— Parfaitement, monsieur, parfaitement,
répondit Charles surpris de se voir l’objet des attentions de tout le monde.
— Monsieur est votre fils ? demanda-t-il à
madame des Grassins.
L’abbé regarda malicieusement la mère.
― Oui, monsieur, dit-elle.
― Vous étiez donc bien jeune à Paris ? reprit
Charles en s’adressant à Adolphe.
― Que voulez-vous, monsieur, dit l’abbé, nous
les envoyons à Babylone aussitôt qu’ils sont sevrés.
Madame des Grassins interrogea l’abbé par un
regard d’une étonnante profondeur.
― Il faut venir en province, dit-il en
continuant, pour trouver des femmes de trente et quelques années aussi
fraîches que l’est madame, après avoir eu des fils bientôt Licenciés en Droit.
Il me semble être encore au jour où les jeunes gens et les dames montaient sur
des chaises pour vous voir danser au bal, madame, ajouta l’abbé en se tournant
vers son adversaire femelle. Pour moi, vos succès sont d’hier…
― Oh ! le vieux scélérat ! se dit en
elle-même madame des Grassins, me devinerait-il donc ?
― Il paraît que j’aurai beaucoup de succès à
Saumur, se disait Charles en déboutonnant sa redingote, se mettant la main
dans son gilet, et jetant son regard à travers les espaces pour imiter la pose
donnée à lord Byron par Chantrey.
L’inattention du père Grandet, ou, pour mieux
dire, la préoccupation dans laquelle le plongeait la lecture de sa lettre,
n’échappèrent ni au notaire ni au président, qui tâchaient d’en conjecturer le
contenu par les imperceptibles mouvements de la figure du bonhomme, alors
fortement éclairée par la chandelle. Le vigneron maintenait difficilement le
calme habituel de sa physionomie. D’ailleurs, chacun pourra se peindre la
contenance affectée par cet homme en lisant la fatale lettre que voici:
« Mon frère, voici bientôt vingt-trois ans
que nous ne nous sommes vus. Mon mariage a été l’objet de notre dernière
entrevue, après laquelle nous nous sommes quittés joyeux l’un et l’autre.
Certes je ne pouvais guère prévoir que tu serais un jour le seul soutien de la
famille, à la prospérité de laquelle tu applaudissais alors. Quand tu tiendras
cette lettre en tes mains, je n’existerai plus. Dans la position où j’étais,
je n’ai pas voulu survivre à la honte d’une faillite. Je me suis tenu sur le
bord du gouffre jusqu’au dernier moment, espérant surnager toujours. Il faut y
tomber. Les banqueroutes réunies de mon agent de change et de Roguin, mon
notaire, m’emportent mes dernières ressources et ne me laissent rien.
J’ai la douleur de devoir près de quatre millions sans pouvoir offrir plus de
vingt-cinq pour cent d’actif. Mes vins emmagasinés éprouvent en ce moment la
baisse ruineuse que causent l’abondance et la qualité de vos récoltes. Dans
trois jours, Paris dira : « Monsieur Grandet était un fripon ! » Je me
coucherai, moi probe, dans un linceul d’infamie. Je ravis à mon fils et son
nom que j’entache et la fortune de sa mère. Il ne sait rien de cela, ce
malheureux enfant que j’idolâtre. Nous nous sommes dit adieu tendrement. Il
ignorait, par bonheur, que les derniers flots de ma vie s’épanchaient dans cet
adieu. Ne me maudira-t-il pas un jour ? Mon frère, mon frère, la malédiction
de nos enfants est épouvantable ; ils peuvent appeler de la nôtre, mais la
leur est irrévocable. Grandet, tu es mon aîné, tu me dois ta protection : fais
que Charles ne jette aucune parole amère sur ma tombe ! Mon frère, si je
t’écrivais avec mon sang et mes larmes ; il n’y aurait pas autant de douleurs
que j’en mets dans cette lettre ; car je pleurerais, je saignerais, je serais
mort, je ne souffrirais plus ; mais je souffre et vois la mort d’un œil sec.
Te voilà donc le père de Charles ! il n’a point de parents du côté maternel,
tu sais pourquoi. Pourquoi n’ai-je pas obéi aux préjugés sociaux ? Pourquoi
ai-je cédé à l’amour ? Pourquoi ai-je épousé la fille naturelle d’un grand
seigneur ? Charles n’a plus de famille. Ô mon malheureux fils ! mon fils !
