Après avoir pendant long-temps fait crier
sous ses pas les feuilles du parquet, le vieillard sonna. Un domestique parut.
— Allez au-devant de mademoiselle Ginevra,
dit-il.
— J’ai toujours regretté de ne plus avoir de
voiture pour elle, observa la baronne.
— Elle n’en a pas voulu, répondit Piombo en
regardant sa femme qui, accoutumée depuis quarante ans à son rôle
d’obéissance, baissa les yeux.
Déjà septuagénaire, grande, sèche, pâle et
ridée, la baronne ressemblait parfaitement à ces vieilles femmes que Schnetz
met dans les scènes italiennes de ses tableaux de genre ; elle restait si
habituellement silencieuse, qu’on l’eût prise pour une nouvelle madame Shandy ;
mais un mot, un regard, un geste annonçaient que ses sentiments avaient gardé
la vigueur et la fraîcheur de la jeunesse. Sa toilette, dépouillée de
coquetterie, manquait souvent de goût. Elle demeurait ordinairement passive,
plongée dans une bergère, comme une sultane Validé, attendant ou
admirant sa Ginevra, son orgueil et sa vie. La beauté, la toilette, la grâce
de sa fille, semblaient être devenues siennes. Tout pour elle était bien quand
Ginevra se trouvait heureuse. Ses cheveux avaient blanchi, et quelques mèches
se voyaient au-dessus de son front blanc et ridé, ou le long de ses joues
creuses.
— Voilà quinze jours environ, dit-elle, que
Ginevra rentre un peu plus tard.
— Jean n’ira pas assez vite, s’écria
l’impatient vieillard qui croisa les basques de son habit bleu, saisit son
chapeau, l’enfonça sur sa tête, prit sa canne et partit.
— Tu n’iras pas loin, lui cria sa femme.
En effet, la porte cochère s’était ouverte et
fermée, et la vieille mère entendait le pas de Ginevra dans la cour.
Bartholoméo reparut tout à coup portant en triomphe sa fille, qui se débattait
dans ses bras.
— La voici, la Ginevra, la Ginevrettina, la
Ginevrina, la Ginevrola, la Ginevretta, la Ginevra bella !
— Mon père, vous me faites mal.
Aussitôt Ginevra fut posée à terre avec une
sorte de respect. Elle agita
la tête par un gracieux mouvement pour rassurer sa mère qui déjà s’effrayait,
et pour lui dire que c’était une ruse. Le visage terne et pâle de la baronne
reprit alors ses couleurs et une espèce de gaieté. Piombo se frotta les mains
avec une force extrême, symptôme le plus certain de sa joie ; il avait pris
cette habitude à la cour en voyant Napoléon se mettre en colère contre ceux de
ses généraux ou de ses ministres qui le servaient mal ou qui avaient commis
quelque faute. Les muscles de sa figure une fois détendus, la moindre ride de
son front exprimait la bienveillance. Ces deux vieillards offraient en ce
moment une image exacte de ces plantes souffrantes auxquelles un peu d’eau
rend la vie après une longue sécheresse.
— À table, à table ! s’écria le baron en
présentant sa large main à Ginevra qu’il nomma Signora Piombellina, autre
symptôme de gaieté auquel sa fille répondit par un sourire.
— Ah çà, dit Piombo en sortant de table,
sais-tu que ta mère m’a fait observer que depuis un mois tu restes beaucoup
plus long-temps que de coutume à ton atelier ? Il paraît que la peinture passe
avant nous.
— Ô mon père !
— Ginevra nous prépare sans doute quelque
surprise, dit la mère.
— Tu m’apporterais un tableau de toi ?…
s’écria le Corse en frappant dans ses mains.
— Oui, je suis très-occupée à l’atelier,
répondit-elle.
— Qu’as-tu donc, Ginevra ? Tu pâlis ! lui dit
sa mère.
— Non ! s’écria la jeune fille en laissant
échapper un geste de résolution, non, il ne sera pas dit que Ginevra Piombo
aura menti une fois dans sa vie.
En entendant cette singulière exclamation,
Piombo et sa femme regardèrent leur fille d’un air étonné.
— J’aime un jeune homme, ajouta-t-elle d’une
voix émue.
Puis, sans oser regarder ses parents, elle
abaissa ses larges paupières, comme pour voiler le feu de ses yeux.
— Est-ce un prince ? lui demanda ironiquement
son père en prenant un son de voix qui fit trembler la mère et la fille.
— Non, mon père, répondit-elle avec modestie,
c’est un jeune homme sans fortune…
— Il est donc bien beau ?
— Il est malheureux.
— Que fait-il ?
— Compagnon de Labédoyère ; il était
proscrit, sans asile, Servin l’a caché, et…
— Servin est un honnête garçon qui s’est bien
comporté, s’écria Piombo ; mais vous faites mal, vous, ma fille, d’aimer un
autre homme que votre père…
— Il ne dépend pas de moi de ne pas aimer,
répondit doucement Ginevra.
