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À MARIA.
Que votre nom, vous
dont le portrait est le plus bel ornement de cet ouvrage, soit ici comme une
branche de buis bénit, prise on ne sait à quel arbre, mais certainement
sanctifiée par la religion et renouvelée, toujours verte, par des mains
pieuses, pour protéger la maison.
DE BALZAC.
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Il se trouve dans certaines provinces des
maisons dont la vue inspire une mélancolie égale à celle que provoquent les
cloîtres les plus sombres, les landes les plus ternes ou les ruines les plus
tristes. Peut-être y a-t-il à la fois dans ces maisons et le silence du
cloître et l’aridité des landes, et les ossements des ruines. La vie et le
mouvement y sont si tranquilles qu’un étranger les croirait inhabitées, s’il
ne rencontrait tout à coup le regard pâle et froid d’une personne immobile
dont la figure à demi monastique dépasse l’appui de la croisée, au bruit d’un
pas inconnu.
Ces principes de mélancolie existent dans la physionomie d’un
logis situé à Saumur, au bout de la rue montueuse qui mène au château, par le
haut de la ville. Cette rue, maintenant peu fréquentée, chaude en été, froide
en hiver, obscure en quelques endroits, est remarquable par la sonorité de son
petit pavé caillouteux, toujours propre et sec, par l’étroitesse de sa voie
tortueuse, par la paix de ses maisons qui appartiennent à la vieille ville, et
que dominent les remparts.
Des habitations trois fois séculaires y sont encore
solides, quoique construites en bois, et leurs divers aspects contribuent à
l’originalité qui recommande cette partie de Saumur à l’attention des
antiquaires et des artistes. Il est difficile de passer devant ces maisons
sans admirer les énormes madriers dont les bouts sont taillés en figures
bizarres et qui couronnent d’un bas-relief noir le rez-de-chaussée de la
plupart d’entre elles.
Ici, des pièces de bois transversales sont couvertes en
ardoises et dessinent des lignes bleues sur les frêles murailles d’un logis
terminé par un toit en colombage que les ans ont fait plier, dont les bardeaux
pourris ont été tordus par l’action alternative de la pluie et du soleil. Là
se présentent des appuis de fenêtre usés, noircis, dont les délicates
sculptures se voient à peine, et qui semblent trop légers pour le pot d’argile
brune d’où s’élancent les œillets ou les rosiers d’une pauvre ouvrière. Plus
loin, c’est des portes garnies de clous énormes où le génie de nos ancêtres a
tracé des hiéroglyphes domestiques dont le sens ne se retrouvera jamais.
Tantôt un protestant y a signé sa foi, tantôt un ligueur y a maudit Henri IV.
Quelque bourgeois y a gravé les insignes de sa noblesse de cloches, la
gloire de son échevinage oublié. L’Histoire de France est là tout entière. À
côté de la tremblante maison à pans hourdés où l’artisan a déifié son rabot,
s’élève l’hôtel d’un gentilhomme où sur le plein-cintre de la porte en pierre
se voient encore quelques vestiges de ses armes, brisées par les diverses
révolutions qui depuis 1789 ont agité le pays.
Dans cette rue, les
rez-de-chaussée commerçants ne sont ni des boutiques ni des magasins, les amis
du moyen-âge y retrouveraient l’ouvrouère de nos pères en toute sa naïve
simplicité. Ces salles basses, qui n’ont ni devanture, ni montre, ni vitrages,
sont profondes, obscures et sans ornements extérieurs ou intérieurs. Leur
porte est ouverte en deux parties pleines, grossièrement ferrées, dont la
supérieure se replie intérieurement, et dont l’inférieure, armée d’une
sonnette à ressort va et vient constamment. L’air et le jour arrivent à cette
espèce d’antre humide, ou par le haut de la porte, ou par l’espace qui se
trouve entre la voûte, le plancher et le petit mur à hauteur d’appui dans
lequel s’encastrent de solides volets, ôtés le matin, remis et maintenus le
soir avec des bandes de fer boulonnées. Ce mur sert à étaler les marchandises
du négociant. Là, nul charlatanisme. Suivant la nature du commerce, les
échantillons consistent en deux ou trois baquets pleins de sel et de morue, en
quelques paquets de toile à voile, des cordages, du laiton pendu aux solives
du plancher, des cercles le long des murs, ou quelques pièces de drap sur des
rayons.
Entrez. Une fille propre, pimpante de jeunesse, au blanc fichu, aux
bras rouges, quitte son tricot, appelle son père ou sa mère qui vient et vous
vend à vos souhaits, flegmatiquement, complaisamment, arrogamment, selon son
caractère, soit pour deux sous, soit pour vingt mille francs de marchandise.
Vous verrez un marchand de merrain assis à sa porte et qui tourne ses pouces
en causant avec un voisin, il ne possède en apparence que de mauvaises
planches à bouteilles et deux ou trois paquets de lattes ; mais sur le port
son chantier plein fournit tous les tonneliers de l’Anjou ; il sait, à une
planche près, combien il ‘‘peut’’ de tonneaux si la récolte est bonne ; un
coup de soleil l’enrichit, un temps de pluie le ruine : en une seule matinée,
les poinçons valent onze francs ou tombent à six livres.
Dans ce pays, comme
en Touraine, les vicissitudes de l’atmosphère dominent la vie commerciale.
Vignerons, propriétaires, marchands de bois, tonneliers, aubergistes,
mariniers sont tous à l’affût d’un rayon de soleil ; ils tremblent en se
couchant le soir d’apprendre le lendemain matin qu’il a gelé pendant la nuit ;
ils redoutent la pluie, le vent, la sécheresse, et veulent de l’eau, du chaud,
des nuages, à leur fantaisie. Il y a un duel constant entre le ciel et les
intérêts terrestres. Le baromètre attriste, déride, égaie tour à tour les
physionomies.