Écoute, Grandet, je ne suis pas venu t’implorer pour moi ; d’ailleurs tes
biens ne sont peut-être pas assez considérables pour supporter une hypothèque
de trois millions ; mais pour mon fils ! Sache-le bien, mon frère, mes mains
suppliantes se sont jointes en pensant à toi. Grandet, je te confie Charles en
mourant. Enfin je regarde mes pistolets sans douleur en pensant que tu lui
serviras de père. Il m’aimait bien, Charles ; j’étais si bon pour lui, je ne
le contrariais jamais : il ne me maudira pas. D’ailleurs, tu verras ; il est
doux, il tient de sa mère, il ne te donnera jamais de chagrin. Pauvre enfant !
accoutumé aux jouissances du luxe, il ne connaît aucune des privations
auxquelles nous a condamnés l’un et l’autre notre première misère… Et le voilà
ruiné, seul. Oui, tous ses amis le fuiront, et c’est moi qui serai la cause de
ses humiliations. Ah ! je voudrais avoir le bras assez fort pour l’envoyer
d’un seul coup dans les cieux près de sa mère. Folie ! je reviens à mon
malheur, à celui de Charles. Je te l’ai donc envoyé pour que tu lui apprennes
convenablement et ma mort et son sort à venir. Sois un père pour lui, mais un
bon père.
Ne
l’arrache pas tout à coup à sa vie oisive, tu le tuerais. Je lui demande à
genoux de renoncer aux créances qu’en qualité d’héritier de sa mère il
pourrait exercer contre moi. Mais c’est une prière superflue ; il a de
l’honneur, et sentira bien qu’il ne doit pas se joindre à mes créanciers.
Fais-le renoncer à ma succession en temps utile. Révèle-lui les dures
conditions de la vie que je lui fais ; et s’il me conserve sa tendresse,
dis-lui bien en mon nom que tout n’est pas perdu pour lui. Oui, le travail,
qui nous a sauvés tous deux, peut lui rendre la fortune que je lui emporte ;
et, s’il veut écouter la voix de son père, qui pour lui voudrait sortir un
moment du tombeau, qu’il parte, qu’il aille aux Indes ! Mon frère, Charles est
un jeune homme probe et courageux : tu lui feras une pacotille, il mourrait
plutôt que de ne pas te rendre les premiers fonds que tu lui prêteras ; car tu
lui en prêteras, Grandet ! sinon tu te créerais des remords. Ah ! si mon
enfant ne trouvait ni secours ni tendresse en toi, je demanderais
éternellement vengeance à Dieu de ta dureté. Si j’avais pu sauver quelques
valeurs, j’avais bien le droit de lui remettre une somme sur le bien de sa
mère ; mais les payements de ma fin du mois avaient absorbé toutes mes
ressources. Je n’aurais pas voulu mourir dans le doute sur le sort de mon
enfant ; j’aurais voulu sentir de saintes promesses dans la chaleur de ta
main, qui m’eût réchauffé ; mais le temps me manque. Pendant que Charles
voyage, je suis obligé de dresser mon bilan. Je tâche de prouver par la bonne
foi qui préside à mes affaires qu’il n’y a dans mes désastres ni faute ni
improbité. N’est-ce pas m’occuper de Charles ? Adieu, mon frère. Que toutes
les bénédictions de Dieu te soient acquises pour la généreuse tutelle que je
te confie, et que tu acceptes, je n’en doute pas. Il y aura sans cesse une
voix qui priera pour toi dans le monde où nous devons aller tous un jour, et
où je suis déjà.
-
-
- » Victor-Ange-Guillaume
Grandet. »
— Vous causez donc ? dit le père Grandet en
pliant avec
exactitude la lettre dans les mêmes plis et la mettant dans la
poche de son gilet. Il regarda son neveu d’un air humble et craintif sous
lequel il cacha ses émotions et ses calculs. — Vous êtes-vous réchauffé ?
— Très bien, mon cher oncle.
— Hé ! bien, où sont donc nos femmes ? dit
l’oncle oubliant déjà que son neveu couchait chez lui. En ce moment Eugénie et
madame
Grandet rentrèrent. — Tout est-il arrangé là-haut ? leur demanda le bonhomme
en retrouvant son calme.
— Oui, mon père.
— Hé ! bien, mon neveu, si vous êtes fatigué,
Nanon va vous conduire à votre chambre. Dame, ce ne sera pas un appartement de
mirliflor ! mais vous excuserez de pauvres vignerons qui n’ont jamais
le sou. Les impôts nous avalent tout.