— Je me flattais, reprit son père, que ma
Ginevra me serait fidèle jusqu’à ma mort, que mes soins et ceux de sa mère
seraient les seuls qu’elle aurait reçus, que notre tendresse n’aurait pas
rencontré dans son âme de tendresse rivale, et que…
— Vous ai-je reproché votre fanatisme pour
Napoléon ? dit Ginevra. N’avez-vous aimé que moi ? n’avez-vous pas été des
mois entiers en ambassade ? n’ai-je pas supporté courageusement vos absences ?
La vie a des nécessités qu’il faut savoir subir.
— Ginevra !
— Non, vous ne m’aimez pas pour moi, et vos
reproches trahissent un insupportable égoïsme.
— Tu accuses l’amour de ton père, s’écria
Piombo les yeux flamboyants.
— Mon père, je ne vous accuserai jamais,
répondit Ginevra avec plus de douceur que sa mère tremblante n’en attendait.
Vous avez raison dans votre égoïsme, comme j’ai raison dans mon amour. Le ciel
m’est témoin que jamais fille n’a mieux rempli ses devoirs auprès de ses
parents. Je n’ai jamais eu que bonheur et amour là où d’autres voient souvent
des obligations. Voici quinze ans que je ne me suis pas écartée de dessous
votre aile protectrice, et ce fut un bien doux plaisir pour moi que de charmer
vos jours. Mais serais-je donc ingrate en me livrant au charme d’aimer, en
désirant un époux qui me protège après vous ?
— Ah ! tu comptes avec ton père, Ginevra,
reprit le vieillard d’un ton sinistre.
Il se fit une pause effrayante pendant
laquelle personne n’osa parler. Enfin, Bartholoméo rompit le silence en
s’écriant d’une voix déchirante : — Oh ! reste avec nous, reste auprès de ton
vieux père ! Je ne saurais te voir aimant un homme. Ginevra, tu n’attendras
pas longtemps ta liberté…
— Mais, mon père, songez donc que nous ne
vous quitterons pas,
que nous serons deux à vous aimer, que vous connaîtrez l’homme aux soins
duquel vous me laisserez ! Vous serez doublement chéri par moi et par lui :
par lui qui est encore moi, et par moi qui suis tout lui-même.
— Ô Ginevra ! Ginevra ! s’écria le Corse en
serrant les poings, pourquoi ne t’es-tu pas mariée quand Napoléon m’avait
accoutumé à cette idée, et qu’il te présentait des ducs et des comtes ?
— Ils m’aimaient par ordre, dit la jeune
fille. D’ailleurs, je ne voulais pas vous quitter, et ils m’auraient emmenée
avec eux.
— Tu ne veux pas nous laisser seuls, dit
Piombo ; mais te marier, c’est nous isoler ! Je te connais, ma fille, tu ne
nous aimeras plus.
— Élisa, ajouta-t-il en regardant sa femme
qui restait immobile et comme stupide, nous n’avons plus de fille, elle veut
se marier.
Le vieillard s’assit après avoir levé les
mains en l’air comme pour invoquer Dieu ; puis il resta courbé comme accablé
sous sa peine. Ginevra vit l’agitation de son père, et la modération de sa
colère lui brisa le cœur ; elle s’attendait à une crise, à des fureurs, elle
n’avait pas armé son âme contre la douceur paternelle.
— Mon père, dit-elle d’une voix touchante,
non, vous ne serez jamais abandonné par votre Ginevra. Mais aimez-la aussi un
peu pour elle. Si vous saviez comme il m’aime ! Ah ! ce ne serait pas
lui qui me ferait de la peine !
— Déjà des comparaisons, s’écria Piombo avec
un accent terrible. Non, je ne puis supporter cette idée, reprit-il. S’il
t’aimait comme tu mérites de l’être, il me tuerait ; et s’il ne t’aimait pas,
je le poignarderais.
Les mains de Piombo tremblaient, ses lèvres
tremblaient, son corps tremblait et ses yeux lançaient des éclairs ; Ginevra
seule pouvait soutenir son regard, car alors elle allumait ses yeux, et la
fille était digne du père.
— Oh ! t’aimer ! Quel est l’homme digne de
cette vie ? reprit-il. T’aimer comme un père, n’est-ce pas déjà vivre dans le
paradis ; qui donc sera jamais digne d’être ton époux ?
— Lui, dit Ginevra, lui de qui je me sens
indigne.
— Lui ? répéta machinalement Piombo. Qui,
lui ?
— Celui que j’aime.
— Est-ce qu’il peut te connaître encore assez
pour t’adorer ?
— Mais, mon père, reprit Ginevra éprouvant un
mouvement d’impatience,
quand il ne m’aimerait pas, du moment où je l’aime…
— Tu l’aimes donc ? s’écria Piombo. Ginevra
inclina doucement la tête. — Tu l’aimes alors plus que nous ?
