— Mon ami, répondait madame Grandet animée
par un sentiment de dignité maternelle, nous verrons cela.
Sublimité perdue ! Grandet se croyait très
généreux envers sa femme. Les philosophes qui rencontrent des Nanon, des
madame Grandet, des Eugénie ne sont-ils pas en droit de trouver que l’ironie
est le fond du caractère de la Providence ? Après ce dîner, où, pour la
première fois, il fut question du mariage d’Eugénie, Nanon alla chercher une
bouteille de cassis dans la chambre de monsieur Grandet, et manqua de tomber
en descendant.
— Grande bête, lui dit son maître, est-ce que
tu te laisserais choir comme une autre, toi ?
— Monsieur, c’est cette marche de votre
escalier qui ne tient pas.
— Elle a raison, dit madame Grandet. Vous
auriez dû la faire raccommoder depuis longtemps. Hier, Eugénie a failli s’y
fouler le pied.
— Tiens, dit Grandet à Nanon en la voyant
toute pâle, puisque c’est la naissance d’Eugénie, et que tu as manqué de
tomber, prends un petit verre de cassis pour te remettre.
— Ma foi, je l’ai bien gagné, dit Nanon. À ma
place, il y a bien des gens qui auraient cassé la bouteille, mais je me serais
plutôt cassé le coude pour la tenir en l’air.
— C’te pauvre Nanon ! dit Grandet en lui
versant le cassis.
— T’es-tu fait mal ? lui dit Eugénie en la
regardant avec intérêt.
— Non, puisque je me suis retenue en me
fichant sur mes reins.
— Hé bien ! puisque c’est la naissance
d’Eugénie, dit Grandet, je vais vous raccommoder votre marche. Vous ne savez
pas, vous autres, mettre le pied dans le coin, à l’endroit où elle est encore
solide.
Grandet prit la chandelle, laissa sa femme,
sa fille et sa servante, sans autre lumière que celle du foyer qui jetait de
vives flammes, et alla dans le fournil chercher des planches, des clous et ses
outils.
— Faut-il vous aider ? lui cria Nanon en
l’entendant frapper dans l’escalier.
— Non ! non ! ça me connaît, répondit
l’ancien tonnelier.
Au moment où Grandet raccommodait lui-même
son escalier vermoulu, et sifflait à tue-tête en souvenir de ses jeunes
années, les trois Cruchot frappèrent à la porte.
— C’est-y vous, monsieur Cruchot ? demanda
Nanon en regardant par la petite grille.
— Oui, répondit le président.
Nanon ouvrit la porte, et la lueur du foyer,
qui se reflétait sous la voûte, permit aux trois Cruchot d’apercevoir l’entrée
de la salle.
— Ah ! vous êtes des fêteux, leur dit Nanon
en sentant les fleurs.
— Excusez, messieurs, cria Grandet en
reconnaissant la voix de ses amis, je suis à vous ! Je ne suis pas fier, je
rafistole moi-même une marche de mon escalier.
— Faites, faites, monsieur Grandet,
Charbonnier est Maire chez lui, dit sentencieusement le président en riant
tout seul de son allusion que personne ne comprit.
Madame et mademoiselle Grandet se levèrent.
Le président, profitant de l’obscurité, dit alors à Eugénie : — Me
permettez-vous, mademoiselle,
de vous souhaiter, aujourd’hui que vous venez de naître, une suite d’années
heureuses, et la continuation de la santé dont vous jouissez ?
Il offrit un gros bouquet de fleurs rares à
Saumur ; puis, serrant l’héritière par les coudes, il l’embrassa des deux
côtés du cou, avec une complaisance qui rendit Eugénie honteuse. Le président,
qui ressemblait à un grand clou rouillé, croyait ainsi faire sa cour.
— Ne vous gênez pas, dit Grandet en rentrant.
Comme vous y allez les jours de fête, monsieur le président !
— Mais, avec mademoiselle, répondit l’abbé
Cruchot armé de son bouquet, tous les jours seraient pour mon neveu des jours
de fête.
L’abbé baisa la main d’Eugénie. Quant à
maître Cruchot, il embrassa la
jeune fille tout bonnement sur les deux joues,
et dit : — Comme ça nous pousse, ça ! Tous les ans douze mois.
En replaçant la lumière devant le cartel,
Grandet, qui ne quittait jamais une plaisanterie et la répétait à satiété
quand elle lui semblait drôle, dit : — Puisque c’est la fête d’Eugénie,
allumons les flambeaux !