— Nous ne voulons pas être indiscrets,
Grandet, dit le banquier. Vous pouvez avoir à jaser avec votre neveu, nous
vous souhaitons le bonsoir. À demain.
À ces mots, l’assemblée se leva, et chacun
fit la révérence suivant son caractère. Le vieux notaire alla chercher sous la
porte sa lanterne, et vint l’allumer en offrant aux des Grassins de les
reconduire. Madame des Grassins n’avait pas prévu l’incident qui devait faire
finir prématurément la soirée, et son domestique n’était pas arrivé.
— Voulez-vous me faire l’honneur d’accepter
mon bras, madame ? dit l’abbé Cruchot à madame des Grassins.
— Merci, monsieur l’abbé. J’ai mon fils,
répondit-elle sèchement.
— Les dames ne sauraient se compromettre avec
moi, dit l’abbé.
— Donne donc le bras à monsieur Cruchot, lui
dit son mari.
L’abbé emmena la jolie dame assez lestement
pour se trouver à quelques pas en avant de la caravane.
— Il est très bien, ce jeune homme, madame,
lui dit-il en lui serrant le bras. Adieu, paniers, vendanges sont faites !
Il vous faut dire adieu à mademoiselle Grandet, Eugénie sera pour le Parisien.
À moins que ce cousin ne soit amouraché d’une Parisienne, votre fils Adolphe
va rencontrer en lui le rival le plus…
— Laissez donc, monsieur l’abbé. Ce jeune
homme ne tardera pas à s’apercevoir qu’Eugénie est une niaise, une fille sans
fraîcheur. L’avez-vous examinée ? elle était, ce soir, jaune comme un coing.
— Vous l’avez peut-être déjà fait remarquer
au cousin.
— Et je ne m’en suis pas gênée…
— Mettez-vous toujours auprès d’Eugénie,
madame, et vous n’aurez pas grand’chose à dire à ce jeune homme contre sa
cousine, il fera de lui-même une comparaison qui…
— D’abord, il m’a promis de venir dîner
après-demain chez moi.
— Ah ! si vous vouliez, madame, dit l’abbé.
— Et que voulez-vous que je veuille, monsieur
l’abbé ? Entendez-vous ainsi me donner de mauvais conseils ? Je ne suis pas
arrivée à l’âge de trente-neuf ans, avec une réputation sans tache, Dieu
merci, pour la compromettre, même quand il s’agirait de l’empire du
Grand-Mogol. Nous sommes à un âge, l’un et l’autre, auquel on sait ce que
parler veut dire. Pour un ecclésiastique, vous avez en vérité des idées bien
incongrues. Fi ! cela est digne de Faublas.
— Vous avez donc lu Faublas ?
— Non, monsieur l’abbé, je voulais dire les
Liaisons Dangereuses.
— Ah ! ce livre est infiniment plus moral,
dit en riant l’abbé. Mais vous me faites aussi pervers que l’est un jeune
homme d’aujourd’hui ! Je voulais simplement vous…
— Osez me dire que vous ne songiez pas à me
conseiller de vilaines choses. Cela n’est-il pas clair ? Si ce jeune homme,
qui est très bien, j’en conviens, me faisait la cour, il ne penserait pas à sa
cousine. À Paris, je le sais, quelques bonnes mères se dévouent ainsi pour le
bonheur et la fortune de leurs enfants ; mais nous sommes en province,
monsieur l’abbé.
— Oui, madame.
— Et, reprit-elle, je ne voudrais pas, ni
Adolphe lui-même ne voudrait pas de cent millions achetés à ce prix…
— Madame, je n’ai point parlé de cent
millions. La tentation eût été peut-être au-dessus de nos forces à l’un et à
l’autre. Seulement je crois qu’une honnête femme peut se permettre, en tout
bien tout honneur, de petites coquetteries sans conséquence, qui font partie
de ses devoirs en société, et qui…
— Vous croyez ?
— Ne devons-nous pas, madame, tâcher de nous
être agréables les uns aux autres… Permettez que je me mouche. — Je vous
assure, madame, reprit-il, qu’il vous lorgnait d’un air un peu plus flatteur
que celui qu’il avait en me regardant ; mais je lui pardonne d’honorer
préférablement à la vieillesse la beauté…
— Il est clair, disait le président de sa
grosse voix, que monsieur Grandet de Paris envoie son fils à Saumur dans des
intentions extrêmement matrimoniales…
— Mais, alors, le cousin ne serait pas tombé
comme une bombe, répondait le notaire.