— Ces deux sentiments ne peuvent se comparer,
répondit-elle.
— L’un est plus fort que l’autre, reprit
Piombo.
— Je crois que oui, dit Ginevra.
— Tu ne l’épouseras pas, cria le Corse dont
la voix fit résonner les vitres du salon.
— Je l’épouserai, répliqua tranquillement
Ginevra.
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s’écria la mère,
comment finira cette querelle ? Santa Virgina ! mettez-vous entre eux.
Le baron, qui se promenait à grands pas, vint
s’asseoir ; une sévérité glacée rembrunissait son visage, il regarda fixement
sa fille, et lui dit d’une voix douce et affaiblie : — Eh bien ! Ginevra !
non, tu ne l’épouseras pas. Oh ! ne me dis pas oui ce soir ?… laisse-moi
croire le contraire. Veux-tu voir ton père à genoux et ses cheveux blancs
prosternés devant toi ? je vais te supplier…
— Ginevra Piombo n’a pas été habituée à
promettre et à ne pas tenir, répondit-elle. Je suis votre fille.
— Elle a raison, dit la baronne, nous sommes
mises au monde pour nous marier.
— Ainsi, vous l’encouragez dans sa
désobéissance, dit le baron à sa femme qui, frappée de ce mot, se changea en
statue.
— Ce n’est pas désobéir que de se refuser à
un ordre injuste, répondit Ginevra.
— Il ne peut pas être injuste quand il émane
de la bouche de votre père, ma fille ! Pourquoi me jugez-vous ? La répugnance
que j’éprouve n’est-elle pas un conseil d’en haut ? Je vous préserve peut-être
d’un malheur.
— Le malheur serait qu’il ne m’aimât pas.
— Toujours lui !
— Oui, toujours, reprit-elle. Il est ma vie,
mon bien, ma pensée. Même en vous obéissant, il serait toujours dans mon cœur.
Me défendre de l’épouser, n’est-ce pas vous haïr ?
— Tu ne nous aimes plus, s’écria Piombo.
— Oh ! dit Ginevra en agitant la tête.
— Eh bien ! oublie-le, reste-nous fidèle.
Après nous… tu comprends.
— Mon père, voulez-vous me faire désirer
votre mort ? s’écria Ginevra.
— Je vivrai plus long-temps que toi ! Les
enfants qui n’honorent pas leurs parents meurent promptement, s’écria son père
parvenu au dernier degré de l’exaspération.
— Raison de plus pour me marier promptement
et être heureuse ! dit-elle.
Ce sang-froid, cette puissance de
raisonnement achevèrent de troubler Piombo, le sang lui porta violemment à la
tête, son visage devint pourpre. Ginevra frissonna, elle s’élança comme un
oiseau sur les genoux de son père, lui passa ses bras autour du cou, lui
caressa les cheveux, et s’écria tout attendrie : — Oh ! oui, que je meure la
première ! Je ne te survivrais pas, mon père, mon bon père !
— Ô ma Ginevra, ma folle, ma Ginevrina,
répondit Piombo dont toute la colère se fondit à cette caresse comme une glace
sous les rayons du soleil.
— Il était temps que vous finissiez, dit la
baronne d’une voix émue.
— Pauvre mère !
— Ah ! Ginevretta ! ma Ginevra bella !
Et le père jouait avec sa fille comme avec un
enfant de six ans, il s’amusait à défaire les tresses ondoyantes de ses
cheveux, à la faire sauter ; il y avait de la folie dans l’expression de sa
tendresse. Bientôt sa fille le gronda en l’embrassant, et tenta d’obtenir en
plaisantant l’entrée de son Louis au logis. Mais, tout en plaisantant aussi,
le père refusait. Elle bouda, revint, bouda encore ; puis, à la fin de la
soirée, elle se trouva contente d’avoir gravé dans le cœur de son père et son
amour pour Louis et l’idée d’un mariage prochain. Le lendemain elle ne parla
plus de son amour, elle alla plus tard à l’atelier, elle en revint de bonne
heure ; elle devint plus caressante pour son père qu’elle ne l’avait jamais
été, et se montra pleine de reconnaissance, comme pour le remercier du
consentement qu’il semblait donner à son mariage par son silence. Le soir elle
faisait long-temps de la musique, et souvent elle s’écriait : — Il faudrait
une voix d’homme pour ce nocturne ! Elle était Italienne, c’est tout dire. Au
bout de huit jours sa mère lui fit un signe, elle vint ; puis à l’oreille et à
voix basse : — J’ai amené ton père à le recevoir, lui dit-elle.
— Ô ma mère ! vous me faites bien heureuse !
