’appartement de Ginevra ; le malheureux, qui devina tout, descendit, marcha
doucement et surprit sa femme au milieu de son atelier enluminant des
gravures.
— Oh ! Ginevra ! s’écria-t-il.
Elle fit un saut convulsif sur sa chaise et
rougit.
— Pouvais-je dormir tandis que tu t’épuisais
de fatigue ? dit-elle.
— Mais c’est à moi seul qu’appartient le
droit de travailler ainsi.
— Puis-je rester oisive, répondit la jeune
femme dont les yeux se mouillèrent de larmes, quand je sais que chaque morceau
de pain nous coûte presque une goutte de ton sang ? Je mourrais si je ne
joignais pas mes efforts aux tiens. Tout ne doit-il pas être commun entre
nous, plaisirs et peines ?
— Elle a froid, s’écria Luigi avec désespoir.
Ferme donc mieux ton châle sur ta poitrine, ma Ginevra, la nuit est humide et
fraîche.
Ils vinrent devant la fenêtre, la jeune femme
appuya sa tête sur le sein de son bien-aimé qui la tenait par la taille, et
tous deux ensevelis dans un silence profond, regardèrent le ciel que l’aube
éclairait lentement. Des nuages d’une teinte grise se succédèrent rapidement,
et l’orient devint de plus en plus lumineux.
— Vois-tu, dit Ginevra, c’est un présage :
nous serons heureux.
— Oui, au ciel, répondit Luigi avec un
sourire amer. Ô Ginevra ! toi qui méritais tous les trésors de la terre…
— J’ai ton cœur, dit-elle avec un accent de
joie.
— Ah ! je ne me plains pas, reprit-il en la
serrant fortement contre lui. Et il couvrit de baisers ce visage délicat qui
commençait à perdre la fraîcheur de la jeunesse, mais dont l’expression était
si tendre et si douce, qu’il ne pouvait jamais le voir sans être consolé.
— Quel silence ! dit Ginevra. Mon ami, je
trouve un grand plaisir à veiller. La majesté de la nuit est vraiment
contagieuse, elle impose, elle inspire ; il y a je ne sais quelle puissance
dans cette idée : tout dort et je veille.
— Ô ! ma Ginevra, ce n’est pas d’aujourd’hui
que je sens combien ton âme est délicatement gracieuse ! Mais voici l’aurore,
viens dormir.
— Oui, répondit-elle, si je ne dors pas
seule. J’ai bien souffert la nuit où je me suis aperçue que mon Luigi veillait
sans moi !
Le courage avec lequel ces deux jeunes gens
combattaient le malheur reçut pendant quelque temps sa récompense ; mais
l’événement qui met presque toujours le comble à la félicité des ménages
devait leur être funeste : Ginevra eut un fils qui, pour se servir d’une
expression populaire, fut beau comme le jour. Le sentiment de la
maternité doubla les forces de la jeune femme. Luigi emprunta pour subvenir
aux dépenses des couches de Ginevra. Dans les premiers moments, elle ne sentit
donc pas tout le malaise de sa situation, et les deux époux se livrèrent au
bonheur d’élever un enfant. Ce fut leur dernière félicité. Comme deux nageurs
qui unissent leurs efforts pour rompre un courant, les deux Corses luttèrent
d’abord courageusement ; mais parfois ils s’abandonnaient à une apathie
semblable à ces sommeils qui précèdent la mort, et bientôt ils se virent
obligés de vendre leurs bijoux. La Pauvreté se montra tout à coup, non pas
hideuse, mais vêtue simplement, et presque douce à supporter : sa voix n’avait
rien d’effrayant, elle ne traînait après elle ni désespoir, ni spectres, ni
haillons ; mais elle faisait perdre le souvenir et les habitudes de
l’aisance ; elle usait les ressorts de l’orgueil. Puis, vint la Misère dans
toute son horreur, insouciante de ses guenilles et foulant aux pieds tous les
sentiments humains. Sept ou huit mois après la naissance du petit Bartholoméo,
l’on aurait eu de la peine à reconnaître dans la mère qui allaitait cet enfant
malingre l’original de l’admirable portrait, le seul ornement d’une chambre
nue. Sans feu par un rude hiver, Ginevra vit les gracieux contours de sa
figure se détruire lentement, ses joues devinrent blanches comme de la
porcelaine. On eût dit que ses yeux avaient pâli. Elle regardait en pleurant
son enfant amaigri, décoloré, et ne souffrait que de cette jeune misère. Luigi
debout et silencieux, n’avait plus le courage de sourire à son fils.