— Cela ne dirait rien, dit monsieur des
Grassins, le bonhomme est cachottier.
— Des Grassins, mon ami, je l’ai invité à
dîner, ce jeune homme. Il faudra que tu ailles prier monsieur et madame de
Larsonnière, et les du Hautoy, avec la belle demoiselle du Hautoy, bien
entendu ; pourvu qu’elle se mette bien ce jour-là ! Par jalousie, sa mère la
fagote si mal ! J’espère, messieurs, que vous nous ferez l’honneur de venir,
ajouta-t-elle en arrêtant le cortège pour se retourner vers les deux Cruchot.
— Vous voilà chez vous, madame, dit le
notaire.
Après avoir salué les trois des Grassins, les
trois Cruchot s’en retournèrent chez eux, en se servant de ce génie d’analyse
que possèdent les provinciaux pour étudier sous toutes ses faces le grand
événement de cette soirée, qui changeait les positions respectives des
Cruchotins et des Grassinistes. L’admirable bon sens qui dirigeait les actions
de ces grands calculateurs leur fit sentir aux uns et aux autres la nécessité
d’une alliance momentanée contre l’ennemi commun. Ne devaient-ils pas
mutuellement empêcher Eugénie d’aimer son cousin, et Charles de penser à sa
cousine ? Le Parisien pourrait-il résister aux insinuations perfides, aux
calomnies doucereuses, aux
médisances pleines d’éloges, aux dénégations naïves
qui allaient constamment tourner autour de lui et l’engluer, comme les
abeilles enveloppent de cire le colimaçon tombé dans leur ruche ?
Lorsque les quatre parents se trouvèrent
seuls dans la salle, monsieur Grandet dit à son neveu : — Il faut se coucher.
Il est trop tard pour causer des affaires qui vous amènent ici, nous prendrons
demain un moment convenable. Ici, nous déjeunons à huit heures. À midi, nous
mangeons un fruit, un rien de pain sur le pouce, et nous buvons un verre de
vin blanc ; puis nous dînons, comme les Parisiens, à cinq heures. Voilà
l’ordre. Si vous voulez voir la ville ou les environs, vous serez libre comme
l’air. Vous m’excuserez si mes affaires ne me permettent pas toujours de vous
accompagner. Vous les entendrez peut-être tous ici vous disant que je suis
riche : monsieur Grandet par-ci, monsieur Grandet par là ! Je les laisse dire,
leurs bavardages ne nuisent point à mon crédit. Mais je n’ai pas le sou, et je
travaille à mon âge comme un jeune compagnon, qui n’a pour tout bien qu’une
mauvaise plaine et deux bons bras. Vous verrez peut-être bientôt par vous-même
ce que coûte un écu quand il faut le suer. Allons, Nanon, les chandelles ?
— J’espère, mon neveu, que vous trouverez
tout ce dont vous aurez besoin, dit madame Grandet ; mais s’il vous manquait
quelque chose, vous pourrez appeler Nanon.
— Ma chère tante, ce serait difficile, j’ai,
je crois, emporté toutes mes affaires ! Permettez-moi de vous souhaiter une
bonne nuit, ainsi qu’à ma jeune cousine.
Charles prit des mains de Nanon une bougie
allumée, une bougie d’Anjou, bien jaune de ton, vieillie en boutique et si
pareille à de la chandelle, que monsieur Grandet, incapable d’en soupçonner
l’existence au logis, ne s’aperçut pas de cette magnificence.
— Je vais vous montrer le chemin, dit le
bonhomme.
Au lieu de sortir par la porte de la salle
qui donnait sous la voûte, Grandet fit la cérémonie de passer par le couloir
qui séparait la salle de la cuisine. Une porte battante garnie d’un grand
carreau de verre ovale fermait ce couloir du côté de l’escalier afin de
tempérer le froid qui s’y engouffrait. Mais en hiver la brise n’en sifflait
pas moins par là très rudement, et, malgré les bourrelets mis aux portes de la
salle, à peine la chaleur s’y maintenait-elle à un degré convenable. Nanon
alla verrouiller la grande porte, ferma la salle, et détacha dans l’écurie un
chien-loup dont la voix était cassée comme s’il avait une laryngite. Cet
animal d’une notable férocité ne connaissait que Nanon. Ces deux créatures
champêtres s’entendaient. Quand Charles vit les murs jaunâtres et enfumés de
la cage où l’escalier à rampe vermoulue tremblait sous le pas pesant de son
oncle, son dégrisement alla rinforzando. Il se croyait dans un juchoir
à poules. Sa tante et sa cousine, vers lesquelles il se retourna pour
interroger leurs figures, étaient si bien façonnées à cet escalier, que, ne
devinant pas la cause de son étonnement, elles le prirent pour une expression
amicale, et y répondirent par un sourire agréable qui le désespéra.