Ce jour-là Ginevra eut donc le bonheur de
revenir à l’hôtel de son père en donnant le bras à Louis. Pour la seconde
fois, le pauvre officier sortait de sa cachette. Les actives sollicitations
que Ginevra faisait auprès du duc de Feltre, alors ministre de la guerre,
avaient été couronnées d’un plein succès. Louis venait d’être réintégré sur le
contrôle des officiers en disponibilité. C’était un bien grand pas vers un
meilleur avenir. Instruit par son amie de toutes les difficultés qui
l’attendaient auprès du baron, le jeune chef de bataillon n’osait avouer la
crainte qu’il avait de ne pas lui plaire. Cet homme si courageux contre
l’adversité, si brave sur un champ de bataille, tremblait en pensant à son
entrée dans le salon des Piombo. Ginevra le sentit tressaillant, et cette
émotion, dont le principe était leur bonheur, fut pour elle une nouvelle
preuve d’amour.
— Comme vous êtes pâle ! lui dit-elle quand
ils arrivèrent à la porte de l’hôtel.
— Ô Ginevra ! s’il ne s’agissait que de ma
vie.
Quoique Bartholoméo fut prévenu par sa femme
de la présentation officielle de celui que Ginevra aimait, il n’alla pas à sa
rencontre, resta dans le fauteuil où il avait l’habitude d’être assis, et la
sévérité de son front fut glaciale.
— Mon père, dit Ginevra, je vous amène une
personne que vous aurez sans doute plaisir à voir : monsieur Louis, un soldat
qui combattait à quatre pas de l’empereur à Mont-Saint-Jean…
Le baron de Piombo se leva, jeta un regard
furtif sur Louis, et lui dit d’une voix sardonique : — Monsieur n’est pas
décoré ?
— Je ne porte plus la Légion-d’Honneur,
répondit timidement Louis qui restait humblement debout.
Ginevra, blessée de l’impolitesse de son
père, avança une chaise. La réponse de l’officier satisfit le vieux serviteur
de Napoléon. Madame Piombo, s’apercevant que les sourcils de son mari
reprenaient leur position naturelle, dit pour ranimer la conversation : — La
ressemblance de monsieur avec Nina Porta est étonnante. Ne trouvez-vous pas
que monsieur a toute la physionomie des Porta ?
— Rien de plus naturel, répondit le jeune
homme sur qui les yeux flamboyants de Piombo s’arrêtèrent, Nina était ma sœur…
— Tu es Luigi Porta ? demanda le vieillard.
— Oui.
Bartholoméo di Piombo se leva, chancela, fut
obligé de s’appuyer sur une chaise et regarda sa femme. Élisa Piombo vint à
lui ; puis les deux vieillards silencieux se donnèrent le bras et sortirent du
salon en abandonnant leur fille avec une sorte d’horreur. Luigi Porta
stupéfait regarda Ginevra, qui devint aussi blanche qu’une statue de marbre et
resta les yeux fixes sur la porte vers laquelle son père et sa mère avaient
disparu : ce silence et cette retraite eurent quelque chose de si solennel
que, pour la première fois peut-être, le sentiment de la crainte entra dans
son cœur. Elle joignit ses mains l’une contre l’autre avec force, et dit d’une
voix si émue qu’elle ne pouvait guère être entendue que par un amant : —
Combien de malheur dans un mot !
— Au nom de notre amour, qu’ai-je donc dit,
demanda Luigi Porta.
— Mon père, répondit-elle, ne m’a jamais
parlé de notre déplorable histoire, et j’étais trop jeune quand j’ai quitté la
Corse pour la savoir.
— Nous serions en vendetta, demanda
Luigi en tremblant.
— Oui. En questionnant ma mère, j’ai appris
que les Porta avaient tué mes frères et brûlé notre maison. Mon père a
massacré toute votre famille. Comment avez-vous survécu, vous qu’il croyait
avoir attaché aux colonnes d’un lit avant de mettre le feu à la maison ?
— Je ne sais, répondit Luigi. À six ans j’ai
été amené à Gênes, chez un vieillard nommé Colonna. Aucun détail sur ma
famille ne m’a été donné. Je savais seulement que j’étais orphelin et sans
fortune. Ce Colonna me servait de père, et j’ai porté son nom jusqu’au jour où
je suis entré au service. Comme il m’a fallu des actes pour prouver qui
j’étais, le vieux Colonna m’a dit alors que moi, faible et presque enfant
encore, j’avais des ennemis. Il m’a engagé à ne prendre que le nom de Luigi
pour leur échapper.
— Partez, partez, Luigi, s’écria Ginevra ;
mais non, je dois vous accompagner. Tant que vous êtes dans la maison de mon
père, vous n’avez rien à craindre ; aussitôt que vous en sortirez, prenez bien
garde à vous ! vous marcherez de danger en danger. Mon père a deux Corses à
son service, et si ce n’est pas lui qui menacera vos jours, c’est eux.
— Ginevra, dit-il, cette haine
existera-t-elle donc entre nous ?
La jeune fille sourit tristement et baissa la
tête. Elle la releva bientôt
avec une sorte de fierté, et dit : — Ô Luigi, il faut que nos sentiments
soient bien purs et bien sincères pour que j’aie la force de marcher dans la
voie où je vais entrer. Mais il s’agit d’un bonheur qui doit durer toute la
vie, n’est-ce pas ?