D’un bout à l’autre de cette rue, l’ancienne Grand’rue de
Saumur, ces mots : Voilà un temps d’or ! se chiffrent de porte en porte. Aussi
chacun répond-il au voisin : Il pleut des louis, en sachant ce qu’un rayon de
soleil, ce qu’une pluie opportune lui en apporte. Le samedi, vers midi, dans
la belle saison, vous n’obtiendriez pas pour un sou de marchandise chez ces
braves industriels. Chacun a sa vigne, sa closerie, et va passer deux jours à
la campagne. Là, tout étant prévu, l’achat, la vente, le profit, les
commerçants se trouvent avoir dix heures sur douze à employer en joyeuses
parties, en observations, commentaires, espionnages continuels. Une ménagère
n’achète pas une perdrix sans que les voisins ne demandent au mari si elle
était cuite à point. Une jeune fille ne met pas la tête à sa fenêtre sans y
être vue par tous les groupes inoccupés. Là donc les consciences sont à jour,
de même que ces maisons impénétrables, noires et silencieuses n’ont point de
mystères.
La vie est presque toujours en plein air : chaque ménage s’assied à
sa porte, y déjeune, y dîne, s’y dispute. Il ne passe personne dans la rue qui
ne soit étudié. Aussi, jadis, quand un étranger arrivait dans une ville de
province, était-il gaussé de porte en porte. De là les bons contes, de là le
surnom de ‘‘copieux’’ donné aux habitants d’Angers qui excellaient à ces
railleries urbaines.
Les anciens hôtels de la vieille ville sont situés en
haut de cette rue jadis habitée par les gentilshommes du pays. La maison
pleine de mélancolie où se sont accomplis les événements de cette histoire
était précisément un de ces logis, restes vénérables d’un siècle où les choses
et les hommes avaient ce caractère de simplicité que les mœurs françaises
perdent de jour en jour.
Après avoir suivi les détours de ce chemin
pittoresque dont les moindres accidents réveillent des souvenirs et dont
l’effet général tend à plonger dans une sorte de rêverie machinale, vous
apercevez un renfoncement assez sombre, au centre duquel est cachée la porte
de la maison à M. Grandet.
Il est impossible de comprendre la valeur de
cette expression provinciale sans donner la biographie de M. Grandet.
M. Grandet jouissait à Saumur d’une
réputation dont les causes et les effets ne seront pas entièrement compris par
les personnes qui n’ont point, peu ou prou, vécu en province. Monsieur
Grandet, encore nommé par certaines gens le père Grandet, mais le nombre de
ces vieillards diminuait sensiblement, était en 1789 un maître-tonnelier fort
à son aise, sachant lire, écrire et compter. Dès que la République française
mit en vente, dans l’arrondissement de Saumur, les biens du clergé, le
tonnelier, alors âgé de quarante ans, venait d’épouser la fille d’un riche
marchand de planches. Grandet alla, muni de sa fortune liquide et de la dot,
muni de deux mille louis d’or, au district, où, moyennant deux cents doubles
louis offerts par son beau-père au farouche républicain qui surveillait la
vente des domaines nationaux, il eut pour un morceau de pain, légalement,
sinon légitimement, les plus beaux vignobles de l’arrondissement, une vieille
abbaye et quelques métairies.
Les habitants de Saumur étant peu
révolutionnaires, le père Grandet passa pour un homme hardi, un républicain,
un patriote, pour un esprit qui donnait dans les nouvelles idées, tandis que
le tonnelier donnait tout bonnement dans les vignes. Il fut nommé membre de
l’administration du district de Saumur, et son influence pacifique s’y fit
sentir politiquement et commercialement.
Politiquement, il protégea les
ci-devant et empêcha de tout son pouvoir la vente des biens des émigrés ;
commercialement, il fournit aux armées républicaines un ou deux milliers de
pièces de vin blanc, et se fit payer en superbes prairies dépendant d’une
communauté de femmes que l’on avait réservée pour un dernier lot.
Sous le
Consulat, le bonhomme Grandet devint maire, administra sagement, vendangea
mieux encore ; sous l’Empire, il fut monsieur Grandet. Napoléon n’aimait pas
les républicains : il remplaça monsieur Grandet, qui passait pour avoir porté
le bonnet rouge, par un grand propriétaire, un homme à particule, un futur
baron de l’Empire. Monsieur Grandet quitta les honneurs municipaux sans aucun
regret. Il avait fait faire dans l’intérêt de la ville d’excellents chemins
qui menaient à ses propriétés. Sa maison et ses biens, très avantageusement
cadastrés, payaient des impôts modérés. Depuis le classement de ses différents
clos, ses vignes, grâce à des soins constants, étaient devenues la tête du
pays, mot technique en usage pour indiquer les vignobles qui produisent la
première qualité de vin. Il aurait pu demander la croix de la Légion d’Honneur.
Cet événement eut lieu en 1806. Monsieur Grandet avait alors cinquante-sept
ans, et sa femme environ trente-six. Une fille unique, fruit de leurs
légitimes amours, était âgée de dix ans.
M. Grandet, que la Providence
voulut sans doute consoler de sa disgrâce administrative, hérita
successivement pendant cette année de madame de La Gaudinière, née de La
Bertellière, mère de madame Grandet ; puis du vieux monsieur La Bertellière,
père de la défunte ; et encore de madame Gentillet, grand’mère du côté
maternel : trois successions dont l’importance ne fut connue de personne.
L’avarice de ces trois vieillards était si passionnée que depuis longtemps ils
entassaient leur argent pour pouvoir le contempler secrètement. Le vieux
monsieur La Bertellière appelait un placement une prodigalité, trouvant de
plus gros intérêts dans l’aspect de l’or que dans les bénéfices de l’usure. La
ville de Saumur présuma donc la valeur des économies d’après les revenus des
biens au soleil.
Monsieur Grandet obtint alors le nouveau titre de noblesse
que notre manie d’égalité n’effacera jamais : il devint le plus imposé
de l’arrondissement. Il exploitait cent arpents de vignes, qui, dans les
années plantureuses, lui donnaient sept à huit cents poinçons de vin. Il
possédait treize métairies, une vieille abbaye, où, par économie, il avait
muré les croisées, les ogives, les vitraux, ce qui les conserva ; et cent
vingt-sept arpents de prairies où croissaient et grossissaient trois mille
peupliers plantés en 1793. Enfin la maison dans laquelle il demeurait était la
sienne.