— Que diable mon père m’envoie-t-il faire
ici ? se disait-il. Arrivé sur le premier palier, il aperçut trois portes
peintes en rouge étrusque et sans chambranles, des portes perdues dans la
muraille poudreuse et garnies de bandes en fer boulonnées, apparentes,
terminées en façon de flammes comme l’était à chaque bout la longue entrée de
la serrure. Celle de ces portes qui se trouvait en haut de l’escalier et qui
donnait entrée dans la pièce située au-dessus de la cuisine, était évidemment
murée. On n’y pénétrait en effet que par la chambre de Grandet, à qui cette
pièce servait de cabinet. L’unique croisée d’où elle tirait son jour était
défendue sur la cour par
d’énormes barreaux en fer grillagés. Personne, pas même madame Grandet,
n’avait la permission d’y venir, le
bonhomme voulait y rester seul comme un
alchimiste à son fourneau. Là, sans doute, quelque cachette avait été très
habilement pratiquée, là s’emmagasinaient les titres de propriété, là
pendaient les balances à peser les louis, là se faisaient nuitamment et en
secret les quittances, les reçus, les calculs ; de manière que les gens
d’affaires, voyant toujours Grandet prêt à tout, pouvaient imaginer qu’il
avait à ses ordres une fée ou un démon. Là, sans doute, quand Nanon ronflait à
ébranler les planchers, quand le chien-loup veillait et bâillait dans la cour,
quand madame et mademoiselle Grandet étaient bien endormies, venait le vieux
tonnelier choyer, caresser, couver, cuver, cercler son or. Les murs étaient
épais, les contrevents discrets. Lui seul avait la clef de ce laboratoire, où,
dit-on, il consultait des plans sur lesquels ses arbres à fruits étaient
désignés et où il chiffrait ses produits à un provin, à une bourrée près.
L’entrée de la chambre d’Eugénie faisait face à cette porte murée. Puis, au
bout du palier, était l’appartement des deux époux qui occupaient tout le
devant de la maison. Madame Grandet avait une chambre contiguë à celle
d’Eugénie, chez qui l’on entrait par une porte vitrée. La chambre du maître
était séparée de celle de sa femme par une cloison, et du mystérieux cabinet
par un gros mur. Le père Grandet avait logé son neveu au second étage, dans la
haute mansarde située au-dessus de sa chambre, de manière à pouvoir
l’entendre, s’il lui prenait fantaisie d’aller et de venir. Quand Eugénie et
sa mère arrivèrent au milieu du palier, elles se donnèrent le baiser du soir ;
puis, après avoir dit à Charles quelques mots d’adieu, froids sur les lèvres,
mais certes chaleureux au cœur de la fille, elles rentrèrent dans leurs
chambres.
— Vous voilà chez vous, mon neveu, dit le
père Grandet à Charles en lui ouvrant sa porte. Si vous aviez besoin de
sortir, vous appelleriez Nanon. Sans elle, votre serviteur ! le chien vous
mangerait sans vous dire un seul mot. Dormez bien. Bonsoir. Ha ! ha ! ces
dames vous ont fait du feu, reprit-il. En ce moment la grande Nanon apparut,
armée d’une bassinoire. — En voilà bien d’une autre ! dit monsieur Grandet.
Prenez-vous mon neveu pour une femme en couches ? Veux-tu bien remporter ta
braise, Nanon.
— Mais, monsieur, les draps sont humides, et
ce monsieur est vraiment mignon comme une femme.
— Allons, va, puisque tu l’as dans la tête,
dit Grandet en la poussant par les épaules, mais prends garde de mettre le
feu. Puis l’avare descendit en grommelant de vagues paroles.
Charles demeura pantois au milieu de ses
malles. Après avoir jeté les yeux sur les murs d’une chambre en mansarde
tendue de ce papier jaune à bouquets de fleurs qui tapisse les guinguettes,
sur une cheminée en pierre de liais cannelée dont le seul aspect donnait
froid, sur des chaises de bois jaune garnies en canne vernissée et qui
semblaient avoir plus de quatre angles, sur une table de nuit ouverte dans
laquelle aurait pu tenir un petit sergent de voltigeurs, sur le maigre tapis
de lisière placé au bas d’un lit à ciel dont les pentes en drap tremblaient
comme si elles allaient tomber, achevées par les vers, il regarda sérieusement
la grande Nanon et lui dit : — Ah çà ! ma chère enfant, suis-je bien chez
monsieur Grandet, l’ancien maire de Saumur, frère de monsieur Grandet de
Paris ?