Luigi ne répondit que par un sourire, et
pressa la main de Ginevra. La jeune fille comprit qu’un véritable amour
pouvait seul dédaigner en ce moment les protestations vulgaires. L’expression
calme et consciencieuse des sentiments de Luigi annonçait en quelque sorte
leur force et leur durée. La destinée de ces deux époux fut alors accomplie.
Ginevra entrevit de bien cruels combats à soutenir ; mais l’idée d’abandonner
Louis, idée qui peut-être avait flotté dans son âme, s’évanouit complétement.
À lui pour toujours, elle l’entraîna tout à coup avec une sorte d’énergie hors
de l’hôtel, et ne le quitta qu’au moment où il atteignit la maison dans
laquelle Servin lui avait loué un modeste logement. Quand elle revint chez son
père, elle avait pris cette espèce de sérénité que donne une résolution
forte : aucune altération dans ses manières ne peignit d’inquiétude. Elle leva
sur son père et sa mère, qu’elle trouva prêts à se mettre à table, des yeux
dénués de hardiesse et pleins de douceur ; elle vit que sa vieille mère avait
pleuré, la rougeur de ces paupières flétries ébranla un moment son cœur ; mais
elle cacha son émotion. Piombo semblait être en proie à une douleur trop
violente, trop concentrée pour qu’il pût la trahir par des expressions
ordinaires. Les gens servirent le dîner auquel personne ne toucha. L’horreur
de la nourriture est un des symptômes qui trahissent les grandes crises de
l’âme. Tous trois se levèrent sans qu’aucun d’eux se fût adressé la parole.
Quand Ginevra fut placée entre son père et sa mère dans leur grand salon
sombre et solennel, Piombo voulut parler, mais il ne trouva pas de voix ; il
essaya de marcher, et ne trouva pas de force, il revint s’asseoir et sonna.
— Jean, dit-il enfin au domestique, allumez
du feu, j’ai froid.
Ginevra tressaillit et regarda son père avec
anxiété. Le combat qu’il se livrait devait être horrible, sa figure était
bouleversée. Ginevra connaissait l’étendue du péril qui la menaçait, mais elle
ne tremblait pas ; tandis que les regards furtifs que Bartholoméo jetait sur
sa fille semblaient annoncer qu’il craignait en ce moment le caractère dont la
violence était son propre ouvrage. Entre eux, tout devait être extrême. Aussi
la certitude du changement
qui pouvait s’opérer dans les sentiments du père et de la fille animait-elle
le visage de la baronne d’une expression de terreur.
— Ginevra, vous aimez l’ennemi de votre
famille, dit enfin Piombo sans oser regarder sa fille.
— Cela est vrai, répondit-elle.
— Il faut choisir entre lui et nous. Notre
vendetta fait partie de nous-mêmes. Qui n’épouse pas ma vengeance, n’est
pas de ma famille.
— Mon choix est fait, répondit Ginevra d’une
voix calme.
La tranquillité de sa fille trompa
Bartholoméo.
— Ô ma chère fille ! s’écria le vieillard qui
montra ses paupières humectées par des larmes, les premières et les seules
qu’il répandit dans sa vie.
— Je serai sa femme, dit brusquement Ginevra.
Bartholoméo eut comme un éblouissement ; mais
il recouvra son sang-froid et répliqua : — Ce mariage ne se fera pas de mon
vivant, je n’y consentirai jamais. Ginevra garda le silence. — Mais, dit le
baron en continuant, songes-tu que Luigi est le fils de celui qui a tué tes
frères ?
— Il avait six ans au moment où le crime a
été commis, il doit en être innocent, répondit-elle.
— Un Porta ? s’écria Bartholoméo.
— Mais ai-je jamais pu partager cette haine ?
dit vivement la jeune fille. M’avez-vous élevée dans cette croyance qu’un
Porta était un monstre ? Pouvais-je penser qu’il restât un seul de ceux que
vous aviez tués ? N’est-il pas naturel que vous fassiez céder votre
vendetta à mes sentiments ?
— Un Porta ? dit Piombo. Si son père t’avait
jadis trouvée dans ton lit, tu ne vivrais pas, il t’aurait donné cent fois la
mort.
— Cela se peut, répondit-elle, mais son fils
m’a donné plus que la vie. Voir Luigi, c’est un bonheur sans lequel je ne
saurais vivre. Luigi m’a révélé le monde des sentiments. J’ai peut-être aperçu
des figures plus belles encore que la sienne, mais aucune ne m’a autant
charmée ; j’ai peut-être entendu des voix… non, non, jamais de plus
mélodieuses. Luigi m’aime, il sera mon mari.