Il ôta soigneusement les branches des
candélabres, mit la bobèche à chaque piédestal, prit des mains de Nanon une
chandelle neuve entortillée d’un bout de papier, la ficha dans le trou,
l’assura, l’alluma, et vint s’asseoir à côté de sa femme, en regardant
alternativement ses amis, sa fille et les deux chandelles. L’abbé Cruchot,
petit homme dodu, grassouillet, à perruque rousse et plate, à figure de
vieille femme joueuse, dit en avançant ses pieds bien chaussés dans de forts
souliers à agrafes d’argent : — Les des Grassins ne sont pas venus ?
— Pas encore, dit Grandet.
— Mais doivent-ils venir ? demanda le vieux
notaire en faisant grimacer sa face trouée comme une écumoire.
— Je le crois, répondit madame Grandet.
— Vos vendanges sont-elles finies ? demanda
le président de Bonfons à Grandet.
— Partout ! lui dit le vieux vigneron, en se
levant pour se promener de long en long dans la salle et se haussant le thorax
par un mouvement plein d’orgueil comme son mot, partout ! Par la porte du
couloir qui allait à la cuisine, il vit alors la grande Nanon, assise à son
feu, ayant une lumière et se préparant à filer là, pour ne pas se mêler à la
fête. — Nanon, dit-il, en s’avançant dans le couloir,
veux-tu bien éteindre ton feu, ta lumière, et venir avec nous ? Pardieu ! la
salle est assez grande pour nous tous.
— Mais, monsieur, vous aurez du beau monde.
— Ne les vaux-tu pas bien ? ils sont de la
côte d’Adam tout comme toi.
Grandet revint vers le président et lui dit :
— Avez-vous vendu votre récolte ?
— Non, ma foi, je la garde. Si maintenant le
vin est bon, dans deux ans il sera meilleur. Les propriétaires, vous le savez
bien, se sont juré de tenir les prix convenus, et cette année les Belges ne
l’emporteront pas sur nous. S’ils s’en vont, hé bien ! ils reviendront.
— Oui, mais tenons-nous bien, dit Grandet
d’un ton qui fit frémir le président.
— Serait-il en marché ? pensa Cruchot.
En ce moment, un coup de marteau annonça la
famille des Grassins, et leur arrivée interrompit une conversation commencée
entre madame Grandet et l’abbé.
Madame des Grassins était une de ces petites
femmes vives, dodues, blanches et roses, qui, grâce au régime claustral des
provinces et aux habitudes d’une vie vertueuse, se sont conservées jeunes
encore à quarante ans. Elles sont comme ces dernières roses de
l’arrière-saison, dont la vue fait plaisir, mais dont les pétales ont je ne
sais quelle froideur, et dont le parfum s’affaiblit. Elle se mettait assez
bien, faisait venir ses modes de Paris, donnait le ton à la ville de Saumur,
et avait des soirées. Son mari, ancien quartier-maître dans la garde
impériale, grièvement blessé à Austerlitz et retraité, conservait, malgré sa
considération pour Grandet, l’apparente franchise des militaires.
— Bonjour, Grandet, dit-il au vigneron en lui
tenant la main et affectant une sorte de supériorité sous laquelle il écrasait
toujours les Cruchot. — Mademoiselle, dit-il à Eugénie après avoir salué
madame Grandet, vous êtes toujours belle et sage, je ne sais en vérité ce que
l’on peut vous souhaiter. Puis il présenta une petite caisse que son
domestique portait, et qui contenait une bruyère du Cap, fleur nouvellement
apportée en Europe et fort rare.
Madame des Grassins embrassa très
affectueusement Eugénie, lui serra la main, et lui dit : — Adolphe s’est
chargé de vous présenter mon petit souvenir.
Un grand jeune homme blond, pâle et frêle,
ayant d’assez bonnes façons,
timide en apparence, mais qui venait de dépenser à Paris, où il était allé
faire son droit, huit ou dix mille francs en sus de sa pension, s’avança vers
Eugénie, l’embrassa sur les deux joues, et lui offrit une boîte à ouvrage dont
tous les ustensiles étaient en vermeil, véritable marchandise de pacotille,
malgré l’écusson sur lequel un E. G. gothique assez bien gravé pouvait faire
croire à une façon très soignée. En l’ouvrant, Eugénie eut une de ces joies
inespérées et complètes qui font rougir, tressaillir, trembler d’aise les
jeunes filles. Elle tourna les yeux sur son père, comme pour savoir s’il lui
était permis d’accepter, et monsieur Grandet dit un « Prends, ma fille ! »
dont l’accent eût illustré un acteur. Les trois Cruchot restèrent stupéfaits
en voyant le regard joyeux et animé lancé sur Adolphe des Grassins par
l’héritière à qui de semblables richesses parurent inouïes. Monsieur des
Grassins offrit à Grandet une prise de tabac, en saisit une, secoua les grains
tombés sur le ruban de la Légion-d’Honneur attaché à la boutonnière de son
habit bleu, puis il regarda les Cruchot d’un air qui semblait dire : —
Parez-moi cette botte-là ? Madame des Grassins jeta les yeux sur les bocaux
bleus où étaient les bouquets des Cruchot, en cherchant leurs cadeaux avec la
bonne foi jouée d’une femme moqueuse. Dans cette conjoncture délicate, l’abbé
Cruchot laissa la
société s’asseoir en cercle devant le feu et alla se
promener au fond de la salle avec Grandet. Quand ces deux vieillards furent
dans l’embrasure de la fenêtre la plus éloignée des Grassins : — Ces gens-là,
dit le prêtre à l’oreille de l’avare, jettent l’argent par les fenêtres.