Ainsi établissait-on sa fortune visible, Quant à ses capitaux, deux
seules personnes pouvaient vaguement en présumer l’importance : l’une était
monsieur Cruchot, notaire chargé des placements usuraires de monsieur
Grandet ; l’autre, monsieur des Grassins,
le plus riche banquier de Saumur, aux bénéfices duquel le vigneron participait
à sa convenance et secrètement. Quoique le vieux Cruchot et monsieur des
Grassins possédassent cette profonde discrétion qui engendre en province la
confiance et la fortune, ils témoignaient publiquement à monsieur Grandet un
si grand respect que les observateurs pouvaient mesurer l’étendue des capitaux
de l’ancien maire d’après la portée de l’obséquieuse considération dont il
était l’objet.
Il n’y avait dans Saumur personne qui ne fût persuadé que
monsieur Grandet n’eût un trésor particulier, une cachette pleine de louis, et
ne se donnât nuitamment les ineffables jouissances que procure la vue d’une
grande masse d’or. Les avaricieux en avaient une sorte de certitude en voyant
les yeux du bonhomme, auxquels le métal jaune semblait avoir communiqué ses
teintes. Le regard d’un homme accoutumé à tirer de ses capitaux un intérêt
énorme contracte nécessairement, comme celui du voluptueux, du joueur ou du
courtisan, certaines habitudes indéfinissables, des mouvements furtifs,
avides, mystérieux qui n’échappent point à ses coreligionnaires. Ce langage
secret forme en quelque sorte la franc-maçonnerie des passions.
Monsieur
Grandet inspirait donc l’estime respectueuse à laquelle avait droit un homme
qui ne devait jamais rien à personne, qui, vieux tonnelier, vieux vigneron,
devinait avec la précision d’un astronome quand il fallait fabriquer pour sa
récolte mille poinçons ou seulement cinq cents ; qui ne manquait pas une seule
spéculation, avait toujours des tonneaux à vendre alors que le tonneau valait
plus cher que la denrée à recueillir, pouvait mettre sa vendange dans ses
celliers et attendre le moment de livrer son poinçon à deux cents francs quand
les petits propriétaires donnaient le leur à cinq louis. Sa fameuse récolte de
1811, sagement serrée, lentement vendue, lui avait rapporté plus de deux cent
quarante mille livres. Financièrement parlant, monsieur Grandet tenait du
tigre et du boa : il savait se coucher, se blottir, envisager longtemps sa
proie, sauter dessus ; puis il ouvrait la gueule de sa bourse, y engloutissait
une charge d’écus, et se couchait tranquillement, comme le serpent qui digère,
impassible, froid, méthodique.
Personne ne le voyait passer sans éprouver un
sentiment d’admiration mélangé de respect et de terreur. Chacun dans Saumur
n’avait-il pas senti le déchirement poli de ses griffes d’acier ? à celui-ci
maître Cruchot avait procuré l’argent nécessaire à l’achat d’un domaine, mais
à onze pour cent ; à celui-là monsieur des Grassins avait escompté des
traites, mais avec un effroyable prélèvement d’intérêts. Il s’écoulait peu de
jours sans que le nom de monsieur Grandet fût prononcé soit au marché, soit
pendant les soirées dans les conversations de la ville. Pour quelques
personnes, la fortune du vieux vigneron était l’objet d’un orgueil
patriotique. Aussi plus d’un négociant, plus d’un aubergiste disait-il aux
étrangers avec un certain contentement :
- Monsieur, nous avons ici deux ou
trois maisons millionnaires ; mais, quant à monsieur Grandet, il ne connaît
pas lui-même sa fortune !
En 1816 les plus habiles calculateurs de Saumur
estimaient les biens territoriaux du bonhomme à près de quatre millions ;
mais, comme terme moyen, il avait dû tirer par an, depuis 1793 jusqu’en 1817,
cent mille francs de ses propriétés, il était présumable qu’il possédait en
argent une somme presque égale à celle de ses biens-fonds. Aussi, lorsqu’après
une partie de boston, on quelque entretien sur les vignes, on venait à parler
de monsieur Grandet, les gens capables disaient-ils : « Le père Grandet ?… le
père Grandet doit avoir cinq à six millions.»
— Vous êtes plus habile que je ne
le suis, je n’ai jamais pu savoir le total, répondaient monsieur Cruchot ou
monsieur des Grassins s’ils entendaient le propos.
Quelque Parisien parlait-il
des Rotschild ou de monsieur Laffitte, les gens de Saumur demandaient s’ils
étaient aussi riches que monsieur Grandet. Si le Parisien leur jetait en
souriant une dédaigneuse affirmation, ils se regardaient en hochant la tête
d’un air d’incrédulité.
Une si grande fortune couvrait d’un manteau d’or
toutes les actions de cet homme. Si d’abord quelques particularités de sa vie
donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le ridicule
s’étaient usés. En ses moindres actes, monsieur Grandet avait pour lui
l’autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le
clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après l’avoir
étudié comme un naturaliste étudie les effets de l’instinct chez les animaux,
avait pu reconnaître la profonde et muette sagesse de ses plus légers
mouvements
— L’hiver sera rude, disait-on, le père Grandet a mis ses gants
fourrés : il faut vendanger. — Le père Grandet prend beaucoup de merrain, il y
aura du vin cette année.
Monsieur Grandet n’achetait jamais ni viande ni pain.
Ses fermiers lui apportaient par semaine une provision suffisante de chapons,
de poulets, d’œufs, de beurre et de blé de rente. Il possédait un moulin dont
le locataire devait, en
sus du bail, venir chercher une certaine quantité de grains et lui en
rapporter le son et la farine. La grande Nanon, son unique servante,
quoiqu’elle ne fût plus jeune, boulangeait elle-même tous les samedis le pain
de la maison. Monsieur Grandet s’était arrangé avec les maraîchers, ses
locataires, pour qu’ils le fournissent de légumes. Quant aux fruits, il en
récoltait une telle quantité qu’il en faisait vendre une grande partie au
marché. Son bois de chauffage était coupé dans ses haies ou pris dans les
vieilles truisses à moitié pourries qu’il
enlevait au bord de ses champs, et ses fermiers le lui charroyaient en ville
tout débité, le rangeaient par complaisance dans son bûcher et recevaient ses
remerciements. Ses seules dépenses connues étaient le pain bénit, la toilette
de sa femme, celle de sa fille, et le payement de leurs chaises à l’église ;
la lumière, les gages de la grande Nanon, l’étamage de ses casseroles ;
l’acquittement des impositions, les réparations de ses bâtiments et les frais
de ses exploitations. Il avait six cents arpents de bois récemment achetés
qu’il faisait surveiller par le garde d’un voisin, auquel il promettait une
indemnité. Depuis cette acquisition seulement, il mangeait du gibier.