— Jamais, dit Piombo. J’aimerais mieux te
voir dans ton cercueil, Ginevra. Le vieux Corse se leva, se mit à parcourir à
grands pas le salon et laissa échapper ces paroles après des pauses qui peignaient
toute son agitation : — Vous croyez peut-être faire plier ma volonté ?
détrompez-vous : je ne veux pas qu’un Porta soit mon gendre. Telle est ma
sentence. Qu’il ne soit plus question de ceci entre nous. Je suis Bartholoméo
di Piombo, entendez-vous, Ginevra ?
— Attachez-vous quelque sens mystérieux à ces
paroles ? demanda-t-elle froidement.
— Elles signifient que j’ai un poignard, et
que je ne crains pas la justice des hommes. Nous autres Corses, nous allons
nous expliquer avec Dieu.
— Eh bien ! dit la fille en se levant, je
suis Ginevra di Piombo, et je déclare que dans six mois je serai la femme de
Luigi Porta. — Vous êtes un tyran, mon père, ajouta-t-elle après une pause
effrayante.
Bartholoméo serra ses poings et frappa sur le
marbre de la cheminée : Ah ! nous sommes à Paris, dit-il en murmurant.
Il se tut, se croisa les bras, pencha la tête
sur sa poitrine et ne prononça plus une seule parole pendant toute la soirée.
Après avoir exprimé sa volonté, la jeune fille affecta un sang-froid
incroyable, elle se mit au piano, chanta, joua des morceaux ravissants avec
une grâce et un sentiment qui annonçaient une parfaite liberté d’esprit,
triomphant ainsi de son père dont le front ne paraissait pas s’adoucir. Le
vieillard ressentit cruellement cette tacite injure, et recueillit en ce
moment un des fruits amers de l’éducation qu’il avait donnée à sa fille. Le
respect est une barrière qui protége autant un père et une mère que les
enfants, en évitant à ceux-là des chagrins, à ceux-ci des remords. Le
lendemain Ginevra, qui voulut sortir à l’heure où elle avait coutume de se
rendre à l’atelier, trouva la porte de l’hôtel fermée pour elle ; mais elle
eut bientôt inventé un moyen d’instruire Luigi Porta des sévérités
paternelles. Une femme de chambre qui ne savait pas lire fit parvenir au jeune
officier la lettre que lui écrivit Ginevra. Pendant cinq jours les deux amants
surent correspondre, grâce à ces ruses qu’on sait toujours machiner à vingt
ans. Le père et la fille se parlèrent rarement. Tous deux gardant au fond du
cœur un principe de haine, ils souffraient, mais orgueilleusement et en
silence. En reconnaissant combien étaient forts les liens d’amour qui les
attachaient l’un à l’autre, ils essayaient de les briser, sans pouvoir y
parvenir. Nulle pensée douce ne venait plus comme autrefois égayer les traits
sévères de Bartholoméo quand il contemplait sa Ginevra.
La jeune fille avait quelque chose de farouche en regardant son père, et le
reproche siégeait sur son front d’innocence ; elle se livrait bien à
d’heureuses pensées, mais parfois des remords semblaient ternir ses yeux. Il
n’était même pas difficile de deviner qu’elle ne pourrait jamais jouir
tranquillement d’une félicité qui faisait le malheur de ses parents. Chez
Bartholoméo comme chez sa fille, toutes les irrésolutions causées par la bonté
native de leurs âmes devaient néanmoins échouer devant leur fierté, devant la
rancune particulière aux Corses. Ils s’encourageaient l’un et l’autre dans
leur colère et fermaient les yeux sur l’avenir. Peut-être aussi se
flattaient-ils mutuellement que l’un cèderait à l’autre.
Le jour de la naissance de Ginevra, sa mère,
désespérée de cette désunion qui prenait un caractère grave, médita de
réconcilier le père et la fille, grâce aux souvenirs de cet anniversaire. Ils
étaient réunis tous trois dans la chambre de Bartholoméo. Ginevra devina
l’intention de sa mère à l’hésitation peinte sur son visage et sourit
tristement. En ce moment un domestique annonça deux notaires accompagnés de
plusieurs témoins qui entrèrent. Bartholoméo regarda fixement ces hommes, dont
les figures froidement compassées avaient quelque chose de blessant pour des
âmes aussi passionnées que l’étaient celles des trois principaux acteurs de
cette scène. Le vieillard se tourna vers sa fille d’un air inquiet, il vit sur
son visage un sourire de triomphe qui lui fit soupçonner quelque catastrophe ;
mais il affecta de garder, à la manière des sauvages, une immobilité
mensongère en regardant les deux notaires avec une sorte de curiosité calme.
Les étrangers s’assirent après y avoir été invités par un geste du vieillard.
— Monsieur est sans doute monsieur le baron
de Piombo, demanda le plus âgé des notaires.