— Qu’est-ce que cela fait, s’il rentre dans
ma cave, répliqua le vigneron.
— Si vous vouliez donner des ciseaux d’or à
votre fille, vous en auriez bien le moyen, dit l’abbé.
— Je lui donne mieux que des ciseaux,
répondit Grandet.
— Mon neveu est une cruche, pensa l’abbé en
regardant le président dont les cheveux ébouriffés ajoutaient encore à la
mauvaise grâce de sa physionomie brune. Ne pouvait-il inventer une petite
bêtise qui eût du prix ?
— Nous allons faire votre partie, madame
Grandet, dit madame des Grassins.
— Mais nous sommes tous réunis, nous
pouvons deux tables…
— Puisque c’est la fête d’Eugénie, faites
votre loto général, dit le père Grandet, ces deux enfants en seront. L’ancien
tonnelier, qui
ne jouait jamais à aucun jeu, montra sa fille et Adolphe. — Allons, Nanon,
mets les tables.
— Nous allons vous aider, mademoiselle Nanon,
dit gaiement madame des Grassins toute joyeuse de la joie qu’elle avait causée
à Eugénie.
— Je n’ai jamais de ma vie été si contente,
lui dit l’héritière. Je n’ai rien vu de si joli nulle part.
— C’est Adolphe qui l’a rapportée de Paris et
qui l’a choisie, lui dit madame des Grassins à l’oreille.
— Va, va ton train, damnée intrigante ! se
disait le président ; si tu es jamais en procès, toi ou ton mari, votre
affaire ne sera jamais bonne.
Le notaire, assis dans son coin, regardait
l’abbé d’un air calme en se disant : — Les des Grassins ont beau faire, ma
fortune, celle de mon frère et celle de mon neveu montent en somme à onze cent
mille francs. Les des Grassins en ont tout au plus la moitié, et ils ont une
fille : ils peuvent offrir ce qu’ils voudront ! héritière et cadeaux, tout
sera pour nous un jour.
À huit heures et demie du soir, deux tables
étaient dressées. La jolie madame des Grassins avait réussi à mettre son fils
à côté d’Eugénie. Les acteurs de cette scène pleine d’intérêt, quoique
vulgaire en apparence, munis de cartons bariolés, chiffrés, et de jetons en
verre bleu, semblaient écouter les plaisanteries du vieux notaire, qui ne
tirait pas un numéro sans faire une remarque ; mais tous pensaient aux
millions de monsieur Grandet. Le vieux tonnelier contemplait vaniteusement les
plumes roses, la toilette fraîche de madame des Grassins, la tête martiale du
banquier, celle d’Adolphe, le président, l’abbé, le notaire, et se disait
intérieurement : Ils sont là pour mes écus. Ils viennent s’ennuyer ici pour ma
fille. Hé ! ma fille ne sera ni pour les uns ni pour les autres, et tous ces
gens-là me servent de harpons pour pêcher !
Cette gaieté de famille, dans ce vieux salon
gris, mal éclairé par deux chandelles ; ces rires, accompagnés par le bruit du
rouet de la grande Nanon, et qui n’étaient sincères que sur les lèvres
d’Eugénie ou de sa mère ; cette petitesse jointe à de si grands intérêts ;
cette jeune fille qui, semblable à ces oiseaux victimes du haut prix auquel on
les met et qu’ils ignorent, se trouvait traquée, serrée par des preuves
d’amitié dont elle était la dupe ; tout contribuait à rendre cette scène
tristement comique. N’est-ce pas d’ailleurs une
scène de tous les temps et de tous les lieux, mais ramenée à sa plus simple
expression ? La figure de Grandet exploitant le faux attachement des deux
familles, en tirant d’énormes profits, dominait ce drame et l’éclairait.