Les
manières de cet homme étaient fort simples. Il parlait peu. Généralement il
exprimait ses idées par de petites phrases sentencieuses et dites d’une voix
douce. Depuis la Révolution, époque à laquelle il attira les regards, le
bonhomme bégayait d’une manière fatigante aussitôt qu’il avait à discourir
longuement ou à soutenir une discussion. Ce bredouillement, l’incohérence de
ses paroles, le flux de mots où il noyait sa pensée, son manque apparent de
logique attribués à un défaut d’éducation étaient affectés et seront
suffisamment expliqués par quelques événements de cette histoire. D’ailleurs,
quatre phrases exactes autant que des formules algébriques lui servaient
habituellement à embrasser, à résoudre toutes les difficultés de la vie et du
commerce : « Je ne sais pas, je ne puis pas, je ne veux pas, nous verrons cela.
»
Il ne disait jamais ni oui ni non, et n’écrivait point. Lui
parlait-on ? il écoutait froidement, se tenait le menton dans la main droite
en appuyant son coude droit sur le revers de la main gauche, et se formait en
toute affaire des opinions desquelles il ne revenait point. Il méditait
longuement les moindres marchés. Quand, après une savante conversation, son
adversaire lui avait livré le secret de ses prétentions en croyant le tenir,
il lui répondait :
— Je ne puis rien conclure sans avoir consulté ma femme.
Sa
femme, qu’il avait réduite à un ilotisme complet, était en affaires son
paravent le plus commode. Il n’allait jamais chez personne, ne voulait ni
recevoir ni donner à dîner ; il ne faisait jamais de bruit, et semblait
économiser tout, même le mouvement. Il ne dérangeait rien chez les autres par
un respect constant de la propriété.
Néanmoins, malgré la douceur de sa voix,
malgré sa tenue circonspecte, le langage et les habitudes du tonnelier
perçaient, surtout quand il était au logis, où il se contraignait moins que
partout ailleurs.
Au physique, Grandet était un homme de cinq pieds, trapu,
carré, ayant des mollets de douze pouces de circonférence, des rotules
noueuses et de larges épaules ; son visage était rond, tanné, marqué de petite
vérole ; son menton était droit, ses lèvres n’offraient aucunes sinuosités, et
ses dents étaient blanches ; ses yeux avaient l’expression calme et
dévoratrice que le peuple accorde au basilic ; son front, plein de rides
transversales, ne manquait pas de protubérances significatives ; ses cheveux
jaunâtres et grisonnants étaient blanc et or, disaient quelques jeunes gens
qui ne connaissaient pas la gravité d’une plaisanterie faite sur monsieur
Grandet. Son nez, gros par le bout, supportait une loupe veinée que le
vulgaire disait, non sans raison, pleine de malice. Cette figure annonçait une
finesse dangereuse, une probité sans chaleur, l’égoïsme d’un homme habitué à
concentrer ses sentiments dans la jouissance de l’avarice et sur le seul être
qui lui fût réellement de quelque chose, sa fille Eugénie, sa seule héritière.
Attitude, manières, démarche, tout en lui, d’ailleurs, attestait cette
croyance en soi que donne l’habitude d’avoir toujours réussi dans ses
entreprises. Aussi, quoique de mœurs faciles et molles en apparence, monsieur
Grandet avait-il un caractère de bronze.
Toujours vêtu de la même manière, qui
le voyait aujourd’hui le voyait tel qu’il était depuis 1791. Ses forts
souliers se nouaient avec des cordons de cuir, il portait en tout temps des
bas de laine drapés, une culotte courte de gros drap marron à boucles
d’argent, un gilet de velours à raies alternativement jaunes et puces,
boutonné carrément, un large habit marron à grands pans, une cravate noire et
un chapeau de quaker. Ses gants, aussi solides que ceux des gendarmes, lui
duraient vingt mois, et, pour les conserver propres, il les posait sur le bord
de son chapeau à la même place, par un geste méthodique.
Saumur ne savait rien
de plus sur ce personnage.
Six habitants seulement avaient le droit de
venir dans cette maison. Le plus considérable des trois premiers était le
neveu de monsieur Cruchot. Depuis sa
nomination de président au tribunal de première instance de Saumur, ce jeune
homme avait joint au nom de Cruchot celui de Bonfons, et travaillait à faire
prévaloir Bonfons sur Cruchot. Il signait déjà C. de Bonfons. Le plaideur
assez malavisé pour l’appeler monsieur Cruchot s’apercevait bientôt à
l’audience de sa sottise. Le magistrat protégeait ceux qui le nommaient
monsieur le président, mais il favorisait de ses plus gracieux sourires les
flatteurs qui lui disaient monsieur de Bonfons. Monsieur le président était
âgé de trente-trois ans, possédait le domaine de Bonfons (Boni Fontis),
valant sept mille livres de rente ; il attendait la succession de son oncle le
notaire et celle de son oncle l’abbé Cruchot, dignitaire du chapitre de
Saint-Martin de Tours, qui tous deux passaient pour être assez riches. Ces
trois Cruchot, soutenus par bon nombre de cousins, alliés à vingt maisons de
la ville, formaient un parti, comme jadis à Florence les Médicis ; et, comme
les Médicis, les Cruchot avaient leurs Pazzi.
Madame des Grassins, mère d’un
fils de vingt-trois ans, venait très assidûment faire la partie de madame
Grandet, espérant marier son cher Adolphe avec mademoiselle Eugénie. Monsieur
des Grassins le banquier favorisait vigoureusement les manœuvres de sa femme
par de constants services secrètement rendus au vieil avare, et arrivait
toujours à temps sur le champ de bataille. Ces trois des Grassins avaient
également leurs adhérents, leurs cousins, leurs alliés fidèles.