— J’ai couru tout Paris, disait-il d’une voix
sourde, je n’y connais personne, et comment oser demander à des indifférents ?
Vergniaud, le nourrisseur, mon vieil Égyptien, est impliqué dans une
conspiration, il a été mis en prison, et d’ailleurs, il m’a prêté tout ce dont
il pouvait disposer. Quant à notre propriétaire, il ne nous a rien demandé
depuis un an.
— Mais nous n’avons besoin de rien, répondit
doucement Ginevra en affectant un air calme.
— Chaque jour qui arrive amène une difficulté
de plus, reprit Luigi avec terreur.
La faim était à leur porte. Luigi prit tous
les tableaux de Ginevra, le portrait, plusieurs meubles desquels le ménage
pouvait encore se passer, il vendit tout à vil prix, et la somme qu’il en
obtint prolongea l’agonie du ménage pendant quelques moments. Dans ces jours
de malheur, Ginevra montra la sublimité de son caractère et l’étendue de sa
résignation, elle supporta stoïquement les atteintes de la douleur ; son âme
énergique la soutenait contre tous les maux, elle travaillait d’une main
défaillante auprès de son fils mourant, expédiait les soins du ménage avec une
activité miraculeuse, et suffisait à tout. Elle était même heureuse encore
quand elle voyait sur les lèvres de Luigi un sourire d’étonnement à l’aspect
de la propreté qu’elle faisait régner dans l’unique chambre où ils s’étaient
réfugiés.
— Mon ami, je t’ai gardé ce morceau de pain,
lui dit-elle un soir qu’il rentrait fatigué.
— Et toi ?
— Moi, j’ai dîné, cher Luigi, je n’ai besoin
de rien.
Et la douce expression de son visage le
pressait encore plus que sa parole d’accepter une nourriture de laquelle elle
se privait, Luigi l’embrassa par un de ces baisers de désespoir qui se
donnaient en 1793 entre amis à l’heure où ils montaient ensemble à l’échafaud.
En ces moments suprêmes, deux êtres se voient cœur à cœur. Aussi, le
malheureux Luigi comprenant tout à coup que sa femme était à jeun,
partagea-t-il la fièvre qui la dévorait, il frissonna, sortit en prétextant
une affaire pressante, car il aurait mieux aimé prendre le poison le plus
subtil, plutôt que d’éviter la mort en mangeant le dernier morceau de pain qui
se trouvait chez lui. Il se mit à errer dans Paris au milieu des voitures les
plus brillantes, au sein de ce luxe insultant qui éclate partout ; il passa
promptement devant les boutiques des changeurs où l’or étincelle ; enfin, il
résolut de se vendre, de s’offrir comme remplaçant pour le service militaire
en espérant que ce sacrifice sauverait Ginevra, et que, pendant son absence,
elle pourrait rentrer en grâce auprès de Bartholoméo. Il alla donc trouver un
de ces hommes qui font la traite des blancs, et il éprouva une sorte de
bonheur à reconnaître en lui un ancien officier de la garde impériale.