N’était-ce pas le seul dieu moderne auquel on ait foi, l’Argent dans toute sa
puissance, exprimé par une seule physionomie ? Les doux sentiments de la vie
n’occupaient là qu’une place secondaire, ils animaient trois cœurs purs, ceux
de Nanon, d’Eugénie et sa mère. Encore, combien d’ignorance dans leur
naïveté ! Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de Grandet, elles
n’estimaient les choses de la vie qu’à la lueur de leurs pâles idées, et ne
prisaient ni ne méprisaient l’argent, accoutumées qu’elles étaient à s’en
passer. Leurs sentiments, froissés à leur insu mais vivaces, le secret de leur
existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cette réunion de gens
dont la vie était purement matérielle. Affreuse condition de l’homme ! il n’y
a pas un de ses bonheurs qui ne vienne d’une ignorance quelconque. Au moment
où madame Grandet gagnait un lot de seize sous, le plus considérable qui eût
jamais été ponté dans cette salle, et que la grande Nanon riait d’aise en
voyant madame empochant cette riche somme, un coup de marteau retentit à la
porte de la maison, et y fit un si grand tapage que les femmes sautèrent sur
leurs chaises.
— Ce n’est pas un homme de Saumur qui frappe
ainsi, dit le notaire.
— Peut-on cogner comme ça, dit Nanon.
Veulent-ils casser notre porte ?
— Quel diable est-ce ? s’écria Grandet.
Nanon prit une des deux chandelles, et alla
ouvrir accompagnée de Grandet.
— Grandet, Grandet, s’écria sa femme qui
poussée par un vague sentiment de peur s’élança vers la porte de la salle.
Tous les joueurs se regardèrent.
— Si nous y allions, dit monsieur des
Grassins. Ce coup de marteau me paraît malveillant.
À peine fut-il permis à monsieur des Grassins
d’apercevoir la figure d’un jeune homme accompagné du facteur des messageries,
qui portait deux malles énormes et traînait des sacs de nuit. Grandet se
retourna brusquement vers sa femme et lui dit : — Madame Grandet, allez à
votre loto. Laissez-moi m’entendre avec monsieur. Puis
il tira vivement la porte de la salle, où les joueurs agités reprirent leurs
places, mais sans continuer le jeu.
— Est-ce quelqu’un de Saumur, monsieur des
Grassins ? lui dit sa femme.
— Non, c’est un voyageur.
— Il ne peut venir que de Paris. En effet,
dit le notaire en tirant sa vieille montre épaisse de deux doigts et qui
ressemblait à un vaisseau hollandais, il est neuffe-s-heures. Peste !
la diligence du Grand Bureau n’est jamais en retard.
— Et ce monsieur est-il jeune ? demanda
l’abbé Cruchot.
— Oui, répondit monsieur des Grassins. Il
apporte des paquets qui doivent peser au moins trois cents kilos.
— Nanon ne revient pas, dit Eugénie.
— Ce ne peut être qu’un de vos parents, dit
le président.
— Faisons les mises, s’écria doucement Madame
Grandet. À sa voix, j’ai vu que monsieur Grandet était contrarié, peut-être ne
serait-il pas content de s’apercevoir que nous parlons de ses affaires.
— Mademoiselle, dit Adolphe à sa voisine, ce
sera sans doute votre cousin Grandet, un bien joli jeune homme que j’ai vu au
bal de monsieur de Nucingen. Adolphe ne continua pas, sa mère lui
marcha sur
le pied, puis, en lui demandant à haute voix deux sous pour sa mise : —
Veux-tu te taire, grand nigaud ! lui dit-elle à l’oreille.
En ce moment, Grandet rentra sans la grande
Nanon, dont le pas et celui du facteur retentirent dans les escaliers ; il
était suivi du voyageur qui depuis quelques instants excitait tant de
curiosités et préoccupait si vivement les imaginations, que son arrivée en ce
logis et sa chute au milieu de ce monde peut être comparée à celle d’un
colimaçon dans une ruche, ou à l’introduction d’un paon dans quelque obscure
basse-cour de village.
— Asseyez-vous auprès du feu, lui dit
Grandet.
Avant de s’asseoir, le jeune étranger salua
très gracieusement l’assemblée. Les hommes se levèrent pour répondre par une
inclination polie, et les femmes firent une révérence cérémonieuse.
— Vous avez sans doute froid, monsieur, dit
madame Grandet, vous arrivez peut-être de…
— Voilà bien les femmes ! dit le vieux
vigneron en quittant la lecture d’une lettre qu’il tenait à la main, laissez
donc monsieur se reposer.