Du côté des Cruchot, l’abbé, le Talleyrand de la famille, bien appuyé par son frère le
notaire, disputait vivement le terrain à la financière, et tentait de réserver
le riche héritage à son neveu le président. Ce combat secret entre les Cruchot
et les des Grassins, dont le prix était la main d’Eugénie Grandet, occupait
passionnément les diverses sociétés de Saumur. Mademoiselle Grandet
épousera-t-elle monsieur le président ou monsieur Adolphe des Grassins ?
À ce
problème, les uns répondaient que monsieur Grandet ne donnerait sa fille ni à
l’un ni à l’autre. L’ancien tonnelier rongé d’ambition cherchait,
disaient-ils, pour gendre quelque pair de
France, à qui trois cent mille
livres de rente feraient accepter tous les tonneaux passés, présents et futurs
des Grandet. D’autres répliquaient que monsieur et madame des Grassins étaient
nobles, puissamment riches, qu’Adolphe était un bien gentil cavalier, et qu’à
moins d’avoir un neveu du pape dans sa manche, une alliance si convenable
devait satisfaire des gens de rien, un homme que tout Saumur avait vu la
doloire en main, et qui, d’ailleurs, avait
porté le bonnet rouge. Les plus sensés faisaient observer que monsieur Cruchot
de Bonfons avait ses entrées à toute heure au logis, tandis que son rival n’y
était reçu que les dimanches. Ceux-ci soutenaient que madame des Grassins,
plus liée avec les femmes de la maison Grandet que les Cruchot, pouvait leur
inculquer certaines idées qui la feraient, tôt ou tard, réussir. Ceux-là
répliquaient que l’abbé Cruchot était l’homme le plus insinuant du monde, et
que femme contre moine la partie se trouvait égale.
— Ils sont manche à
manche, disait un bel esprit de Saumur.
Plus instruits, les anciens du pays
prétendaient que les Grandet étaient trop avisés pour laisser sortir les biens
de leur famille, mademoiselle Eugénie Grandet de Saumur serait mariée au fils
de monsieur Grandet de Paris, riche marchand de vin en gros. À cela les Cruchotins et les Grassinistes répondaient :
— D’abord les deux frères ne se
sont pas vus deux fois depuis trente ans. Puis, monsieur Grandet de Paris a de
hautes prétentions pour son fils. Il est maire d’un arrondissement, député,
colonel de la garde nationale, juge au tribunal de commerce ; il renie Grandet
de Saumur, et prétend s’allier à quelque famille ducale par la grâce de
Napoléon.
Que ne disait-on pas d’une héritière dont on parlait à vingt lieues
à la ronde et jusque dans les voitures publiques, d’Angers à Blois
inclusivement !
Au commencement de 1818, les Cruchotins remportèrent un
avantage signalé sur les Grassinistes. La terre de Froidfond, remarquable par
son parc, son admirable château, ses fermes, rivières, étangs, forêts, et
valant trois millions, fut mise en vente par le jeune marquis de Froidfond
obligé de réaliser ses capitaux. Maître Cruchot, le président Cruchot, l’abbé
Cruchot, aidés par leurs adhérents, surent empêcher la vente par petits lots.
Le notaire conclut avec le jeune homme un marché d’or en lui persuadant qu’il
y aurait des poursuites sans nombre à diriger contre les adjudicataires avant
de rentrer dans le prix des lots ; il valait mieux vendre à monsieur Grandet,
homme solvable, et capable d’ailleurs de payer la terre en argent comptant. Le
beau marquisat de Froidfond fut alors convoyé vers l’œsophage de monsieur
Grandet, qui, au grand étonnement de Saumur, le paya, sous escompte, après les
formalités. Cette affaire eut du retentissement à Nantes et à Orléans.
Monsieur Grandet alla voir son château par l’occasion d’une charrette qui y
retournait. Après avoir jeté sur sa propriété le coup d’œil du maître, il
revint à Saumur, certain d’avoir placé ses fonds à cinq, et saisi de la
magnifique pensée d’arrondir le marquisat de Froidfond en y réunissant tous
ses biens. Puis, pour remplir de nouveau son trésor presque vide, il décida de
couper à blanc ses bois, ses forêts, et d’exploiter les peupliers de ses
prairies.
Il est maintenant facile de comprendre toute
la valeur de ce mot, la maison à monsieur Grandet, cette maison pâle, froide,
silencieuse, située en haut de la ville, et abritée par les ruines des
remparts.
Les deux piliers et la voûte formant la baie de la porte avaient
été, comme la maison, construits en tuffeau, pierre blanche particulière au
littoral de la Loire, et si molle que sa durée moyenne est à peine de deux
cents ans.
Les trous inégaux et nombreux que les intempéries du climat y
avaient bizarrement pratiqués donnaient au cintre et aux jambages de la baie
l’apparence des pierres vermiculées de l’architecture française et quelque
ressemblance avec le porche d’une geôle. Au dessus du cintre régnait un long
bas-relief de pierre dure sculptée, représentant les quatre Saisons, figures
déjà rongées et toutes noires. Ce bas-relief était surmonté d’une plinthe
saillante, sur laquelle s’élevaient plusieurs de ces végétations dues au
hasard, des pariétaires jaunes, des liserons, des convolvulus, du plantain, et
un petit cerisier assez haut déjà.
La porte, en chêne massif, brune,
desséchée, fendue de toutes parts, frêle en apparence, était solidement
maintenue par le système de ses boulons qui figuraient des dessins
symétriques. Une grille carrée, petite, mais à barreaux serrés et rouges de
rouille, occupait le milieu de la porte bâtarde et servait, pour ainsi dire,
de motif à un marteau qui s’y rattachait par un anneau, et frappait sur la
tête grimaçante d’un maître-clou. Ce marteau, de forme oblongue et du genre de
ceux que nos ancêtres nommaient Jacquemart, ressemblait à un gros point
d’admiration ; en l’examinant avec attention, un antiquaire y aurait retrouvé
quelques indices de la figure essentiellement bouffonne qu’il représentait
jadis, et qu’un long usage avait effacée.