— Oui, monsieur, chez un ben aimable, un ben
doux, un ben parfait monsieur. Faut-il que je vous aide à défaire vos malles ?
— Ma foi, je le veux bien, mon vieux
troupier ! N’avez-vous pas servi dans les marins de la garde impériale ?
— Oh ! oh ! oh ! oh ! dit Nanon, quoi que
c’est que ça, les marins de la garde ? C’est-y salé ? Ça va-t-il sur l’eau ?
— Tenez, cherchez ma robe de chambre qui est
dans cette valise. En voici la clef.
Nanon fut tout émerveillée de voir une robe
de chambre en soie verte à fleurs d’or et à dessins antiques.
— Vous allez mettre ça pour vous coucher,
dit-elle.
— Oui.
— Sainte-Vierge ! le beau devant d’autel pour
la paroisse. Mais, mon cher mignon monsieur, donnez donc ça à l’église, vous
sauverez votre âme, tandis que ça vous la fera perdre. Oh ! que vous êtes donc
gentil comme ça. Je vais appeler mademoiselle pour qu’elle vous regarde.
— Allons, Nanon, puisque Nanon y a,
voulez-vous vous taire ! Laissez-moi coucher, j’arrangerai mes affaires
demain ; et si ma robe vous plaît tant, vous sauverez votre âme. Je suis trop
bon chrétien pour vous la refuser en m’en allant, et vous pourrez en faire ce
que vous voudrez.
Nanon resta plantée sur ses pieds,
contemplant Charles, sans pouvoir ajouter foi à ses paroles.
— Me donner ce bel atour ! dit-elle en s’en
allant. Il rêve déjà, ce monsieur. Bonsoir.
— Bonsoir, Nanon.
— Qu’est-ce que je suis venu faire ici ? se
dit Charles en s’endormant. Mon père n’est pas un niais, mon voyage doit avoir
un but. Psch ! à demain les affaires sérieuses, disait je ne sais quelle
ganache grecque.
— Sainte-Vierge ! qu’il est gentil, mon
cousin, se dit Eugénie en interrompant ses prières qui ce soir-là ne furent
pas finies.
Madame Grandet n’eut aucune pensée en se
couchant. Elle entendait, par la porte de communication qui se trouvait au
milieu de la cloison, l’avare se promenant de long en long dans sa chambre.
Semblable à toutes les femmes timides, elle avait étudié le caractère de son
seigneur. De même que la mouette prévoit l’orage, elle avait, à
d’imperceptibles signes, pressenti la tempête intérieure qui agitait Grandet,
et, pour employer l’expression dont elle se servait, elle faisait alors la
morte. Grandet regardait la porte intérieurement doublée en tôle qu’il avait
fait mettre à son cabinet, et se disait :
— Quelle idée bizarre a eue mon frère de me
léguer son enfant ? Jolie succession ! Je n’ai pas vingt écus à donner. Mais
qu’est-ce que vingt écus pour ce mirliflor qui lorgnait mon baromètre comme
s’il avait voulu en faire du feu ?
En songeant aux conséquences de ce testament
de douleur, Grandet était peut-être plus agité que ne l’était son frère au
moment où il le traça.
— J’aurais cette robe d’or?… disait Nanon qui
s’endormit habillée de son devant d’autel, rêvant de fleurs, de tabis, de
damas, pour la première fois de sa vie, comme Eugénie rêva d’amour.