— Mais, mon père, monsieur a peut-être besoin
de quelque chose, dit Eugénie.
— Il a une langue, répondit sévèrement le
vigneron.
L’inconnu fut seul surpris de cette scène.
Les autres personnes étaient faites aux façons despotiques du bonhomme.
Néanmoins, quand ces deux demandes et ces deux réponses furent échangées,
l’inconnu se leva, présenta le dos au feu, leva l’un de ses pieds pour
chauffer la semelle de ses bottes, et dit à Eugénie : — Ma cousine, je vous
remercie, j’ai dîné à Tours. Et, ajouta-t-il en regardant Grandet, je n’ai
besoin de rien, je ne suis même point fatigué.
— Monsieur vient de la capitale, demanda
madame des Grassins.
Monsieur Charles, ainsi se nommait le fils de
monsieur Grandet de Paris, en s’entendant interpeller, prit un petit lorgnon
suspendu par une chaîne à son col, l’appliqua sur son œil droit pour examiner
et ce qu’il y avait sur la table et les personnes qui y étaient assises,
lorgna fort impertinemment madame des Grassins, et lui dit après avoir tout
vu : — Oui, madame. Vous jouez au loto, ma tante, ajouta-t-il, je vous en
prie, continuez votre jeu, il est trop amusant pour le quitter…
— J’étais sûre que c’était le cousin, pensait
madame des Grassins en lui jetant de petites œillades.
— Quarante-sept, cria le vieil abbé. Marquez
donc, madame des Grassins, n’est-ce pas votre numéro ?
Monsieur des Grassins mit un jeton sur le
carton de sa femme, qui, saisie par de tristes pressentiments, observa tour à
tour le cousin de Paris et Eugénie, sans songer au loto. De temps en temps, la
jeune héritière lança de furtifs regards à son cousin, et la femme du banquier
put facilement y découvrir un crescendo d’étonnement ou de curiosité.
Monsieur Charles Grandet, beau jeune homme de
vingt-deux ans, produisait en ce moment un singulier contraste avec les bons
provinciaux que déjà ses manières aristocratiques révoltaient passablement, et
que tous étudiaient pour se moquer de lui. Ceci veut une explication. À
vingt-deux ans, les jeunes gens sont encore assez voisins de l’enfance pour se
laisser aller à des enfantillages. Aussi, peut-être, sur cent d’entre eux,
s’en rencontrerait-il bien quatre-vingt-dix-neuf qui se seraient conduits
comme se conduisait Charles Grandet. Quelques jours avant cette soirée, son
père lui avait dit d’aller pour quelques mois chez son frère de Saumur.
Peut-être monsieur
Grandet de Paris pensait-il à Eugénie. Charles, qui tombait en province pour
la première fois, eut la pensée d’y paraître avec la supériorité d’un jeune
homme à la mode, de désespérer l’arrondissement par son luxe, d’y faire
époque, et d’y importer les inventions de la vie parisienne. Enfin, pour tout
expliquer d’un mot, il voulait passer à Saumur plus de temps qu’à Paris à se
brosser les ongles, et y affecter l’excessive recherche de mise que parfois un
jeune homme élégant abandonne pour une négligence qui ne manque pas de grâce.
Charles emporta donc le plus joli costume de chasse, le plus joli fusil, le
plus joli couteau, la plus jolie gaine de Paris. Il emporta sa collection de
gilets les plus ingénieux : il y en avait de gris, de blancs, de noirs, de
couleur scarabée, à reflets d’or, de pailletés, de chinés, de doubles, à châle
ou droits de col, à col renversé, de boutonnés jusqu’en haut, à boutons d’or.