Par la petite grille, destinée à
reconnaître les amis, au temps des guerres civiles, les curieux pouvaient
apercevoir, au fond d’une voûte obscure et verdâtre, quelques marches
dégradées par lesquelles on montait dans un jardin que bornaient
pittoresquement des murs épais, humides, pleins de suintements et de touffes
d’arbustes malingres. Ces murs étaient ceux du rempart sur lequel s’élevaient
les jardins de quelques maisons voisines. Au rez-de-chaussée
de la maison, la pièce la plus considérable était une salle dont
l’entrée se trouvait sous la voûte de la porte cochère. Peu de personnes
connaissent l’importance d’une salle dans les petites villes de l’Anjou, de la
Touraine et du Berry. La salle est à la fois l’antichambre, le salon, le
cabinet, le boudoir, la salle à manger ; elle est le théâtre de la vie
domestique, le foyer commun ; là, le coiffeur du quartier venait couper deux
fois l’an les cheveux de monsieur Grandet ; là entraient les fermiers, le
curé, le sous-préfet, le garçon meunier. Cette pièce, dont les deux croisées
donnaient sur la rue, était planchéiée ; des panneaux gris, à moulures
antiques, la boisaient de haut en bas ; son plafond se composait de poutres
apparentes également peintes en gris, dont les entre-deux étaient remplis de
blanc en bourre qui avait jauni.
Un vieux cartel de cuivre incrusté
d’arabesques en écaille ornait le manteau de la cheminée en pierre blanche,
mal sculpté, sur lequel était une glace verdâtre dont les côtés, coupés en
biseau pour en montrer l’épaisseur, reflétaient un filet de lumière le long
d’un trumeau gothique en acier damasquiné. Les deux girandoles de cuivre doré
qui décoraient chacun des coins de la cheminée étaient à deux fins, en
enlevant les roses qui leur servaient de bobèches, et dont la
maîtresse-branche s’adaptait au piédestal de marbre bleuâtre agencé de vieux
cuivre, ce piédestal formait un chandelier pour les petits jours.
Les sièges
de forme antique étaient garnis en tapisseries représentant les fables de La
Fontaine ; mais il fallait le savoir pour en reconnaître les sujets, tant les
couleurs passées et les figures criblées de reprises se voyaient
difficilement. Aux quatre angles de cette salle se trouvaient des encoignures,
espèces de buffets terminés par de crasseuses étagères. Une vieille table à
jouer en marqueterie, dont le dessus faisait échiquier, était placée dans le
tableau qui séparait les deux fenêtres. Au-dessus de cette table, il y avait
un baromètre ovale, à bordure noire, enjolivé par des rubans de bois doré, où
les mouches avaient si licencieusement folâtré que la dorure en était un
problème.
Sur la paroi opposée à la cheminée, deux portraits au pastel étaient
censés représenter l’aïeul de madame Grandet, le vieux monsieur de La Bertellière, en lieutenant des gardes françaises, et défunt madame Gentillet
en bergère. Aux deux fenêtres étaient drapés des rideaux en gros de Tours
rouge, relevés par des cordons de soie à glands d’église. Cette luxueuse
décoration, si peu en harmonie avec les habitudes de Grandet, avait été
comprise dans l’achat de la maison, ainsi que le trumeau, le cartel, le meuble
en tapisserie et les encoignures en bois de rose.
Dans la croisée la plus
rapprochée de la porte, se trouvait une chaise de paille dont les pieds
étaient montés sur des patins, afin d’élever madame Grandet à une hauteur qui
lui permit de voir les passants. Une travailleuse en bois de merisier déteint
remplissait l’embrasure, et le petit fauteuil d’Eugénie Grandet était placé
tout auprès.
Depuis quinze ans, toutes les journées de la mère et de la fille
s’étaient paisiblement écoulées à cette place, dans un travail constant, à
compter du mois d’avril jusqu’au mois de novembre. Le premier de ce dernier
mois elles pouvaient prendre leur station d’hiver à la cheminée. Ce jour-là
seulement Grandet permettait qu’on allumât du feu dans la salle, et il le
faisait éteindre au trente et un mars, sans avoir égard ni aux premiers froids
du printemps ni à ceux de l’automne. Une chaufferette, entretenue avec la
braise provenant du feu de la cuisine que la Grande Nanon leur réservait en
usant d’adresse, aidait madame et mademoiselle Grandet à passer les matinées
ou les soirées les plus fraîches des mois d’avril et d’octobre.
La mère et la
fille entretenaient tout le linge de la maison, et employaient si
consciencieusement leurs journées à ce véritable labeur d’ouvrière, que, si
Eugénie voulait broder une collerette à sa mère, elle était forcée de prendre
sur ses heures de sommeil en trompant son père pour avoir de la lumière.
Depuis longtemps l’avare distribuait la chandelle à sa fille et à la Grande
Nanon, de même qu’il distribuait dès le matin le pain et les denrées
nécessaires à la consommation journalière.
La Grande Nanon était peut-être la seule
créature humaine capable d’accepter le despotisme de son maître. Toute la
ville l’enviait à monsieur et à madame Grandet. La Grande Nanon, ainsi nommée
à cause de sa taille haute de cinq pieds huit pouces, appartenait à Grandet
depuis trente-cinq ans. Quoiqu’elle n’eût que soixante livres de gages, elle
passait pour une des plus riches servantes de Saumur. Ces soixante livres,
accumulées depuis trente-cinq ans, lui avaient permis de placer récemment
quatre mille livres en viager chez maître Cruchot. Ce résultat des longues et
persistantes économies de la Grande Nanon parut gigantesque. Chaque servante,
voyant à la pauvre sexagénaire du pain pour ses vieux jours, était jalouse
d’elle sans penser au dur servage par lequel il avait été acquis.
À l’âge de
vingt-deux ans, la pauvre fille n’avait pu se placer chez personne, tant sa
figure semblait repoussante ; et certes ce sentiment était bien injuste : sa
figure eût été fort admirée sur les épaules d’un grenadier de la garde ; mais
en tout il faut, dit-on, l’à-propos. Forcée de quitter une ferme incendiée où
elle gardait les vaches, elle vint à Saumur, où elle chercha du service,
animée de ce robuste courage qui ne se refuse à rien.