Bartholoméo s’inclina. Le notaire fit un
léger mouvement de tête, regarda la jeune fille avec la sournoise expression
d’un garde du commerce qui surprend un débiteur ; et il tira sa tabatière,
l’ouvrit, y prit une pincée de tabac, se mit à la humer à petits coups en
cherchant les premières phrases de son discours ; puis en les prononçant, il
fit des repos continuels (manœuvre oratoire que ce signe ― représentera
très-imparfaitement)
— Monsieur, dit-il, je suis monsieur Roguin,
notaire de mademoiselle votre fille, et nous venons, ― mon collègue et moi, ―
pour accomplir le vœu de la loi et ― mettre un terme aux divisions
qui ― paraîtraient ― s’être introduites ― entre vous et mademoiselle votre
fille, ― au sujet ― de ― son ― mariage avec monsieur Luigi Porta.
Cette phrase, assez pédantesquement débitée,
parut probablement trop belle à maître Roguin pour qu’on pût la comprendre
d’un seul coup, il s’arrêta en regardant Bartholoméo avec une expression
particulière aux gens d’affaires et qui tient le milieu entre la servilité et
la familiarité. Habitués à feindre beaucoup d’intérêt pour les personnes
auxquelles ils parlent, les notaires finissent par faire contracter à leur
figure une grimace qu’ils revêtent et quittent comme leur pallium
officiel. Ce masque de bienveillance, dont le mécanisme est si facile à
saisir, irrita tellement Bartholoméo qu’il lui fallut rappeler toute sa raison
pour ne pas jeter monsieur Roguin par les fenêtres ; une expression de colère
se glissa dans ses rides, et en la voyant le notaire se dit en lui-même : — Je
produis de l’effet.
— Mais, reprit-il d’une voix mielleuse,
monsieur le baron, dans ces sortes d’occasions, notre ministère commence
toujours par être essentiellement conciliateur. ― Daignez donc avoir la bonté
de m’entendre. ― Il est évident que mademoiselle Ginevra Piombo ― atteint
aujourd’hui même ― l’âge auquel il suffit de faire des actes respectueux pour
qu’il soit passé outre à la célébration d’un mariage ― malgré le défaut de
consentement des parents. Or, ― il est d’usage dans les familles ― qui
jouissent d’une certaine considération, ― qui appartiennent à la société, ―
qui conservent quelque dignité, ― auxquelles il importe enfin de ne pas donner
au public le secret de leurs divisions, ― et qui d’ailleurs ne veulent pas se
nuire à elles-mêmes en frappant de réprobation l’avenir de deux jeunes époux
(car ― c’est se nuire à soi-même !) ― il est d’usage, ― dis-je, ― parmi ces
familles honorables ― de ne pas laisser subsister des actes semblables, ― qui
restent, qui ― sont des monuments d’une division qui ― finit ― par cesser. ―
Du moment, monsieur, où une jeune personne a recours aux actes respectueux,
elle annonce une intention trop décidée pour qu’un père et ― une mère,
ajouta-t-il en se tournant vers la baronne, puissent espérer de lui voir
suivre leurs avis. ― La résistance paternelle étant alors nulle ― par ce fait
― d’abord, ― puis étant infirmée par la loi, il est constant que tout homme
sage, après avoir fait une dernière remontrance à son enfant, lui donne la
liberté de…
Monsieur Roguin s’arrêta en s’apercevant
qu’il pouvait parler deux heures ainsi, sans obtenir de réponse, et il éprouva
d’ailleurs une émotion particulière à l’aspect de l’homme qu’il essayait de
convertir. Il s’était fait une révolution extraordinaire sur le visage de
Bartholoméo : toutes ses rides contractées lui donnaient un air de cruauté
indéfinissable, et il jetait sur le notaire un regard de tigre. La baronne
demeurait muette et passive. Ginevra, calme et résolue, attendait, elle savait
que la voix du notaire était plus puissante que la sienne, et alors elle
semblait s’être décidée à garder le silence. Au moment où Roguin se tut, cette
scène devint si effrayante que les témoins étrangers tremblèrent : jamais
peut-être ils n’avaient été frappés par un semblable silence. Les notaires se
regardèrent comme pour se consulter, se levèrent et allèrent ensemble à la
croisée.
— As-tu jamais rencontré des clients
fabriqués comme ceux-là ? demanda Roguin à son confrère.
— Il n’y a rien à en tirer, répondit le plus
jeune. À ta place, moi, je m’en tiendrais à la lecture de mon acte. Le vieux
ne me paraît pas amusant, il est colère, et tu ne gagneras rien à vouloir
discuter avec lui…
Monsieur Roguin lut un papier timbré
contenant un procès-verbal rédigé à l’avance et demanda froidement à
Bartholoméo quelle était sa réponse.
— Il y a donc en France des lois qui
détruisent le pouvoir paternel ? demanda le Corse.
— Monsieur… dit Roguin de sa voix mielleuse.
— Qui arrachent une fille à son père ?
— Monsieur…
— Qui privent un vieillard de sa dernière
consolation ?
— Monsieur, votre fille ne vous appartient
que…
— Qui le tuent ?
— Monsieur, permettez !