Il emporta toutes les variétés de cols et de cravates en faveur à cette
époque. Il emporta deux habits de Buisson, et son linge le plus fin. Il
emporta sa jolie toilette d’or, présent de sa mère. Il emporta ses colifichets
de dandy, sans oublier une ravissante petite écritoire donnée par la plus
aimable des femmes, pour lui du moins, par une grande dame qu’il nommait
Annette, et qui voyageait maritalement, ennuyeusement, en Écosse, victime de
quelques soupçons auxquels besoin était de sacrifier momentanément son
bonheur ; puis force joli papier pour lui écrire une lettre par quinzaine. Ce
fut, enfin, une cargaison de futilités parisiennes aussi complète qu’il était
possible de la faire, et où, depuis la cravache qui sert à commencer un duel,
jusqu’aux beaux pistolets ciselés qui le terminent, se trouvaient tous les
instruments aratoires dont se sert un jeune oisif pour labourer la vie. Son
père lui ayant dit de voyager seul et modestement, il était venu dans le coupé
de la diligence retenu pour lui seul, assez content de ne pas gâter une
délicieuse voiture de voyage commandée pour aller au-devant de son Annette, la
grande dame que… etc., et qu’il devait rejoindre en juin prochain aux Eaux de
Baden. Charles comptait rencontrer cent personnes chez son oncle, chasser à
courre dans les forêts de son oncle, y vivre enfin de la vie de château ; il
ne savait pas le trouver à Saumur où il ne s’était informé de lui que pour
demander le chemin de Froidfond ; mais, en le sachant en ville, il crut l’y
voir dans un grand hôtel. Afin de débuter convenablement chez son oncle, soit
à Saumur, soit à Froidfond, il avait fait la toilette de voyage la plus
coquette, la plus simplement
recherchée ; la plus adorable, pour employer le mot qui dans ce temps résumait
les perfections spéciales d’une chose ou d’un homme. À Tours, un coiffeur
venait de lui refriser ses beaux cheveux châtains ; il y avait changé de
linge, et mis une cravate de satin noir combinée avec un col rond de manière à
encadrer agréablement sa blanche et rieuse figure. Une redingote de voyage à
demi boutonnée lui pinçait la taille, et laissait voir un gilet de cachemire à
châle sous lequel était un second gilet blanc. Sa montre, négligemment
abandonnée au hasard dans une poche, se rattachait par une courte chaîne d’or
à l’une des boutonnières. Son pantalon gris se boutonnait sur les côtés, où
des dessins brodés en soie noire enjolivaient les coutures. Il maniait
agréablement une canne dont la pomme d’or sculpté n’altérait point la
fraîcheur de ses gants gris. Enfin, sa casquette était d’un goût excellent. Un
Parisien, un Parisien de la sphère la plus élevée, pouvait seul et s’agencer
ainsi sans paraître ridicule, et donner une harmonie de fatuité à toutes ces
niaiseries, que soutenait d’ailleurs un air brave, l’air d’un jeune homme qui
a de beaux pistolets, le coup sûr et Annette. Maintenant, si vous voulez bien
comprendre la surprise respective des Saumurois et du jeune Parisien, voir
parfaitement le vil éclat que l’élégance du voyageur jetait au milieu des
ombres grises de la salle, et des figures qui composaient le tableau de
famille, essayez de vous représenter les Cruchot. Tous les trois prenaient du
tabac et ne songeaient plus depuis longtemps à éviter ni les roupies, ni les
petites galettes noires qui parsemaient le jabot de leurs chemises rousses, à
cols recroquevillés et à plis jaunâtres. Leurs cravates molles se roulaient en
corde aussitôt qu’ils se les étaient attachées au cou. L’énorme quantité de
linge qui leur permettait de ne faire la lessive que tous les six mois, et de
le garder au fond de leurs armoires, laissait le temps y imprimer ses teintes
grises et vieilles. Il y avait en eux une parfaite entente de mauvaise grâce
et de sénilité. Leurs figures, aussi flétries que l’étaient leurs habits
râpés, aussi plissées que leurs pantalons, semblaient usées, racornies, et
grimaçaient. La négligence générale des autres costumes, tous incomplets, sans
fraîcheur, comme le sont les toilettes de province, où l’on arrive
insensiblement à ne plus s’habiller les uns pour les autres, et à prendre
garde au prix d’une paire de gants, s’accordait avec l’insouciance des Cruchot.
L’horreur de la mode était le seul point sur lequel les Grassinistes et les
Cruchotins s’entendissent
parfaitement.
Le Parisien prenait-il son lorgnon pour examiner les singuliers accessoires de
la salle, les solives du plancher, le ton des boiseries ou les points que les
mouches y avaient imprimés et dont le nombre aurait suffi pour ponctuer
l’Encyclopédie méthodique et le Moniteur, aussitôt les joueurs de loto
levaient le nez et le considéraient avec autant de curiosité qu’ils en eussent
manifesté pour une girafe. Monsieur des Grassins et son fils, auxquels la
figure d’un homme à la mode n’était pas inconnue, s’associèrent néanmoins à
l’étonnement de leurs voisins, soit qu’ils éprouvassent l’indéfinissable
influence d’un sentiment général, soit qu’ils l’approuvassent en disant à
leurs compatriotes par des œillades pleines d’ironie : — Voilà comme ils
sont à Paris. Tous pouvaient d’ailleurs observer Charles à loisir, sans
craindre de déplaire au maître du logis. Grandet était absorbé dans la longue
lettre qu’il tenait, et il avait pris pour la lire l’unique flambeau de la
table, sans se soucier de ses hôtes ni de leur plaisir. Eugénie, à qui le type
d’une perfection semblable, soit dans la mise, soit dans la personne, était
entièrement inconnu, crut voir en son cousin une créature descendue de quelque
région séraphique. Elle respirait avec délices les parfums exhalés par cette
chevelure si brillante, si gracieusement bouclée. Elle aurait voulu pouvoir
toucher la peau blanche de ces jolis gants fins. Elle enviait les petites
mains de Charles, son teint, la fraîcheur et la délicatesse de ses traits.