M. Grandet pensait
alors se marier, et voulait déjà monter son ménage. Il avisa cette fille
rebutée de porte en porte. Juge de la force corporelle en sa qualité de
tonnelier, il devina le parti qu’on pouvait tirer d’une créature femelle
taillée en Hercule, plantée sur ses pieds comme un chêne de soixante ans sur
ses racines, forte des hanches, carrée du dos, ayant des mains de charretier
et une probité vigoureuse comme l’était son intacte vertu. Ni les verrues qui
ornaient ce visage martial, ni le teint de brique, ni les bras nerveux, ni les
haillons de la Nanon n’épouvantèrent le tonnelier, qui se trouvait encore dans
l’âge où le cœur tressaille. Il vêtit alors, chaussa, nourrit la pauvre fille,
lui donna des gages, et l’employa sans trop la rudoyer.
En se voyant ainsi
accueillie, la Grande Nanon pleura secrètement de joie, et s’attacha
sincèrement au tonnelier, qui d’ailleurs l’exploita féodalement. Nanon faisait
tout : elle faisait la cuisine, elle faisait les buées, elle allait laver le
linge à la Loire, le rapportait sur ses épaules ; elle se levait au jour, se
couchait tard ; faisait à manger à tous les vendangeurs pendant les récoltes,
surveillait les halleboteurs ; défendait,
comme un chien fidèle, le bien de son maître ; enfin, pleine d’une confiance
aveugle en lui, elle obéissait sans murmure à ses fantaisies les plus
saugrenues.
Lors de la fameuse année de 1811, dont la récolte coûta des peines
inouïes, après vingt ans de service, Grandet résolut de donner sa vieille
montre à Nanon, seul présent qu’elle reçut jamais de lui. Quoiqu’il lui
abandonnât ses vieux souliers (elle pouvait les mettre), il est impossible de
considérer le profit trimestriel des souliers de Grandet comme un cadeau, tant
ils étaient usés. La nécessité rendit cette pauvre fille si avare que Grandet
avait fini par l’aimer comme on aime un chien, et Nanon s’était laissé mettre
au cou un collier garni de pointes dont les piqûres ne la piquaient plus.
i
Grandet coupait le pain avec un peu trop de parcimonie, elle ne s’en plaignait
pas ; elle participait gaiement aux profits hygiéniques que procurait le
régime sévère de la maison où jamais personne n’était malade. Puis la Nanon
faisait partie de la famille : elle riait quand riait Grandet, s’attristait,
gelait, se chauffait, travaillait avec
lui. Combien de douces compensations dans cette égalité ! Jamais le maître
n’avait reproché à la servante ni l’halleberge ou la pêche de vigne, ni les
prunes ou les brugnons mangés sous l’arbre.
— Allons, régale-toi, Nanon, lui
disait-il dans les années où les branches pliaient sous les fruits que les
fermiers étaient obligés de donner aux cochons.
Pour une fille des champs qui
dans sa jeunesse n’avait récolté que de mauvais traitements, pour une
pauvresse recueillie par charité, le rire équivoque du père Grandet était un
vrai rayon de soleil. D’ailleurs le cœur simple, la tête étroite de Nanon ne
pouvaient contenir qu’un sentiment et une idée. Depuis trente-cinq ans, elle
se voyait toujours arrivant devant le chantier du père Grandet, pieds nus, en
haillons, et entendait toujours le tonnelier lui disant : « Que voulez-vous,
ma mignonne ? » Et sa reconnaissance était toujours jeune.
Quelquefois Grandet,
songeant que cette pauvre créature n’avait jamais entendu le moindre mot
flatteur, qu’elle ignorait tous les sentiments doux que la femme inspire, et
pouvait comparaître un jour devant Dieu, plus chaste que ne l’était la Vierge
Marie elle-même ; Grandet, saisi de pitié, disait en la regardant :
— Cette
pauvre Nanon !
Son exclamation était toujours suivie d’un regard
indéfinissable que lui jetait la vieille servante. Ce mot, dit de temps à
autre, formait depuis longtemps une chaîne d’amitié non interrompue, et à
laquelle chaque exclamation ajoutait un chaînon. Cette pitié, placée au cœur
de Grandet et prise tout en gré par la vieille fille, avait je ne sais quoi
d’horrible. Cette atroce pitié d’avare, qui réveillait mille plaisirs au cœur
du vieux tonnelier, était pour Nanon sa somme de bonheur. Qui ne dira pas
aussi : Pauvre Nanon ! Dieu reconnaîtra ses anges aux inflexions de leur voix
et à leurs mystérieux regrets.
Il y avait dans Saumur une grande quantité de
ménages où les domestiques étaient mieux traités, mais où les maîtres n’en
recevaient néanmoins aucun contentement. De là cette autre phrase :
- Qu’est-ce que les Grandet font donc à leur grande Nanon pour qu’elle leur
soit si attachée ? Elle passerait dans le feu pour eux !
Sa cuisine, dont
les fenêtres grillées donnaient sur la cour, était toujours propre, nette,
froide, véritable cuisine d’avare où rien ne devait se perdre. Quand Nanon
avait lavé sa vaisselle, serré les restes du dîner, éteint son feu, elle
quittait sa cuisine, séparée de la salle par un couloir, et venait filer du
chanvre auprès de ses maîtres. Une seule chandelle suffisait à la famille pour
la soirée. La servante couchait au fond de ce couloir, dans un bouge éclairé
par un jour de souffrance. Sa robuste santé lui permettait d’habiter
impunément cette espèce de trou, d’où elle pouvait entendre le moindre bruit
par le silence profond qui régnait nuit et jour dans la maison. Elle devait,
comme un dogue chargé de la police, ne dormir que d’une oreille et se reposer
en veillant.
La description des autres portions du logis
se trouvera liée aux événements de cette histoire ; mais d’ailleurs le croquis
de la salle où éclatait tout le luxe du ménage peut faire soupçonner par
avance la nudité des étages supérieurs.
En 1819, vers le commencement de la soirée,
au milieu du mois de novembre, la grande Nanon alluma du feu pour la première
fois. L’automne avait été très beau. Ce jour était un jour de fête bien connu
des Cruchotins et des Grassinistes. Aussi les six antagonistes se
préparaient-ils à venir armés de toutes pièces, pour se rencontrer dans la
salle et s’y surpasser en preuves d’amitié.