Dans la pure et monotone vie des jeunes
filles, il vient une heure délicieuse où le soleil leur épanche ses rayons
dans l’âme, où la fleur leur exprime des pensées, où les palpitations du cœur
communiquent au cerveau leur chaude fécondance, et fondent les idées en un
vague désir ; jour d’innocente mélancolie et de suaves joyeusetés ! Quand les
enfants commencent à voir, ils sourient ; quand une fille entrevoit le
sentiment dans la nature, elle sourit comme elle souriait enfant. Si la
lumière est le premier amour de la vie, l’amour n’est-il pas la lumière du
cœur ? Le moment de voir clair aux choses
d’ici-bas était arrivé pour Eugénie. Matinale comme toutes les filles de
province, elle se leva de bonne heure, fit sa prière, et commença l’œuvre de
sa toilette, occupation qui désormais allait avoir un sens. Elle lissa d’abord
ses cheveux châtains, tordit leurs grosses nattes au-dessus de sa tête avec le
plus grand soin, en évitant que les cheveux ne s’échappassent de leurs
tresses, et introduisit dans sa coiffure une symétrie qui rehaussa la timide
candeur de son visage, en accordant la simplicité des accessoires à la naïveté
des lignes. En se lavant plusieurs fois les mains dans de l’eau pure qui lui
durcissait et rougissait la peau, elle regarda ses beaux bras ronds, et se
demanda ce que faisait son cousin pour avoir les mains si mollement blanches,
les ongles si bien façonnés. Elle mit des bas neufs et ses plus jolis
souliers. Elle se laça droit, sans passer d’œillets. Enfin souhaitant, pour la
première fois de sa vie, de paraître à son avantage, elle connut le bonheur
d’avoir une robe fraîche, bien faite, et qui la rendait attrayante. Quand sa
toilette fut achevée, elle entendit sonner l’horloge de la paroisse, et
s’étonna de ne compter que sept heures. Le désir d’avoir tout le temps
nécessaire pour se bien habiller l’avait fait lever trop tôt. Ignorant l’art
de remanier dix fois une boucle de cheveux et d’en étudier l’effet, Eugénie se
croisa bonnement les bras, s’assit à sa fenêtre, contempla la cour, le jardin
étroit et les hautes terrasses qui le dominaient ; vue mélancolique, bornée,
mais qui n’était pas dépourvue des mystérieuses beautés particulières aux
endroits solitaires ou à la nature inculte. Auprès de la cuisine se trouvait
un puits entouré d’une margelle, et à poulie maintenue dans une branche de fer
courbée, qu’embrassait une vigne aux pampres flétris, rougis, brouis par la
saison. De là, le tortueux sarment gagnait le mur, s’y attachait, courait le
long de la maison et finissait sur un bûcher où le bois était rangé avec
autant d’exactitude que peuvent l’être les livres d’un bibliophile. Le pavé de
la cour offrait ces teintes noirâtres produites avec le temps par les mousses,
par les herbes, par le défaut de mouvement. Les murs épais présentaient leur
chemise verte, ondée de longues traces brunes. Enfin les huit marches qui
régnaient au fond de la cour et menaient à la porte du jardin, étaient
disjointes et ensevelies sous de hautes plantes comme le tombeau d’un
chevalier enterré par sa veuve au temps des croisades. Au-dessus d’une assise
de pierres toutes rongées s’élevait une grille de bois pourri, à moitié tombée
de vétusté, mais à laquelle se mariaient à leur gré des
plantes grimpantes. De chaque côté de la porte à claire-voie s’avançaient les
rameaux tortus de deux pommiers rabougris. Trois allées parallèles, sablées et
séparées par des carrés dont les terres étaient maintenues au moyen d’une
bordure en buis, composaient ce jardin que terminait, au bas de la terrasse,
un couvert de tilleuls. À un bout, des framboisiers ; à l’autre, un immense
noyer qui inclinait ses branches jusque sur le cabinet du tonnelier. Un jour
pur et le beau soleil des automnes naturels aux rives de la Loire commençaient
à dissiper le glacis imprimé par la nuit aux pittoresques objets, aux murs,
aux plantes qui meublaient ce jardin et la cour. Eugénie trouva des charmes
tout nouveaux dans l’aspect de ces choses, auparavant si ordinaires pour elle.
Mille pensées confuses naissaient dans son âme, et y croissaient à mesure que
croissaient au dehors les rayons du soleil. Elle eut enfin ce mouvement de
plaisir vague, inexplicable, qui enveloppe l’être moral, comme un nuage
envelopperait l’être physique. Ses réflexions s’accordaient avec les détails
de ce singulier paysage, et les harmonies de son cœur firent alliance avec les
harmonies de la nature. Quand le soleil atteignit un pan de mur, d’où
tombaient des Cheveux de Vénus aux feuilles épaisses à couleurs changeantes
comme la gorge des pigeons, de célestes rayons d’espérance illuminèrent
l’avenir pour Eugénie, qui désormais se plut à regarder ce pan de mur, ses
fleurs pâles, ses clochettes bleues et ses herbes fanées, auxquelles se mêla
un souvenir gracieux comme ceux de l’enfance. Le bruit que chaque feuille
produisait dans cette cour sonore, en se détachant de son rameau, donnait une
réponse aux secrètes interrogations de la jeune fille, qui serait restée là,
pendant toute la journée, sans s’apercevoir de la fuite des heures. Puis
vinrent de tumultueux mouvements d’âme. Elle se leva fréquemment, se mit
devant son miroir, et s’y regarda comme un auteur de bonne foi contemple son
œuvre pour se critiquer, et se dire des injures à lui-même.