— Il y a deux jours que je n’ai mangé, lui
dit-il d’une voix lente et faible, ma femme meurt de faim, et ne m’adresse pas
une plainte, elle expirerait en souriant, je crois. De grâce, mon camarade,
ajouta-t-il avec un sourire amer, achète-moi d’avance, je suis robuste, je ne
suis plus au service, et je…
L’officier donna une somme à Luigi en
à-compte sur celle qu’il s’engageait à lui procurer. L’infortuné poussa un
rire convulsif quand il tint une poignée de pièces d’or, il courut de toute sa
force vers sa maison, haletant, et criant parfois : — Ô ma Ginevra ! Ginevra ! Il commençait à faire nuit
quand il arriva chez lui. Il entra tout doucement, craignant de donner une
trop forte émotion à sa femme, qu’il avait laissée faible. Les derniers rayons
du soleil pénétrant par la lucarne venaient mourir sur le visage de Ginevra
qui dormait assise sur une chaise en tenant son enfant sur son sein.
— Réveille-toi, ma chère Ginevra, dit-il sans
s’apercevoir de la pose de son enfant qui en ce moment conservait un éclat
surnaturel.
En entendant cette voix, la pauvre mère
ouvrit les yeux, rencontra le regard de Luigi, et sourit ; mais Luigi jeta un
cri d’épouvante : Ginevra était tout à fait changée, à peine la
reconnaissait-il, il lui montra par un geste d’une sauvage énergie l’or qu’il
avait à la main.
La jeune femme se mit à rire machinalement,
et tout à coup elle s’écria d’une voix affreuse : — Louis ! l’enfant est
froid.
Elle regarda son fils et s’évanouit, car le
petit Barthélémy était mort. Luigi prit sa femme dans ses bras sans lui ôter
l’enfant qu’elle serrait avec une force incompréhensible ; et après l’avoir
posée sur le lit, il sortit pour appeler au secours.
— Ô mon Dieu ! dit-il à son propriétaire
qu’il rencontra sur l’escalier, j’ai de l’or, et mon enfant est mort de faim,
sa mère se meurt, aidez-nous !
Il revint comme un désespéré vers Ginevra, et
laissa l’honnête maçon occupé, ainsi que plusieurs voisins, de rassembler tout
ce qui pouvait soulager une misère inconnue jusqu’alors, tant les deux Corses
l’avaient soigneusement cachée par un sentiment d’orgueil. Luigi avait jeté
son or sur le plancher, et s’était agenouillé au chevet du lit où gisait sa
femme.
— Mon père ! s’écriait Ginevra dans son
délire, prenez soin de mon fils qui porte votre nom.
— Ô mon ange ! calme-toi, lui disait Luigi en
l’embrassant, de beaux jours nous attendent.
Cette voix et cette caresse lui rendirent
quelque tranquillité.
— Ô mon Louis ! reprit-elle en le regardant
avec une attention extraordinaire, écoute-moi bien. Je sens que je meurs. La
mort est naturelle, je souffrais trop, et puis un bonheur aussi grand que le
mien devait se payer. Oui, mon Luigi, console-toi. J’ai été si heureuse, que
si je recommençais à vivre, j’accepterais encore notre destinée. Je suis une
mauvaise mère : je te regrette encore plus que je ne regrette mon enfant. —
Mon enfant, ajouta-t-elle d’un son de voix profond. Deux larmes se détachèrent
de ses yeux mourants, et soudain elle pressa le cadavre qu’elle n’avait pu
réchauffer. — Donne ma chevelure à mon père, en souvenir de sa Ginevra,
reprit-elle. Dis-lui bien que je ne l’ai jamais accusé… Sa tête tomba sur le
bras de son époux.
— Non, tu ne peux pas mourir, s’écria Luigi,
le médecin va venir. Nous avons du pain. Ton père va te recevoir en grâce. La
prospérité s’est levée pour nous. Reste avec nous, ange de beauté !
Mais ce cœur fidèle et plein d’amour devenait
froid, Ginevra tournait instinctivement les yeux vers celui qu’elle adorait,
quoiqu’elle ne fût plus sensible à rien : des images confuses s’offraient à
son esprit, près de perdre tout souvenir de la terre. Elle savait que Luigi
était là, car elle serrait toujours plus fortement sa main glacée, et semblait
vouloir se retenir au-dessus d’un précipice où elle croyait tomber.