Le matin tout Saumur avait vu
madame et mademoiselle Grandet, accompagnées de Nanon, se rendant à l’église
paroissiale pour y entendre la messe, et chacun se souvint que ce jour était
l’anniversaire de la naissance de mademoiselle Eugénie. Aussi, calculant
l’heure où le dîner devait finir, maître Cruchot, l’abbé Cruchot et monsieur
C. de Bonfons s’empressaient-ils d’arriver avant les des Grassins pour fêter
mademoiselle Grandet. Tous trois apportaient d’énormes bouquets cueillis dans
leurs petites serres. La queue des fleurs que le président voulait présenter
était ingénieusement enveloppée d’un ruban de satin blanc, orné de franges
d’or.
Le matin, monsieur Grandet, suivant sa coutume pour les jours mémorables
de la naissance et de la fête d’Eugénie, était venu la surprendre au lit, et
lui avait solennellement offert son présent paternel, consistant, depuis
treize années, en une curieuse pièce d’or.
Madame Grandet donnait
ordinairement à sa fille une robe d’hiver ou d’été, selon la circonstance. Ces
deux robes, les pièces d’or qu’elle récoltait au premier jour de l’an et à la
fête de son père, lui composaient un petit revenu de cent écus environ, que
Grandet aimait à lui voir entasser. N’était-ce pas mettre son argent d’une
caisse dans une autre, et, pour ainsi dire, élever à la brochette l’avarice de
son héritière, à laquelle il demandait parfois compte de son trésor, autrefois
grossi par les La Bertellière, en lui disant :
— Ce sera ton douzain de
mariage.
Le douzain est un antique usage encore en vigueur et saintement
conservé dans quelques pays situés au centre de la France. En
Berry, en Anjou, quand une jeune fille se marie, sa famille ou celle de
l’époux doit lui donner une bourse où se trouvent, suivant les fortunes, douze
pièces ou douze douzaines de pièces ou douze cents pièces d’argent ou d’or. La
plus pauvre des bergères ne se marierait pas sans son douzain, ne fût-il
composé que de gros sous. On parle encore à Issoudun de je ne sais quel
douzain offert à une riche héritière et qui contenait cent quarante-quatre
portugaises d’or. Le pape Clément VII, oncle de Catherine de Médicis, lui fit
présent, en la mariant à Henri II, d’une douzaine de médailles d’or antiques
de la plus grande valeur.
Pendant le dîner, le père, tout joyeux de voir son
Eugénie plus belle dans une robe neuve, s’était écrié :
— Puisque c’est la
fête d’Eugénie, faisons du feu ! ce sera de bon augure.
— Mademoiselle se mariera dans l’année, c’est
sûr, dit la grande Nanon en remportant les restes d’une oie, ce faisan des
tonneliers.
— Je ne vois point de partis pour elle à
Saumur, répondit madame Grandet en regardant son mari d’un air timide qui, vu
son âge, annonçait l’entière servitude conjugale sous laquelle gémissait la
pauvre femme.
Grandet contempla sa fille, et s’écria
gaiement :
— Elle a vingt-trois ans aujourd’hui, l’enfant, il faudra bientôt
s’occuper d’elle.
Eugénie et sa mère se jetèrent
silencieusement un coup d’œil d’intelligence.
Madame Grandet était une femme sèche et
maigre, jaune comme un coing, gauche, lente ; une de ces femmes qui semblent
faites pour être tyrannisées. Elle avait de gros os, un gros nez, un gros
front, de gros yeux, et offrait, au premier aspect, une vague ressemblance
avec ces fruits cotonneux qui n’ont plus ni saveur ni suc. Ses dents étaient
noires et rares, sa bouche était ridée, et son menton affectait la forme dite
en galoche. C’était une excellente femme, une vraie La Bertellière. L’abbé
Cruchot savait trouver quelques occasions de lui dire qu’elle n’avait pas été
trop mal, et elle le croyait. Une douceur angélique, une résignation d’insecte
tourmenté par des enfants, une piété rare, une inaltérable égalité d’âme, un
bon cœur, la faisaient universellement plaindre et respecter.
Son mari ne lui
donnait jamais plus de six francs à la fois pour ses menues dépenses. Quoique
ridicule en apparence, cette femme qui, par sa dot et ses successions, avait
apporté au père Grandet plus de trois cent mille francs, s’était toujours
sentie si profondément humiliée d’une dépendance et d’un ilotisme contre
lequel la douceur de son âme lui interdisait de se révolter, qu’elle n’avait
jamais demandé un sou, ni fait une observation sur les actes que maître Cruchot lui présentait à signer. Cette fierté sotte et secrète, cette noblesse
d’âme constamment méconnue et blessée par Grandet, dominaient la conduite de
cette femme.
Madame Grandet mettait constamment une robe de levantine
verdâtre, qu’elle s’était accoutumée à faire durer près d’une année ; elle
portait un grand fichu de cotonnade blanche, un chapeau de paille cousue, et
gardait presque toujours un tablier de taffetas noir. Sortant peu du logis,
elle usait peu de souliers. Enfin elle ne voulait jamais rien pour elle.
Aussi Grandet, saisi parfois d’un remords en
se rappelant le long temps écoulé depuis le jour où il avait donné six francs
à sa femme, stipulait-il toujours des épingles pour elle en vendant ses
récoltes de l’année. Les quatre ou cinq louis offerts par le Hollandais ou le
Belge acquéreur de la vendange Grandet formaient le plus clair des revenus
annuels de madame Grandet.
Mais, quand elle avait reçu ses cinq louis,
son mari lui disait souvent, comme si leur bourse était commune : « As-tu
quelques sous à me prêter ? » Et la pauvre femme, heureuse de pouvoir faire
quelque chose pour un homme que son confesseur lui représentait comme son
seigneur et maître, lui rendait, dans le courant de l’hiver, quelques écus sur
l’argent des épingles.
Lorsque Grandet tirait de sa poche la pièce de
cent sous allouée par mois pour les menues dépenses, le fil, les aiguilles et
la toilette de sa fille, il ne manquait jamais, après avoir boutonné son
gousset, de dire à sa femme :
— Et toi, la mère, veux-tu quelque chose ?