Je ne suis pas assez belle pour lui. Telle
était la pensée d’Eugénie, pensée humble et fertile en souffrances. La pauvre
fille ne se rendait pas justice ; mais la modestie, ou mieux la crainte, est
une des premières vertus de l’amour. Eugénie appartenait bien à ce type
d’enfants fortement constitués, comme ils le sont dans la petite bourgeoisie,
et dont les beautés paraissent vulgaires ; mais si elle ressemblait à Vénus de
Milo, ses formes étaient ennoblies par cette suavité du sentiment chrétien qui
purifie la femme et lui donne une
distinction inconnue aux sculpteurs anciens. Elle avait une tête énorme, le
front masculin mais délicat du Jupiter de Phidias, et des yeux gris auxquels
sa chaste vie, en s’y portant tout entière, imprimait une lumière
jaillissante. Les traits de son visage rond, jadis frais et rose, avaient été
grossis par une petite vérole assez clémente pour n’y point laisser de traces,
mais qui avait détruit le velouté de la peau, néanmoins si douce et si fine
encore que le pur baiser de sa mère y traçait passagèrement une marque rouge.
Son nez était un peu trop fort, mais il s’harmoniait avec une bouche d’un
rouge de minium, dont les lèvres à mille raies étaient pleines d’amour et de
bonté. Le col avait une rondeur parfaite. Le corsage bombé, soigneusement
voilé, attirait le regard et faisait rêver ; il manquait sans doute un peu de
la grâce due à la toilette ; mais, pour les connaisseurs, la non-flexibilité
de cette haute taille devait être un charme. Eugénie, grande et forte, n’avait
donc rien du joli qui plaît aux masses ; mais elle était belle de cette beauté
si facile à reconnaître, et dont s’éprennent seulement les artistes. Le
peintre qui cherche ici-bas un type à la céleste pureté de Marie, qui demande
à toute la nature féminine ces yeux modestement fiers devinés par Raphaël, ces
lignes vierges que donne parfois la nature, mais qu’une vie chrétienne et
pudique peut seule conserver ou faire acquérir ; ce peintre, amoureux d’un si
rare modèle, eût trouvé tout à coup dans le visage d’Eugénie la noblesse innée
qui s’ignore ; il eût vu sous un front calme un monde d’amour ; et, dans la
coupe des yeux, dans l’habitude des paupières, le je ne sais quoi divin. Ses
traits, les contours de sa tête que l’expression du plaisir n’avait jamais ni
altérés ni fatigués, ressemblaient aux lignes d’horizon si doucement tranchées
dans le lointain des lacs tranquilles. Cette physionomie calme, colorée,
bordée de lueur comme une jolie fleur éclose, reposait l’âme, communiquait le
charme de la conscience qui s’y reflétait, et commandait le regard. Eugénie
était encore sur la rive de la vie où fleurissent les illusions enfantines, où
se cueillent les marguerites avec des délices plus tard inconnues. Aussi se
dit-elle en se mirant, sans savoir encore ce qu’était l’amour : — Je suis trop
laide, il ne fera pas attention à moi.
Puis elle ouvrit la porte de sa chambre qui
donnait sur l’escalier, et tendit le cou pour écouter les bruits de la maison.
— Il ne se lève pas, pensa-t-elle en entendant la tousserie matinale de Nanon,
et la bonne fille allant, venant, balayant la salle, allumant son feu, enchaînant
le chien et parlant à ses bêtes dans l’écurie. Aussitôt Eugénie descendit et
courut à Nanon qui trayait la vache.
— Nanon, ma bonne Nanon, fais donc de la
crème pour le café de mon cousin.
— Mais, mademoiselle, il aurait fallu s’y
prendre hier, dit Nanon qui partit d’un gros éclat de rire. Je ne peux pas
faire de la crème. Votre cousin est mignon, mignon, mais vraiment mignon. Vous
ne l’avez pas vu dans sa chambrelouque de soie et d’or. Je l’ai vu, moi. Il
porte du linge fin comme celui du surplis à monsieur le curé.
— Nanon, fais-nous donc de la galette.