Rien n’est plus affreux que le sang-froid et
les raisonnements exacts d’un notaire au milieu des scènes passionnées où ils
ont coutume d’intervenir. Les figures que Piombo voyait lui semblèrent
échappées de l’enfer, sa rage froide et concentrée ne connut plus de bornes au
moment où la voix calme et presque flûtée de son petit antagoniste prononça ce
fatal : « permettez ? » Il sauta sur un long poignard suspendu par un
clou au-dessus de sa cheminée et s’élança
sur sa fille. Le plus jeune des deux notaires et l’un des témoins se jetèrent
entre lui et Ginevra : mais Bartholoméo renversa brutalement les deux
conciliateurs en leur montrant une figure en feu et des yeux flamboyants qui
paraissaient plus terribles que ne l’était la clarté du poignard. Quand
Ginevra se vit en présence de son père, elle le regarda fixement d’un air de
triomphe, s’avança lentement vers lui et s’agenouilla.
— Non ! non ! je ne saurais, dit-il en
lançant si violemment son arme qu’elle alla s’enfoncer dans la boiserie.
— Eh ! bien, grâce ! grâce, dit-elle. Vous
hésitez à me donner la mort, et vous me refusez la vie. Ô mon père, jamais je
ne vous ai tant aimé, accordez-moi Luigi ! Je vous demande votre consentement
à genoux : une fille peut s’humilier devant son père ; mon Luigi, ou je meurs.
L’irritation violente qui la suffoquait
l’empêcha de continuer, elle ne trouvait plus de voix ; ses efforts convulsifs
disaient assez qu’elle était entre la vie et la mort. Bartholoméo repoussa
durement sa fille.
— Fuis, dit-il. La Luigi Porta ne saurait
être une Piombo. Je n’ai plus de fille ! Je n’ai pas la force de te maudire ;
mais je t’abandonne, et tu n’as plus de père. Ma Ginevra Piombo est enterrée
là, s’écria-t-il d’un son de voix profond, en se pressant fortement le cœur. —
Sors donc, malheureuse, ajouta-t-il après un moment de silence, sors, et ne
reparais plus devant moi. Puis, il prit Ginevra par le bras, et la conduisit
silencieusement hors de la maison.
Luigi, s’écria Ginevra en entrant dans le
modeste appartement où était l’officier, mon Luigi, nous n’avons d’autre
fortune que notre amour.
— Nous sommes plus riches que tous les rois
de la terre, répondit-il.
— Mon père et ma mère m’ont abandonnée,
dit-elle avec une profonde mélancolie.
— Je t’aimerai pour eux.
— Nous serons donc bien heureux ?
s’écria-t-elle avec une gaieté qui eut quelque chose d’effrayant.
— Et toujours, répondit-il en la serrant sur
son cœur.
Le lendemain du jour où Ginevra quitta la
maison de son père, elle alla prier madame Servin de lui accorder un asile et
sa protection
jusqu’à l’époque fixée par la loi pour son mariage avec Luigi Porta. Là,
commença pour elle l’apprentissage des chagrins que le monde sème autour de
ceux qui ne suivent pas ses usages. Très-affligée du tort que l’aventure de
Ginevra faisait à son mari, madame Servin reçut froidement la fugitive, et lui
apprit par des paroles poliment circonspectes qu’elle ne devait pas compter
sur son appui. Trop fière pour insister, mais étonnée d’un égoïsme auquel elle
n’était pas habituée, la jeune Corse alla se loger dans l’hôtel garni le plus
voisin de la maison où demeurait Luigi. Le fils des Porta vint passer toutes
ses journées aux pieds de sa future ; son jeune amour, la pureté de ses
paroles dissipaient les nuages que la réprobation paternelle amassait sur le
front de la fille bannie, et il lui peignait l’avenir si beau qu’elle
finissait par sourire, sans néanmoins oublier la rigueur de ses parents.
Un matin, la servante de l’hôtel remit à
Ginevra plusieurs malles qui contenaient des étoffes, du linge, et une foule
de choses nécessaires à une jeune femme qui se met en ménage ; elle reconnut
dans cet envoi la prévoyante bonté d’une mère, car en visitant ces présents,
elle trouva une bourse où la baronne avait mis la somme qui appartenait à sa
fille, en y joignant le fruit de ses économies. L’argent était accompagné
d’une lettre où la mère conjurait la fille d’abandonner son funeste projet de
mariage, s’il en était encore temps ; il lui avait fallu, disait-elle, des
précautions inouïes pour faire parvenir ces faibles secours à Ginevra ; elle
la suppliait de ne pas l’accuser de dureté, si par la suite elle la laissait
dans l’abandon, elle craignait de ne pouvoir plus l’assister, elle la
bénissait, lui souhaitait de trouver le bonheur dans ce fatal mariage, si elle
persistait, en lui assurant qu’elle ne pensait qu’à sa fille chérie. En cet
endroit, des larmes avaient effacé plusieurs mots de la lettre.