Enfin, si toutefois cette image peut résumer les impressions que le jeune
élégant produisit sur une ignorante fille sans cesse occupée à rapetasser des
bas, à ravauder la garde-robe de son père, et dont la vie s’était écoulée sous
ces crasseux lambris sans voir dans cette rue silencieuse plus d’un passant
par heure, la vue de son cousin fit sourdre en son cœur les émotions de fine
volupté que causent à un jeune homme les fantastiques figures de femmes
dessinées par Westall dans les Keepsake anglais et gravées par les Finden d’un
burin si habile, qu’on a peur, en soufflant sur le vélin, de faire envoler ces
apparitions célestes. Charles tira de sa poche un mouchoir brodé par la grande
dame qui voyageait en Écosse. En voyant ce joli ouvrage fait avec amour
pendant les heures perdues pour l’amour, Eugénie regarda son cousin pour
savoir s’il allait bien réellement s’en servir. Les manières de Charles, ses
gestes, la façon dont il prenait son lorgnon, son impertinence affectée, son
mépris pour le coffret qui venait de faire tant de plaisir à la riche
héritière et qu’il trouvait évidemment
ou sans valeur ou ridicule ; enfin, tout ce qui choquait les Cruchot et les
des Grassins lui plaisait si fort qu’avant de s’endormir elle dut rêver
longtemps à ce phénix des cousins.
Les numéros se tiraient fort lentement, mais
bientôt le loto fut arrêté. La grande Nanon entra et dit tout haut :
— Madame, va falloir me donner des draps pour
faire le lit à ce monsieur.
Madame Grandet suivit Nanon. Madame des
Grassins dit alors à voix basse :
— Gardons nos sous et laissons le loto.
Chacun reprit ses deux sous dans la vieille soucoupe écornée où il les avait
mis ; puis l’assemblée se remua en masse et fit un quart de conversion vers le
feu.
— Vous avez donc fini ? dit Grandet sans
quitter sa lettre.
— Oui, oui, répondit madame des Grassins en
venant prendre place près de Charles.
Eugénie, mue par une de ces pensées qui
naissent au cœur des jeunes filles quand un sentiment s’y loge pour la
première fois, quitta la salle pour aller aider sa mère et Nanon. Si elle
avait été questionnée par un confesseur habile, elle lui eût sans doute avoué
qu’elle ne songeait ni à sa mère ni à Nanon, mais qu’elle était travaillée par
un poignant désir d’inspecter la chambre de son cousin pour s’y occuper de son
cousin, pour y placer quoi que ce fût, pour obvier à un oubli, pour y tout
prévoir, afin de la rendre, autant que possible, élégante et propre. Eugénie
se croyait déjà seule capable de comprendre les goûts et les idées de son
cousin. En effet, elle arriva fort heureusement pour prouver à sa mère et à
Nanon, qui revenaient pensant avoir tout fait, que tout était à faire. Elle
donna l’idée à la grande Nanon de bassiner les draps avec la braise du feu;
elle couvrit elle-même la vieille table d’un napperon, et recommanda bien à
Nanon de changer le napperon tous les matins. Elle convainquit sa mère de la
nécessité d’allumer un bon feu dans la cheminée, et détermina Nanon à monter,
sans en rien dire à son père, un gros tas de bois dans le corridor. Elle
courut chercher dans une des encoignures de la salle un plateau de vieux laque
qui venait de la succession de feu le vieux monsieur de La Bertellière, y prit
également un verre de cristal à six pans, une petite cuiller dédorée, un
flacon antique où étaient gravés des amours, et mit triomphalement le tout sur
un coin de la cheminée. Il lui avait plus surgi d’idées en un quart d’heure
qu’elle n’en avait eu depuis qu’elle était au monde.
— Maman, dit-elle, jamais mon cousin ne
supportera l’odeur d’une chandelle. Si nous achetions de la bougie ?… Elle
alla, légère comme un oiseau, tirer de sa bourse l’écu de cent sous qu’elle
avait reçu pour ses dépenses du mois.
— Tiens, Nanon, dit-elle, va vite.