— Mon ami, dit-elle enfin, tu as froid, je
vais te réchauffer.
Elle voulut mettre la main de son mari sur
son cœur, mais elle expira. Deux médecins, un prêtre, des voisins entrèrent en
ce moment en apportant tout ce qui était nécessaire pour sauver les deux époux
et calmer leur désespoir. Ces étrangers firent beaucoup de bruit d’abord ;
mais quand ils furent entrés, un affreux silence régna dans cette chambre.
Pendant que cette scène avait lieu,
Bartholoméo et sa femme étaient assis dans leurs fauteuils antiques, chacun à
un coin de la vaste cheminée dont l’ardent brasier réchauffait à peine
l’immense salon de leur hôtel. La pendule marquait minuit. Depuis long-temps
le vieux couple avait perdu le sommeil. En ce moment, ils étaient silencieux
comme deux vieillards tombés en enfance et qui regardent tout sans rien voir.
Leur salon désert, mais plein de souvenirs pour eux, était faiblement éclairé
par une seule lampe près de mourir. Sans les flammes pétillantes du foyer, ils
eussent été dans une obscurité complète. Un de leurs amis venait de les
quitter, et la chaise sur laquelle il s’était assis pendant sa visite se
trouvait entre les deux Corses. Piombo avait déjà jeté plus d’un regard sur
cette chaise, et ces regards pleins d’idées se succédaient comme des remords,
car la chaise vide était celle de Ginevra. Élisa Piombo épiait les expressions
qui passaient sur la blanche figure de son mari. Quoiqu’elle fût habituée à
deviner les sentiments du Corse, d’après les changeantes révolutions de ses
traits, ils étaient tour à tour si menaçants et si mélancoliques, qu’elle ne
pouvait plus lire dans cette âme incompréhensible.
Bartholoméo succombait-il sous les puissants
souvenirs que réveillait cette chaise ? était-il choqué de voir qu’elle venait
de servir pour la première fois à un étranger depuis le départ de sa fille ?
l’heure de sa clémence, cette heure si vainement attendue jusqu’alors,
avait-elle sonné ?
Ces réflexions agitèrent successivement le
cœur d’Élisa Piombo. Pendant un instant la physionomie de son mari devint si
terrible, qu’elle trembla d’avoir osé employer une ruse si simple pour faire
naître l’occasion de parler de Ginevra. En ce moment, la bise chassa si
violemment les flocons de neige sur les persiennes, que les deux vieillards
purent en entendre le léger bruissement. La mère de Ginevra baissa la tête
pour dérober ses larmes à son mari. Tout à coup un soupir sortit de la
poitrine du vieillard, sa femme le regarda, il était abattu ; elle hasarda
pour la seconde fois, depuis trois ans, à lui parler de sa fille.
— Si Ginevra avait froid, s’écria-t-elle
doucement. Piombo tressaillit. — Elle a peut-être faim, dit-elle en
continuant. Le Corse laissa échapper une larme. — Elle a un enfant, et ne peut
pas le nourrir, son lait s’est tari, reprit vivement la mère avec l’accent du
désespoir.
— Qu’elle vienne ! qu’elle vienne, s’écria
Piombo. Ô mon enfant chéri ! tu m’as vaincu.
La mère se leva comme pour aller chercher sa
fille. En ce moment, la porte s’ouvrit avec fracas, et un homme dont le visage
n’avait plus rien d’humain surgit tout à coup devant eux.
— Morte ! Nos deux familles devaient
s’exterminer l’une par l’autre, car voilà tout ce qui reste d’elle, dit-il en
posant sur une table la longue chevelure noire de Ginevra.
Les deux vieillards frissonnèrent comme s’ils
eussent reçu une commotion de la foudre, et ne virent plus Luigi.
— Il nous épargne un coup de feu, car il est
mort, s’écria lentement Bartholoméo en regardant à terre.
-
-
-
-
-
-
-
- Paris, janvier 1830.