— Mais, que dira ton père ? Cette objection
terrible fut proposée par madame Grandet en voyant sa fille armée d’un sucrier
de vieux Sèvres rapporté du château de Froidfond par Grandet.
— Et où prendras-tu donc du sucre ? es-tu
folle ?
— Maman, Nanon achètera aussi bien du sucre
que de la bougie.
— Mais ton père ?
— Serait-il convenable que son neveu ne pût
boire un verre d’eau sucrée ? D’ailleurs, il n’y fera pas attention.
— Ton père voit tout, dit madame Grandet en
hochant la tête.
Nanon hésitait, elle connaissait son maître.
— Mais va donc, Nanon, puisque c’est ma
fête !
Nanon laissa échapper un gros rire en
entendant la première plaisanterie que sa jeune maîtresse eût jamais faite, et
lui obéit. Pendant qu’Eugénie et sa mère s’efforçaient d’embellir la chambre
destinée par monsieur Grandet à son neveu, Charles se trouvait l’objet des
attentions de madame des Grassins, qui lui faisait des agaceries.
— Vous êtes bien courageux, monsieur, lui
dit-elle, de quitter les plaisirs de la capitale pendant l’hiver pour venir
habiter Saumur. Mais si nous ne vous faisons pas trop peur, vous verrez que
l’on peut encore s’y amuser.
Elle lui lança une véritable œillade de
province, où, par habitude, les femmes mettent tant de réserve et de prudence
dans leurs yeux qu’elles leur communiquent la friande concupiscence
particulière à ceux des ecclésiastiques, pour qui tout plaisir semble ou un
vol ou une faute. Charles se trouvait si dépaysé dans cette salle, si loin du
vaste château et de la fastueuse existence qu’il supposait à son oncle, qu’en
regardant attentivement madame des Grassins, il aperçut enfin une image à demi
effacée des figures parisiennes. Il répondit avec grâce à l’espèce
d’invitation qui lui était adressée, et il s’engagea naturellement une
conversation dans laquelle madame des Grassins baissa graduellement sa voix
pour la mettre en harmonie avec la nature de ses confidences. Il existait chez
elle et chez Charles un même besoin de confiance. Aussi, après quelques
moments de causerie coquette et de plaisanteries sérieuses, l’adroite
provinciale
put-elle lui dire sans se croire entendue des autres personnes qui parlaient
de la vente des vins, dont s’occupait en ce moment tout le Saumurois :
— Monsieur, si vous voulez nous faire
l’honneur de venir nous voir, vous ferez très certainement autant de plaisir à
mon mari qu’à moi. Notre salon est le seul dans Saumur où vous trouverez
réunis le haut commerce et la noblesse : nous appartenons aux deux sociétés,
qui ne veulent se rencontrer que là, parce qu’on s’y amuse. Mon mari, je le
dis avec orgueil, est également considéré par les uns et par les autres.
Ainsi, nous tâcherons de faire diversion à l’ennui de votre séjour ici. Si
vous restiez chez monsieur Grandet, que deviendriez-vous, bon Dieu ! Votre
oncle est un grigou qui ne pense qu’à ses provins, votre tante est une dévote
qui ne sait pas coudre deux idées, et votre cousine est une petite sotte, sans
éducation, commune, sans dot, et qui passe sa vie à raccommoder des torchons.
— Elle est très bien, cette femme, se dit en
lui-même Charles Grandet en répondant aux minauderies de madame des Grassins.
— Il me semble, ma femme, que tu veux
accaparer monsieur, dit en riant le gros et grand banquier.
À cette observation, le notaire et le
président dirent des mots plus ou moins malicieux ; mais l’abbé les regarda
d’un air fin et résuma leurs pensées en prenant une pincée de tabac, et
offrant sa tabatière à la ronde:
— Qui mieux que madame, dit-il, pourrait
faire à monsieur les honneurs de Saumur ?
— Ha ! çà, comment l’entendez-vous, monsieur
l’abbé ? demanda monsieur des Grassins.
— Je l’entends, monsieur, dans le sens la
plus favorable pour vous, pour madame, pour la ville de Saumur et pour
monsieur, ajouta le rusé vieillard en se tournant vers Charles.
Sans paraître y prêter la moindre attention,
l’abbé Cruchot avait su deviner la conversation de Charles et de madame des
Grassins.
— Monsieur, dit enfin Adolphe à Charles d’un
air qu’il aurait voulu rendre dégagé, je ne sais si vous avez conservé quelque
souvenir de moi ; j’ai eu le plaisir d’être votre vis-à-vis à un bal donné par
monsieur le baron de Nucingen, et, …